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VI. Pour assurer l'exécution des mesures précédentes

se fût permis à son adresse pareil langage, eût été lapidé par la moitié des catiioliques. Et pourtant la vérité est à Rome ! » Eludes, 5 décembre 1907, p. G57.

l'kNCYCLIQUE « PASCEXDI » 183

chaque évêque devra instituer sans retard, dans son diocèse, un « Conseil de vigilance » qui se réunira tous les deux mois, sous sa présidence et dont les délibérations et décisions seront tenues secrètes. « L'attention de ses membres se fixera très particulièrement sur la nouveauté des mots. » Ils ne permettront pas qu'on parle « d'ordre nouveau de vie chrétienne, de nouvelles doctrines de l'Eglise, de nouveaux besoins de l'âme chrétienne, de nouvelle vocation sociale du clergé, de nouvelle humanité chrétienne et d'autres choses du même genre (1). .. Ils surveilleront pareillement les ouvrages où l'on traite de pieuses traditions locales et de reliques... Enfin ils doivent avoir l'œil assidûment et diligemment ouvert sur les institutions sociales et sur tous les écrits qui traitent de questions sociales. »

VII. Et de peur que ces prescriptions tombent dans l'oubli, dans un an et ensuite tous les trois ans, les évêques et les supérieurs des ordres religieux devront rendre compte au Saint-Siège, sous la foi du serment, de la façon dont s'exécutent les règles prescrites par le souverain pontife, dans leurs diocèses et parmi leurs sujets.

Le pape concluait ainsi :

« Voilà, Vénérables Frères, ce que Nous avons cru devoir vous dire pour le salut de tout croyant. Les adversaires de l'Eglise en abuseront sans doute pour reprendre la vieille calomnie qui la représente comme l'ennemie de la science et du progrès de rimmanité. Afin d'opposer une réponse encore inédite à cette accusation — que d'ailleurs l'histoire de la religion chrétienne, avec ses éternels témoignages, réduit à néant, — Nous avons conçu le dessein de seconder de tout Notre pouvoir la fondation d'une Institution particulière, qui groupera les plus illustres représentants de la science parmi les catiioliques, et qui aura pour but de favoriser, avec la vérité catholique pour lumière et pour guide, le progrès de tout ce que l'on peut désigner sous les

(1) Cf. ci-dessus, ch. X, p. 147.

18'i l'encycliqui: « pasckndi »

noms de science et d'érudition. Plaise à Dieu que nous puissions réaliser ce dessein avec le concours de tous ceux qui ont l'amour sincère de l'Eglise de Jésus-Christ. »

Aussitôt que le texte de l'encyclique eut été connu, les adhésions affluèrent au Vatican de la part de l'épiscopat, des clergés diocésains réunis en retraites pastorales, des Universités catholiques. Dans les Séminaires et Collèges ecclésiastiques de Rome, on fit signer aux élèves des adresses où ils se confondaient en protestations de soumission envers le pape. La presse catholique d'à peu près tous les pays et, en France, la presse conservatrice célébrèrent l'acte pontifical de la manière la plus dithyrambique. A les entendre, on eût pu croire que le pape avait réellement reçu l'assistance divine pour pénétrer aussi profondément le système moderniste. Ils semblaient oublier ou ils ne voulaient pas savoir qu'il avait compté assez de transfuges, comme les Benigni, les Faberi (1), les Fleming (2), pour que les théologiens de Sa Sainteté en fussent correctement informés.

Les journaux libéraux, protestants ou anticléricaux déclarèrent que les réclamations de Pie X n'empêcheraient pas la marche en avant des idées modernes. Quelques esprits indépendants admirèrent la logique de sa lettre (3). Certains publicistes ecclésiastiques voulurent bien reconnaître qu'il n'y avait « rien de plus majestueux comme allure et de plus vigoureux comme ton » (4), mais ils ajoutèrent qu'elle ne les

ft) Sur ce personnage, voir correspondance romaine de « Capitolinus », Chrétien libre, 10 février 1912.

(2) Sur ce personnage, cf. L'Américanisme, p. 423.

(3) Exemple : Robert Ardigù {Giornale d'Italia, 22 septembre 1907).

(4) Dabry, Vie catholique, 21 septembre. — Ce journal publia en octobre et novembre cinq longs articles, s'efTorçant de donner le change sur le sens de l'encyclique, articles signés Richeville (Bœglin).

