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CHAPITRE SIXIEME

Histoire du mot « modernisme x. — Espèces et Variétés DU Modernisme.

Vers la fin du pontificat de Léon XIH, en face de l'orthodoxie traditionnelle et statique, les partisans des idées de libéralisme ecclésiastique, politique et social formaient un g'roupe fort mêlé de très nombreuses variétés et qu'un peu plus tard leurs adversaires, et même le pape Pie X, devaient englober sous le seul nom de « modernistes ».

A l'appellation de moderniste, Liltré donne la définition suivante : « celui qui estime les temps modernes au-dessus de l'antiquité », et ce vocable, dérivé, après dix siècles, du mot « moderne » (1), a une histoire qui date de l'époque où

(1) Sur riiistoire du mot « moderne », qu'on trouve dans Cas- -siodore (mort vers 570), voir les dictionnaires de Ducange, Besclierelle aîné, Freund, etc.

D'après Rudolf Eisler, Wôrlerbiich (1er Philosophischen Begriffe (Berlin, 1904, I, p. 677), la scolastique parlait d'une « logica niodernorum » et appelait les nominalistes « moderni».

Des païensont appelé leschrétiens (( inolitores rerum novarum ».

Le Vocabulaire technique et critique de la Philosophie

l'ancien système religieux de l'Occident entra dans une nouvelle phase de son déclin.

Luther employa (1), et peut-être inventa, le mot « moderniste » pour désigner les nominalistes. Sa verve aimait les désinences méprisantes, et chacun sait combien il usa fréquemment de formes analogues : «romanistes», «papistes », « papistiques ».

A la fin du XVI'^ siècle, on trouve ce mot employé dans la langue anglaise, et on trouve également en anglais, au commencement du XVIII« siècle, le substantif « moderntsme » (2).

En français, le mot « moderniste » se rencontre dans une lettre de Jean-Jacques Rousseau, en 1769. Le philosophe paraît faire de ce terme un synonyme de savant « matérialiste » et « épicurien » (3).

En 1853, John Ruskin divisait l'histoire du monde en trois

n'enregistre pas le mot « moderniste » ; au terme « moderne » il donne l'explication suivante ; « Terme fréquemment employé depuis le X' siècle, dans les polémiques philosophiques ou religieuses, et presque toujours avec un sous-entendu, soit laudalif (ouverture et liberté d'esprit, connaissance des faits les plus récemment découverts ou des idées les plus récemment formulées, absence de paresse et de routine) ; soit péjoratif (légèreté, souci de la mode, amour du changement pour le changement, tendance à s'abandonner, sans jugement et sans intelligence du passé aux impressions du moment). »

(1) « Requête aux magistrats des villes de l'Allemagne pour l'établissement d'écoles chrétiennes » (1524), Werke, édition de Braunsclnveig, III, 33, 447 ; édit. de Weimar, XV, p. 53.

(2) Voir citations dans Murray, A \ew English Diclionanj (1908).

(3) « Vous, matérialiste, qui me parlez d'une substance unique, palpable, et soumise par sa nature à l'inspection des sens, vous êtes obligé non seulenieiil de ne me rien dire que de clair, de bien prouvé, mais de résoudre mes difficultés d'une façon pleinement satisfaisante Vous, épicurien, vous composez l'âme

âges : le « classicalisme », qui se termine avec l'empire romain et qui fut le temps du paganisme ; le « médiévalisme », qui va jusqu'au XV« siècle et pendant lequel le monde civilisé reconnaissait la loi du Christ ; enfin le « modernisme », l'époque moderne, à laquelle il donnait pour caractéristique « la négation du Christ » (1).

En 1881, Charles Périn, professeur de droit à l'Université de Louvain, sociologue royaliste, dans une étude où il combattait une sorte de démocratisme qu'il appelait « modernisme », essayait de justifier ce terme du « reproche de néologisme ».

