EN FRANCE
la théologie positive, de l'histoire ecclésiastique. Loisy, Tyrrell, Schell, et, en Italie, un jeune et éloquent barnabite, le Père Senieria, étaient les g-rands maîtres suivis par de nombreux disciples.
Les philosophes s'adonnaient à la contemplation des idées. Le type le plus remarquable du genre était un mystique oratorien, disciple de M. Maurice Blondel, de Gratrj' et du cardinal Newman, le Père Lucien Laberthonnière (1). Ces idéologues se piquaient d'ailleurs de connaître l'histoire religieuse et ils paraissaient aimer surtout à se la représenter à la lueur des passages les moins clairs de M. Loisy (2). A partir de 1897, ils formèrent, en France, avec les abbés Charles Denis, Jules Martin, C. Mano, et quelques laïques comme MM. Edouard Le Roy, Joseph Wilbois, une petite école néo-kanlienne (3), présentant de notables variétés, qui devint promptement très désagréable aux théologiens néoscolastiques selon les lignes traditionnelles rappelées par l'encyclique .J^terni Patris (4).
En Allemagne, le néo-kantisme catholique était représenté par Gùttler, Geberl, Sclianz et leurs élèves. En Italie, don Ernesto Buonaiuti, devait bientôt devenir un chaud propagateur de la philosophie de l'Action (5).
(1) Né le 5 octobre 1860 ; directeur des Annales de Philosophie chrétienne depuis 190.5.
(2) En spécimen du genre, cf. Revue de Métaphysique et de Morale, mai 1902, un article de M. Wilbois sur « L'Esprit positif » où il résume une étude de M. Loisy sur l'espérance messianique.
(3) Cf. Albert Leclère, Le Mouvement catholique kantien à l'heure présente (Extrait des Kanlstudien, ",' volume, in-8° G4 p., Halle, 1902).
(4) Cf. Abbé Goujon, curé d'Autrécourt, par Lavoye (Meuse), Les Ennemis de la Raison, la Philosophie de la Volonté et l'Apologétique de l'Immanence (chez l'auteur, in-S», 190G).
(5) Cf. son article « La Filosolia deirAzione » dans Studi religiosi (1905), V, p. 211-256.
Quant aux sociologues, peu soucieux des vieilles théories clirétiennes sur les inég-alités sociales de « cette vallée de larmes », ils se préoccupaient uniquement d'user du droit nouveau pour mener les peuples vers plus de liberté politique et de bien-être social. Tels en France M. Marc Sangnier, qui avait établi l'association démocratique du « Sillon », • ■t en Italie, l'abbé Romolo Murri, créateur d'une « Ligue ilémocratique chrétienne » autonome, c'est-à-dire indépendante du pape et des évèques. Les Italiens revendiquaient avant tout la libre participation à la vie politique et l'abolition du non-expedit (1).
Tous ces novateurs, quelle que fut leur spécialité, éprouvaient généralement une sympathie instinctive les uns envers les autres. M. Benigni devait le remarquer en 1904 :
« Rien de plus facile d'entendre un moderniste d'action sympathiser avec Loisy dont il n'a jamais vu un livre ; ou un loysiste applaudir les tirades « socialisloïdes » appliquées à la démocratie chrétienne, dont le loysiste ne s'est jamais occupé. Il sulfit de circuler un peu dans notre monde catholique, et de lire les lignes et entre les lignes de certains journaux, pour le toucher de la main (2). »
Cependant ces différents modernistes ne pouvaient être sans injustice rendus solidaires les uns des autres. Tandis que le point d'arrêt de plusieurs était analogue à celui des anciens catholiques libéraux de 1830, d'autres étaient des déistes ou des positivistes de tradition et d'affection catholiques.
Les deux liens qui les unissaient étaient un libéralisme personnel, de degré variable, et le sentiment du devoir « d'avertir l'Eglise enseignante qu'elle était en train de se compromettre à fond ; que le catholicisme ne pouvait se
(1) Sur la démocratie clirétienne en Italie, cf. les notes historiques publiées par M. Murri à la fin du IV° volume de ses Battaglie d'Oggi (1904).
