LOUIS DUCHESNE
chargé de missions scientifiques en Orient, il prépara des thèses de docteur ès-Iettres qu'il soutint devant la Faculté de Paris, le 10 mars 1877.
L'étude et les voyages modifièrent naturellement les opinions et les tendances du jeune prêtre. L'enseignement qu'il inaugura, en 1878, et une petite revue qu'il fonda de concert avec des Oratoriens, en 1880, Le Bulletin Critique, causèrent dans le clergé ultramontain un malaise indicible, et dans le clergé de tendances libérales une joyeuse satisfaction. Sa revue exécutait avec entrain les livres mal faits. Son cours, s'ins|)irant du principe que l'histoire et la foi sont deux domaines qu'il faut tenir soigneusement séparés, semblait d'un esprit aussi libre qu'aurait pu le faire n'importe quel laïque. Il ne confrontait pas, au moins publiquement, la science avec la théologie. Il professait l'histoire. Il laissait aux théologiens le soin de s'arranger et, si ses élèves se sentaient troublés, ils pouvaient recourir aux lumières de leurs maîtres du séminaire et de leurs directeurs de conscience. Il distinguait toujours la religion de la théologie, et comme il prenait toujours la religion dans son sens le plus large, qu'il ne se croyait jamais dispensé d'avoir du bon sens, de la probité intellectuelle, de l'ardeur au travail, de la sympathie pour son temps et son pays, il enchantait ses jeunes auditeurs et lecteurs et mettait dans leur tort ses dogmatiques adversaires. Que de polémiques il suscita! (1) En 1885, le recteur de l'Institut catholique, Mgrd'Hulst, pour le sauver d'un orage, ne trouva pas d'autre moyen que de suspendre ses leçons et de lui faire accorder un an de congé par le coadjuteur de Paris, censément pour ses travaux
(1) Sur ces polémiques on peut consulter la Crise du Clergé (2* édition), p. 19 et « passim ». La controverse de l'Apostolicité et La Question Biblique au A'L\'° siècle. — Dans la suite de ces notes, je citerai ce dernier ouvrage avec cette abbréviation Question bib., I, et la Question Biblique au XX° siècle, avec Quest. bib., II.
'i ALFRED LOlSY
particuliers il). Une fois la tempête passée, le maître remonta dans sa chaire et ne fut plus guère inquiété : il était lievenu une autorité.
L'un des jeunes élèves les mieux doués qui prirent place au pied de la chaire de M. Duchesne fut un jeune clerc du diocèse de Chàlons, M. Alfred Loisy (2), maintenant professeur au Collège de France. Le professeur d'histoire ecclésiastique le dirigea dans ses études et le patronna un peu, de telle sorte qu'il fut nommé professeur d'hébreu à l'Institut catholique, en novembre 1881. En 1883, il commenta un cours d'exégèse de l'Ancien Testament, sur le texte hébreu et, en 1886, un cours d'assyriologie. En 1892, il entreprit la publication d'une petite revue, Y Enseignement Biblique, dans laquelle il imprima ses leçons, en vue principalement des jeunes prêtres qui voudraient mieux connaître la Bible et désireraient, disait-il « compléter sur ce point l'initiation excellente, mais nécessairement imparfaite, qu'ils avaient reçue dans les séminaires ». Quoiqu'il parlât et écrivît avec beaucoup plus de circonspection que M. Duchesne, il devint aussi promptement suspect. On ne peut appliquer la méthode historique et critique à la science scripturaire sans bouleverser promptement l'édifice théologique et, si grand que fût le tact de l'exégète, ses premiers travaux n'en alarmèrent pas moins les théologiens.
MM. Duchesne et Loisy mirent leurs idées en commun jusqu'à 18158, époque à laquelle un dissentiment les sépara. Mais avant cette scission, leur trésor d'informations et de réflexions avait été enrichi par l'apport d'un prêtre versé dans la philosophie, M. Marcel Hébert.
Né en 1851, M. Hébert avait fait ses études de théologie
(1) Sur cet incident, cf. La Conlroverse de iAposlolicUé, 3' édit., p. 160-161.
