LE BARON VON IIUGEL
William George Ward l'initia aux études philosophiques et théologiques, et l'abbé Gustave Bickell à la critique biblique. Un prêtre français qui tournait les dogmes en symboles, — non pas tant en symboles philosophiques ou intellectuels, qu'en symboles moraux et pratiques, — l'abbé Huvelin, l'aiguilla vers un système mystique, où, comme il convient à des catholiques, domine l'amour de l'Eglise romaine, l'attachement à ses rites et à ses sacrements, l'admiralion pour son impérialisme spirituel.
Pour M. de Hiigel, cette Eglise est dans le monde la plus parfaite expression de Dieu. Il sait qu'il est impossible de prouver que cette Eglise soit d'institution divine, qu'elle ait été voulue et établie par Jésus, Fils de Dieu.. Néanmoins il le croit, tout comme il croit aux principaux mystères ou prétendus faits chrétiens, tels que la résurrection de Jésus et sa naissance virginale. Il y croit, il y veut croire. A qui lui disait que les documents sur lesquels reposent ces croyances sont des légendes, de pieuses fraudes, des faux caractérisés, il répondait un jour qu'en efTet ces documents présentent des difficultés, qu'ils ont été rédigés en dehors des procédés modernes de l'histoire, et qu'ils renferment des contradictions. Mais, écrivait-il :
«Tôt ou tard, à la lumière d'éludés ultérieures et parallèlesdes critiques et dés théologiens, cette antinomie disparaîtra ou du moins s'atténuera au point de devenir un fardeau facilement supportable pour le savant qui croit ou pour le croyant qui sait. Dans d'autres ordres de connaissance et d'action, il y a aussi des antinomies que personne ne peut nier et qui cependant n'empêchent pas le développement de la pensée et de la vie.
« Quel théologien, lût-il membre du Saint-Office, songerait jamais à nier l'existence réelle du mal pliysiqueet du mal moral ? Et Sa Sainteté Léon XIII traliissait-il donc le catholicisme quand il encourageait noblement Pastor à raconter avec franchise les déplorables actions d'Alexandre VI ? Et cependant personne, simple croyant ou théologien, n'a réussi à mettre en pleine
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harmonie ces faits réels avec la conception de l'omnipotence d'un Dieu bon et omniscient.
« Par contre, un médecin ou un moraliste qui, tout en constatant et reconnaissant les terribles réalités du monde empirique, se déclarerait croyant et proclamerait avec franchise l'existence du Dieu omnipotent, infiniment sage et infiniment bon, devrait-il donc être considéré, par cela seul, comme moins sincère dans ses constatations scientifiques ?
« Certes, quiconque afïirmerait l'existence de vérités in se définitivement séparées et contradictoires, serait indiscutablement dans le faux, et sa pensée serait condamnable. Ainsi, en Dieu comme dans l'homme, qui lentement se rapproche de Dieu sans jamais l'atteindre, la vérité est une et seule. Mais cette vérité dernière, unique et harmonique, qui est le terme idéal de la science, ne peut être imposée par avance à la science elle-même sans la ruiner dans ses fondements. Ce terme idéal ne peut lui être imposé ni comme réalité en soi, objective, latente dans le fond mystérieux des choses, ni comme réalité actuelle et visible, point de départ des recherches et des investigations empiriques.
