CLOISONNÉS DE L’ORIENT
Nous l’avons dit, c’est à l’extrême Orient qu’appartient très-certainement l’invention de l’émaillage sur métaux, et le genre quia été imaginé dans l’origine est telui qu’on appelle cloisonné.
Chose inouïe, qui prouve l’extrême habileté des Orientaux dans la pratique de cet art, c’est qu’il existe des émaux presque translucides qui ont pu être solidifiés dans leurs seules cloisons et sans subjectile, qu’on pourrait appeler sans envers, en sorte qu’en les regardant en transparence, on peut distinguer la richesse des tons et voir le dessin s’exprimer nettement par son opacité. C’est particulièrement aux Indiens que paraît appartenir le genre. Chez les Chinois on trouve une autre particularité; dans des plaques rectangulaires destinées à servir d’écrans et qui paraissent remonter à une date excessivement reculée, on voit des oiseaux, des fleurs et surtout des paysages figurant les saisons, où les émaux de couleurs diverses sont souvent contigus, et où les cloisons apparaissent dans les fonds, plutôt comme rehaut que pour maintenir et délimiter la substance vitrifiable. Ce mode de travail se rencontre donc dans des ouvrages excessivement anciens, où les tons sont peu nombreux et le dessin fort simple.
On comprend qu’il nous soit impossible de multiplier les exemples de ces produits, dont le nombre est fort restreint chez nous; il faut arriver à des époques plus récentes et notamment au quinzième siècle pour trouver les vases consacrés au culte, et qui portent souvent des dates ou des dédicaces. Cette époque, celle des Ming, a été le moment de la plus grande efflorescence de l’art.
Sous King-taï (1450 à 1457), il est à son apogée, et rien, en effet, ne peut donner une idée complète de sa richesse. Les émaux variés ont un éclat extraordinaire dans les teintes pâles, et sont veloutés dans les autres, une composition large et bien comprise fait valoir ces magnifiques couleurs, de grands rinceaux bien combinés portent des fleurs ornementales d’un grand caractère, et qui sèment sur des fonds vibrants, blcu-turquoise ou vert-olive, des points rouges, jaune vif, bleu foncé, violets, blancs qu’entourent de beaux feuillages d’un vert d’émeraude, ces rinceaux sont enfermés entre des bordures riches comme une broderie de cachemire. Le violet-pensée et le jaune d’or de celte période sont caractéristiques et ne se retrouvent pas plus tard, sinon vers la Renaissance, tentée par les Taï-thsing, où leur pâleur relative les fait immédiatement reconnaître et date les objets qui les portent.
Il est présumable que l’email cloisonné chinois a été réservé, dans le principe, à la décoration des vases sacrés et qu’il a succédé aux vases
rehaussés d’or et de pierres dures ; la forme des plus anciens spécimens tendrait à le prouver : ce sont, comme nous venons de le dire, de ces écrans, ornements des autels, et qui caractérisent sans doute les sacrifices des quatre saisons de l’année ; ce sont encore des tings circulaires ou quadrangulaires ornés d’animaux sacrés, avec les cornets d’accompagnement destinés à contenir des fleurs. La garniture d’autel se complète par des flambeaux qui ont une grande analogie de forme avec ceux en usage en Italie au seizième siècle. Comme dans les tings, on trouve dans leur ornementation les signes sacrés et les figures d’animaux de bon augure. Nous avons vu mieux encore : c’est une chapelle portative, tout émaillée, renfermant sa divinité de bronze doré, dressée dans une sorte de tabernacle.
De grandes cuves circulaires où l’on met desciprins dorés; d’autres rectangulaires destinées à contenir le feu et à remplacer le brasero des contrées méridionales, des boîtes lenticulaires à médaillons et compartiments de diverses couleurs, paraissent être au contraire les accessoires d’un mobilier de luxe. Si l’on peut citer encore des écrans ou tableaux n’offrant que la figuration de plantes gracieuses et d’oiseaux réels, comme les faisans, les hirondelles et les gros-becs, il 11e faut omettre ni les lanternes à corps quadrangulaire et piédouche élégant dont les vitres portent en peinture les mots bonheur et longévité , ce qui indiquerait qu’elles font partie des objets qu’on peut offrir à titre de Joü-y ; ni les tables, les unes en bois de fer sculpté à quatre pieds avec le dessus cloisonné, comme celle appartenant à Mme la baronne Gustave de Rothschild ; ni celle en forme de guéridon quadrangulaire, avec pendentifs et accessoires du pied émaillés, qui se trouve chez Mme la baronne Salomon de Rothschild et que nous avons décrite dans les collections célèbres de M. Ed. Lièvre.
Les émaux cloisonnés japonais, très-rares dans l’ancienne curiosité, arrivent aujourd’hui en grand nombre : ceux d’époque reculée sont à peine connus, mais on peut deviner leur style et le genre de leur travail par les arrivages actuels; si en Chine le bleu-turquoise est la couleur fondamentale, sur laquelle ressortent les autres décors, au Japon cette couleur est un vert sombre ; le cloisonnage est très-fin, très-serré et dessine le plus souvent des dispositions géométriques, dans lesquelles ressortent des losanges à fond blanc. Rien qu’un beau rouge existe dans la palette dont dispose l’artiste, cette couleur est
Brûle-parfums en émail cloisonné de la Chine. (Collection de M. l’amiral Coupvent-dcs-Bois.)