(2) Né le 28 février 1857, à Ambrières (Marne), ordonné prêtre le 29 juin 1879. J'ai raconté sa carrière dans mes deux livres sur La Question Biblique.
à Saint-Sulpice, où il avait été l'élève de prédilection d'un théologien libéral, M. Hogan (1). Ordonné prêtre en 1876, il fut nommé répétiteur de philosophie au mois d'octobre 1879 à l'école Fénelon à Paris (2). Il avait pris son enseignemmt au sérieux et était devenu rapidement un professeur distingué. Lors de la fondation du Bulletin critique, il y fut choisi comme récenseur des livres de philosophie. Dans l'un de ses comptes rendus, il émit le jugement que « Kant a eu la gloire d'imprimer aux esprits philosophiques une puissante impulsion (3) ». L'archevêché, choqué d'un tel propos, avertit M. Duchesne de surveiller ses collaborateurs. Celui-ci pria M. Hébert deie venir voir et l'informa des susceptibilités de la hiérarchie, en lui avouant d'ailleurs qu'il connaissait peu le philosophe en question. M. Hébert lui expliqua son système : « S'il en est ainsi, conclut, en souriant, M. Duchesne, moi aussi je suis kantiste ! »
Dès lors les meilleures relations s'établirent entre les deux abbés. M. Hébert rencontra fréquemment M. Loisy chez M. Duchesne. N'étant point partisan des cloisons étanches, le philosophe demandait sans cesse des renseignements aux deux spécialistes de l'histoire du christianisme et il tirait bravement les conclusions. C'est ainsi qu'il publia dans le Bulletin critique (4) un article hardi dans lequel il réclamait la liberté pour l'étude de l'Ecriture sainte. « Vous avez attaché le grelot », lui dit à ce propos, tout joyeusement, ^L Duchesne.
(1) Mort au séminaire Saint-Sulpice, le 30 septembre 1901, auteur d'un livre sur Les éludes du clergé. — Cf. Quest. bib., I.
(2) Rue du Général-Foy.
(3) Bulletin critique, 15 mai 1881.
(4) Numéro du 1" février 1885. Dans cet article, M. Hébert rend compte des travaux de François Lenormant et de Reuss sur les origines de la Genèse. Il finit en s'abritant derrière une longue citation du cardinal Nevvman {L'Inspiration de l'Ecriture sainte, traduit par l'abbé Beurlier). — La position de M. Hébert,
Une plus grave question préoccupait le philosophe. Depuis 1882, sa foi au Dieu Père et Providence était ébranlée. L'admiration qu'il ressentait pour le kantisme (1), le portait de plus en plus à identifier Dieu avec « la Loi morale », à transformer le « Créateur », la « Providence » en « la grande Loi et Orientation idéalisatrice de l'Activité universelle ». S'il n'obéissait pas à son instinct philosophique, c'était que l'enseignement historique qu'il avait reçu le retenait encore sur le terrain catholique. Il croyait notamment à la résurrection de Jésus, et ce miracle, à ses yeux, garantissait la solidité du christianisme.
En 1891, M. Hébert, après une assez longue interruption, reprit à l'Ecole Fénelon les conférences de Philosophie. Il préparait à la partie philosophie du baccalauréat des élèves qui suivaient au lycée Condorcet les cours de sciences et qui se destinaient, pour la plupart, aux Ecoles Centrale et Polytechnique. Plusieurs étaient des esprits nets et précis. Ils ne lui ménagèrent aucune objection, le poussèrent dans ses derniers retranchements et l'obligèrent à conclure que sa philosophie n'était plus chrétienne. Il leur dut << en partie », écrivait-il plus tard, « d'être sorti enfin de l'illusion et de l'équivoque ». Pour ce qui concerne l'histoire du christianisme, il le dut à son ami Duchesne qui lui fit toucher du doigt
dans cet article est celle d'un catholique libéral : « Si encore, dit-il, on se bornait à nier à priori le surnaturel, le sophisme serait évident et n'en imposerait qu'aux esprits légers et superficiels ; mais c'est au nom de la critique qu'on parle, d'une critique qui a fait par ailleurs ses preuves malgré beaucoup d'hésitations et d'erreurs. Est-il prudent de laisser à l'incrédulité de tels avantages ? Ne vaudrait-il pas mieux établir une distinction nette entre les faits dûment constatés par la critique et les hypothèses hasardeuses, subversives, mises en circulation sous son couvert ? »
(1) Cf. son article « Thomisme et Kantisme », dans Annales de Philosophie chrélieane, janvier 1886.