TYRRELL 185

concernait point. « F'uisque maintenant, écrivait M. Naudet, nous savons ce que c'est que le « modernisme », nous sommes fiers de constater et heureux de déclarer que ce que nous croyons, professons, enseignons, n'a point de rapport avec ces doctrines-là (1). » Quant au public, il attendait les actes des chefs du parti avec d'autant plus de curiosité que le Giornale d'ïtalia, renseigné par un moderniste romain, avait annoncé qu'ils tiendraient tête au pape.

Le premier qui prit la parole fut Tyrrell, dans une note publiée, le 23 septembre, par le Carrière délia Sera. « Je considère l'encyclique, écrivait-il, — je le dis sans ombre d'ironie ou de sarcasme, — comme la preuve la plus évidente de ce que j'ai toujours soutenu, à savoir l'impossibilité absolue de concilier l'interprétation scolastique du catholicisme avec les exigences de la pensée et du sentiment modernes.» Trois jours plus tard, le 26, dans le Giornale d'ïtalia, il déclarait que l'encyclique pourrait être citée comme « un modèle d'escamotage vulgaire » ; qu' « elle donne du modernisme une interprétation qui le dénature » ; que les mesures prises ne sont que « de l'inquisition persécutrice, de la délation et autres moyens misérables », que le Christ a condamné « la violence morale, l'épée de la calomnie et de la fraude, aussi bien que l'autre ». Puis dans le Times des 30 septembre et le"" octobre (2), Tyrrell critiquait longuement et violemment le document pontifical. La partie la plus neuve de cette manifestation était l'expression delà certitude qu'il n'y aurait pas de schisme : « Aucun moderniste comprenant la logique de sa propre position, fier de ses ancêtres spirituels, et sentant que l'union avec l'Eglise dépend d'une réalité intérieure plus que d'une forme extérieure, ne pourra être expulsé du catholicisme par un acte quel qu'il soit de violence juri-

(1) Justice sociale, 21 septembre.

(2) Articles traduits dans Le Siècle des 25-27 octobre, dans le fiinnovnmento, octobre 1907. et dans le Zwunzigsle Jahrhundert, n" 'tl-:,o.

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dique... Se séparer serait reconnaître que ses calomniateurs avaient raison, que le catholicisme romain est lié pieds et mains à la scolastique et à un gouvernement médiéval, et que le pape n'a point de devoirs et le fidèle point de droits. Ce serait abandonner ce qu'il croit la vérité au moment où la vérité est la plus trahie. » Enfin, le 10 octobre, Tyrrell publiait dans la Grande Revue un article intitulé : « L'excommunication salutaire ». Non seulement il s'y déclarait prêt à recevoir, tout en restant catholique, les foudres de Rome, mais encore il prophétisait la formation d'un groupe protestataire.

« L'Eglise de Rome, disait-il, va se trouver en présence d'un ordre tout à fait nouveau de difTicuIlés. En face d'elle, l'Eglise de Rome ne trouvera ni l'iiérésie, ni le schisme, mais une multitude d'excommuniés soumis, croyant fermement à ses justes droits, mais décidés à résister à ses extravagantes prétentions, assistant à ses messes, pratiquant son bréviaire, observant ses abstinences, obéissant à ses lois, et, dans la mesure où elle le permettra, partageant sa vie.

« Et ces excommuniés, en bien des cas, seront de nécessité non seulement les plus intelligents et les plus cultivés, mais encore les plus ardemment sincères, les plus désintéressés parmi ses enfants les plus profondément religieux et évangéliques. Mais, ce qui ne laissera pas de causer de graves inquiétudes à l'Eglise, ils parleront néanmoins librement et sans crainte, dans l'intérêt même de l'Eglise, ils réclameront, ils exerceront le droit de parler, le droit d'écrire, aujourd'Imi monopolisés par une Confédération d'ecclésiastiques réactionnaires.

« ... L'existence et l'accroissement d'une telle classe de catholiques protestataires (excommuniés ou prêts à être des prosélytes), telle est la difliculté prochaine à laquelle l'Eglise de Rome, représentée du moins par ses gouvernements actuels, doit se résigner... » (1).

(1) Grande Revue, oct. 1907, p. 070-671.

