L'ANARCHIE DOGMATIQUE
Les Articles de « Firmin ». — Pierre Batiffol. — L'Exode
DE M. Hébert. — « I]\filtratio>[S kantiennes et
protestantes ». — « Les Périls de la Foi ».
En Angleterre. — En Allemagne. — Evêques
contre Evêques. — Les Abbés démocrates.
« L'Evangile et l'Eglise ».
Les rappels à la doctrine traditionnelle que Léon XIII avait multipliés en 1899 par les lettres sur l'Américanisme et sur le clergé français, ainsi que par la mise à l'index des œuvres de Schell, n'arrêtèrent point les novateurs. En France notamment, M. Loisy travaillait à une transposition du catholicisme dans un système analogue à ceux de MM. Marcel Hébert et Auguste Sabatier. La publication du livre de ce dernier offrit môme opportunément à M. Loisy l'occasion de présenter ses propres théories sous la couleur d'une réfu tation du doyen protestant. Un périodique dévoué aux idées nouvelles, La Revue du Clergé français, accepta de les publier sous le pseudonyme de « Firmin».
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Au commencement de 1900, deux articles y parurent, où les notions traditionnelles de la révélation et de ses preuves classiques étaient habilement corrigées dans le sens de l'histoire. Des citations de saint Augustin, de saint Thomas, de Newman et de l'abbé de Broglie leur donnaient d'ailleurs un aspect parfaitement orthodoxe, tandis que la mention d'Ollé-Laprune, de Blondel et de Brunetière montrait l'auteur au niveau de la nouvelle philosophie catholique. La chose passa sans encombre.
Dans le numéro du 15 octobre, commença la publication d'une étude intitulée La Religion d'Israël. Le numéro suivant, au lieu de donner la suite du travail, publia une lettre de l'archevêque de Paris, le cardinal Richard, qui en interdisait l'impression dans la Revue, en le déclarant « en contradiction avec la constitution Dei Filius, promulguée dans le concile du Vatican », et « avec les règles données par le Souverain Pontife Léon XIII pour l'interprétation des Livres de la sainte Ecriture dans l'Encyclique Providentissi' mus Deus ».
Le coup qui frappait M. Loisy était très grave. On pouvait croire son avenir ecclésiastique brisé, et ses idées anéanties. Un prêtre érudit, qui avait montré une inclination particulière pour certaines de ses conclusions (1), et qui par conséquent s'était compromis avec lui, jugea opportun de se séparer de lui avec éclat et même de se refaire à ses dépens une virginité doctrinale. C'était le recteur de l'Institut catholique de Toulouse, M. Pierre Batilïol(2). Il crut qu'il se ferait
(1) Cf. Fontaine, Infiltrations protestantes, 1. 1. (1" édit.), p. 162 et suiv.; Vérité française, 23 janvier 1903 ; Chronique de la Bonne Presse, 5 février 1903.
(2) Né à Toulouse en 1861 ; incorporé au diocèse de Paris ; en 1882-188.5 étudia à Paris sous Duchesne ; en 1892, fonda avec un autre érudit équilibriste, le P. Lagrange, La Revue biblique. — Cf. Question biblique, t. î.
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pardonner son passé et même qu'il se couvrirait de gloire en combattant immédiatement les idées générales de la [ihilosophie religieuse évolutionniste telles qu'il les voyait dans les articles de M. Loisy et aussi dans un Essai que publiait alors M. Margival sur Richard Simon. Il ne lui était pas difficile de pénétrer le fond de ces écrits qui paraissaient peu clairs au commun des lecteurs. Il avait eu l'occasion de connaître, dans l'intimité, la pensée de M. Loisy et, quand il venait à Paris, il allait voir son ami M. Hébert, devenu directeur de l'Ecole Fénelon, qui le recevait à sa table et lui contait les nouvelles de la modernisation symboliste que lui et ses amis s'efîorçaient d'opérer dans l'Eglise. Assez bien appris pour ne pas utiliser directement ces épanchements confidentiels, M. Batifîol était trop friand de notoriété et d'avancement pour résister à la tentation de s'en servir, lorsqu'il crut M. Loisy écrasé par le blâme du cardinal Richard. Il prononça donc, le 14 novembre, un discours de rentrée dans lequel il faisait allusion à l'événement (1), et il imprima immédiatement (2) dans le Bulletin de Littérature ecclésiastique, publié par son Institut catholique, un article qu'il tenait prêt sur la publication de M. Margival. « Une subtile allégorie, disait-il, enveloppe tout l'Essai qui, sans nous autoriser à y voir un roman à clé, nous permet de reconnaître en Simon un symbole et dans la critique simonienne une réalité très contemporaine (3). » Cette expression fort claire visait M. Loisy et son école.