(2j Miscellanea, janvier 1904, p. 100.
maintenir qu'en se dégageant de l'autoritarisme qui stérilise la vie religieuse, de l'esprit de dogmatisme intransigeant ; que le salut pour l'institution catholique était dans le mouvement de la vie, dans la marche avec le siècle, non dans une lutte aveugle et désespérée contre la pensée et la société modernes (1) ». Si certains se contentaient de tourner le sens du Syllabus de Pie IX, l'elTort des autres tendait d'abord à « éliminer de l'Eglise la notion du dogme absolu de l'autorité, le despotisme de la formule traditionnelle et le despotisme du pape (1) ». Pris entre les incrédules et les fanatiques, ceux-là faisaient, disaient ce qu'ils pouvaient pour défendre et répandre leurs idées. « Réagissant contre le dogmatisme, dit M. Loisy, ils ne songeaient à rien moins qu'à produire des dogmes. Les explications qu'ils ont pu suggérer touchant les dogmes anciens n'étaient pas précisément pour <( conserver » ces derniers « en les rajeunissant » ; c'étaient plutôt des moyens de retraite, une planche pour franchir le fossé qui sépare la théologie de l'histoire ; ce n'étaient pas des ponts faits pour durer» (1). « Le temps et les besoins nouveaux indiqueraientles solutions opportunes, si seulement on permettait à celles-ci de s'exprimer (1). »
Accusés par leurs adversaires d'être partisans de théories protestantes, les modernistes catholiques avaient pour la plupart puisé leurs sentiments dans leurs expéi-iences et leurs réllexions. Ils ne voulaient pas pluâ de l'autorité de la bible que de celle du pape et ils n'éprouvaient pas le besoin de se réclamer du passé de la prétendue réforme chrétienne plutôt que celui de la grande Eglise dans laquelle ils étaient nés.
(1) Loisy, Revue Instorique, août 1911, p. 391-392, Rev. d'Hisl. et de LUI. relig.. déc. 1911, p. 601. Dans la Revue critique du 9 avril 1908, M. Loisy écrivait pareillement que le système ptiilosopliique de M. Le Roy était « plus propre à liquider les dogmes traditionnels qu'à les sauver ». Et il ajoutait : « C'est un peu le cas de toutes les formes d'apologétique catholique récemment condamnées par Pie X sous le nom de modernisme. »
Tandis que « les protestants ne reconnaissent de valeur qu'au pur Evang-ile », eux « relevaient plutôt la tradition catholique au dessus de l'Evangile même (1) », et pour accommoder le passé au présent, ils cherchaient à conserver ce que M. Loisy appelait « tout l'actif des siècles chrétiens, ce qu'il y a de meilleur et de plus fécond dans le catholicisme et aussi dans le protestantisme, en laissant tomber dans le passifl'excèsde l'individualisme protestant et de l'absolutisme catholique (2) ». « Dieu dans le Christ, le Christ dans l'Eg-lise » (3) telle était la devise des novateurs. Et si Dieu ne s'est pas manifesté en Jésus, où le trouvera-t-on ? Ne sera-t-il pas plus rationnel de croire qu'il n'est nulle part dans l'histoire et qu'on n'a pas besoin de lui non plus dans l'univers ? (4).
Si après avoir considéré les trois grandes variétés du modernisme dans la catholicité tout entière, on l'examinait en quelque détail dans les divers pays, il était facile de constater que c'était en France qu'il était, et de beaucoup, le plus fort et le plus audacieux.
Les novateurs s'y permettaient une liberté d'expression telle qu'une revue ancienne-catholique publiée à Berne, La Revue internationale de T/iéologie, ouvrit bientôt une chronique permanente (5) sur « la crise doctrinale dans l'Eglise catholique-romaine de France » où elle enregistrait des hardiesses et des aveux de cette singulière apologétique.
(1) Loisy, Quelques lettres, p. 203.
[i) Loisy, Simples réflexions, 1" édit., p. 2.34; 2» édit., p. 247.
(3) L'Evangile et l'Eglise, p. XXXIV.
