ÉMAUX CLOISONNÉS ET CHAMPLEVÉS
Les émaux cloisonnés, hormis ceux de l’extrême Orient, que nous trouvons dans les collections publiques ou privées, sont tous d’origine byzantine, et les Grecs paraissent en avoir commencé la fabrication dès le sixième siècle. L’autel d’or, donné par Justinien à l’église de Sainte-Sophie et partagé entre les croisés, en 1204, lors de la prise de Constantinople, est le plus ancien monument mentionné dans l’histoire; viennent ensuite la couronne de fer donnée à la cathédrale de Monza, par la reine Théodelinde, morte en 625 ; l’autel d’or de Saint-Ambroise de Milan, fait par Yolvinius en 825; la couronne votive de Saint-Marc, à Venise, fabriquée entre 880 et 911 ; le reliquaire de Limbourg, exécuté pour Basile 11, avant son avènement au trône, en 976, et enfin la célèbre palla d’oro de Venise, commencée en 976, et complétée en 1105 par le doge Ordelafo Faliero. Les émaux cloisonnés byzantins décorent en général des reliures d’évangéliaires ou des croix, en partie exécutées par champlevé, d’après un procédé inauguré, selon M. A. Darcel, en Allemagne. Nous renvoyons le lecteur à ce travail, car ici nous n’avons pas à discuter ni à faire l’histoire de l’émaillerie ; nos indications n’ont qu’un but : donner aux curieux les moyens de reconnaître les divers procédés et de leur assigner une date approximative.
Quant aux émaux champlevés, ce sont eux qui ornent de nombreuses châsses dont quelques-unes remontent au douzième siècle. Ce serait encore à l’Allemagne qu’il faudrait attribuer cette pratique qui commencerait en concurrence avec le cloisonnage sur les croix d’Essen et sur celle de Théophanie (1041 à 1054). Ce qui est certain, c’est que lorsque Suger, de 1137 à 1144, enrichit d’ornements nouveaux l’église de Saint-Denis, il fit venir de Lorraine les ouvriers qui devaient exécuter les émaux.
On ne voit mentionner les œuvres de Limoges que vers le second tiers du douzième siècle. Le musée de Cluny va nous offrir deux spécimens particulièrement intéressants, provenant de l’abbaye de Grandmont. L’un porte le sujet de l’Adoration des Mages; l’autre, plus
caractéristique encore, c’est saint Étienne de Muret en conversation mystique avec saint Nicolas : l’inscription indicative est en patois limousin.
La pièce importante après celle-ci est le ciboire en orfèvrerie de cuivre dorée et émaillée qu’on voit au Louvre et qui est signée : Ma- (jiter alpais me fecit lemovicarum. Cette belle pièce, où les bronzes ciselés et ajourés le disputent à l’émail incrusté, paraît être de travail du treizième siècle. Les bronzes du pied sont de style oriental, et dans leurs méandres enchevêtrés recèlent des ligures d’hommes et de monstres; ainsi, la couronne dorée qui circonscrit l’ouverture est gravée d’un motif dont M. de Longperrier a fait ressortir l’intérêt; il reproduit ornementalement et par une répétition inconsciente la forme générale de la devise des rois de Grenade. De la même époque sont de nombreuses châsses conservées à Cluny, des crosses, plaques d’évangéliaires, gémellions et custodes. On appelait gémellions, dans les anciens inventaires, les bassins à laver ; ils étaient toujours par paires, l’un muni d’une gargouille, pour verser l’eau, l’autre pour la recevoir sous les mains de la personne à qui l’on donnait à laver.
Du quatorzième siècle, on peut étudier au Louvre un ciboire à coupe sphérique, dont le corps est orné de quatre monogrammes du Christ, et le couvercle de quatre écussons d’armoiries, et surtout le curieux coffret où les écus de France et d’Angleterre meublent le pourtour, tandis que le dessus est orné de deux groupes formés d’un jeune homme et d’une jeune femme. Sur le bord du couvercle on lit en lettres on ciales sur fond bleu :
Bosse dame ie vos aym lealmant,
Por die vos pri qve ne mobblie mia,
Uet si mon cors a uos comandemant Sans mauueste et sans nulle folia.