les contradictions des témoig-nages relatifs à la résurrection de Jésus ; M. Hébert reconnut enlin qu'il n'y a là que légendes inconsistantes (1).
En perdant ses anciennes croyances, M. Hébert resta « symboliste » pour la foi en Dieu comme pour les autres dogmes. Il tourna les enseignements des religions en allégories pieuses et morales dont l'elTicacité pratique lui semblait la raison d'être et la justification (2).
(1) Dans son llisloive ancienne de l'Eglise, Mgr Duchesne a tourné d'Iiabile façon la diftîculté de les apprécier : « Les premiers fidèles se réclamaient du nom et de ta doctrine de Jésus de Nazaretfi, récemment supplicié par ordre du procureur Pilate à l'instigation des autorités juives. Bon nombre d'entre eux l'avaient connu vivant : tous savaient qu'il était mort crucifié, tous aussi croyaient qu'il était ressuscité, encore qu'une partie seulement d'entre eux eussent joui de sa présence après sa résurrection. » (Tome I, p. 13-14). — Aux tliéologiens qui, en 1911, l'attaqueront à propoa d« ce passage, Mgr Duchesne répondra : « J'ai parlé sans embarras de la résurrection. » (Proleslation, p. 12).
(2) Le premier exposé de ces idées est dans son dialogue philosophique « Platon et Darwin », publié dans les Ann. de Ph. chrél., mai 1893, et traduit en anglais par l'hon. \Yilliam Gibson (Londres, Longmans, 1899, in-16). Le dialogue, de forme naturellement un peu voilée, se termine par ces mots :
« Sub diversis speciebus
« Signis lantum et non rébus
« Latent res eximiœ.
« Je tressaillis. C'était la complète expression de ma pensée la plus intime ; des apparences, des signes, des symboles qui voilent la mystérieuse réalité, mais cependant nous y adaptent, nous en pénètrent, nous en font vivre, n'est-ce pas un des éléments essentiels de toute foi et de toute philosophie ? »
M. Hébert accentua ces idées dans le dernier chapitre de son livre Le sentiment religieux dans l'art de lUcho.rd Wagner. (Paris, Fischbacher, 1895).
M. Loisy s'engageait dans une voie analogue en cherchant à traduire pour les générations modernes ce qui lui paraissait le contenu des idées traditionnelles de Dieu et du divin. Moins mystique, M. Duchesne semblait un pur démolisseur et « pendant dix ans, des théologiens solides s'attendirent chaque jour à lire dans Y Univers la consolante nouvelle qu'il avait enfin quitté l'Eglise (1) ».
On ne change pas d'état si facilement. La grande loi des êtres est l'instinct, l'amour de la vie, et si l'homme veut bien vivre, il ne doit pas franchir certaines barrières sociologiques (2). On ne se déclasse pas impunément. Par ailleurs les gens éclairés ne prennent plus au tragique la perte des croyances, même chez un prêtre. Ils y voient simplement l'accident qui se produit tôt ou fard chez les adeptes cultivés d'une mythologie dépassée. C'est pourquoi dans tous les temps et dans tous les pays, surlout à l'époque des lins de religions, les prêtres désabusés ont préféré rester dans les bénéfices où les circonstances les avaient placés. Beaucoup d'entre eux d'ailleurs, au lieu de continuer à donner, sous le masque hiératique, l'enseignement traditionnel, ont essayé
(1) Crise du Clergé, p. 20.