Pour montrer en pul)lic que l'intransigeance de Pie X :'ondamnant le modernisme était tout à fait intolérable, il sembla de bonne g-uerre à Tyrrell et à quelques-uns de ses amis de soutenir que le pape, volontairement ou involontairement, avait condamné dans le décret Lanientabili le cardinal Newman, la plus haute autorité du catholicisme en Angleterre, le théologien sur la parole duquel s'étaient convertis de nombreux Anglicans, et quelques-uns même de ces modernistes qu'on condamnait avec leur maître. Si Newman, semblaient-ils dire, s'est trompé, il nous a trompés et nous sommes en droit de nous séparer de l'Eglise. Tyrrell reconnaissait cependant que Newman aurait désavoué les conséquences qu'ils tiraient d'ailleurs logiquement de ses principes et de ses oi'uvres. Quant aux publicistes pontificaux, ils s'efforcèrent de prouver que Pie X n'avait pas condamné le cardinal (1).

(1) Parmi les modernistes anglais qui firent campagne à ce sujet, il faut citer MM. W.-J. Williams, lettre dans Times, 2 nov. Î907 ; Robert Dell, Times, 13 novembre ; W. Gibson, lettre dans Peasant, 23 novembre.

Parmi les journaux qui essayèrent de les réfuter : UOsservatore vomano, 5 nov. (article reproduit par tous les grands journaux catholiques du monde) ; ^ew-York Freeman's Journal, 25 janvier 1908 (article de Mgr Watson). L'évèque de Limerick, Edouard-Thomas O'Dwyer, composa sur ce sujet une brochure pour laquelle Pie X lui envoya une lettre de félicitations le 10 mars 1908.

Quoi qu'en aient dit les apologistes olliciels, la 25° proposition du décret résume une doctrine de Newman fcf. ci-dessus, ch. XI, p. 166) et comme le remarque M. Bremond, « la psychologie newmanienne de la foi est comme une introduction au « pragmatisme » et à la philosophie de V Action ». {Xewman, 2' édit., p. 391.) La grosse question à tirer au clair relativement à Newman n'est pas celle-là, mais de savoir s'il a vraiment dit : « Si j'avais su ce qu'était l'Eglise catiiolique, jamais 'e n'aurais eu le courage de devenir catiiolique. » (Robert Dell, Correspondance de l'Union pour la Vérité, juillet 1911, p. 593.) Cf. Dell, art. dans Grande Revue, 25 mars 1908.

188 GEORGE FONSEGRIVE

En France, l'encyclique fut exposée au grand public dans le Temps (1), par M. George Fonsegrive. Professeur de philosophie dans un lycée, apologiste fécond et discuté, M. Fonsegrive rentrait directement dans une catégorie d'auteurs que Pie X venait de proscrire d'entre les mains des jeunes clercs, en les appelant « hommes dont on ne peut suspecter l'esprit, mais qui, dépourvus de connaissances théologiques et imbus de philosophie moderne, s'évertuent à concilier celle-ci avec la foi ». Sans doute peu flatté de ce compliment, le professeur tourna promptement son exposé en une homélie aigre-douce, mais rentrant encore dans le genre noble usité chez les soi-disant catholiques libéraux, pour semoncer une autorité qu'ils proclament d'ailleurs d'institution divine. Voici quelques extraits de cette remontrance :

« Le texte latin de la récente encyclique, que le Temps a, dès son apparition, appréciée et analysée, commence par les mots : Pascendi dominici gregis, et, selon l'usage, sera désignée désormais par le premier de ces mots. Depuis sa publication, on n'a guère pris en face d'elle que trois altitudes : celle de la fidélité admirative, celle de l'hostilité sectaire, celle de l'indifférence dogmatique.

« Parmi les autres altitudes qui restent possibles, il y a celle des catholiques, plus nombreux qu'on ne le pense, qui, très respectueux de la parole du pape et de son autorité, décidés à se soumettre à ce qu'il enseigne, à ce qu'il commande, se rendent cependant un compte très net que si les auteurs modernistes ont été réproiiensibles, cependant tout chez eux ne paraissait pas condamnable; que si, parmi leurs formules, plusieurs répugnaient au sens catholique, plusieurs autres, bien entendues, ne paraissaient pas altérer la substance de la foi et semblaient ouvrir, au contraire, d'engageantes et grandioses perspectives ; et enfin et surtout, le problème qu'ils ont tenté de résoudre demeure posé. Les modernistes ont produit dans l'Eglise entière

(1) Le Temps, 28 septembre 1907.