Avec cet article, une scission se produisait dans un groupe de savants catholiques. Les uns, Loisy, Hébert, Margival, attachés aux découvertes scientifiques, tentaient une adap-
(1) Bulletin de Litt. ecc, 1900, p. 332 ; passage reproduit dans Question biblique, I, 2* édit., p. 177, note.
(2) Numéro du 20 novembre 1900.
(3) Bulletin cité, p. 258.
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tation de l'Eglise, sans trop se demander si l'entreprise était possible et où elle pouvait les conduire. Les autres voulaient seulement faire carrière dans l'orthodoxie et utiliser leur érudition pour la conquête d'honneurs et de prébendes. C'est ainsi que M. Batiffol se retourna contre d'anciens amis, entraînant derrière lui les professeurs de son Institut. A partir de cette époque, cet établissement, recteur en tête, combattit les novateurs avec acharnement, et M. BatilTol, devenu promptement « monseigneur », se flt un titre de gloire de les avoir, le premier, démasqués (1). Mais l'abbé Duchesne le flétrit d'un mot : « C'est, dit-il, une cocotte qui offre le pain bénit dans sa paroisse en jetant des regards de mépris aux filles-mères. »
La manifestation à laquelle M. BatilTol s'était livré ne pouvait passer inaperçue. Les inquisiteurs relurent les dernières publications de M. Loisy à la lumière de l'article de Toulouse. Bientôt après, l'archevêque d'Albi, Mgr Mignot,
(1) Dans une lettre portée au pape Pie X par l'archevêque de Toulouse, Mgr Germain, au mois d'avril !90i. et rédigée par M. Batiffol, celui-ci a cru honorable de rappeler que la Faculté de Théologie de Toulouse « fut la première à signaler, dès 1900, les périls que faisaient courir à l'enseignement ecclésiastique les prétentions de certains à l'indépendance inconditionnée de la critique et de la raison ». — Pie X, dans sa réponse, félicita naturellement les « maîtres distingués » qui avaient été « les premiers à signaler le péril ».
En 1907, en réimprimant son article de 1900, dans son volume Questions d'enseignement supérieur ecclésiastique, M. P. Batiffol dira (p. 303, note) : « Si l'on vent bien rapprocher ces conclusions de celles que j'ai formulées trois ans plus tard sur L'Evangile et l'Eglise, — voyez Bulletin de Toulouse, 1903, p. 3-15, — on découvrira que toute la philosoplùe de la religion de M. Loisy, c'est-à-dire le fidéisme évolutionniste, avait été exposée par M. l'abbé Margival, dès 1900. » Rendant compte de ce livre, le 4 avril 1907, L'Ami du Clergé signalait cette étude « très pénétrante et vraiment divinatoire (puisqu'elle a été écrite en 1900)...».
apprit par un rédacteur de L'Univers que les doctrines de M. Loisy étaient déférées au Saint-Office. Le 7 mai [1901], le P. Lepidi, consulteur du Saint-Office et de l'Index, écrivit au cardinal Mathieu qu'il serait bon que M. Loisy voulût bien lui envoyer ses écrits « où se trouve son système sur la Bible, en signalant les passages incriminés ». Le 12, M. Loisy expédia au consulteur son étude sur La Religion d'Israël en la faisant accompagner d'une longue lettre. De son côté, l'archevêque d'Albi fit présenter au pape, par 1 intermédiaire du cardinal Mathieu, un mémoire en faveur du savant critique. Léon XIII fatigué des embarras que lui causait l'afTaire, qu'on appelait alors « la question biblique », en remit, au mois d'août, l'étude et la solution à une commission composée de trois cardinaux qui devaient siéger comme juges et de douze consulteurs, critiques circonspects qui n'avaient pas été dénoncés comme hétérodoxes et ne s'étaient constitués les dénonciateurs de personne (1).
Dans le même temps, M. Marcel Hébert était signalé comme hérétique à l'archevêque de Paris. Un de ses amis avait imprimé ses Souvenirs d'Assise, sans nom d'auteur, et l'opuscule n'avait été que très parcimonieusement et très prudemment distribué. Un collègue de M. Hébert put s'en procurer un exemplaire et le fit transmettre au cardinal Richard. Celui-ci déclara aussitôt au directeur de l'Ecole qu'il lui laissait la fin de l'année scolaire pour se rétracter ou se démettre. M. Hébert cessa ses fonctions au mois de juillet suivant (1901).