« Le mot est nouveau, disait-il, j'en conviens ; il n'a pas été •employé jusqu'ici avec la signification que je lui donne. Pourtant, si l'on veut bien remarquer que suivant le langage adopté par tous les écrivains de l'école de 1789, les idées modernes résument toutes les corruptions, toutes les prétentions politiques et sociales de la Révolution, on trouvera peut-être que l'emploi du terme modernisme est suflisamment justifié. On reconnaîtra qu'il n'en est point qui exprime mieux, en un seul mot, les tendances humanitaires de la société contemporaine ».

Pour Charles Périn « l'essence du modernisme, c'est la prétention d'éliminer Dieu de toute vie sociale », et il y

d'atomes subtils. Mais qu'appelez-vous subtils, je vous prie?

Vous, moderniste, vous me montrez une molécule organique ; je prends mon microscope, et je vois un dragon grand comme la moitié de ma cliambre ; j'attends de voir se mouler et s'entortiller de pareils dragons jusqu'à ce que je voie résulter du tout un être non seulement organisé, mais intelligent, c'est-à-dire un être non agrégatif et qui soit rigoureusement un, etc. ». Lettre de J.-J. Rousseau à M. de ***, le 15 janvier 1769.

(1) Conférence sur le Préraphaélisme, 18 novembre 1853. Quand en 1908, Tyrrell, répondant au cardinal Mercier, appellera « mediévalisme » le christianisme traditionnel, il reprendra donc, peut-être sans le savoir, une expression de son compatriote Ruskin.

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avait bientôt un siècle que le modernisme avait « fait son entrée ofTicielle dans nos sociétés chrétiennes ». « Ce fut la Constituante qui l'introduisit dans les lois, mais depuis assez longtemps déjà les mœurs et les idées en étaient imprégnées. » (1)

En 1884-85, de jeunes poètes publièrent une éphémère et médiocre Revue moderniste, littéraire, artistique et philosophique.

En 1901, un prêtre du clerg-é toulousain, dans un discours de distribution de prix sur « le modernisme en littérature », prenait le mot dans un sens humaniste et définissait la chose « une manière plus large de comprendre et de saisir l'œuvre d'art, l'accueil bienveillant que nous ferons aux diverses manifestations de l'iiléal ». Et l'abbé, qui d'ailleurs était un partisan du « Sillon», ajoutait : « Malheur aux dogmatiques quand même, aux partisans des écoles fermées. » (2)

(1) Périn, Le Modernisme dans l'Eglise, d'après des Lettres inédites de Lamennais, étude imprimée dans Mélanges de /mlitique et d'économie (Paris, LecofTre, 18831, publiée d'abord dans le numéro du 15 octobre 1881 de la Revue trimestrielle. L'élude, ardemment royaliste, se conclut par huit alinéas afTirmanl qu'« il faut un roi, un vrai roi », « Un roi qui n'ait d'autre crainte que la crainte de Dieu... », « Un roi qui, sans contraindre aucune conscience, assure à Dieu... le respect nécessaire... », « Un roi qui aime et serve ceux qui sont les meilleurs amis de Dieu... », « Un roi qui soit la tradition vivante... », « Un roi qui fuie les utopies...», «Un roi qu'une longue tradition unisse au peuple...», « Un roi qui respecte la liberté... », et finalement « Un roi qui mette ses soins à régler toutes les questions politiques et sociales du temps, non suivant le modernisme, mais suivant le clirislianisme, et dont la pensée souveraine soit de faire rentrer Dieu en maitre dans la société, afin que lui-même y puisse régner en roi ».

^2) Abbé A Glergeac. Discours sur le Modernisme en Littérature, prononcé à la distribution solennelle des prix du collège de Gimout, le 25 juillet 1901 (Toulouse, imprimerie Passeman et Alquier, in-8°, 10 p.).