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un ébranlement, comme une sorte de fièvre, à la fois effet et cause, effet des éludes poussées plus loin, de la fréquentation plus assidue des universités civiles, cause d'une inquiétude spirituelle, d'un prurit d'aventures intellectuelles, d'une fermentation tumultueuse des âmes, qui avait son intérêt, mais présentait, avec quelques avantages, des caractères morbides et d'incontestables dangers. En face de la condamnation formelle prononcée par l'Encyclique, les catholiques dont il est ici question éprouvent le besoin de se recueillir, de se demander quelle est la portée, quelles peuvent être les conséquences de l'acte pontifical. Ils estiment qu'ils marqueront bien mieux leur respect pour la lumière projetée sur leur chemin en reconnaissant avec soin tous les détails de la route, qu'en célébrant par des hymnes pieux, mais vides, les bienfaits de la lumière

« L'Encyclique vise avant tout le clergé. Les laïques ne voient formuler aucune interdiction de suivre selon leur gré les cours des Universités civiles ; il est au contraire interdit aux clercs de suivre ces cours dès qu'ils sont inscrits à des Universités catholiques où des cours sur les mêmes matières sont professés. Le laïque peut entendre les deux sons de cloche, le prêtre ne le peut pas.

« Car le laïque, s'il est bon catholique, doit suivre les enseignements du prêtre ; il sullit donc que le prêtre soit préservé. Dans la pensée de Pie X, pour que l'Eglise soit bien ordonnée, il est nécessaire que le clergé soit imbu des saines doctrines, et cela suffit. Le laïque ne saurait avoir d'autre rôle que d'écouter et que d'obéir. En toutes choses Pie X vise au rétablissement de l'autorité hiérarchicjue. Ce fut son constant souci dans les affaires de France, dans le rejet de la loi de séparation, comme dans les affaires d'Italie, dans la condamnation de la Ligue démocratique. C'est pour cela qu'il ne veut pas donner au Sillon, qui prétend rester libre, l'estampille d'œuvre catholique. Quiconque est et se proclame catholique, quiconque agit comme tel ne doit agir que sous l'impulsion de la hiérarchie ou du moins sous sa direction. Et à ce propos il y a même dans l'Encyclique une phrase très remarquable qui traite de doctrine pernicieuse celle « qui veut faire des laïques, dans l'Eglise, un facteur de progrès ».

« Et cependant ces laïques existent, c'est même pour eux que l'Eglise est faite, et les bergers n'ont de raison d'être que dans

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la conduite et le salut du troupeau. Ces laïques vivent dans un monde tout imprégné d'idées qu'il leur est bien difficile de répudier, hors desquelles leur intelligence ne peut plus vivre et ne se reconnaît plus. Ils ne sont pas tous ignorants de la philosophie scolastique, et plus d'un parmi eux a lu saint Tiiomas. Quand ils lisent ces vénérables auteurs, ils les admirent sans doute, mais ils s'y sentent tout dépaysés. Les problèmes qui étaient agités avec le plus de passion dans ces livres ne nous intéressent plus ou ils ne se posent plus de même manière. Nos pas, sous ces voûtes admirables, n'éveillent que les échos du silence, comme dans un sanctuaire que les foules ont déserté. Et, chose étrange, tandis que tout ce qui est d'ordre philosophique nous y paraît périmé, n'olTre plus à nos esprits qu'un sens archéologique, tout ce qui est d'ordre religieux et théologique nous satisfait au contraire et nous y retrouvons la patrie de nos consciences, la lumière de nos âmes.

« On dira que les laïques sont mal élevés, que l'atmosphère intellectuelle où ils vivent est pernicieuse, que leurs esprits sont malades ou déformés. Encore faut-îl bien trouver le moyen de se faire entendre à eux pour guérir leurs maladies, assainir leur almospiière et redresser leurs erreurs. Dans le monde entier, hors des séminaires et des universités catholiques, l'atmosphère intellectuelle est telle que la philosopiiie scolastique, même celle de saint Thomas, n'est plus entendue. C'est une langue morte qui n'éveille aucun écho. Le modernisme était un effort pour poser et pour résoudre devant ces âmes le problème religieux. Les modernistes sont condamnés. Le pape déclare donc avec son autorité incontestable et incontestée que les modernistes n'ont pas trouvé la solution du problème. Mais le problème subsiste. Et l'Encyclique Pascendi ne le résout pas, ou plutôt ne le résout qu'en partie en déclarant fausses les solutions proposées