« Certaines antinomies relatives, qui se rencontrent dans l'élude de la vie phénoménale et littérairement documentée de la religion, certaines antinomies préliminaires qui n'appartiennent pas à la vérité en soi, mais dérivent seulement de notre manière de connaître toujours imparfaite et toujours perfectible, ne peuvent être niées. Les méconnaître est aussi périlleux qu'il le serait de nier l'unité définitive de toute la vérité. Sans ces antinomies et autonomies la science de l'homme s'identifierait avec la science même de Dieu, c'est-à-dire que toute vie, tout progrès de la science humaine serait rendu impossible (1). »
(1) Lettre datée du 7 mars 1904, adressée au Giornale d'italia et reproduite dans Le C.liréden français du 2 avril 1904. — Dans la Revue d'histoire et de tittérature religieuses, 1912, p 78, M. Loisy résume ainsi les idées fondamentales de la philosophie de M. de Hùgel : « Un absolu réel, infiniment parfait, conscient et bon, se révèle à des degrés divers dans toutes les religions. Il ne se révèle pas, il ne peut se révéler adéquatement dans aucune, et une religion qui croit posséder dans ses dogmes la norme de toute vérité, qui devient intolérante, se méconnaît elle-même. Il
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M. de Hûgel pose comme postulat que le savant doit croire et que le croyant doit savoir. Il écrivait, à un de ses correspondants, le l»"" juin 1903 ;
« Nous avons à vivre et à créer, non une chose simple : la science sincère, mais une chose complexe, — complexe, coûteuse, mais consolante, comme est toute vie réelle et vécue, — la science sincère en et avec une religion profonde et historique, en et avec un catholicisme vivant parce que toujours renouvelé et réexpérimenté. Or, c'est tout juste en cette combinaison que réside la difticulté: lui dédier sa vie, c'est ce qu'il y a, je crois, de plus glorieusement dévoué et douloureusement fécond au monde. Car je ne me fais point d'illusion sur ce point : s'il semble bien dur qu'on ne puisse vivre et mourir en savant sincère (savant, bien entendu, en des matières historico-philosophico-religieuses) en l'Eglise, sans doubler cette activité par un dévouement d'homme profondément intérieur; s'il paraît que l'on ail le droit de dire halte à Dieu et aux hommes et d'insister qu'ils n'ont pas le droit d'exiger de nous plus que la solidité et persévérance d'un honnête homme moyen : tout cela est faux, tout cela croule et craque, de fait, dans les circonstances qui ont été faites, lentement, depuis plusieurs siècles, pour le savant catholique d'aujourd'hui. Et pour ma part, vu la profonde réalité de la vie intérieure, et que là, au fond, se trouve la vraie grandeur et joie de l'homme, — j'ai fini en bénissant Dieu (dans les moments de résignation laissés libres par les crises et par les chocs) de cette nécessité en apparence si brutale, de me faire pardonner mes idées par ma vie et mon aspiration spirituelles et m'adoucir et m'apprivoiser moi-même à tout ceci, comme instrument de mon assouplissement fortifiant. »
Si touchante que soit cette philosophie mystique, il est peu probable que l'esprit moderne la goûte. Il est trop porté
n'y a pas plus lieu de tenir la religion pour illusoire, parce que tous les symboles religieux sont imparfaits, qu'il n'y a lieu do tenir pour illusoire la philosophie ou la science, parce qu'elles sont parties de très bas et qu'elles n'épuiseront jamais le vrai. »
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à croire que tout homme, qu'il soit né chrétien, israélite, musulman ou bouddhiste, doit, avant tout, pour être sûr de ne pas se tromper, créer une chose simple : la science sincère, science qui n'exclut sans doute pas une religion profonde, mais qui pourrait bien exclure les croyances réputées orthodoxes dans les confessions religieuses auxquelles on appartient par la naissance.
Pour s'aider dans la création d' « une science sincère en un catholicisme vivant », M. de Hùgel a recherché de bonne heure l'amitié de savants ecclésiastiques. C'est ainsi qu'il s'est uni Mgr d'Hulst, l'abbé Duchesne, M. Alfred Loisy. Au mois de novembre 1893, il profita d'un séjour qu'il faisait sur la Côte d'Azur pour entrer en relations avec Mgr Mignot (1), alors évêque de Fréjus, maintenant archevêque d'Albi. A Home, où sa qualité de gentilhomme et de gendre d'une pairesse convertie lui valait, ainsi que sa science (2), une particulière considération, il entra en relations avec les
i théologiens ofTiciels. En 1894, il s'aboucha avec le Père Lepidi, qui n'était pas encore Maître du Sacré-Palais, mais qui jouissait déjà d'une grande influence parmi les censeurs pontificaux. Il s'agissait alors d'empêcher que L Action de M. Maurice Blondel ne fut mise à l'index. Ce fut la première de ses négociations. Il devait plus tard traiter pour M. Loisy et pour M. Hébert, bien qu'il ne partageât pas toutes leurs opinions.
En 1897, le baron von Hûgel se lia avec un jésuite qui paraissait destiné à jouer un grand rôle dans les controverses
. religieuses de son pays, le Père George Tyrrell.
Tyrrell avait alors trente-six ans. Converti de l'anglica-
(1) Né le 20 septembre 1842, archevêque d'Albi depuis 1899.
(2) De celte science M. de Hiigel a donné une preuve au congrès scientifique international de Fribourg (1897). Cf. Question biblique... XIX" siècle, p. 253-258. — L'exposé le plus récent de la philosophie religieuse de M. de Hiigel, « Religione ed Illusione » a paru dans Cœnobium, février 1911 et à part (in-S» p. 64).