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Un peu plus tard, en 1904, un prêtre italien, M. Benigni, employait ce mot dans un sens péjoratif. « Le modernisme, disait-il, est à la modernité comme le capitalisme au capital et le militarisme à l'armée (1). » Et il ajoutait : « Le modernisme de la science et celui de l'action partent tous les deux d'une erreur de critère et de fait, — l'erreur spécifique de la Révolution, — c'est-à-dire la condamnation et la suppression en masse de l'ancien parce qu'il est ancien, l'approbation et l'adoption en niasse du nouveau parce qu'il est nouveau ».

Comme elle répondait sans doute à un besoin nouveau, l'acception de ce mot fit fortune en Italie. A la fin de 1905, les évêques des provinces de Turin et de Verceil, dans une lettre-circulaire, datée du 25 décembre, portèrent des avertissements contre ce qu'ils ajjpelaient « le modernisme dans le clergé, modernismo nel clero ». D'autres évêques employaient ensuite l'expression dans leurs allocutions et lettres pastorales.

Le 12 fé^MÙer 1906, dans un article intitulé « La Gauche catholique » (2), un bénédictin ligueur, dom Besse, disait qu'un tel groupe existe en France, en Amérique, en Angleterre, en Allemagne, en Italie et que, dans ce dernier pays, il s'appelle le « modernisme ». Et le moine ajoutait à propos de ce mot : « Il est fort bien trouvé. Les hommes qui en font partie préconisent le système des concessions » (3).

Enfin le Jî^ se£tenibre 1907, le cardinal secrétaire d'Etat Merry del Val réprimandant, au nom de Pie X, un bon vieux laïque, M. Léon Harmel, d'avoir osé qualifier « excellent »

(1) Miscellanea, janvier 190i, p. 100. Il se peut que le mot modernisme ait été employé en italien avant cette date ; mais c'est sous la plume de M. Benigni que je l'ai rencontré pour la première fois.

(2) Gazelle de France.

(31 Vers 1899, on avait inventé l'hérésie « concessionniste ». Cf. Question biblique, I, p. 267-269.

le journal d'un abbé démocrate, lui écrivait (1) que ce journal était le « fauteur explicite du modernisme condamné par le Saint-Siège ». A la vérité le cardinal secrétaire anticipait légèrement sur les événements. Ce ne fut que quelques jours plus tard que parut l'encyclique, employant, à la surprise de certain théologien (2), cette expression, et lui assurant de durer dans l'histoire autant que les vocables qui désignent les plus grosses hérésies.

« Ce mot. écrivait Tyrrell en 1908, désigne un parti dans l'Eglise catholique romaine. Aujourd'hui on l'emploie pour désigner les chrétiens libéraux de toutes les catégories ; il a remplacé le mot vieilli de a libéral », lequel avait du reste l'inconvénient de s'appliquer en même temps à un principe politique et à un principe religieux, et d'être par conséquent, moins exact. « Moderniste » opposé à « moderne », sous-entend que l'on insiste sur la modernité comme principe. Gela signifie la reconnaissance, de la part de la religion, des droits de la pensée moderne, la nécessité d'opérer une synthèse, non entre ce qui est ancien et ce qui est nouveau sans distinction, mais entre ce qui, après avoir été passé au crible de la critique, est reconnu bon dans ce qui est ancien, aussi bien que dans ce qui est nouveau. Le contraire du Modernisme est le Médiévalisme qui, en lait, n'est que la synthèse opérée entre la foi chrétienne et la culture du moyen âge et qui se flatte bien à tort de remonter à la période apostolique ; cette synthèse faite une fois pour toutes ne veut pas admettre qu'un même travail d'adaptation incessante doive durer aussi long-

(1i Lettre publiée dans Dabry, Mon expérience religieuse, p. 258.

(2) Le 23 juillet 1907, Mgr Baudrillart écrivait, dans La (]roix, à propos du décret Lamenlabili : « On remarquera aussi que le mot modernisme... n'est pas employé dans le document olliciel, et à bon droit. C'est un mot trop vague et qui semblerait laisser entendre que l'Eglise condanme tout ce qui est moderne. Le mot de libéralisme avait déjà cet inconvénient d'être à la fois imprécis et susceptible d'un bon et d'un mauvais sens. Il y aurait danger à se servir, autrement que dans le langage vulgaire, du terme de modernisme. L'Eglise ne l'a pas voulu. »

temps que durera l'évolution inlellecluelle, morale et sociale de l'homme. Et par conséquent elle se regarde comme l'expression définitive du catholicisme.