L'archevêque s'en était remis à la conscience de M. Hébert pour décider s'il devait continuer à dire la messe. Pour un «symboliste», la solution ne pouvait être douteuse. Il per-
(1) Cf. Question biblique, I, 366-371, la lettre Vigilantix, du 30 octobre 1902, instituant la Commission biblique et Question biblique, II, p. 288, la liste des membres de cette Commission. Parmi les douze premiers consulteurs, plusieurs étaient libéraux.
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sistera dans la célébration de ses rites. Cette obstination ne pouvait plaire aux orthodoxes zélés qui y voyaient un «sacrilège ». Ils manœuvrèrent de manière à convaincre le cardinal de ce qu'un grand nombre de prêtres de son clergé sacrifiaient la foi à la science et de la nécessité de « faire un exemple ». Prévoyant qu'il allait être privé de ses pouvoirs sacerdotaux, M. Hébert écrivit simplement à l'archevêque : « J'aflirme de nouveau mon attachement aux idées contenues dans les Souvenirs d'Assise. Je sais par expérience que bien des consciences en ont besoin et que seules elles leur permettent de demeurer dans l'Eglise (1). »
Le cardinal dit à M. Hébert qu'il ne lui renouvellerait pas l'autorisation de dire la messe, mais qu'il ne le condamnerait pas, ni lui, ni son opuscule, et que tout se passerait entre eux deux.
Voyant qu'il n'y avait plus d'espoir d'entente, M. Hébert publia, au mois de juillet 1902, dans la Revue de Métaphysique et de Morale, une étude sur la « personnalité divine » (2). Il y critiquait âprement les preuves traditionnelles de l'existence de Dieu disant qu'elles aboutissent à constituer une «idole», «la dernière idole contre laquelle proteste notre esprit averti par tant de réflexions et d'expériences ».
« Sans doute, concluait-il, l'heure est venue où déjà beaucoup adorent le Père en esprit et en vérité, mais pour combien la métaphore anthropomorphique demeure-t-elle une réalité aussi réelle que l'idéal même qu'elle symbolise ! C'est au nom de cette métaphore réalisée que l'on s'arroge le droit d'accaparer l'Absolu, d'en être non plus seulement le témoin, mais le représentant muni de pleins pouvoirs. Dès lors, au nom de Dieu, on dogmatise, on légifère, on entrave l'essor de l'esprit vers le progrès.
« Pourtant il ne s'agit point de rompre avec les formes religieuses objectives, traditionnelles ; l'Evangile, l'Eglise, sont des
(1) Lettre du 26 décembre 1901.
(2) Etude complétée dans le numéro de mars 1903.
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fontaines d'eau vive où les oiseaux du ciel pourront toujours étancher leur soif, les seules où beaucoup puissent le faire. Mais il s'agit de ne pas transformer ces formes en fétiches ; il s'agit, devant toute conscience qui réfléchit et veut se rendre compte de sa foi, d'appeler loyalement image l'image, légende la légende, de laisser chacun libre de symboliser, selon son tempérament, son sens religieux, et de n'attacher d'importance à tel rite, à telle formule, que dans la mesure où ces moyens nous aident efficacement à devenir meilleurs. »
Après avoir publié cet article, M. Hébert, désireux d'expliquer pleinement sa situation, imprima, dans la Revue Blanche du 15 septembre 1902, ses Souvenirs d'Assise. Il fit aussi, d'accord avec le cardinal Richard, consulter un théologien autorisé, le Père Lepidi, sur l'espérance d'une conciliation entre ses théories et l'enseignement de l'Eglise. La réponse qu'il reçut le détermina à reprendre l'habit laïque (1).
On lui a souvent demandé s'il souffrait beaucoup de la ruine de sa foi catholique, foi qui fut chez lui si vive, si sincère.
A cette question il a répondu dans les termes suivants :
« Dans les habitudes et jouissances de sensibilité, le dommage est irréparable. Il n'en faudrait pas conclure que sevré de ces joies délicates, exquises, on tombe par là-même dans le désespoir.
(1) Mai 1903. — Il publia quelques explications dans Le Chrétien Français du 23 avril 1903 : «... Je ne me considère nullement comme incrédule, puisque j'ai une foi profonde en la valeur objective de la conscience, de la raison, et du sentiment religieux »... « Je comprends parfaitement que la loyauté et la logique puissent m'obliger à rentrer dans le rang plutôt qu'à remonter dans une chaire. Si donc je prends la « truelle », ce sera pour aider à bâtir quelque maison du peuple et non pour essayer vainement de masquer les lézardes de jour en jour grandissantes des temples du passé. »
Le principal exposé du système philosophique de M. Hébert se trouve dans son livre Le Divin, Expériences et Hypothèses (Paris, Alcan, 1906).