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nisme au catholicisme à l'âge de dix-sept ans, entré dans la compagnie de Jésus deux ans plus tard, fort ébranlé dans l'orthodoxie chrétienne depuis l'âge de vingt-un ans, il venait de constater, à la lecture de VEsc/uisse d'Auguste Sabatier, que ses croyances étaient définitivement liquidées (1).
Tyrrell n'en restait pas moins dans la compagnie de Jésus, mais tandis que ses congénères, dont beaucoup n'étaient pas plus orthodoxes que lui, s'obstinaient à défendre les doctrines officielles de l'Eglise romaine, il voyait les dangers
(1) Dans un livre qu'il a publié en 1906 sur La Pensée Catholique dans l Angleterre contemporaine (Paris, Lecoffre), M. l'abbé E. Dimnet a consacré une étude très pénétrante aux premières œuvres de Tyrrell. Il s'exprime ainsi : p. 157. « Le Père Tyrrell est donc théiste. Il l'est, non en vertu d'un raisonnement qui s'impose à son intelligence, ou lui donne la clef de l'énigme universelle, mais parce que le théisme lui semble moins inintelligible que les systèmes contraires. Il l'est surtout parce que la doctrine d'un Dieu-Providence lui parait plus adoptable, c'est-àdire rendant mieux compte de la tendance au progrès qui se révèle dans la marche de l'univers et dans l'idéal de vérité, de justice et de bonté que l'homme porte en lui-même ». P. 160 : « Du théisme, il passe au catholicisme, en vertu d'un raisonnement unique, parce qu'il lui semble plus adoptable, plus humain : C'est tout son traité de la Vraie Religion et de la Vraie Eglise. » P. 215 : 0 Le théisme restera, comme dit le P. Tyrrell, un système modérément intelligible, mais dans dix mille ou dans cent mille ans, il sera encore le seul, et nous voyons que le progrès légitime de la science lui est plutôt favorable que contraire. De même pour le christianisme. Il restera mystérieux par bien des côtés, mais si l'on se fait une idée relativement juste de l'action providentielle dans le monde, on ne l'écartera pas, ni non plus l'Eglise, ou la Tradition ou l'Inspiration ». En publiant, en 1906, celte étude qu'il avait écrite d'après les premières publications de Tyrrell, M. Dimnet reconnaissait qu'elle avait déjà vieilli et ne semblait plus répondre aux nouveaux livres de son héros. En effet, Tyrrell était certainement entré, et depuis longtemps déjà, dans une nouvelle phase.
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de l'intransigeance pour l'Eglise elle-même. Il sentait que le catholicisme est engagé dans une impasse qui se resserre sans cesse davantage. Il prêchait la prudence aux théologiens et leur conseillait de réviser leurs enseignements, par exemple, pour la question biblique, de bien déterminer ce qu'on doit entendre par inspiration et par récit inspiré. Comme il s'était parfaitement assimilé les œuvres du cardinal Newman, apologiste de sentiment, qui lui aussi avait cru parce qu'il l'avait voulu et parce que toute son âme était incurablement attachée au passé, Tyrrell semblait encore un pur et simple disciple du célèbre cardinal et ces apparences tranquillisaient ou même eirorgueillisaient ses supérieurs. (1)
Le baron de Hiigel lui fit connaître la philosophie de MM. Bergson, Henri Poincaré, Blondel et du Père Laberihonnière, ainsi que les résultats de l'exégèse allemande. Il acheva donc de le détacher de l'apologétique littéraire, chère aux jésuites, pour le lancer sur des chemins nouveaux qui fatalement devaient être aventureux.
Encore quelques années et l'un de ses confrères, le Père Maurice de la Taille, le présentera ainsi au public français :
« Tandis que s'éteignait — liélas ! hors de la communion de l'Eglise — l'anthropologue Saint (2)-George Mivart, un religieux.
(1) Le rapport de Tyrrell à Newman a été bien défini par M. Dimnet : « Personne ne s'est assimilé aussi profondément la doctrine ou pour mieux dire l'esprit de la doctrine de Newman. D'innombrables pensées du P. Tyrrell ont l'espèce de vibration qui dislingue celle de Newman au point de faire illusion. Le contexte seul marque les différences qui sont considérables, car le P. Tyrrell a conduit la pensée de Newman, non seulement jusqu'à l'individualisme qu'elle appelait logiquement, mais même jusqu'à une individualisation que Newman ne voyait sans doute que tout à fait spéculativement, et dont la révélation concrète l'aurait peut-être effrayé ». Ouv. cité, p. 131.
(2) Lisez Stephen.
