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CHAPITRE TROISIEME

UNE NOUVELLE APOLOGETIQUE

Catholiques fidéistes et catholiques athées.

Le symbolisme de MM. Auguste Sabatier et Marcel Hébert.

L'encyclique au clergé français.

Les élections législatives de 1893 constituaient une nouvelle défaite pour l'Eglise. Elles marquaient que le peuple français se détachait d'elle de plus en plus et qu'il prenait de moins en moins au sérieux les prétentions et les revendications de ses ministres. Au lendemain du scrutin, l'abbé Naudel écrivait :

« Ce qui est bien certain, c'est que nous avons été vaincus. Ce qui est bien certain, c'est que le pays dans sa majorité, s'est déclaré contre nous, contre nos idées et qu'il a donné une avance formidable à ceux qui ont volé les lois scélérates, à ceux qui ont opprimé les consciences catholiques (1)...»

(1) Justice sociale, 9 septembre 1893.

Ni Léon XIII, au point de vue politique, ni les néo-chrétiens au point de vue sentimental, n'avaient réussi dans le mouvement qu'ils avaient tenté pour rapprocher la France de sa vieille religion traditionnelle. Une conclusion s'imposait : c'est que la vieille religion avait à reconquérir lentement la France, qu'elle devait, pour ainsi dire, procéder à une nouvelle évangélisation et se faire accepter dans l'intelligence du peuple avant de prétendre à sa direction. Mais comment convertir la France ? Allait-on purement et simplement reprendre l'enseignement séculaire de l'Eglise : « La raison démontre l'existence de Dieu. Ce Dieu a pu se révéler. L'histoire prouve le fait de la révélation ; elle prouve aussi l'authenticité des livres saints, l'autorité de l'Eglise. Le catholicisme se trouve donc établi sur une base rationnelle véritablement scientifique (1). »

Ce système de démonstration semblait peu pratique au commun des partisans du ralliement intellectuel, politique et social, et M. Maurice Blondel devait bientôt en faire une critique qui sembla leur agréer très fort :

« Comme il part de principes, remarqua-t-il, qui, pour la plupart, sont contestés aujourd'iiui ; comme il n'offre pas la possibilité de les restaurer par sa métliode, comme il suppose une foule d'assertions qui sont précisément mises en doute ; comme il ne peut se prêter, sous sa forme systématique, aux exigences nouvelles des esprits qu'il s'agit d'atteindre, tels qu'ils sont, on ne peut, on ne doit pas tendre à se contenter de celle exposition triomphante. Nous sommes encore dans la vie militante et souffrante, et c'est un bien, c'est un progrès de le comprendre. Ne nous épuisons pas à ressasser des arguments connus, à olTrir un objet, alors que c'est le sujet qui n'est pas disposé. Ce n'est

(1) Blondel, Lettre sur les exigences de la Pensée contemporaine en matières d'Apologétique et sur la méthode de ta Philosophie dans l'Elude du problème religieux (étude publiée dans les Annales de Philosophie chrétienne, janvier-juin 1896, et à part).

jamais du côté de la vérité divine, c'est du côté de la préparation humaine qu'il y a défaut et que l'effort de la démonstration doit porter (1). «

M. Blondel semblait d'autant plus justement fondé dans son attitude que parmi ceux-là même qui voulaient, pour des motifs divers, rendre la France catholique, il y en avait qui pensaient que la raison ne peut pas arriver à démontrer l'existence de Dieu (2) et d'autres qui pensaient que la raison démontre péremptoirement que Dieu n'existe pas (3). Mais, tous étaient d'accord, par intérêt ou par conviction, sur un double postulat :

Premièrement : le besoin religieux est inhérent à la nature humaine, ou, du moins, aux hommes incomplètement cultivés, qui sont l'immense majorité de l'humanité ; deuxièmement : ce besoin religieux a trouvé dans le catholicisme romain une satisfaction parfaite et définitive pour l'individu et pour la société, — en France du moins et sans doute aussi chez les autres peuples héritiers de la civilisation latine (4).

Par ailleurs les nouveaux apologistes étaient pour la

(1) Lettre citée, p. 22.

(2) « Je persiste à penser que l'on ne démontre ni l'immortalité de l'âme ni l'existence de Dieu... On croit par ce que l'on veut croire... » Brunetière, La Science et la Religion (1895), p. 59-62. Cf. Paul Bourget, Outre-mer, II, p. 324 et L'Etape, p. 21.