La perte de la forme catholique ou chrétienne de la foi n'est point la perle de la foi elle-même. Ce qui disparaît, ce sont les éléments de très inégale valeur dont l'imagination avait enveloppé les plus intimes croyances et espérances de notre conscience; ce qui demeure ce sont les exigences de cette conscience. Une femme tendrement aimée peut perdre tout à coup sa beauté pliysique sans que l'on cesse pourtant de l'aimer. Et c'est toujours la même réalité que l'on aime ; souvent on l'aime mieux de la sorte, plus profondément, plus purement.
« Ainsi, les illusions Imaginatives une fois tombées, on estime, on aime davantage la nature spirituelle de l'Humanité qui, pour exprimer et satisfaire ses tendances, a su créer ces mythes sublimes : le « Père Céleste », le« Christ». Quellesintransigeantes exigences de justice et d'amour, quelles ressources pour un avenir terrestre et supraterrestre manifeste l'invention de dogmes tels que la « Rédemption », 1' a Eucharistie »... ! Et quand on a compris cela, saisi cette réalité, est-il possible de se sentir l'âme vide ou désespérée ? » (1).
Les incidents relatifs à MM. Loisy et Hébert éveillèrent le plus vif intérêt dans le monde théologique. A la vérité, depuis les polémiques relatives à 1' « Américanisme », les théologiens orthodoxes ne connaissaient plus le repos. Celui qui avait été le principal dénonciateur de cette hérésie, l'abbé Maignen dénonçait un « Nouveau catholicisme et nouveau clergé (2)», Un Jésuite, le Père Joseph Fontaine, criait de son côté aux « Infiltrations kantiennes et protestantes dans le clergé français (3) ». Le chanoine Henri
(1) Almanacco ciel « Cœnobium » pel 1911. p. 38.
(2) Titre d'un de ses livres, publié en 1901.
(3) En 1911, le Père Fontaine écrivait encore : « C'est de l'Allemagne que nous est venu le mouvement socialiste, comme le mouvement moderniste. » {Le modernisme social, p. 359). A l'instar du Père Fontaine, le cardinal Mercier dit dans son instruction pastorale pour le carême de 1908 : « Les idées génératrices des doctrines modernistes sont nées et ont germé sur la
Delassus (1), directeur de la Semaine religieuse de Cambrai, enregistrait dans sa feuille les incartades libérales et les réfutait de son mieux. Enfin, en 1902, un évêque, Mgr Turinaz, ne put se retenir de descendre dans l'arène en dénonçant « Les Périls de la Foi (2) >>.
Hors de France, la situation ne semblait pas moins confuse.
En Angleterre, les évêques de la province ecclésiastique de Westminster avaient éprouvé le besoin de publier, le 29 décembre 1900, une lettre pastorale collective contre le libéralisme dont ils constataient le progrès dans leur troupeau. Ils ne s'étaient pas encore aperçus que le principal apôtre de l'hérésie était le Père Tyrrell, auquel l'archevêque, cardinal Vaughan, avait coutume d'adresser ceux qui étaient attaqués d'une crise de croyances.
En Allemagne, les écrits de Kraus et de Schell avaient rallié de nombreux partisans. Dans leurs lettres pastorales, des évêques prussiens et bavarois faisaient discrètement
terre protestante d'Allemagne, se sont acclimatées aussitôt sur le sol d'Angleterre et ont poussé quelques rejetons aux Etats-Unis. L'esprit moderniste est issu du protestantisme ».
(1) Sur ce personnage on peut consulter mes £'i'e^Hese/Z>iocéses, 2* série.