(2) Deux ecclésiastiques, dont le nom figiu'era souvent dans ces pages et qui forment encore actuellement le plusbel ornement scientifique de l'Eglise romaine, ont e.xprimé cette vérité d'une manière pittoresque. « Ne détruisons pas ce dont nous vivons », dit l'un. L'autre, parodiant l'invilaloire, répétait quelquefois : « Legem, cui omnia vivunl, venite adoremus. »
A propos du droit ou du devoir qu'ont les prêtres qui perdent la foi de quitter l'Eglise ou d'y rester, on peut consulter les opinions et discussions recueillies dans ma Crise du Clergé. Le cas est étudié pour le clergé catholique : la situation est la même et a toujours été la même dans tous les clergés prolestants. David-Frédéric Strauss, après la première Vie de Jésus, Sclileiermaclier, etc., ont essayé d'esquisser une théologie qui leur permit de rester dans leurs bénéfices ecclésiastiques.
de moderniser la vieille foi et d'atténuer dans l'âme des fidèles et dans la société les effets fâcheux de la crise dont ils ont eux-mêmes souffert.
M. Duchesne semblait résolu à infuser de la science et du libéralisme dans l'institution à laquelle il appartenait, mais il restait aussi manifestement désireux de faire carrière. Une fois passée l'ardeur de la prime jeunesse, il y alla prudemment. Il ne se permit qu'à propos de questions d'importance secondaire de taquiner les théolog'iens fossilisés. Sur les points liés au dogme, il s'efforça de s'exprimer d'une manière où les savants reconnaîtraient la vérité et où ses adversaires ne pourraient la saisir.
Bien qu'il dût opérer sur un terrain beaucoup plus délicat, M. Loisy se montrait plus décidé. Il trouvait moyen d'insinuer de graves et nouvelles conclusions scientifiques sous des formules qui semblaient respectueuses de la tradition et satisfaisantes pour la raison.
Quant au professeur de l'Ecole Fénelon, absorbé par ses devoirs professionnels, il ne pouvait, comme ses deux amis, se livrer à une production littéraire intense : il se bornait à écrire quelques articles de revue dans lesquels il réclamait plus de liberté et minait les systèmes religieux qui sacrifient l'esprit à la lettre. Par ailleurs, il encourageait ses deux amis à parler clairement et hautement.
C'est ainsi que sous l'influence de ces trois personnalités, il s'établit dans le clergé parisien, de 1888 à 1893, de forts courants de libéralisme dogmatique. En province, de jeunes prêtres, ordinairement professeurs de grands et de petits séminaires, et qui avaient suivi les cours de MM. Duchesne et Loisy se firent les apôtres de leurs idées. Les Instituts catholiques de Lille, Lyon, Angers, Toulouse n'étaient pas sons subir l'influence des deux savants professeurs de Paris et ils donnèrent dans leurs régions un enseignement notablement en progrès. L'atmosphère intellectuelle se renouvela dans les séminaires et même dans beaucoup de presbytères. Un peu partout les prêtres intelligents ou sceptiques s'épa-
nouissaient dans la tolérance dogmatique qui commençait : ils étaient heureux de laisser tomber de vieilles absurdités, c'est-à-dire de ne plus être obligés de les prêcher ou de les défendre : ils entrevoyaient les moyens de retenir des ouailles qui leur échappaient. Les jeunes prêtres, frais émoulus du séminaire, se lançaient dans ce libéralisme. L'insuccès, auquel se heurtaient ordinairement leurs naïves illusions, leur faisait désirer qu'une étude plus attentive de l'histoire et de l'exégèse remédiât aux exigences d'une théologie trop rigoureuse et qui n'avait plus de prise sur leurs paroissiens. Encore droits et honnêtes, non déformés par le servage ecclésiastique (1), ils sentaient qu'ils devaient concilier leur foi avec certaines découvertes péremptoirement prouvées, par exemple, celles de l'antiquité du monde et de l'homme.
Des laïques eux-mêmes s'estimaient heureux de voir un clergé plus instruit, plus large dans son enseignement, plus équitable dans la manière dont il parlait des travaux scientifiques et plus respectueux des difficultés de croire. La vieille église qui naguère encore, durant la plus grande partie du XIX'' siècle, s'était montrée si dogmatique, si légendaire, si intolérante, semblait se transformer et devenir habitable.