(.3) Les monarchistes athées de 1' « Action française ». Cf. : Abbé Jules Pierre, curé des Lilas, Avec A'ietzsche, à l'assaut du christianisme. Exposé des théories de l'Action française, suivi de leur réfutation par les principaux représentants de la tradition catholique (Limoges, Dumont, 1910, in-12, XVIII-251 p.) ; Lucien Laberthonnière, Positivisme et catholicisme (Paris, Bloud, 1911, in-16, 430 p.) ; Georges Guy-Grand, La Philosophie nationaliste (Paris, Grasset, 1911, in-16, 225 p.).

(4) Le sentiment nationaliste qui était au fond de cette apologétique a été parfois avoué par ceux-là même qui se prétendaient le plus foncièrement catholiques et qui combattaient les catho*

plupart trop bien renseignés sur le fond des principales questions pour présenter au peuple français l'Eglise selon la manière traditionnelle avec laquelle elle prétend elle-même

liques athées de 1' « Action française ». On lit, par exemple, dans La Quinzaine, X" du 16 mai 1899, page 249: « Le calholicisme nous paraît si nécessaire à la vie et aux destinées nationales que nous ne pouvons concevoir la prospérité de notre pays si le catholicisme n'y est pas maintenu et développé. Notre nation a été pétrie de catholicisme : le catholicisme fournit une expression adéquate aux sentiments religieux du peuple français; en dehors du sentiment religieux il n'est pas possible de faire vivre une morale sociale. Nous revendiquons donc pour le catholicisme dans la législation et dans l'éducation nationales la place qui lui revient ; mais visà-vis de nos concitoyens non catholiques nous réclamons cela non parce que nous sommes catholiques, mais parce que nous sommes Français. Ce n'est pas de la vérité du calholicisme que nous déduisons à ce moment et pour convaincre les autres son droit d'entrer dans les lois ; c'est de son utilité. II fait partie de ces traditions nationales auxquelles la Ligue de la Patrie française a bien vu qu'on ne touchait pas impunément. Sur ce terrain, nous pouvons avoir pour alliés tous les patriotes et selon l'expression de Léon XIH, « les honnêtes gens de tous les partis ».

« Ce faisant, nous n'avons plus besoin que les évèques marchent à notre tête dans les luttes électorales, ce qui ne pourrait se faire ni sans obstacle ni sans péril ; nous n'avons qu'à nous tenir en communication avec notre centre religieux pour nous assurer qu'aucune des mesures que nous préconisons n'est de nature à diminuer la vie catholique. Et en cela nous sommes logiques et inattaquables aux yeux mêmes de non-catholiques : du point de vue politique, positif et national où nous nous sommes placés, la vie du catholicisme nous parait une condition de l'eKistence et du développement de notre vie nationale, tout ce donc qui amoindrirait la vie catholique risque de nuire à la France, tout ce qui peut développer la vie catholique ne peut que profiler au pays; nous demeurons donc dans notre rôle national en nous informant auprès des directeurs de la vie catholique universelle des mesures -susceptibles de développer chez nous celte vie. »

imposer son autorité. Pour la plupart, ils savaient trop bien que l'histoire prouve qu'il n'y a jamais eu de révélation et que les prétendus « livides saints » ne sont ni authentiques, ni intègres, ni véraces. On se mit donc à composer une nouvelle apologétique sur de nouvelles bases.

On parlait peu de Dieu « que la science ignore » (1) ; on parlait davantage de Jésu« dont l'existence semblait solidement établie, mais on célébrait surtout l'Eglise catholique dont les bienfaits ne cessent d'être visibles pour les peuples comme pour les individus. On exaltait la foi intuitive et les mouvements du cœur aux dépens des convictions raisonnées. Des bienfaits du catholicisme on voulut conclure à sa nécessité ; on s'efforça de prouver que son prétendu « surnaturel » est « postulé » par la nature même de l'homme dont il couronnerait harmonieusement les facultés supérieures (2). I In vanta l'esthétique de l'Eglise et le chant grégorien. On en vint à dénigrer systématiquement la raison ; on affirma l'inconsistance de son usage, ses contradictions au cours des siècles. La vérité ne semblait plus intéressante, on ne se préoccupait que d'utilité ; on raillait 1' « intellectualisme », en préconisant le « pragmatisme (3) ». On se livrait autour de certains mots : foi, crovance, science, révélation, surna-

(1) Loisy, L'Evangile et l'Eglise, p. XXXIII.

(2) Sur l'apologétique moderniste et ses rapports avec celle des principaux défenseurs de la religion au XIX" siècle ou même avant, Cf., article du P. IL Petitot dans Revue prat. d'apoL. 1" sept. 1911.