(2) Les Périls de la Foi et de la discipline dans l'Eglise de France à l'heure présente (1902), et Encore (jueU/ues mots sur les Périls de la Foi et de la discipline dans l'Eglise de France. La démocratie chrétienne. L'Apologétique de l'Immanence (1904), Au sujet de la valeur scientifique de Mgr Turinaz, on peut consulter La Question Biblique au A'L\'° siècle, p. 93, note 1. — Parmi les répliques adressées au prélat, celle de l'abbé Denis présente un intérêt particulier : Les vrais périls, Réponse à Mgr Turinaz, suivi d'une lettre de M. l'abbé P. Dabry (Paris, mai 1902, in-8', 30 p.). — Denis dit, page 5 : « Si les choses continuent, nous aurons, à brève écliéance, la suppression du concordat, une rupture diplomatique avec Rome et l'anarchie religieuse. »
allusion à une réforme catholique qui devait naturellement s'efîectuer par l'autorité de l'Eglise. Cette admission de la nécessité de certains changements était un encouragement pour les novateurs et un scandale pour les conservateurs. Un évêque ultramontain, Mgr von Keppler, de Rottenbourg, crut devoir prononcer le 2 décembre 1902, sur « la vraie et la fausse réforme » un discours qui constituait une âpre critique des écrits et même des intentions progressistes. Un bref de compliments que Léon XIII lui adressa souligna l'importance de sa manifestation et aviva les discussions (1). Un prêtre français, l'abbé Germain Gazagnol, professeur au grand séminaire d'Albi, courut à la rescousse des réformistes d'Outre-Rhin, en leur montrant qu'en France il y avait d'éminents progressistes comme MMgrs Mignot, Le Camus, d'Hulst, Duchesne, l'abbé Birot, MM. Blondel, Fonsegrive, qui faisaient d'excellente besogne et dont personne ne pouvait raisonnablement incriminer l'orthodoxie (2).
Enfin aux discussions d'ordre purement doctrinal et théologique, s'ajoutaient les disputes ecclésiastiques sur l'évolution politique et sociale. En Allemagne, en Belgique, en Italie, comme en France et même en Angleterre, l'encyclique sur « la condition des ouvriers » produisait une espèce de socialisme chrétien, très désagréable aux évèques qu'il menaçait de brouiller avec les riches propriétaires et indus-
(1) Cf. Schnitzer, p. 39 et Rassegna Xazionale, tome CXXXI (1903), p. 570-588, article anonyme d'un autre prêtre allemand qui fut plus tard un intrépide défenseur du modernisme.
(2) Gazagnol, Die neiie Beicegung des Katholizismus in Frankreich (Munich, Scluih, 1903). Pour ceux qui consulteraient cet ouvrage et qui y remarqueraient une certaine conformité avec ma Question biblique au XIX' siècle, je dois faire remarquer que mon livre est antérieur à celui de M. Gazagnol et que dans l'ouvrage de ce dernier, sur 144 pages traitant de la question biblique, 100 sont traduites du mien, intégralement, même avec les renvois bibliograpliiques.
l'anarchie 73
triels, alliés traditionnels de l'Eglise. L'encyclique Grrt t'es </e Communi {18 janvier 1901, endiguait difficilement le flot de démocratie suscitée par l'encyclique Reriun novaruin.
Si l'épiscopat semblait un peu partout mal à l'aise, nulle part cependant il n'apparaissait aussi divisé qu'en France. Là, tandisque des évêques, préoccupés surtoutde la question politique, reprochaient à Léon XIII de trop s'immiscer dans certaines questions d'école, d'autre prélats, déconcertés par les controverses dogmatiques, se plaignaient de ce qu'il laissait l'Eglise sans ferme direction. L'évêque de Nancy, Mgr Turinaz, ridiculisait publiquement MM. Ilarmel et Fonsegrive que le pape recevait avec honneur (1). Il polémisait avec l'archevêque d'Albi qui décernait à M. Fonsegrive un certificat de bonnes intentions et de capacité (2), et qui, en général, dans toutes les controverses s'efforçait de jouer le rôle d'un pacificateur (3).
L'évêque d'Annecy, Mgr Isoard, signalait au public « ce que présentait d'irrégulier et de dangereux » le Congrès de prêtres tenu à Bourges au mois d'août de 1900, sous la présidence de l'archevêque de cette ville et de celui de Besançon, et quand le cardinal préfet de la sacrée congrégation des évêques et réguliers ordonnait à l'évêque d'exprimer des excuses et des explications aux deux métropolitains, Mgr Isoard leur adressait des observations qui aggravaient ses premiers reproches. Il relevait en particulier l'allocution du vicaire général d'Albi, l'abbé Birot, qui, devant ces prélats, s'était donné la mission d'affirmer la « modernisation de la foi catholique ». « D'après son langage, disait l'évêque, ce n'est plus simplement à une tendance qu'il obéit, c'est un système qu'il préconise. C'est aux qualificateurs du Saint-Office qu'il
(1) Cf. L'Américanisme, p. 445-45G.
(2) Cf. Univers, 1902, lettre de Mgr Mignot, 23 février, réponse à Mgr Turinaz, 5 mars ; Semaine religieuse de Xancy. févrieravril 1902; Chronique de la bonne Presse, 1902.
(3) Cf. Question biblique, I, p. 285.