« Le geste que vient de faire Pie X est la rupture des relations diplomatiques entre l'Eglise et le siècle. Chaque fois que des négociations s'étaient amorcées et quelque peu poursuivies, l'Eglise avait condamné les négociateurs : Pie IX condamna le libéralisme, Léon XIII l'américanisme ; Pie X, aujourd'hui, en condamnant le modernisme, condanme le principe même de toute négation. Il blâme jusqu'aux « utilisations» des philosophies du siècle, et atteint ainsi presque nommément toute l'œuvre reli-

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gieuse de Brunetière. Les pourparlers sont rompus et chacun reste sur ses positions.

« Cependant tout le clergé, et par l'Encyclique même, va être mis au courant des doctrines modernistes, des dillicullés qu'elles prétendaient résoudre, des solutions qu'elles proposaient. Les jeunes étudiants en particulier ne pourront s'empêcher de réfléchir sur ces graves, sur ces vitales questions. Si épaisses que soient les cloisons étanches que l'on espère établir, si rigoureuses que soient les mesures de préservation, si bien obéi que puisse l'être Pie X, quelques souilles subtils de l'atmosphère extérieure ne peuvent pas ne pas pénétrer dans les instituts, dans les séminaires. Les problèmes qui ont donné naissance au modernisme, même dans l'ère de paix, de recueillement où l'on va entrer, continueront encore de se poser, et en lisant dans l'Encyclique les propositions condamnées il viendra probablement à l'idée de plus d'un de ces jeunes gens, il viendra certainement à l'idée de plus d'un de leurs professeurs, même parmi les plus humbles et les moins curieu.x, qu'il suffirait peut-être de faire subir aux formules désapprouvées quelques corrections, ou d'y introduire quelques éclaircissements, pour qu'elles devinssent irréprochables. Que l'on tienne compte, par exemple, de l'inlluence surnaturelle de Dieu par la grâce dans les aspirations, dans les besoins, dans les expériences de l'âme, et tout le rationalisme qui entachait bon nombre d'opinions réprouvées s'évanouit.

« Le travail des auteurs modernistes n'aura donc pas été vain. Ils voulaient servir l'Eglise, ils l'auront servie. Sans l'intervention de l'acte pontifical ils n'auraient pu que la desservir. Et c'est cet acte pontifical même qui sera le véhicule le plus efiicace non pas de leurs solutions, puisqu'elles sont réprouvées, mais de leurs tendances et du succès de leurs pures intentions.

« Ils ne se poseront pas en victimes. Ils soufTriront noblement et en silence. Ils s'inclineront avec respect devant la main qui les frappe. Ils ne fomenteront ni sédition ni révolte. Ils ne se concerteront pas pour essayer une résistance quelconque, comme le disait le Giornale d'Italia, comme l'annonçait aussi le correspondant romain du Temps. Leur position vis à vis de l'autorité a quelque chose de paradoxal, bien fait pour surprendre et même pour scandaliser les simples. D'un côté, ils ne peuvent que se soumettre puisqu'ils proclament plus haut que bien d'autres les droits de l'autorité; mais d'un autre côté, ils trouvent dans

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leurs doctrines de quoi espérer dans l'avenir une modification des idées de l'autorité, puisque selon eux tout est sans cesse en voie de variation.

Ainsi leurs principes sont si plastiques qu'ils ne les mettent un instant en état d'infériorité que pour leur faire aussitôt retrouver leurs avantages. Et cette souplesse ondoyante est peut-être ce qui a le plus vivement irrité Pie X : bilem commovent, dit à un endroit le te.xte latin. De toute façon, la révolte ouverte leur est interdite aussi bien par leur doctrine que par celle qui les désavoue. Il n'est pas douteux d'ailleurs qu'à persévérer dans la voie où ils marchaient, sous prétexte de revivifier le catholicisme, ils couraient risque de l'exténuer et de le vider.