« Médiévalisme est un terme absolu, Modernisme un terme relatif. Le premier représentera toujours les mêmes idées, les mêmes institutions ; le dernier se manifeste au gré du temps. Puisqu'on lient à nous donner un nom spécial, on pourrait nous en dDuner un pire ; celui-là, au moins, est synonyme de vie et de mouvement par opposition avec la stagnation et la mort (1). »

« Le trait commun à tous les Modernistes catlioliques, c'est la croyance à la possibilité d'une conciliation de leur catholicisme et des résultats de la critique historique. Ils diffèrent, par contre, largement, quant à l'estimation de ces résultats et aux moyens d'obtenir cette conciliation. Celle-ci consiste pratiquement en une nouvelle explication ou réinterprétation de leur catholicisme réalisée de telle sorle que des faits hors de discussion y puissent trouver place ; elle consiste aussi en un effort de contrôle, voire de résistance, vis à vis des tendances destructives de la critique. C'est assez dire que tout ceci implique une piiilosophie, — philosophie du catholicisme comme de la critique ; et en ce qui concerne leur philosophie, leur explication du catholicisme et de la critique, les Modernistes appartiennent à toutes sortes de variétés, de nuances et de degrés divers.

n II y a dans l'Eglise de Rome — il y en a toujours eu — des hommes dont les confiits avec l'ortliodoxie officielle procédaient de convictions non historiques mais philosophiques. Il suflit de penser à Pascal, Descartes, Malebranche, Lamennais, Gioberli, dans le passé, et, dans le présent, à Don Romolo Murri, aux démocrates chrétiens et aux sillonnistes. Ils combattent pour des convictions morales, économiques, politiques et répudient tout rapport avec les théologiens modernistes et leurs problèmes d'histoire. Comme l'Eglise prétend à l'infaillibilité en matière de morale autant qu'en matière de foi, leur orthodoxie, en mettant les choses au mieux, n'est encore que partielle et leur conflit avec son autorité doctrinale n'est pas moins réel parce qu'il porte plus sur des questions de conduite que sur des problèmes de théologie.

(1) Medievalism, p. 143 ; trad. franc., p. 172.

« Il faut ajouter à cette classification une autre espèce de modernisme, condamné par le pape Pie X, sous les noms de « Laïcisme » • et de « Presbytérianisme », et qui consiste en une protestation contre cette centralisation progressive de l'Eglise de Rome, grâce à laquelle les laïques d'abord, les prêtres ensuite et enfin les évêques ont été dépouillés de tout rôle actif dans la vie et le gouvernement de l'Eglise. Ce modernisme réclame aussi des garanties constitutionnelles pour la liberté des sujets contre les caprices de l'autorité; il s'inspire de l'idée de démocratie autant que de la connaissance de la constitution originelle de l'Eglise. C'est là la forme de modernisme la plus répandue ; elle a des milliers d'adhérents qui lanceraient cordialement l'anathème à Don Romolo Murri aussi bien qu'à M. Loisy (1). »

Considéré dans son caractère le plus général, on peut définir le modernisme, le désir d'adapter une religion aux besoins intellectuels, moraux et sociaux de son temps, et si le mot qui le désigne n'est pas très ancien, il n'en représente pas moins la lutte éternelle entre l'esprit de progrès et l'esprit d'inertie, entre ceux qui font de la religion un formulaire et ceux pour lesquels elle est une vie (2).

Le modernisme n'est pas un phénomène nouveau ni particulier au catholicisme. Quand une religion se trouve dépassée par la civilisation ambiante, quand ses dogmes sont en contradiction avec le progrès des sciences, et que ses rites

(1) Christianitij at the Cross-Roads, cli. II ; trad. franc., p. 34-35.