(4) Question biblique. II, p. 69. — Dans ses conclusions extrêmes, cette apologétique moderniste rejoignait celle d'un des phis acliarnés défenseurs de l'ortiiodoxie, Mgr Turinaz, qui écrivait : « Si l'Eglise s'est trompée, Jésus-Christ n'est pas Dieu ; si Jésus- Christ n'est pas Dieu, il n'y a pas de religion vraie et je pourrais ajouter : Dieu n'existe pas. » Les Périls de la Foi, p. 2.5-26.
(5) A partir d'octobre 1904.
En Angleterre, le libéralisme faisait aussi quelque progrès. Le Père Tyrrell le vulgarisait de son mieux par des brochures signées de pseudonymes (1) et dans le secret de la direction spirituelle.
Jésuite, et pensant probablement rester toute sa vie dans la compagnie où il s'était fourvoyé, mais où l'existence lui semblait tolérable, Tyrrell devait se constituer une doctrine justifiant sa permanence dans l'Eglise, et lui permettant de se difïérencier des Protestants qui l'entouraient et qu'il devait réfuter, comme il en avait le mot d'ordre. C'est ainsi qu'il devint le véritable théoricien de ceux qui veulent rester dans l'Eglise pour la réformer.
/ (1) 1° Religion as a Fncfor of Life by D"' Ernest Engels (Exeler,
W. Pollard), in-16 de 76 pages, étude imprimée en 1902, et réimprimée dans le livre Lex orandi (fin 1903). Elle fut signalée en France par M. Franoii {Bulletin de Toulouse, juin 1903) qui la qualifia de « nouveau manifeste catholique d'agnosticisme », et d' « Inestimable compendium de théologie agnostique et symboliste » [Ibid. juin 1905) ; par la Revue du (Uergé français, l.î juillet 1903, article de M. Bricout ; par la Revue d'histoire et de littérature religieuses, juillet 1903, article de « Jules Dalbret », pseudonyme non pas de M. Loisy, comme on l'a dit, mais d'un prêtre encore actuellement dans le ministère ecclésiastique. Dalbret écrivait : « On trouvera dans cet opuscule un exposé très savoureux des conditions psychologiques permettant à la religion et à la mystique chrétienne d'entrer comme dans un élément de vie morale dans l'àme individuelle et vivante. »
En Italie, l'étude d'Engels fut citée par M. Giulio Vitali, dans la Rassegna Nationale du 16 février 1903 et traduite par M. Murri, sous le titre suivant : D"' Sostene Gelli : Psicologia délia religione. Note ed appunti. Roma Società • Nazionale di Cultura, 1905, 64 pp. C'est le n° 23 de la Piccola Biblioteca délia (Cultura Sociale. Mis à l'index le 6 juillet 1909.
Il" The Church and the Future (L'Eglise et l'avenir) by Ililaire Bourdon, abridged and rearranged. Printed for private circulation only. 1903 (in-12, 192 pages).
TYRRELL 103
« Nier, disait-il, toute espèce d'inerrancè ecclésiastique c'est abandonner le catholicisme qui se distingue du protestantisme en affirmant que le corps uni des fidèles est l'organe du développement de la vérité chrétienne et que la recherche isolée n'a point de garantie divine (1). » Partant donc du postulat ordinaire qu'on n'abandonne pas sa religion, il affirmait une certaine « inerrance ecclésiastique ». Les dogmes sont vrais. II s'agit seulement de savoir de quelle sorte de vérité. C'est, insinue-t-il, d'une vérité « ecclésiastique », c'est-à-dire d'une vérité proportionnée aux temps, aux lieux, à des informations faillibles, à des intérêts divers. En un mot les dogmes sont vrais, d'une vérité révisable. Les catholiques « libéraux » qui ne sont encore qu'une minorité, veulent actuellement mettre ces vérités catholiques « plus en harmonie avec de nouvelles acquisitions de connaissance et de nouvelles manières de penser (2) ». Voilà pourquoi ils luttent avec les catholiques « officiels » qui défendent l'interprétalion traditionnelle des vieilles formules.