Ces circonstances expliquent peut-être que vers 1890, un certain nombre de jeunes gens se soient subitement déclarés pris du besoin de « croire » (2).
Quelques pontifes littéraires, le vicomte Eugène-Melchior de Vogué, Edouard Rod, M. Paul Bourget les y engageaient fortement, sans d'ailleurs préciser l'objet et l'étendue des croyances nécessaires ou convenables. Plusieurs de ces
(1) « Seigneur, donnez-nous des prêtres sans aucune volonté propre qui les souille et les arrête, des esclaves. » Moiisabré, Les Devoirs du prêtre, 3° conférence de Notre-Dame, 1886.
(2) J'ai donné sur ce mouvement idéaliste ou néo-cliiétien dans mon livre L'Américanisme, pages 195-222, de nombreux détails qu'il est inutile de répéter ici.
LES IVORMALIENS CATHOLIQUES 11
jeunes « néo-chrétiens », comme on disait alors, sortaient de l'Ecole normale. Ils s'estimaient catholiques parce qu'ils admiraient les écrits de Bossuet et de Pascal et qu'ils lisaient avec plaisir les prêtres qui rédigeaient le Bulletin critique. Quelques-uns d'entre eux cependant avaient des convictions plus profondes. Elevés pieusement, désireux de conserver leur foi, ils s'étaient, à l'école, mis sous la direction d'un de leurs maîtres, catholique pratiquant, parfait honnête homme, M. Léon Ollé-Laprune, professeur de philosophie, mais d'une philosophie morale, sentimentale plus que scientifique, renouvelée de Malebranche et de Gratry (1).
Parmi les disciples de M. Ollé-Laprune, il en était un que la richesse et la profondeur de sa pensée, non moins que sa ferme volonté de « croire » et son attachement à la « vie chrétienne » rendaient digne d'être le fils bien-aimé, l'héritier et le continuateur du Maître. C'était M. Maurice Blondel (2), un jeune Bourguignon que l'obscurité de ses idées et de son style, tout comme sa nature sentimentale, auraient fait prendre pour un Allemand.
Le 7 juin 1893, M. Blondel, agrégé de Philosophie, soutint en Sorbonne une thèse de doctorat intitulée : « L'Action, Essai d'une critique delà vie et d'une science de la pratique. « (3)
(1) Voici, par ordre de promotion, le nom des principaux normaliens qui, depuis 1878 sont devenus, de différentes façons, des apologistes catlioliques : Mgr Baudrillart, MM. Pierre Imbart de la Tour, Maurice Blondel, l'abbé Wehrlé, Georges Goyau, Jean Brunhes, Edouard Le Roy, Joseph Wilbois. — Après la mort de M. Ollé-Laprune (1898), le mouvement catholique continua dans l'Ecole : il y eut des loisystes, des modernistes, des sillonnistes, etc. Les plus connus sont MM. Jacques Chevalier, Maurice Legendre, Maurice Masson.
(2) Né à Dijon en 18G1 ; depuis 1897, professeur de philosophie à l'Université d'Aix-Marseille.
(3) Un vol. in-8, Paris, Alcan, 1893.
12 LES NORMALIENS CATHOLIQCES
Le morcenu étiiit abstrus (1) mais on y sentait un profond ' sentiment clirétien (2) et il se terminait par une vjo-oureuse i aflirmation du surnaturel (3|.
(1) Les admirateurs de M. Blondel en conviennent eux-mêmes. M. Naudet écrira : « Je trouve les livres de M. Blondel horriblement diflîciles à lire. Malgré de vigoureux efforls, je n'aurais vraisemblablement jamais compris son système si je n'avais lu Fonsegrive et Laberthonnière qui me l'ont expliqué. Je dois ajouter qu'alors cette apologétique nouvelle m'a paru très digne d'admiration. » (Justice Sociale, lOjanvier 1903).