(2) Dans le lUnnovamenlo (ocl. 1907), R. Eucken a publié trois pages intéressantes sur le concept de « modernité ». II. lloltzmann, dans un article des Proteslantischen Monalshefle (1908, p. 46), renvoie à l'élude d'Eucken, en ajoutant que le mot « modernisme », employé par Pie X comme « terminus teclinicus » pour tout ce qui est e.vécrable, est une invention de la Civilld caltolica, mais il ne donne pas de références.

Dans son ouvrage Ein Jahr KathoUscher Literalurbewegung (Regensburg, 1910, 67 seq.), R. von Kralik traite du mot moder-

paraissent communément surannés, les plus intelligents, les plus mystiques, les plus pratiques de ceux qui vivent intellectuellement, sentimentalement ou matériellement de cette vieille foi, l'accommodent à leurs besoins et à ceux de leurs contemporains. Dans ses enseignements et dans ses l'ites, ils en prennent et ils en laissent ; ils se livrent à des interprétations symboliques et à une casuistique qui leur permettent de transformer les croyances, les formules ou les pratiques. Plutarque, Origène furent des prêtres modernistes. Aménophis IV, Auguste, Joseph II, qui essayaient de rajeunir des vieilles religions de leurs empires, étaient à leurs façons des modernistes politiques.

Des philosophes restés sentimentalement fidèles à l'essence de la religion dans laquelle ils avaient été élevés, Jean- Jacques Rousseau, Kant, Hegel, Secretan, ont été les précurseurs des modernistes du commencement du XX^ siècle. Enfin des prêtres, réputés orthodoxes et qui l'étaient sans doute, mais qui distinguaient ent-'e la foi essentielle et la théologie, ont parfois prononcé des paroles qui pouvaient servir de devise aux modernistes et ils ont ainsi été leurs précurseurs et même leurs formateurs. « Nous portons en nous l'avenir de l'Eglise, il ne faut rien détruire, mais tout transformer », disait un sulpicien, Charles-Théodore Baudry, vers 1850, à Charles-Hyacinthe Loyson, l'un de ses disciples blen-aimés, et celui-ci s'engagea dans une tentative pratique de transformation, qui devait être, longtemps avant l'hérésie condamnée par Pie X, un véritable modernisme catholique. Un autre des plus célèbres représentants du catholicisme libéral, le Père Gratry écrivait en

nisme et de son sens, en s'appuyant sur le dictionnaire allemand de Heyne, sur le dictionnaire français de Sachs-Vilatte, sur les dictionnaires anglais de Murat-Sanders, de Bailey-Falirenhriiger, et de Ghrist-Ludwig, et enfin sur une oeuvre de Gomez-Carrillo, El Modernismo (Madrid, 1907 ou 1908).

mourant : « Je distinfi;-ue ce (ju'il faut maintenir, et ce que Dieu détruira radicalement (1). »

Au fur et à mesure que le conflit entre les conceptions scientifiques du monde et les croyances traditionnelles est devenu plus apparent, le désir de l'adaptation s'est répandu parmi les fidèles de toutes les théologies et de toutes les religions. Présentement il y a des modernistes dans les dilTérentes branches de l'église grecque orthodoxe et dans le protestantisme (2), le judaïsme (3), l'isla-

(1) Lettre à M"" Meriman, 20 janvier 1872, publiée dans Un Prêtre marié, p. 26. Les lignes suivantes du Père Gratry, datées du 22 janvier, ont également une belle saveur moderniste :

« Amis, vous ne vous doutez pas de la position que j'ai prise, devant Dieu, devant la vérité, devant la charité de Jésus-Christ.

« Vous qui voulez l'écrasement de l'esprit humain, sous l'hypocrisie pharisaïque, je n'ai pas travaillé pour vous.

« Vous qui voulez la destruction de l'unité et de la bergerie universelle, je n'ai pas travaillé pour vous.