«Aussi longtemps que le catholique libéral se croit en communion avec toute l'Eglise il n'a pas besoin de s'inquiéter des opinions lie ses chefs actuels, à moins que quelque alTaire de discipline ne le mette dans une fausse position. Alors, le bien commun exige qu'il se soumette à leur administration et qu'il se retire de la communion externe des fidèles. Mais à moins d'un tel conflit, sa position n'est pas plus déloyale que celle d'un Anglais partisan des Boers sous l'hégémonie de Chamberlain. Un Anglais ami des Boers peut être un ardent patriote, même s'il n'est pas un Jingo, même si, dans l'exaltation d'un triomphe de Mafeking, on brise ses fenêtres et on le moleste comme un traître. Il est dévoué à l'Angleterre, quoique ce ne soit pas à l'Angleterre « oflicielle » du moment ; il est contre le gouvernement, non pas contre le pays. Il n'est même pas contre le gouvernement, il n'est même pas déloyal, s'il travaille avec sollicitude, d'une manière
(1) The Chiirch and Ihe Future, p. 3.
(2) Ibid., p. 1.
104 TYRRELL
prudente et légitime, à changer le gouvernement ; si clandestinement et, autant qu'il le peut, publiquement, il stimule le sentiment du pays, le pousse à efTectuer le ctiangement désiré. Il n'est pas déloyal, dût-on dire qu'il fait le jeu de l'adversaire, dût l'adversaire lui-même, enchanté de ses efforts, le regarder comme un ennemi secret de l'Angleterre.
« Objecterait-on qu'une telle attitude peut être honnête sous une monarchie constitutionnelle démocratique, qui reconnaît la liberté des partis, mais qu'elle ne peut être justifiée sous un impérialisme absolu, comme celui de l'Eglise, on répondra que le catholique libérai est précisément un catholique qui répudie cette conception de l'Eglise et que ce qui seraltdéshonnête chez un catholique qui l'accepte est parfaitement honnête chez lui.
« Pour quiconque rejette la notion protestante et individualiste du christianisme, opposée à la notion catholique et sociale; pour quiconque considère le corps mystique du Christ comme l'organe de l'esprit chrétien, aucune position n'est possible que celle de catiiolique. Et la conscience de ce catholique lui défend de sortir ou de se faire mettre inutilement dehors de la communion des fidèles. Beaucoup sont sortis, pour avoir cédé au jugement de catholiques « otTiciels » ou d'anticatiioliques afïirmant qu'une pleine adhésion intérieure à 1' « oflicialisme » est l'essence parfaite du catholicisme et que le catholicisme libéral est malhonnête. Pensant ainsi, ils étaient obligés de s'en aller et méritent d'être approuvés. Mais ceu.x qui ne pensent pas ainsi sont forcés de rester et de faire tout ce qu'ils peuvent pour fomenter des idées plus saines. Si les réformateurs du XVI" siècle étaient demeurés dans l'Eglise, ils seraient peut-être arrivés, à la longue, à trouver une solution qui aurait été certainement plus saine que celle qui fut adoptée à Trente. Dans tous les cas, c'est en déjouant les efforts des « officiels » qui voudraient les jeter à la porte, que les catholiques libérau.x parviennent à les écraser. A présent toutes les ressources de l'autorité sont exploitées pour les en empêciier : Censure, index, inquisition, délation secrète et autres méthodes moyenâgeuses.