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dans sa cellule de Londres et de Richmond, tantôt au centre de la plus vaste agitation humaine qu'ait encore connue la civilisation moderne, tantôt sur les bords silencieuxet pensifs de la Swale ; parmi les rares loisirs que peut laisser le ministère pastoral ou une correspondance des plus chargées avec les sommités intellectuelles du monde anglo-saxon (1) ; un religieux, que d'ailleurs ramenaient régulièrement devant le saint yacrement toutes les heures qui n'étaient pas réclamées par le travail, George Tyrrell élaborait une théorie du surnaturel et de la foi qui donnerait corps à toutes les aspirations diffuses dans les m.ilieux philosophiques, exégétiques, sociologiques, où l'on parlait, suivant 1e mot de Léon XIII, « d'un ordre nouveau de vie chrétienne, de nouvelles doctrines de l'Eglise, de nouveaux besoins de l'âme chrétienne, de nouvelle vocation sociale du clergé, de nouvelle humanité chrétienne (2) ». Son œuvre serait la réplique de l'œuvre de Sabatier, mais adaptée à des esprits qui auraient pris dans l'Eglise catholique le goût et le besoin d'un lien social extérieur, d'une liturgie symbolique, et surtout de la continuité historique.
« A peine l'œuvre accomplie, ou seulement ébauchée, les hommages vinrent en foule au théoricien du modernisme... L'encens ne lui fut pas ménagé non plus par... des auteurs dont le principal mérite est une admirable souplesse de pensée et une fluidité de langage déconcertante, mais non la solidité et la fermeté d'un esprit mûri par les principes, et armé pour se mesurer impunément avec les problèmes redoutables que soulève toute analyse de la connaissance religieuse. Tant il est vrai que
(1) Le lecteur ne doit pas oublier que c'est un jésuite qui tient la plume, et qu'il lui faut grandir la Compagnie en faisant accroire que le plus distingué de ses membres doit nécessairement correspondre avec « les sommités intellectuelles ». En fait, Tyrrell n"a jamais été en rapports avec beaucoup d'éminenles personnalités et ces personnalités, qui n'étaient guère orthodoxes, n'ont pas peu contribué à le détacher de la papauté.
(2) Instruction de la Sacrée Congrégation des Affaires Ecclésiastiques extraordinaires sur l'Action populaire chrétienne ou démocratique chrétienne en Italie. 27 janvier 1902.
l'humanisme ne suffit pas à juger des choses d'Eglise, — fût-on prêtre, comme c'est le cas pour cet auteur ingénu (l) d'un livre sur la pensée catholique en Angleterre qui vient d'être censuré par l'Index, — mais tant il est vrai aussi que même la piété, la science et le talent ne suffisent pas pour garder un homme dans le droit chemin, s'il n'y joint l'humilité, la fallût-il héroïque : c'est ce que prouve le cas de George Tyrrell (2].
« Lui, il faut bien l'avouer, n'appartient pas à la catégorie des esprits superficiels, mais il domine de toute sa taille — j'allais dire d'hérésiarque — le troupeau de ses incompétents admirateurs
« Il y a du Luther dans cet homme : la remarque est d'un protestant ; et la ressemblance prend plus d'un trait. Le talent littéraire n'est pas le seul, également prestigieux des deux parts. Il faut rapprocher encore les antécédents mystiques, plus tourmentés sans doute chez le moine saxon, plus tendres chez le religieux anglais, mais combien intenses chez l'un et chez l'autre, — et combien illusionnés aussi, — c'est ce que révèlent plus clairement les dernières productions de Tyrrell (3).
(1) M. l'abbé Dimnet.
(2) J'ai connu personnellement Tyrrell. Quoi qu'en dise son vertueux confrère, je l'ai toujours trouvé très humble, la simplicité, la bonté mêmes.
(3) Ce parallèle entre Tyrrell et Luther pourrait être poussé beaucoup plus loin, surtout par ceux qui ont connu dans l'intimité le jésuite irlandais. Beaucoup de ses plaisanteries, en conversation et dans la correspondance, rappelaient celles du grand moine saxon. Par exemple, il m'écrivait un jour : « Flageller l'imposture du célibat ecclésiastique, c'est donner au pape et au diable un atout contre soi. » (Lettre publiée dans Autour d'un Prêtre marié). Cette phrase, et d'autres, remémore invinciblement le mot de Bossuet à propos de Luther : « Il avait toujours à la bouche le diable et le pape, comme des ennemis qu'il allait abattre. » Tyrrell ne croyait pas au diable et il ne pensait peutêtre pas abattre le pape, mais il les confondait dans la même moquerie. Je ne doute pas d'ailleurs que s'il eût été aidé, par un électeur de Saxe, à la manière moderne, il eût porté à la papauté des coups plus redoutables que ceux des réformateurs du XVI' siècle.