A la soutenance, M. Paul Janet dit à M. Blondel : (( Votre pensée est obscure, votre façon d'écrire l'obscurcit encore. Je passe une heure sur une de vos pages, et je ne réussis pas à la comprendre. J'ai calculé qu'il me faudrait 45 jours pour lire votre thèse. Noire école française avait une autre méthode de penser et d'écrire ... Aussi longtemps que j'ai essayé de vous suivre, j'ai pris une peine affreuse, sans aboutir à aucun résultat. Dès que j'y ai eu renoncé pour feuilleter votre livre à droite, à gauche, j'y ai découvert à chaque page des choses intéressantes et parfois de charmantes réflexions : c'est comme les Pareigu de Schopenhauer qui sont beaucoup supérieurs à l'cuivrage même. » Ann. de Ph. chr., mai 1907, p. 126. — « Le style, répondit M. Blondel, n'est pas seulement un passage ouvert à l'accès des autres en noire pensée, c'est aussi une protection contre leurs jugements hâtifs. N'être compris ni trop tôt ni trop tard, ce serait le juste point. » Ibiil., p. 12". — Il se pourrait que les contemporains de M. Blondel et leur postérité trouvassent la vie trop courte pour relire L'Action jusqu'à la comprendre au « juste point ».
(2) Ce sentiment chrétien est assez fort pour essayer de démontrer qu'il faut un enfer et pour en légitimer les supplices éternels. (L'Action, p. 372). — Cf. dans Marcel Hébert, L'Evolution de la Foi catholique (1905, Paris, Alcan), ch. X, de judicieuses remarques sur le 0 fidéisme » de M. Blondel.
(3) « Si l'on ne peut entièrement le démontrer à la raison, on ne peut non plus le nier sincèrement sans en avoir fait l'expérience ; et quand on en a fait l'expérience de bonne foi, on ne le nie pas. Ne faisons pas comme s'il n'était point ; il sera pour
LES JJORMALIENS CATHOLIQUES 13
La soutenance de M. Blondel fut célébrée comme une heureuse journée pour la « bonne cause ». A la vérité, ses élucubrations ne répondaient guère aux ordres formels que Léon XIII avait donnés aux catholiques pour l'étude de la philosophie (1). Mais ceux qui voulaient croire et ceux qui, ne croyant pas, voulaient rester dans l'Eglise ne s'embarrassaient pas de telles considérations. L'Action sembla couronner une espèce de réconciliation entre le catholicisme et la pensée moderne. L'histoire selon M. Duchesne, l'exégèse selon M. Loisy, une philosophie tendre, large et indépendante dans le genre de celle de M. Blondel semblaient, aux yeux des néo-croyants sceller l'accord avec la vieille religion traditionnelle.. Ils partaient d'ailleurs d'une distinction qui leur semblait inattaquable et sur laquelle ils ne s'expliquaient pas, distinction entre des « exigences religieuses fondamentales )' qu'ils se gardaient de définir, et les théories des théologiens pour lesquelles ils ne manifestaient que très peu d'estime.
Sur ces entrefaites, à la fin de 1893, Léon XIII publia une encyclique ( Proi'identissimus ) qui condamnait toute tendance nouvelle dans l'étude de l'Ecriture sainte et qui atteignait spécialement, mais sans la nommer, l'œuvre de M. Loisy.
Le document était clair et il aurait dû montrer la fragilité, ou même le caractère chimérique du ralliement intellectuel qu'on essayait. Ceux qui étaient frappés surent tourner la lettre pontificale, et comme le diplomate Léon XIII ne voulait pas défendre brutalement son système ofliciel, ils parvinrent à fausser pour ainsi dire sous ses yeux la portée de ses
nous. Et, s'il est permis d'ajouter un mot, un seul qui dépasse le domaine de la science humaine et la compétence de la philosophie, l'unique mot capable d'exprimer celte part, la meilleure, de celte certitude qui ne peut être communiquée parce qu'elle ne surgit que de l'inlimilé de l'aclion toute personnelle, un mot qui soit lui-même une action, il faut le dire : C'est. » (1) Encyclique /Eterni Palris, 4 août 1879.