0 Mais une telle tactique n'a-t-elle pas une odeur de déshonnêtelé ?
(( Elle l'aurait certainement sous un gouvernement libéral qui dédaignerait les expédients sournois et tyranniques. Que l'Eglise du Christ soit gouvernée par les méthodes de l'autocratie et du
terrorisme russes, n'est-ce pas un abus capable de révolter la conscience de tout chrétien tant soit peu animé de libéralisme évangélique ? N'est-ce pas un abus qui ne mérite pas de respect? Persécution et tactique sont corrélatifs. L'une justifie l'autre. Pourchassé dans une cité, le catholique libéral s'enfuira dans une autre ; réprimé ici, il s'épanouira ailleurs. Quand les « oHiciels » voudront le rencontrer sur son propre terrain et lutter avec les mêmes armes spirituelles que lui, il combattra à découvert. Mais si on le reçoit par une grêle de cailloux, il lui est permis de décliner prudemment le martyre. Calomnie, honte, censures, violences de toutes sortes, voilà ce qu'il peut attendre. Il a un bon précédent, le meilleur même : se tenir en Galilée, éviter la Judée aussi longtemps que possible. Et quant ceux qui sont assis sur le siège des Apôtres déclareront qu'il n'est pas un vrai catliolique, on lui pardonnera s'il rappelle qu'une semblable accusation fut portée contre ces Apôtres et leur Maître par ceux qui étaient assis sur la chaire de Moïse; et il faut penser que si, en dépit de leur censure, le Christ était un vrai fils de la Loi, lui aussi, après tout, peut être un vrai fils de l'Eglise, quand bien même il serait violemment rejeté hors de son sein comme un blaspiiémateur... Séparé du corps de l'Eglise pour de tels motifs et dans de telles circonstances, il sera plus près que jamais de son âme. I^>ejelé de la communion visible des fidèles, il ne peut être séparé de l'amour du Christ ou de la communion de l'humanité (1). »
En Allemagne, Schell formait ses élèves dans des sentiments analogues à ceux de Tyrrell, du moins pour ce qui concernait la théorie de la permanence des catholiques libéraux dans l'Eglise. L'Université de Strasbourg devenait un centre de libéralisme avec deux professeurs, le docteur Martin Spahn (2) et l'abbé Albert Ehrhard (3). Le premier,
(1) The Church and the Future, p. 159-163.
(2| Elu en 1910 député au Reichstag, où il a été admis dans la fraction du centre, non sans quelque difilculté.
(3) Né en 1862, à Herbitziieim en Alsace, professeur au séminaire de Strasbourg en 1888, professeur d'histoire ecclésiastique aux Universités de Wurzbourg (1892), de Vienne (1898), de Fribourg-en-Brisgau (1902), et de Strasbourg (1903).
professeur d'histoire moderne à la Faculté des Lettres, pouvait, en sa qualité de laïque, user d'une grande indépendance dans son enseignement et dans ses écrits, sans avoir à redouter les coups de la hiérarchie ecclésiastique. Le second, professeur d'histoire ecclésiastique à la Faculté de Théologie catholique, avait naguère publié à Vienne un livre curieux sur le « catholicisme et le XX^ siècle à la lumière du développement ecclésiastique des temps nouveaux (1) », ouvrage d'esprit ouvert qui suscita assez d'enthousiasme pour compter douze éditions l'année même où il parut.
Enfin deux périodiques bavarois, La Renaissance (2) et Le Vingtième Siècle (3), fondés par des prêtres, prêchaient ouvertement une réforme religieuse en s'inspirant souvent d'idées empruntées à des catholiques étrangers (4).
Nulle part le nouveau libéralisme ne fut reçu avec autant d'enthousiasme qu'enj^talie. Nulle part les livres de M. Loisy ne furent lus avec autant d'admiration.
Héritier de l'empire romain, très pénétré de la grandeur de l'empire spirituel qui lui succéda, subjugué par la gloire
(1) Der Kalliolizismus iind das XX" Juhrhundert im Lichte der kirchlichen Entwichlnng der Xeiizeit (1901).
i2) Die Renaissance, Munich, 1900-1907, fondée par Joseph Mueller.
(3) Das Zwanzigste Jahrhunderl, Munich, 1901-1909, fondé par Klasen, en continuation du journal du Dr. Bumûller, Freie deutsche Blaetter. Cf. Schnitzer, p. 37.
(4) Que la nouvelle apologétique chez les catholiques d'Allenoagne soit d'origine française, un polémiste très orthodoxe, Garl Braun, curé de la cathédrale de Wurzbourg, le reconnaissait dès 1904 lAmerikanismns, Forlschritt, Reform, p. 78). Engert avoue également que le modernisme catholique en Allemagne est d'importation étrangère. « Son berceau, dil-ii, devait être la France et l'Angleterre. » [Der deutsche Modernismns, p. 7). En portant ce jugement, MM. Braun et Engert me paraissent méconnaître l'influence de Schell, dont l'apologétique fut personnelle. — Cf. ci-dessus, cil. V, p. 70, note 3.
artistique dont les ecclésiastiques de la Renaissance furent les protecteurs dans toute la péninsule, le catholique italien n'a pas l'idée qu'on puisse quitter son Eg-lise pour entrer dans quelque secte inesthétique importée de Suisse ou de Saxe. Si sa vieille Eglise lui paraît en bien des points archaïque, son esprit fin et subtil trouve facilement la combinaison qui permet d'y vivre à son aise. Le clergé, d'ailleurs très porté au scepticisme par une trop grande proximité de l'administration centrale des choses saintes, sait être tolérant pour ceux qui veulent bien le tolérer, et il facilite les arrangements.