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appartient de donner les notes qui conviennent à plusieurs des propositions du discours de M. l'abbé Birot. Quanta l'esprit général de cette œuvre, je sais qu'il a causé la plus pénible impression aux hommes qui vivent de la foi (1) ».
Dans leurs polémiques les défenseurs de l'orthodoxie prouvèrent qu'ils ignoraient les coups mortels portés p^ir la critique historique à la prétendue révélation chrétienne. Ils pouvaient raisonner logiquement sur les définitions des conciles de Trente et du Vatican, mais toute leur dialectique n'aboutissait qu'à montrer combien la position deces conciles est devenue irrémédiablement intenable. S'ils paraissaient dans leurs droits de chrétiens en reprochant aux novateurs de minimiser ou même de détruire les anciennes croyances, bien des croyants rassis pouvaient leur reprocher à eux de pécher par maximisme.
Leur jugement semblait aussi vicié par la haine de toute idée moderne, de tout progrès politique et social. Il semblait que vraiment pour eux la terre fût une vallée de larmes et que tous ceux qui étaient déshérités de la fortune n'avaient pas à chercher à améliorer leur sort : ils devaient seulement se résigner. Autre symptôme do grave division, les apologistes qui appartenaient à des congrégations, ne paraissaient pas exempts de quelque aigreur contre le clergé séculier qui, dans de difficiles conjonctures politiques, ne se solidarisait sans doute pas assez avec le clergé régulier. Enfin, aux motifs que les champions de la tradition avaient pu trouver dans leur famille, dans leur éducation, dans leur condition sociale, de détester les idées nouvelles, s'ajoutaientencore les embarras que leur causaient les « abbés démocrates ». Ils n'avaient pas d'adversaires plus acharnés.
Ceux-ci, soitpar goût, soit par nécessité, s'étaient déclarés partisans de toutes les nouveautés doctrinales. S'adressant à des auditoires populaires convoqués dans des hippodromes
(1) Lettre de Mgr Isoard à Mgr Servonnet, 18 janvier 190L
LES ABBES DEMOCRATES /O
OU des cirques, ils devaient forcément ado{.fer les vues les plus larges et les plus acceptables pour des gens qui ne croient plus au surnaturel. S'ils se fussent monirés imbus des doctrines traditionnelles^ croyant au serpent tentateur, au déluge universel, à l'aventure de Jonas, de quels quolibets n'aui'aient-ils pas été accablés ! Aussi n'admettaient-ils et ne prêchaient-ils que le minimum des doctrines imposées par l'Eglise, ce qui ne les empêchait pas à l'occasion de se proclamer « catholiques intégraux » et prédicateurs de la « vérité intégrale », puisqu'ils étaient censés admettre tout l'essentiel du catholicisme. Ils employaient d'ailleurs volontiers un langage qui leur semblait propre à forcer l'admiration des ouvriers, mais dont le mauvais goût froissait la susceptibilité des âmes croyantes (1). Les évêques ne protestaient pas parce que les « abbés démocrates » se couvraient de l'autorité du grand pape quia écrit l'encyclique Renan novaruni, de l'autoriîé du cardinal Manning et de l'évê- ([ue Ketleler, qui ont été d'ardents ultramontains, de t autorité il II cardinal Gibbons et de l'archevêque Ireland qui passaient pour être fort en faveur près de Léon XIII. Ces grands noms ne suffisaient pas cependant à éviter des polémiques qui d'ailleurs réjouissaient les champions ecclésiastiques de la
(1) Cf. Sauty, y os démocrates chrétiens, brochure in- 18 de 80 pages, avec lettre d'approbation de Mgr Turlnaz, et abbé J. Dalbin, Les erreurs des Démocrates de « La Justice sociale » (Paris, Vie et Amat, 1906, in-1-2, l'Jl -f 96 p.)- Dalbin est un pseudonyme de Mgr Théodore Delmont. au sujet duquel j'ai écrit : « son exagération et la perfidie de ses polémiques n'honorent pas sa cause » lEvéques et Diocèses, f" série). En indiquant ici le sottisier qu'il a extrait de la Justice sociale, je ne me porte donc garant ni de ses appréciations ni même de ses citations, je veux dire seulement qu'on trouve dans son recueil l'indication ou la reproduction de très nombreux textes curieux, qu'il est prudent de vérifier dans leur contexte. Cette remarque doit s'appliquer aux ouvrages mentionnés de MM. Emmanuel Barbier, Delassus, Fontaine et Maignen.