Pie X, en condamnant le modernisme, n'a fait que continuer sa politique religieuse. Il veut avant tout épurer, concentrer le catholicisme, et par cette concentration en renouveler toutes les énergies vitales. C'est à la hiérarchie cléricale qu'incombe cette mission. Taceal millier in Ëcclesia, disa.\l-on jadis; Taceal laïcus, prononce Pie X. Il veut qu'on s'écarte du monde ennemi ou pernicieux ; que les fidèles s'enferment dans la cité sainte, loin des vents empestés du siècle; qu'ils se sufTisent à eux-mêmes, semblables à des assiégés dans une ville investie ; qu'ils conservent pure la llamme sacrée jusqu'à ce que, l'atmosphère extérieure s'élant assainie, ils puissent de nouveau montrer sa lumière et la propager. Et quant à vouloir faire des sorties ou à essayer de détruire l'ennemi, il semble que Pie X soit d'un avis opposé. Que l'ennemi ou que l'étranger se gouverne comme il l'entend, l'Eglise n'a charge que de ses enfants. C'est à eux qu'elle doit surtout sa sollicitude, c'est à eux qu'elle adresse ses enseignements, à eux seuls qu'elle réserve ses ordres et, s'il y a lieu, sa sévérité (1). »

Ne pas sortir (le l'Eglise, tel était le point pratique, immédiat, sur lequel insistaient les publicistes les plus distingués

(1) Après avoir lu cet article, M. Hyacinthe Loyson écrivait dans son journal : « Morceau bien écrit de sopiiistique catholique, où l'on plaide pour une soumission non soumise, et pour une certaine liberté des laïques dans un entier asservissement des prêtres. L'Eglise de plus en plus coupée en deux : de medielate Ecclesiae. »

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du calholicisme libéral. M. Julien de Narl'on prêchait notamment cet avis avec instance. Voici les principaux points de son argumentation :

« J'estime que les catholiques libéraux ont le devoir, et parce qu'ils sont catholiques et parce qu'ils sont libéraux, de rester dans le sein de l'Eglise, nonobstant les encycliques qui condamnent leurs doctrines particulières ou refoulent leurs aspirations et édictent contre eux des mesures draconiennes. Les encycliques passent, et je ne veux pas dire que ce ne soient pas des documents très vénérables, mais enfin elles n'expriment, pour l'ordinaire, que l'orientation doctrinale d'un pontificat, elles ne sont point irrévocables, et combien de ces documents, même signés de papes beaucoup plus grands que Pie X et peut-être presque aussi grands que Léon XIII, n'ont plus aujourd'hui qu'un intérêt purement historique, à moins qu'ils ne soient tombés dans l'oubli le plus profond ! Les encycliques passent, mais l'Eglise demeure....

« Les temps, d'ailleurs, sont heureusement passés où il pouvait suffire d'une encyclique pour détacher un Lamennais de la foi catholique. Le génial auteur de VÉssai sur l'indiffévence aurait probablement gardé cette foi, malgré l'encyclique Mirari vos, s'il avait été moins ultramontain, et s'il s'était donc cru le droit, en restant catholique de bouche, d'esprit et de cœur, d'avoir raison, dans une controverse où l'infaillibilité doctrinale n'était pas et ne pouvait même pas être en cause, contre Grégoire XVI.

« Au contraire de Lamennais, les modernistes que l'encyclique Pascendi vient de condanmer croient pouvoir et devoir rester dans l'Eglise. Le plus grand nombre d'entre eux et les plus atteints, ou les plus visés, l'abbé Loisy, le père Tyrrell, et bien d'autres, ne renoncent pas, pour autant, à leurs idées. C'est leur droit, s'ils s'estiment vraiment en possession de la vérité, et je ne me reconnais pas celui de les juger. On leur fera d'ailleurs expier durement, ils peuvent s'y attendre, leur obstination ou leur fidélité. Les «conseils de vigilance » dont le pape Pie X a emprunté l'idée au socialisme, exerceront contre eux un zèle qu.e des rancunes personnelles pourront parfois attiser. Ils seront censurés avec ardeur et chassés de toutes les chaires d'enseignement soumises à l'autorité ecclésiastique. Leurs éditeurs mêmes

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se verront noter d'infamie. On se rappelle la troisième partie de l'encyclique Pascendi, dont les instructions récemment envoyées par Rome aux ordinaires des diocèses et aux supérieurs des communautés religieuses aggravent encore les rigueurs.

« J'en veux à mon père et à ma mère de m'avoir appris à lire et à écrire », me confiait, il y a quelques semaines, un évêque dont j'ai la lettre sous les yeux. « L'idéal, cher monsieur, j'entends « l'idéal d'aujourd'hui, consiste à ne plus penser, à ne plus parler « et surtout à ne plus écrire ! » Il est certain que le pontificat de Pie X est dur aux intellectuels.

