VI AVANT-PROPOS
des modernistes (1) », — a déclaré solennellement (2) que je n'appartenais pas à ce parti.
Un autre ecclésiastique, dont Pie X a loué « la fidélité inébranlable à la Chaire romaine, l'érudition, l'éloquence, le zèle à soutenir les doctrines chères au Saint-Siège, le courag-e viril et l'intrépidité à les défendre», — Mgr le chanoine Théodore Delmont, — a prononcé que je suis « moderniste à fond (3) ».
Pour le cas où le lecteur de ce livre serait sous l'impression de l'un ou de l'autre de ces jugements contradictoires, il me paraît nécessaire de lui exposer dès l'abord ce que je suis ou ce que je crois être réellement.
Avec le Père Tyrrell, « par moderniste, j'entends un homme d'Eglise, de n'importe quelle espèce, qui croit à la possibilité d'une synthèse entre la vérité essentielle de sa religion et la vérité essentielle de la modernité (4) ». Et par « modernité », j'entends l'ensemble des sciences et la manière de considérer toutes choses qui est imposée par les sciences.
J'ai été assez ingénu et assez confiant pour croire à la possibilité de cette synthèse, tout comme j'avais été assez ingénu et assez confiant pour accepter complètement l'enseignement qui m'avait été inculqué dans les milieux très traditionnistes et très fermés où s'écoulèrent mon enfance et ma jeunesse. Vers 1900, comme je l'ai déjà raconté, « j avais transposé ma foi, par des retouches successives et continues (5) ». Au mois de décembre 1903, l'autorité ecclésiastique, en mettant à l'index deux de mes écrits (6), montra
(1) Voir ci-dessous, p. 140, note 2.
(2) Lettre publiée dans Le Protestant, 14 novembre 1908; reproduite dans mon Autour d'un Prêtre marié, p. 51-55.
(3) Modernisme et Modernistes, p. 469, note.
(4) Tyrrell, Le christianisme à la croisée des chemins, fin du ch. I; voir ci-dessous page 87.
(5) Mes difficultés avec mon Evêque (1903), p. 19.
(6) Décret de l'index du 23 décembre 1903, publié, avec le récit des circonstances, dans La Question Biblique au A'X* siècle (1906).
AVAM-PROPOS VII
qu'elle n'agréait point ces adaptations. Je ne m'y obstinai pas. A quoi bon ? Mes études me conduisaient — lentement, il est vrai, — à la certitude qu'il n'existe pas et qu'il n'y a jamais eu de religion spécialement révélée.
Cette conclusion ne me brouilla pas avec les amis que je comptais parmi mes anciens coreligionnaires orthodoxes et parmi ceux qui, plus tard, ont été appelés « modernistes». Mes relations bien connues avec quelques-uns de ces derniers, — et des princi[)aux, — me valurent d'être porté ou maintenu sur la liste de leurs adhérents. C'était bien h tort. L'Eglise catholique, « notre vieille mère, est», comme l'avait écrit Renan à l'un d'eux (1), « une si grande chose, sa situation présente est si extraordinaire et si tragique », que je comprenais toujours leurs espoirs, mais je ne les partageais plus. Leurs croyances n'étaient plus mes croyances, et leurs voies n'étaient pas mes voies. Eux-mêmes le savaient bien, et leur « pape » finit par le proclamer dans une encyclique, en 1908 : « Voici, dit-il, bien des années que les méthodes adoptées par M. Houtin avaient fait évanouir les espérances que son début avait fait concevoir (2) ».
Ecrite dans de telles conditions, cette histoire, pourra, je l'espère, être impartiale. Elle rendra justice à l'autorité ecclésiastique qui semble avoir nécessairement réprimé un mouvement plus sentimental que logique, un mouvement qui la ruinait irrémédiablement. Elle rendra justice aux condamnés dont beaucoup dépensèrent, dans une tentative sans issue, un courage et des talents dignes d'une cause moins chimérique.
Paris, 4 octobre J.912.
(1) Cf. ci-dessous, p. 91.
(2) Le Protestant, 14 novembre 1908 ; Autour d'un Prêtre marié,