« Vous qui voulez toute la vérité, dans toute la charité de Jésus- Christ, pour vous tous, mes frères ; pour vous tous chrétiens dispersés, chrétiens visibles et invisibles, chrétiens cachés sous d'autres noms ; pour vous tous hommes de conscience et de raison, hommes de cœur et de bonne volonté, qui voulez la prompte réunion sur celte terre, et le règne de notre Père qui est au ciel, c'est pour vous que j'ai travaillé.

« Je vous salue, je vous bénis, je vous serre dans mes bras, et ce baiser de paix que je vous donne, et que plusieurs accepteront dans leur généreux cœur, est aujourd'liui pour moi une joie profonde. »

Gratry aclieva de mourir le 7 février 1872.

(2) Type de moderniste calviniste, Auguste Sabatier; de moderniste luthérien, le pasteur Jatho, de Cologne, destitué en 1911, par le consistoire supérieur de Berlin, pour cause d'hérésie; de moderniste anglican, le chanoine Leslie A. Lilley ; de moderniste congrégalionaliste, le Rév. Reginald John Campbell.

(3) Cf. Rabbin Louis-Germain Lévy, docteur ès-lettres. Une religion rationnelle et laïque. La religion du A'X° siècle (Paris,

misme (1), dans le bouddhisme (2), le shintoïsme (3), toutes religions mises à mai par les découvertes scientifiques. El toutes ces religions ont vu s'éloigner de leur orthodoxie ou même leur refuser complètement toute adhésion, des âmes qui en ont conservé, pour ainsi dire, la nostalgie et qui par là-même sont encore à leur façon, des modernistes. Tel, par exemple, se montre Renan qui s'exprime en parfait moderniste catholique dans son roman de Patrice, dans nombre de passages de ses ouvrages et de ses lettres, notamment dans celle qu'il écrivait, en 188'i, à un sulpicien, lui aussi moderniste :

« L'Eglise catholique est une si gronde chose, sa situation présente est si extraordinaire, si tragique, que notre siècle verra peut-être une de ces crises où la logique des scolastiques est en défaut. Je persiste à croire que notre vieille mère est féconde encore, et que d'elle, malgré les apparences, sortira la forme religieuse où la conscience humaine trouvera le repos. L'Eglise catholique ne pourra jamais avouer qu'elle change : mais elle pourra beaucoup laisser tomber. Deux choses sont certaines : le catholicisme ne peut périr ; le catholicisme ne peut rester tel qu'il est. Il

Nourry, in-12, 3' édit., 115 p,). M. L.-G. Lévy a inauguré à Paris, le 1" dé'^embre 1907 (24, rue Copernic), un culte et une prédication de judaïsme modernisé. Le même mouvement est représenté en Angleterre par M. Claude Montenore, aux Etats-Unis par plusieurs rabbins dont le plus éloquent est sans doute le D"' J. Léonard Lévy, de Piltsburgh (Pensylvanie).

(1) Le mouvement béliaïste, prêché aclueliemeut par Abdoul- Balia Abbas, fils de Balia-OuUah.

(2) Cf. ]\I'°" Alexandra David, l^e modernisme bouddhiste et le l>oiidd/iisme du Bouddha (Paris, Alcan, 1911, in-8").

(:{) « Most of tlie advocates of anceslor-worsiiip are positivisls and believe in no future life, yettlieirfailh isinseparably connecled wMi the national Shinto religion. » Anesaki, Religious Histonj of Japan, p. 47.

est vrai que nous ne concevons pas non plus comment il pourrait chang-er. Ces heures où toutes les issues semblent barrées, sont les grandes heures de la Providence : mais l'angoisse y est grande et le sort de ceux qui sont réservés pour cette heure est cruel. » (1).