(3) On écrira plus tard avec justesse : « Le modernisme est une application du pragmatisme aux croyances religieuses. » L'Ami du (Uergé, 14 janvier 1909, p. 38. — « Le modernisme n'est qu'une forme et un épisode de la maladie pragmatiste. » Leclère, Modernisme, Pragmatisme, Protestantisme, p. 3. — Cf. Le Pragmatisme. Etude de ses diverses formes anglo-américaines, françaises, italiennes et de sa valeur religieuse, par Marcel Hébert (2° édit., 1909, librairie Xourry).

turel, miracle (1), à des interprétations qui tendaient à en modifier le sens précis, consacré dans toutes les langues qui ont acquis assez de perfection pour qu'on puisse s'y entendre (2). On oublia même les conclusions les plus certaines et les plus claires des sciences historiques, ou si l'on y faisait allusion, c'était dans la mesure nécessaire à rendre circonspects les évêques et les théologiens qui auraient le mauvais goût de protester contre cette singulière apologétique.

Et c'est ainsi qu'on se livra à la création d'une doctrine

(1) Sur la notion du « miracle » Cf. la thèse de M. Edouard Le Roy, exposée et critiquée dans le Vocabulaire technique et critique de la Philosophie, de la Société française de pliilosophie. — Sur le sens des mots « foi » et « surnaturel » chez Brunetière, Cf. Marcel Hébert « Deux lettres de Brunetière » dans Revue de l'Université de Bruxelles, janvier 1907.

Parmi les mots qui furent ainsi détournés de leur sens, on peut escore citer le mot « intégral ». Au XIX' siècle, des Espagnols fanatiques, ayant les croyances du moyen-âge, s'étaient proclamés « intégristes ». Au commencement du XX' siècle, des Français et des Italiens, pour qui toute religion était un pur symbolisme, imaginèrent de se dire catlioliques « intégraux ». Le public non initié prenait cette expression dans le sens d'absolument orthodoxe et y voyait une parfaite communion d'idées avec la papauté. Leur « intégralité » consistait à ce qu'ils interprétaient symboliquement toutes les croyances religieuses, y compris le dogme de l'existence de Dieu. Dans son encyclique Pascendi, Pie X parle d'immanentisles « inlégralistes » qui « se font forts de montrer au non-croyant, caché au fond de son être, le germe même que Jésus-Christ porta dans sa conscience, et qu'il a légué au monde ».

(2) Cette perfection ne semble pas désirable à tout le monde. Un professeur hégélien, de race germanique, qui jouit d'une grande influence sur la jeunesse de son pays, écrivit à M. Hébert à propos de son livre sur l^e pragmatisme, que le français n'est pas « une langue philosophique, parce qu'il ne permet pas l'équivoque ».

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nouvelle où la foi voulue tenait tant de place qu'on a pu l'appeler un « fidéisme ». M. Loisy en développa surtout le côté historique, M. Blondel le côté philosophique, M. Brunetière le côté social (1). Certes il restait bien des gens à qui cette dialectique semblait étrange, mais les partisans de la nouvelle apologétique les flétrissaient du nom « d'intellectualistes », « scolastiques » s'ils étaient chrétiens, « rationalistes » s'ils ne l'étaient pas (2). Et M. Brunetière qui avait parlé de « la faillite de la science (3) » donnait des conférences çà et là sur l'invitation des archevêques et des évêques. Et M. OUé-Laprune et son disciple M. George Fonsegrive (4),

(1) Cf. Marcel Hébert, L'Evolution de la foi catholique, ch. X.

(2) « Le succès des doctrines anti-intellectualistes s'explique en grande partie par ce fait que bien des croyants y ont vu un secours inattendu pour leur foi. Ils ont aussitôt repris à l'égard de la raison l'attitude de I^ascal : « Taisez-vous, raison imbécile! » Un positivisme, un « scientisme », trop étroits devaient produire, par réaction, une tendance à la religiosité vague, désincorporée, vaporisée. Cette sorte de sentimentalisme, dans la pratique, n'engage à aucune observance rituelle, ou autorise à accomplir avec sérénité les rites les plus vulgaires. Les uns sont religieux dans l'éllier, à la façon de Renan ; les autres sont religieux terre à terre, à la façon du plus Immble « charbonnier ». C'est le règne de la pénombre ; on méprise les idées claires et lumineuses, qui seraient gênantes pour la foi, fides fugiens intellectum. A ce sentimentalisme, qui permet de tout croire, on joint le pragmatisme qui permet de tout faire, sous prétexte qu'agir, c'est créer la vérité de ce qu'on fait. » Fouillée, La pensée et les nouvelles écoles anti-intellectualistes, p. V-VI.

(3) Il a expliqué le sens de cette parole dans Discours de Combat, 2» série, p. 261.