Les vieilles idées libérales des Gioberti (1) et des Rosmini avaient encore, sous le pontificat de Léon XIII, de nobles représentants dans les Antonio Stoppani (2), les Capecelatro (8) et les Bonomelli (4), et si ce libéralisme paraissait enfantin auprès de celui de Loisy et de Tyrrell, il n'en constituait pas moins une excellente préparation pour des doctrines plus avancées. (5)
(1) Gioberti disait un jour à un protestant qui le visitait, Eugène Pelletan : « Je me suis taillé mon petit protestantisme dans le catholicisme. »
(2) Stoppani (1824-1891), grand patriote et savant géologue. Sur lui, cf. article d'Auguste Roussel dans Univers, 6 juillet 1887 : «... un prêtre qui sans pouvoir produire une autorisation en règle, se montre presque toujours en un autre costume que le costume ecclésiastique..., etc. » — Comme Stoppani n'a pas quitté l'Eglise, son nom est encore exploité pour montrer la compatibilité des croyances catholiques avec les sciences naturelles. Les apologistes ont dû renoncer à lui accoler, comme ils l'ont fait longtemps, celui de l'ex-jésuile Alphonse Renard, autre géologue, qui a fini par se marier, et celui de l'anthropologiste Mivart, mort excommunié.
(3) Né en 1824, archevêque de Capoue en 1880, cardinal en 1885.
(4) Né en 1831, nommé évéque de Crémone le 27 octobre 1871.
(5) Il y eut ciiez les Italiens de 1830 à 1850 un véritable mouvement moderniste, mais il dériva son activité vers la formation
Elles semblent avoir été semées à Rome, inconsciemment et tout à fait dans l'intimité, par le baron von Hûgel, durant les séjours d'hiver qu'il y faisait vers 1891-1893. Si peu nombreux que fussent ses visiteurs du dimanche, à ses thés de cinq heures, on n'y parlait pas moins, avec ardeur, de mystique, de vie intérieure, de questions de méthode et de détails de critique historique. Ses hôtes emportaient une impression profonde et durable qui fut certainement une des sources de ce qu'on appela plus tard le modernisme romain.
Vers la même époque, des conférences qu'un prêtre très mystique, Don Brizio Gasciola, donna chez l'une des plus nobles femmes du pàtrîcîat romain, la marquise Patrizi, rendit « modernistes » nombre de grandes dames qui se piquaient de religion et les prépara à soutenir les jeunes prêtres qui voulaient travailler à la réconciliation de l'Eglise et du siècle.
Enfin, un foyer permanent de libéralisme religieux s'établit à la procure des missionnaires du Sacré-Cœur d'Issoudun, autour du supérieur de cette maison, le Père Genocchi (1).
de l'unité nationale. En quelle mesure les écrits de Gabriele Rossetti, de Gioberti, de Mazzlni, etc., influencèrent-ils les modernistes italiens de 1899 à 1909, les écrivains du lUnnovamento et de A'oi'ft et Veteva ? Eux seuls pourraient le raconter. Peut-ôlre découvrirent-ils leurs précurseurs après être arrivés aux mêmes conclusions ou même après les avoir dépassés. De même en France , les véritables auteurs du mou-vement moderniste , MM. Duchesne, Loisy, Hébert, semblent des autodidactes, et ils ne sont tributaires des Lamennais, Lacordaire, Montalembert, Bordas-Demoulin, Gratry, Ilyacintlie Loyson que pour de vagues aspirations libérales de jeunesse.