Pour étudier le modernisme sur le vif, et dans ses dernières conséquences, on peut considérer l'évolution des diverses sectes religieuses, aux Etats-Unis de l'Amérique du nord (2). Dans ce pays où seule l'Eglise romaine n'a pas changé, la religion, chez les citoyens qui en professent encore quelqu'une, est devenue sociale et positive : « sociale, c'està-dire plus soucieuse de la société que des individus ; positive, c'est-à-dire plus curieuse de ce qui est humain que de ce qui est surnaturel (3) )v. Elle « n'est plus de droit divin et se justifie par ses services ; presque déconsacrée, il lui faut rivaliser, avec les œuvres laïques, d'utilité sociale. Elle s'occupe moins du futur, et plus du présent ; elle tente de sauver tout l'homme sur la terre, corps et âme ; elle n'enseigne plus à mourir mais à vivre ; elle est une école d'énergie pratique (4) ».

« Tous les groupes, de tous les points de la pensée, se rencontrent dans le culte de la vertu humaine et du progrès humain; le posidvisme a consommé Vanité morale de In nation.

« délie unité morale est bien une unité religieuse et nne unité chrétienne: le positivisme est bien un positivisme chrétien. L'humanisme américain a reçu du christianisme tous les éléments traditionnels, sentimentaux et poétiques qui distinguent une religion d'une' philosophie. Le positivisme américain n'est qu'un christianisme qui a évolué

(1) Oise (lu Clergé, p. 72.

(2) Cf. Henry Bargy, l^a religion dans la Société aux Etats- Unis (P3iris,Go\in, 1902, in-12, XX-299 p.).

(3) Bargy, VIL

(4) Bargy, XL

« Tandis que les disciples de Comte n'ont pu créer qu'une parodie de la religion, le positivisme américain a ses temples, son clergé, ses fidèles, qui ne sont autres que ceux des Eglises chrétiennes ; on peut concevoir un positivisme avec un Dieu, comme on conçoit une république avec un roi : il suffît que le roi soit le serviteur du peuple, et le dieu, celui de l'Iiumanité; il suffît que la souveraineté, par-dessus la tête du roi, soit dans le peuple, et que la dévotion, par delà Dieu, aille à l'humanité. Par une évolution à demi inconsciente, le^ culte de l'humanité s'installe en Amérique sans déplacer le culte de Dieu, à peu près comme, il y a seize siècles, les images chrétiennes se sont superposées insensiblement aux idoles païennes des autels rustiques.

« C'est là par excellence un phénomène d'évolution. C'est parce que le positivisme américain est chrétien et né du christianisme qu'il est une raison sociale et un fait historique. C'est une religion qui réconcilie le passé et l'avenir; elle est créatrice et non destructive ; elle ne nie pas ; par là encore elle est positive : elle n'est pas négative parce qu'elle n'est pas négatrice. C'était aussi le rêve de Comte d'édifier au lieu de renverser, mais le passé l'enserrait : en pays neuf la religion américaine a pu n'être que constructive (1). »

De telles pensées ne pouvaient être exprimées aussi nettement par les chefs du modernisme catholique, sans susciter immédiatement un conilit dangereux avec les éléments conservateurs de leur Eglise. Et pour entendre une expression authentique, complète et justificative de l'opération qu'ils voulaient tenter, il faut s'adresser aux théoriciens de l'évolution du christianisme américain, notamment au président Schurman, de l'Université Cornell.

« L'évolution ne détruit pas brusquement les anciens organes ; elle les laisse décliner vers un rôle moindre tandis qu'elle en développe d'autres à leurs dépens ; mais les organes qui sont devenus secondaires servent encore de support à ceux dont la fonction devient vitale. C'est ainsi que les Eglises existantes doivent rester le cadre où se développera la religion de l'avenir.