Les pauvres modernistes y peuvent trouver néanmoins quelque motif d'espérer. C'est le très distingué directeur de la Revue des Deux-Mondes qui a fait celle découverte et qui, charitablement, en avertit les intéressés. Pie X, remarque M. Francis Charmes, dit que les modernistes méritent bien qu'on leur applique ce que Grégoire IX écrivait de certains tliéologiens de son temps :

« Il en est parmi vous, gonfiés d'esprit de vanité ainsi que des « outres, qui s'efforcent de déplacer, par des nouveautés profanes, « les bornes qu'ont fixées les Pères ; qui plient les saintes lettres « aux doctrines de la philosophie rationnelle, par pure ostentation

«de science, sans viser à aucun profit des auditeurs ; qui,

« séduits par d'insolites et bizarres doctrines, mettent queue en « tète, et à la servante assujettissent la reine. »

« Quelle est donc cette « philosopliie rationnelle » que Grégoire IX «dénonce avec un accent si décisif»? C'est la philosophie d'Arislote que saint Thomas devait reprendre un peu plus lard à son compte et remettre si fort en honneur. Et c'est donc celte philosophie que Pie X, dans l'encyclique même où il cite, pour en faire application aux modernistes, la lettre de Grégoire IX aux maîtres de théologie de Paris, ordonne d'enseigner ofliciellement, à l'exclusion de toute autre, dans l'Eglise universelle.

« On voit que les modernistes auraient tort de désespérer. Ils forment actuellement l'extrême gauche du libéralisme dans l'Eglise. Quant aux catholiques libéraux, modernistes ou non, qu'ils restent plus fermement que jamais attachés à cette Eglise dont ils sont un peu les enfants terribles, — et je me souviens à ce propos que Mgr Dupanloup, qui a écrit de si belles choses, et si justes, sur l'éducation, avait pour ces enfants-là une sorte de prédilection, — mais qui attend de leur indépendance autant que de leur science, et de leur ferme loyauté autant que de leur

obéissance, plus de services que ne lui en rendront jamais les chasseurs d'Iiérésies (1). »

De même qu'en France et en Angleterre, les modernistes, en Italie, parurent immédiatement décidés à ne pas rompre avec l'Eglise. L'un d'eux, M. Igino Pétrone, professeur de philosophie morale à l'Université de Naples, pronostiquait ainsi la conduite de son parti :

« Sauf quelque rare déseition, qui peut-être pourra se produire, sauf quelques cas de soumission silencieuse et passive, ou même d'assentiment forcé, — et ces cas seront toujours des exceptions, — la ligne de conduite que les modernistes, et surtout les modernistes laïques, adopteront, sera celle d'une résistance, respectueuse, si l'on veut, mais d'une résistance ferme et tenace (2). »

Si en Italie, la résistance semblait devoir être tenace, elle ne paraissait pas devoir être unanime. En efl'et, M. Murri déclara immédiatement que l'encyclique ne le touchait pas et il prodigua les professions de foi néo-thomiste afin qu'on ne le rangeât pas parmi les philosophes que le pape venait de condamner (3).

(1) Article du Joiivnal de Genève, 4 novembre, reproduit dans Le Siècle, 8 nov. 1907. Les opinions émises ici par M. de Narfon sont la pure tradition du catliolicisme libéral. Cf. dans Crise du Clergé -, p. 66, textes de Montalembert et de la Marquise de Forbin d'Oppède.

(2) liinnovamenlo, oct. 19U7, p. 341.

(3) Cf. les déclarations de M. Murri dans Giornale d'Italia, 22, 24 et 27 septembre, et Hivista di CiiUiira du 1" octobre ; elles sont critiquées dans Letfere di un Prête modernista, p. 205-213. (Comment ces déclarations s'accordent-elles avec le fait que M. Murri ait publié la Leftera conftdenziale et une traduction de Religion as a Factor of Life dans la « Piccola bibliollieca délia Cultura sociale » qu'il avait fondée et qu'il dirigeait ? (Cf. cidessus, cil. Vn, p. 102.) Cf. dans Cos' è il niodernismo ?, p. 98, les réflexions de M. Prezzolini sur M. Murri, à la fin de 1907.