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démocratie. Le succès de leur congrès sacerdotaux de Reims (1896) et de Bourges (1900) les avait rendus audacieux. Ils aimaient particulièrement à déranger les afTaires des conservateurs, en intervenant un peu partout dans les élections des députés, des conseillers généraux et des conseillers d'arrondissement. Les querelles politiques envenimaient les questions dogmatiques et l'on prenait facilement prétexte de l'enseignement doctrinal d'un prédicateur pour déconsidérer des thèses sociales (1). Des monarchistes athées (2) qui avaient à peu près les mêmes théories religieuses que les catholiques symbolistes, se séparaient d'eux parce qu'ils les jugeaient trop libéraux en politique. Ils leur préféraient les théologiens les plus strictement orthodoxes et ce n'était pas une des moindres étrangetés de ces conjonctures que de voir des incrédules notoires prendre le parti d'une dogmatique intransigeante. Cette bizarrerie n'était pas d'ailleurs particulière à la France. On la retrouvait dans d'autres pays, à Rome notamment.
Des fidèles angoissés par cette anarchie religieuse tournaient les yeux vers Léon XIII. mais il se prononçait le moins possible. Pour remédier à l'anarchie religieuse qu'il voyait s'établir sous ses propres yeux en Italie, il fit publier, le 27 janvier 1902, une sévère « Instruction de la Sacrée Congrégation des AtTaires Ecclésiastiques extraordinaires sur l'Action populaire chrétienne ou démocratique chrétienne
(1) Cf. dans mes Evêqnes et diocèses, 2* série, « au diocèse de Bayonne », p. 121-122. Les chosesétaient extrêmement complexes. Des conservateurs, qui eussent applaudi à une évolution intellectuelle du clergé et qui y travaillaient, blâmaient son évolution politique et sociale. L'abbé Charles Robert, qui contrecarrait les enseignements de Léon XIII sur l'Écriture Sainte, écrivait une brochure contre des prêtres de son diocèse ralliés à la République Les Abbés socialistes d'Ille-et-V Haine (Rennes, Duhail, 1897, in-8% 34 p.).
(2) Ceux du groupe dit de « l'Action française ».
en Italie ». Le document aurait pu être adressé opportunément à toute la catholicité. Restreint à un pays, il n'obtint presque aucun résultat pratique. Les évèques italiens eurent beau essayer d'en faire appliquer les prescriptions, les prêtres « démo-chrétiens » et leurs jeunes adhérents le mirent de côté comme un traitement particulier qu'on n'avait pas le droit de leur infliger quand les autres pays en étaient exempts, et les catholiques libéraux des autres pays affec- . tèrent de le considérer comme une alîaire exclusivement italienne.
Comme en France, en Allemagne, en Angleterre, aux Etats- Unis les novateurs exaltaient sans cesse la papauté, Léon XIII se disait sans doute que le jour où il serait forcé d'intervenir, tout rentrerait facilement dans l'ordre. Cependant son silence assurait un plus libre cours aux idées nouvelles.
L'un des prêtres les plus en butte aux attaques des théologiens conservateurs, M. l'abbé Naudet, le directeur de la Justice sociale (1). étant allé à Rome durant l'automne de 1902, vit deux fois Léon XIII et ne reçut de lui que des paroles d'encouragement. Aussi, à son retour, écrivait-il triomphalement :
« A Rome on nous tient pour ce que nous sommes, pour ce que nous voulons toujours être, pour des soldats ci'avant-garde, des pionniers de l'armée catholique, qui, à leurs risques et périls, explorent la route et clierchent pour aller aux âmes et les donner à Jésus-Christ, des chemins nouveaux : ceux qui servirent à nos pères étant, mallieureusement, pour la plupart, détruits ou obstrués.
« A Rome on nous tient pour cela. Et on comprend que ce rôle
(1) Justice sociale, 15 novembre 1902. — Antérieurement au voyage de Naudet, Léon XIII, dans une audience privée, avait fait don à M. Fonsegrive «de son portrait en un camée encadré d'or et enrichi de brillants ». Voyez là-dessus les rétlexions de Mgr Turinaz, La Vérité française, 7 mars ly02.
didicile nécessile parfois des reconnaissances qui n'ont pas d'efTet, même des explorations dangereuses, en des pays semés de fondrières et où les marais sont pestilents. Mais on sait que cela est une condition de la bataille en laquelle nous sommes jetés, et que nous obéissons au moindre signe de nos cliefs. On sait enfin — et j'ai eu la très douce consolation de pouvoir le dire au Saint Père, tandis qu'il avait pris ma main dans sa main — que, par dessus tout, nous sommes dévoues au Vicaire de Jésus- Christ, jusqu'au sang, in finem
« Notre grande force à Rome c'est qu'on y juge sur des faits ; on n'y connaît point les procès de tendance.