(1) Bargy, XVII-XIX. /

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De là, envers les resles du passé, une double tolérance, parce qu'ils semblent des éléments à la fois inévitables et insignifiants. Les rites et les dogmes sont une sorte de poids mort, qui donne à la religion la stabilité et l'aplomb sans en déterminer la direction et le sens. Les formes dans lesquelles elle prend corps n'en changent pas lame : elles ne sont que l'accident, l'esprit et l'essentiel. Dans la diversité des cadres, il peut y avoir unité d'inspiration. « La religion de l'esprit, écrit M. Scliurman, n'a pas besoin d'une secte unique ou exclusive. Elle se sert de ce qu'elle a sous la main. Elle se soucie peu des problèmes spéculatifs ou administratifs qui ont donné naissance aux actes. »

«... Aussi faut- il que les Eglises se transforment par le dedans, et que dans une sorte de convergence elles tendent toutes à un type supérieur, où leurs ditïérences ne seront plus que des accidents de surface, et qui sera la religion de l'avenir. Les liommes qui ont le sens de cette évolution doivent la diriger et rester au sein des diverses sectes pour les façonner. « La religion de l'esprit, dit M. Scliurman, sera chez elle dans tout groupe qui la reconnaîtra ; il y adans toutes les Eglises des gens qui selonleur caractère et leur degré de développement tiennent plus ou au culte, ou au dogme ou à l'esprit. Les derniers augmenteront très vite. Ils ne doivent pas se séparer de ceux de leurs frères que les liens des rites ou des formules enchaînent encore. L'humanité n'est une école de culture spirituelle que si tout le groupe comprend des membres qui se ressemblent et des membres qui ne se ressemblent pas, comme dans la famille, qui est le type en miniature de tout organisme moral. » Tout homme que l'esprit inspire doit être dans son église un ferment d'évolution.

« On a accusé des américains, et M. Scliurman en particulier, d'hypocrisie religieuse. Si le but de la religion était, comme on le pense en Europe, la vérité dogmatique, ce serait un non-sens ou une malhonnêteté de rester dans une secte dont on n'accepte pas le dogme : mais si le rôle des Eglises est de servir de terrain au développement et à la floraison d'un esprit nouveau, ce sont surtout ceux de leurs membres à qui elles semblent mortes qui doivent y rester, parce que ce sont eux seuls qui peuvent les vivifier. Ils doivent y prêcher la vérité spirituelle comme Jésus la prêchait dans le Temple. Ils sont les agents de l'évolution : elles sont la matière à faire évoluer. L'esprit ne peut agir dans le

vide ; il ne prend corps que dans la matière, en la spiritualisant. « Si un vrai chrétien, dit M. Sciiurman, découvre que la croyance de son Eglise n'est plus défendable, son devoir est de ne pas quitter l'Eglise, mais d'y faire luire la clarté qui est en lui, pour faire d'elle, au lieu de l'incarnation d'un dogme, le cadre d'une vie spirituelle. » « Je ne vois aucune raison pour un honnête homme de se séparer d'une Eglise aux formules de laquelle il a cessé de croire. Le christianisme a mis de côté la religion dogmatique et s'élève maintenant à la religion spirituelle, à laquelle on ne peut-être fidèle si on fait de la croyance la condition ou la pierre de touche d'une adliésion à une Eglise. Bientôt il semblera aussi absurde de quitter une Eglise parce qu'on est en désaccord avec les détails de sa doctrine qu'il le semble aujourd'hui de la quitter parce qu'on ne croit pas entièrement parfait son système de gouvernement. » (1;.

(1) Bargy, p. 289-292. — L'unanimité que M. Bargy prête aux protestants Américains sur le devoir qu'auraient les ministres d'une Eglise de ne pas la quitter quand ils ne croient plus son credo n'est pas aussi complète qu'il semble le dire. Dans l'Inde pendent (New-York), du 28 septembre 1911, l'opinion contraire est soutenue par M. J. -Alfred Faulkner, D. D. professeur d'histoire de la théologie au séminaire Drew (Paterson, N.J.) qui se présente lui-même comme « a progressive conservative ».

En réalité, pour la plupart des ministres de cultes, plus encore en Amérique qu'en Europe, plus encore dans les pays anglosaxons que dans les pays latins, l'affaire semble moins une question religieuse qu'une question économique.

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