(1) Hur ce personnage, cf. Queslion biblique, II, p. 209 et 222. Il fut un partisan et un défenseur de M. Loisy. Un intéressant article « l'action de A. Loisy sur le jeune clergé », dans Xora et Vêlera, février 1908, p. 122, le présente ainsi : « anima grande e nobile, ragguardevole per età, inlegrilà di vita, et profondità di studi. ')
ROMOLO MURRI 109
De jeunes prêtres 1res intelligents et des laïques venaient volontiers causer chez lui et l'on vit réunis à sa table des personnages dont les carrières devaient représenter les vicissitudes les plus diverses: le sénateur Fogazzaro, MgrFaberi, actuellement secrétaire de la Curie du vicariat, Mgr Benigni, Mgr Fracassini, le Père Semeria, un jeune étudiant maintenant l'avocat Egilberto Martire, MM. Minocclii et Murri.
Originaire des Marches, M. Muni (1) acheva ses études théologiques à Rome et il sortit du séminaire imbu des doctrines les plus ultramontaines. Conscient de ses talents, il ne se sentait pas, comme le commun de ses congénères, appelé à reconquérir les fidèles à l'Eglise en prêchant le dogme et la morale catholiques dans quelque humble paroisse ou même dans une grande ville. L'Italie entière ne semblait pas un trop vaste théâtre pour ses forces. Prenant lu forme de l'apostolat la plus étendue et la plus moderne, il se fit journaliste à l'école d'un prêtre intransigeant, don Albertario. Il réclamait la restauration du pouvoir temporel du pape. Une émeute socialiste qui ensanglanta, en 1898, les rues de \ Milan lui donna une prompte célébrité. Le clergé fut convaincu d'avoir sympathisé, par haine de la maison de Savoie, avec l'insurrection. Albertario fut mis en prison ; un autre prêtre soi-disant démocrate, Vercesi, s'enfuit à l'étranger. Murri était trop jeune et trop dénué d'autorité pour se trouver compromis ; on ne le poursuivit pas. Il n'en sut pas de gré au gouvernement et il lança contre lui des tirades enllammées qui firent sa première notoriété.
Le fiot montant du socialisme inspira de la peur au Vatican qui se rapprocha des conservateurs. Par le bref Graves de communi, publié le 18 janvier 1901, Léon XIII restreignit les
(1) Né en 1870; élève au séminaire de Fermo (1884-1888), puis au collège Capranica (1888-1892).
110 ROMOLO MURRI
tendances de l'encyclique Renan novarum et essaya de détruire, sans rétractation, ce que les démocrates chrétiens avaient organisé avec elle. Murri, qui n'avait pas cru les enseignements de l'histoire, comprit alors que la papauté n'aimait pas le peuple pour lui-même, mais qu'elle l'avait flatté en Italie pour essayer de rétablir un régime autoritaire. Voyant qu'il ne pouvait être démocrate avec le Vatican, il résolut de l'être sans lui. Il avait fondé une Ligue démocratique nationale : elle se proclama, au point de vue politique, indépendante du pape et des évêques auxquels elle faisait profession d'obéissance en matières religieuses . Le Cardinal vicaire blâma publiquement Murri, pour un discours un peu hardi qu'il avait prononcé dans la République de Saint-Marin (1). Mais Léon XIII ne voulait pas sévir contre lui, il s'arrangea de manière à laisser à son successeur le règlement du « murrisme » tout comme celui du « loisysme ».
Quand Léon XIII mourut, labbé démocrate se trouvait à la tête d'un nombreux parti déjeunes gens, qui n'avaient, il est vrai, ni moustaches ni argent, mais qui aimaient la liberté et qui voulaient la croire compatible avec la religion dans laquelle ils avaient été élevés. Ils étaient tout dévoués à leur chef et celui-ci possédait les qualités propres à leur inspirer confiance : habile tacticien, adroit conférencier, journaliste intarissable. Traits fins et réguliers, nez aquilin, yeux perçants, large front dégarni sous une chevelure noire, larges épaules, tout lui donnait un puissant caractère de force et de volonté. Avec sa petite taille, il semblait un autre Bonaparte apte à d'éclatantes victoires et capable de fonder un nouvel ordre de choses.
(1) Libéria e Crislianesirno, Discorso lelto il 24 Agoslo nella Republica di San Mariiio neli adiinanza solenne del Convegno Interrégionale democratico crisUano (Roma, Società di Gultura Editrice, 1902, in-8. IG p.).