« Or nos adversaires, nos détracteurs, ceux qui nous excommunient, n'ont jamais fait que cela.
« Neuf fois sur dix ils ne nous ont jamais lus, jamais entendus ; ils ne se sont jamais donné le souci de vérifier les accusations plus ou moins grotesques portées contre nous. De vagues récriminations sont venues jusqu'à leurs oreilles, quelques passages tronqués d'un livre où il y a trois cents pages excellentes, un bout d'article plus ou moins heureux tiré d'un journal qui, depuis dix ans, est sur la brèche pour défendre l'Eglise avec autant de constance que de désintéressement ont été mis sous leurs yeux ; cela a suffi. Et ils nous ont jeté l'analhème ; et ils ont trainé notre honneur aux gémonies, non peut-être sans une arrièrepensée de regret pour les temps où florissait l'Inquisition.
« Tout cela c'est de l'histoire contemporaine, de l'histoire que nous avons vécue, que nous vivons encore, de l'histoire que l'on fait chaque jour.
« Mais, à Rome, grâce au ciel, celle histoire ne s'écrit pas.
« A Rome, les récriminations vagues, les déclamations creuses, les insinuations malveillantes, les Semaines religieuses réfractaires, les petits papiers artistes et les iu-12 potineurs ne pèsent pas un fétu de paille dans la balance des jugements ; il faut des faits.
« Et des faits, ii n'y en a pas contre nous.
« J'en étais sûr d'avance ; mais il y a de gens si habiles... que je me demandais si on n'avait pas arrangé quelque chose ;
« On a essayé, on n'a pas pu. »
Les conjonctures parurent sans doute opportunes à M. Loisy pour lancer un petit livre destiné, semble-t-il.
à insinuer l'état des questions théologiques et à « suggérer des moyens de passer du convenu dogmatique à une connaissance exacte des phénomènes religieux » (1). Dans cet ouvrage, intitulé V Evangile et l'f'Jgiise, l'auteur soutenait que l'Eglise est sortie de l'Evangile par un développement logique et qu'elle en est le commentaire vivant et perpétuel. Il montrait qu'elle avait beaucoup changé, et laissait espérer qu'elle pouvait encore changer de manière à satisfaire dans les temps modernes les aspirations de toute l'humanité. Ecrite avec circonspection, la thèse semblait respecter les formules théologiques tout en s'efTorçant d'être acceptable aux philosophes et aux historiens. Peut-être l'auteur pouvait-il penser atteindre son but, puisque l'archevêque d'Albi, auquel il avait soumis son manuscrit, l'avait approuvé. M. Fonsegrive présenta chaleureusement le livre aux lecteurs de sa revue. Mgr Latty, l'évêque de Chàlons (2), diocèse auquel M. Loisy appartenait par sa naissance, se mit en devoir de lui adresser une lettre de félicitations. Mais ce mouvement d'approbation fut bientôt arrêté par un mot qu'on répétait de Mgr BatifTol : « C'est une mystification ! » Cette parole donna de l'assurance aux chasseurs d'hérésie. L'un d'eux, l'abbé Gayraud, prêtre soi-disant démocrate, mais conservateur en religion, du moins pour la partie dogmatique, brocha immédiatement une réfutation. Le commence-
(1) Question biblique au .VA'° siècle, 2" édit., p. 147. — Dans la Revue d'Histoire et de Littérature religieuses (déc. 1906), M. Loisy a lui-même expliqué ce qu'il se proposait de faire avec L'Evangile et l'Eglise et Autour d'un petit livre : o 1° une esquisse et une explication historiques du développement ctirétien ; 2° une philosophie générale de la religion et un essai d'interprétation des formules dogmatiques, symboles officiels et définitions conciliaires, en vue de les accorder, par le sacrifice de la lettre à l'esprit, avec les données de l'iiistoire et avec la mentalité de nos contemporains. »
(2) Cf. ci-dessus, p. 21, note.
ment en parut le l»"" janvier 1903, dans L'Univers, juste à temps pour éclairer l'évêque de Chàlons qui garda devers lui ses félicitations. Bientôt après, huit archevêques ou évêques interdisaient la lecture du livre de M. Loisy, et la congrégation de l'index se résolvait à l'inscrire dans son catalogue, mais Léon XIII mourant refusait de signer le décret qui le condamnait. Le vieux pape entendait léguer à son successeur le règlement des difficultés que sa diplomatie avait laissé s'accumuler.