« Le novateur du seizième, sur un point très grave, fit fléchir la pensée de saint Augustin. Sur un point non moins grave, celui du vingtième siècle a fait dévier celle de saint Thomas, qu'au surplus il déserte...
« Ce point est l'agnosticisme théologique, qui, comme le fait remarquer le pape (1), donne entrée à toutes les erreurs, dont le composé s'appelle le modernisme. L'agnosticisme marche d'abord ; puis vient l'immanenlisme, d'où l'on passe au symbolisme, qui entraîne logiquement l'évolutionnisme, où se donnent libre carrière toutes les hérésies (2). »
Tandis qu'en Angleterre, rapologétique nouvelle pouvait disposer d'un puissant représentant, un mouvement libéral se dessinait dans le clergé catholique d'Allemagne.
L'influence des facultés catholiques de théologie, soutenues par l'Etat et à cause de cela même peu portées à l'exagération de l'ultramontanisme, et, d'autre part, l'inamovibilité des curés ont conservé aux prêtres de ce pays une relative indépendance d'esprit. Elle s'était manifestée en 1894, à la quaranteet-unième assemblée générale des catholiques allemands tenue à Cologne. Les chefs de la réunion s'accordèrent à constater l'infériorité scientifique des catholiques vis-à-vis des protestants et des rationalistes, infériorité que prouvait trop clairement le succès des élucubrations du faux converti Taxil et d'une littérature de légendes et d'inepties. Ils résolurent de rechercher les causes de cet abaissement et d'y remédier. Ils ne remarquèrent pas qu'avant le concile du Vatican il y avait dans leur clergé une forte minorité, peutêtre même une majorité, très éclairée, que l'enseignement d'après le concile avait éteinte. Comme la littérature stupide qu'ils déploraient avait trouvé son plus grand succès dans d'autres pays, ils se sentirent glorieux d'être moins atteints
(1) Pie X, dans l'encyclique Pascendi.
(2) Etudes, 5 décembre 1907, p. 649-651, art. du R. P. de la Taille.
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que leurs coreligionnaires. Cette fierté, jointe au sentiment qu'ils ressentent de la décadence intellectuelle et économique des piiys latins, leur fit concevoir l'idée que « l'Allemagne est la terre d'avenir de l'Eglise catholique (1) ». Bien que leur clergé n'eût pas de savants de la taille des Duchesne et des Loisy (2), ils prirent dès lors une curieuse attitude de supériorité, qui devait avoir l'excellent résultat d'inspirer de la hardiesse à quelques-uns de leurs théologiens, notamment à François-Xavier Kraus, de Fribourg, et à Hermann Schell, de Wurzbourg.
Formé à l'école des catholiques libéraux français, grand admirateur de Dante etdeRosmini,érudit de valeur, Kraus désiraitardemmentunecerlaine réforme de l'Eglise, mais il n'osait pas y travailler trop ouvertement dans la peur de perdre les moyens de la vie luxueuse à laquelle il s'était accoutumé. Vers la fin de sa vie, couvert par la protection du grand duc de Bade et de Guillaume II, sûr de ne pas être trop durement frappé par Léon XIII auquel il avait fait entendre, dans une audience privée, qu'il n'était pas dupe du système romain, il sentit qu'il pourrait cependant risquer quelque chose pour le progrès et il le risqua en trempant sa plume dans l'àpreté des rancunes que lui laissaient de grandes ambitions déçues. Ce qu'il voulut conserver et défendre, ill'appela « catholicisme religieux », ce qu'il se résolut à attaquer, il l'appela « catholicisme politique » et « catholicisme d'atTaires ». Il formula dans cinq propositions un programme anti-ultramontain qui devint très célèbre en Allemagne :
(1) « Deutschland das Zukunftsiand der katholischen Kirche », Engert, Der deiitsche Modernismus, p. 4.
(2) Sur l'infériorité scientifique des catlioliques allemands comparée aux catholiques français, cf. Sclmitzer, p. 120. — Engert (Der deutsche Modernismus, p. 9) dit également que sur le Nouveau Testament les exégètes catholiques allemands sont les plus arriérés par rapport à ceux de France, d'Italie, d'Angleterre et d'Amérique.