M^Salvatore Minocchi (1), qui avait été le condisciple de M. Murri au collège Capranica, était en 1903, professeur d'hébreu dans un institut de Florence. Une étude scientilique de la Bible lui avait révélé de bonne heure la véritable évolution de la religion. Il n'en restait pas moins dans l'Eglise olficielle, convaincu que le meilleur parti que peut prendre, en Italie, un prêtre désabusé est de travailler à la renaissance du sentiment religieux et de la culture historique et morale dans le clergé. Il s'efforçait d'y contribuer pour sa part en publiant une revue d'études religieuses (2) dans laquelle, tout en ménageant, avec une prudence consommée, les susceptibilités des gardiens de l'orthodoxie, il savait glisser, notamment par des comptes rendus de livres nouveaux, beaucoup d'aperçus destinés à faire réiléchir sur le peu de solidité de la vieille théologie. L'archevêque de Florence, qui ne lisait guère, ne prenait pas garde à ce que ces procédés pouvaient avoir de troublant : avec son air de grand enfant candide, M. Minocchi ne lui semblait pas dangereux.
Le Père Semeria, qui appartient à la congrégation des Barnabites, était déjà connu comme un grand orateur. Très versé dans toutes les questions débattues entre catholiques, il formait de toutes les idées nouvelles une éloquente synthèse dont il poussait l'expression aussi loin qu'il le pouvait sans dépasser une mesure au delà de laquelle sa congrégation aurait subi le courroux du Saint-Siège. Le degré de son libéralisme et de celui de son ami Minocchi fut seulement authentiquement découvert par les propos qu'ils tinrent tous les deux, en 1903, à Tolstoï, dans une visite qu'ils lui firent dans sa solitude de Jasnaïa Poliana. Ils lui avaient été présentés par M. le pasteur Paul Sabatier.
'( Je voudrais, leur dit Tolstoï, que le clergé abandonnât l'Eglise. L'Eglise, catholique et orthodoxe, a falsifié l'Evangile et corrompu
(1) Né en 1869. Résidence habituelle, Florence.
(2) Les Studi religiosi, publiés à Florence de lyoi à 1907.
la conception de la vie ciirétienne. Elle a enchaîné et assombri le ciiristianisme par des dogmes absurdes et reniés par la science. Vous avez la science et la conscience modernes, comment pouvezvous rester dans le clergé et dans le cailioiicisme? Ne devez-vous pas, en tant que chrétiens, rendre hommage à la vérité? Et comment pouvez-vous, en restant catholiques et prêtres, être véridiques et sincères ? »
Et les deux prêtres s'efforcèrent d'expliquer qu'ils ne pouvaient pas abandonner le catholicisme parce qu'en Italie « malgré tout, la vie chrétienne se nourrissait dans son sein et que l'Evangile s'y maintenait toujours vivant ». « Ils n'avaient pas, disaient-ils, le droit de scandaliser le peuple avec des apostasies inutiles ; ils devaient au contraire, l'élever vers leur idéal religieux (1). »
Une expression dont ils se servaient : « l'écorce des dogmes » , montrait que sous les vieilles formules ils mettaient, tout comme Loisy et Tyrrell, des symboles.
Ils publièrent eux-mêmes le récit de cette conversation, qui ne fut pas sans causer quelque émotion aux théologiens conservateurs.
Dans les autres pays de l'Europe et les autres parties du monde, le modernisme ne comptait pas des docteurs aussi remarquables qu'en France, en Angleterre, en Allemagne et en Italie. Néanmoins si orthodoxes, si bornés, si peu studieux que fussent, dans leur généralité, certains clergés, ils n'en comptaient pas moins tous quelques membres que les études ou la réllexion avaient poussés vers les idées nouvelles. En Belgique, l'abbé Daens était interdit pour son ardent démocratisme (2). De Hollande, l'abbé Poels, docteur
(1) J'ai rapporté cet entretien de Tolstoï, de Minocchi et de Semeria dans la Crise du Clergé, p. 261-265.
(2) Le port du costume ecclésiastique lui fut interdit le 13 octobre 1899. En 1902, il fut élu député de Bru.xelles. Il est mort le 15 juin 1907, réconcilié avec l'Eglise.