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mise avec une singulière parcimonie. En un mot l’émail japonais est triste d’aspect et bien loin pour l’effet décoratif des belles compositions chinoises.
Un fait utile à signaler pour sa singularité, c’est que les Japonais, si habiles dans la composition des vases de bronze et de terres diverses, semblent négliger complètement la forme dans leurs émaux cloisonnés; la plupart sont lourds, disgracieux et chargés d’appendices qui en augmentent la lourdeur. Il n’y a certes rien de commun entre les centres qui ont fabriqué les bronzes et ceux où se font les émaux; il semblerait même que les hommes attachés à la confection de ceux-ci n’aient aucun souci de ce qui peut se faire dans les autres genres.
Il y a pourtant un choix à faire dans cette spécialité, et l’exposition de Liverpool, en montrant les spécimens appartenant à M. James L. Bowes, a prouvé que les émailleurs japonais savaient, au besoin, tordre dans ses terribles contorsions le dragon symbolique, ou développer le plumage luxueux du Fo ou Fong-hoang national. Ajoutons que ces pièces portaient les armoiries personnelles ou officielles de l’empereur, ce qui démontre une haute destination et désigne des travaux de premier ordre.
Cette même collection contenait un assez grand nombre de pièces décrites comme provenant de la Perse et qui nous paraissent bien plutôt indiennes. Le caractère particulier du travail de ces pièces est un fond uni d’un gris rosâtre coupé par un cloisonnage à très-fin réseau alvéolaire ou imbriqué, ou simplement semé de figures détachées en métal formant comme un fond de nuages ; les couleurs vives sont réservées pour les bordures, où elles courent en rinceaux, se détachent en galons brodés. Ces travaux divers sont inspirés de ceux de l’extrême Orient, et l’on y trouve parfois la fleur de chrysanthème armoriale adoptée par l’empereur du Japon, ou bien des inscriptions en caractères chinois. Sous un bol nous avons lu le mot Tribut, écrit en bel émail rouge.
Terminons par la description des merveilleuses pièces dont il a été question déjà, ces assiettes cloisonnées en résille, c’est-à-dire sans excipient et qui sont demi-translucides ; leur marly a tous les caractères des spécimens que nous venons de décrire, mais le centre est occupé par des branches fleuries, délicatement dessinées et sur lesquelles perche un oiseau voisin des faisans, et qu’on rencontre sou-
vent dans les miniatures indiennes. Rien n’est plus gracieusement remarquable que ces spécimens qui faisaient l’ornement de la collection Debruge-Duménil avant de passer dans le cabinet de M. Salomon de Rothschild. Ces pièces sont d’autant plus précieuses que par le caractère de leur décor elles montrent qu’il y a lieu de chercher parmi les faïences émaillées attribuées à la Perse la part qui peut revenir aux artistes de l’Inde.
Nous ne dirons rien ici des émaux champlevés que les Orientaux ont certainement connus très-anciennement, mais qu’ils ont rarement appliqués. Peut-être même, en approfondissant la question, trouveraiton qu’ils n’ont repris ce procédé qu’à des époques de décadence et pour ne pas être en dehors du mouvement européen, dont ils avaient pu voir les produits en ce genre.
Evidemment, chez un peuple patient et industrieux, où le temps a peu de prix, le cloisonnage est préférable au travail champlevé qui n’a ni la même finesse, ni la même fermeté.
Une chose qui surprend au premier coup d’œil, c’est de voir les Orientaux exécuter en émail des vases de proportions énormes, des plats gigantesques dont la présentation et la cuisson à four ouvert semblent impossibles. C’est qu’en effet, pour l’émaillerie comme pour les autres arts, ces hommes industrieux cherchent surtout la simplification des procédés ; ainsi, grâce à une habileté merveilleuse à manier les instruments dont ils disposent, ils ont pu supprimer la cuisson au four et la remplacer par la fusion partielle à la lampe d’émailleur. Avec une sûreté et une patience rares, ils parviennent ainsi à faire par parties et sans danger de coulure, la décoration des pièces les plus grandes et les plus compliquées de forme ; ils opèrent avec une telle certitude qu’on n’aperçoit aucune reprise du travail, aucun accident de brûlure ou de gerçure ; en dirigeant habilement leur chalumeau ils parfondent au point désirable les émaux les moins fusibles et font tout adhérer avec une égalité parfaite.
Il suffit de connaître les émaux orientaux pour saisir l’importance du rôle qu’ils peuvent jouer dans les intérieurs. Aussi, combien de magnifiques vases transformés en lampes, de braseros étonnés de se voir changés en jardinières. L’appropriation aux besoins et aux usages, tel est en effet le soin de ceux qui ne sont pas ce qu’on appelle amateurs, et qui ne voient dans l’œuvre d’un peuple étranger qu’un moyen
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d’augmenter la richesse de la vie intérieure et de varier la monotonie des choses usuelles de fabrication nationale. Nous n’oserions, certes, combattre des tendances aussi naturelles et qui sont une preuve de goût; qu’on accommode ainsi les ouvrages recommandables et de haut prix que peut procurer le commerce ; mais pour Dieu, qu’on respecte les rares monuments qui sont les témoins de l’histoire de l’art.