Sur ces entrefaites parut à Rome, le 28 octobre, un livre intitulé : « Le Programme des Modernistes, Réponse à l'Encyclique de Pie X (1). »

Le livre réfute d'abord l'assertion fondamentale de l'encyclique, à savoir que le modernisme serait un système philosophique et que ses méthodes de critique biblique et historique dépendraient de cette philosophie. Le modernisme ne découle pas de la philosophie, mais de la critique positive. C'est parce que l'enseignement traditionnel est démenti par les faits que les novateurs ont cherché une autre doctrine. Et le livre expose le conflit de la vieille théologie et de la science sur des faits au sujet desquels il est facile de se faire une conviction : l'authenticité du verset des trois témoins célestes, ]a critique littéraire de la Bible, l'histoire de l'évolution du christianisme.

Les auteurs répondent ensuite au leproche d'agnosticisme (!t d'immanentisnie. Le modernisme de Pie X, disent-ils, n'est pas le modernisme des modernistes. Le pape a condamné une doctrine qui n'est point la nôtre (2). Ils relèvent

(1) Il Programma dei Modernisa, Hisposla ail enciclicu di ! Pio A' (Rome, in-8, 237 p.). — Nouvelle édition, Turin, Bocca, 1911. !

La traduction française (librairie Nourry) est l'œuvre de I M. Aimé Pallière, collaborateur de L'Univers israélile sous le nom de Loetmol. (Cf. Evêques et /)iocéses, 1" série, p. 88, 98).

La traduction anglaise, The Programni of Modernism (T. Fisiier Unwin, éditeur ; Londres et Leipzig) est l'œuvre de Tyrrell. L'édition est précédée d'une préface du Rév. A. Leslie Lilley, préface dont une traduction française a été publiée dans la Revne chrétienne (1908, mai). — M. Lilley, a publié sous le titre de Modernism, A Hecord and Review (1902-1907), un recueil d'articles sur le modernisme catholique qui peut être utilement consulté (Londres, Pilman, 1908, in-8, 277 p.).

Edition américaine (New-York, Putnam, avril 1908), et édition allemande (léna, Diederichs, 1908).

(2) Si l'auteur des Lellere, publiées en 1908, est un des rédacteurs du Programma, le modernisme condamné par le pape était

ensuite quelques assertions de l'encyclique sur la valeur comparée des religions, les relations de la science et de la foi, les rapports de l'Eglise et de l'Etat.

Un appendice reproduit les principaux articles de la presse italienne sur l'encyclique. Comme la presse italienne avait sévèrement apprécié le document pontifical, il se trouve réfuté par des considérations que des auteurs catholiques ne pouvaient pas présenter directement.

Enfin le livre se présentait comme le commencement d'une série. Les modernistes avaient, disait-on, constitué une , « Société internationale scientifico-religieuse » qui se proposait de « répandre dans le public une culture religieuse plus sévère et de faire une forte propagande des idées qui animent le modernisme catholique )>. La note qui annonçait la formation de cette Société s'exprimait ainsi : « La scission profonde, désormais évidente, entre les vieilles conceptions du catholicisme scolastique et les nouvelles aspirations du néo-catholicisme constitue sans doute un des événements historiques les plus importants au commencement du vingtième siècle. »

La publication de ce livre, son contenu, causèrent une profonde impression. Le lendemain même de sa mise en vente, Pie X en défendit la lecture sous peine de péché mortel et il frappa ses auteurs et tous ceux qui avaient pu y coopérer, de quelque manière que ce fût, de la peine d'une excommunication, dont il se réservait à lui seul l'absolution. Peut-être se flattait-il, en portant ces sanctions, que les auteurs du livre n'oseraient plus célébrer la messe et que, par conséquent, ils seraient découverts. Les choses ne se passèrent point ainsi. Aucun prêtre romain ne changea ses habitudes cultuelles et l'on put croire que les auteurs de la

bien le sien. Il y avait d'ailleurs une telle variété dans le modernisme que beaucoup de ses membres pouvaient, de bonne foi, ne pas reconnaître leurs idées dans le grand système de l'encyclique.

réponse formaient une Société aussi résolue que parfaitement organisée. Mais quel que fût le nombre des modernistes, il paraissait certain que les principaux d'entre eux, Tyrrell en Angleterre, les auteurs du Programme en Italie, étaient résolus à résister au pape et, dans tous les pays, la presse libérale leur semblait favorable.

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