(4) M. Fonsegrive-Lespinasse (Pierre-George, — sic, à l'anglaise), né en 1852, à Mouleydier (Dordogne), professeur au lycée Buffon à Paris, depuis 1889. Outre ditférents ouvrages imprimés sous son nom, il a publié sous le pseudonyme de Yves Le Querdec des romans destinés à moderniser le clergé et qui n'ont pas été

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étaient priés par le supérieur général de Saint-Sulpice de parler aux séminaristes de Paris et d'Issy (1).

De telles manifestations et de telles tendances donnaient terriblement sur les nerfs des théologiens traditionnels. Comme l'autorité romaine ne paraissait pas décidée à intervenir, l'un d'eux, particulièrement révolté par les nouveautés exégétiques, eut l'idée de la forcer à se prononcer quand même, malgré elle. Il posa au Saint-Office une petite question fort claire, très nette, relative au verset de la Vulgate dit « des Trois Témoins célestes », verset dont l'authenticité est importante pour l'autorité de la version biblique dont se servent les catholiques et aussi pour l'histoire de l'élaboration du dogme de la Trinité. Le Saint-Office répondit naturellement dans le sens conservateur, théologique, c'est-à-dire contre l'évidence critique, et naturellement, le 15 janvier 1897, Léon XIII contresigna sa réponse. Cet oracle constituait une énorme bourde et quelques mois après, pour mettre fin à l'hilarité des protestants anglais, l'autorité romaine fut obligée de se laisser désavouer en faisant expliquer sa décision, non pas au point de vue critique, qui, disait-on, restait intact, mais au point de vue théologique (2). Si l'incident était de nature à afîecter douloureusement les croyants naïfs, il réjouit beaucoup les novateurs. « Nous avons maintenant, dit l'abbé Duchesne, un puissant défenseur à Rome : le Père, le Verbe et le Saint-Esprit. Et ces trois sont un. » De fait,

sans influence, en France et à l'étranger : Lettres d'un curé de campagne, Lettres d'un curé de canton, Le Journal d'un Evêqae pendant et après le concordat, le Fils de l'Esprit.

(1) La conférence de M. Fonsegrive eut lieu le 15 mai 1895 ; elle fut publiée dans Le Monde et reproduite dans le volume Le catholicisme et la vie de l'esprit. La conférence de M. Ollé-Laprune eut lieu le 19 juin 1895 ; elle a été publiée dans la Revue du Clergé français, du 1" juillet suivant.

(2) J'ai raconté longuement toute celle histoire dans ma Question biblique au .VIA" siècle.

l'autorité, honteuse d'elle-même, se tint coite pendant plus d'un an. Dans le même temps, le 19 avril 1897, la découverte de la mystification Taxil-Vaughan (I), infligeait aux amateurs d'un surnaturel prononcé un appréciable supplément de défaite.

Comme si ces mésaventures n'avaient point suffi à l'orthodoxie catholique, un livre paraissait alors (1897), qui liquidait la dogmatique chrétienne dans un élégant symbolisme : V Esquisse d'une Pliilosopide de la Religion d'après la psychologie et l'histoire, par Auguste Sabatier, doyen de la faculté de théologie protestante de Paris (2). Mais à ce symbolisme, élaboré par un protestant, manquait le dogme, — ou plutôt la transposition du dogme, — de l'Eglise, qui semble de plus en plus l'essence du catholicisme romain. Les catholiques symbolistes cherchèrent donc querelle à l'auteur et ils purent ainsi croire et faire croire qu'ils n'étaient pas protestants. En réalité, leur théorie sociologique seule les séparait de lui et il est incontestable que, grâce à son livre et à leurs réfutations, le symbolisme se répandit davantage dans l'Eglise romaine.

M. Marcel Hébert, qui avait tenté un elTort analogue à celui d'Auguste Sabatier (3), marcha à sa suite d'un pas plus

(1) Cf. Henry-Charles Lea, Léo Taxil, Diana Vanghan et l'Eglise romaine. Histoire d'une mystification (Paris, 1901).

(2) Mgr Mignot, qui a longuement critiqué ce livre, apprécie ainsi son auteur : « On pourrait dire qu'il est le seul écrivain ciirétien qui ait présenté au public, antérieurement à l'encyclique Pascendi, l'esquisse complète d'une pliilosopliie religieuse véritablement " moderniste " ». L'Eglise et la critique, p. VII.

(3) Cf. ci-dessus ch. I, p. 7. — Voici l'indication d'articles anonymes publiés, par M. Hébert dans le Bulletin de l'Union pour l'Action morale où le symbolisme est également insinué : 1894-1895, t. I p. 76 « Un pas vers l'union » ; t. II, « Religion et science » (résumé d'Herbert Spencer; p. 291, 350 ; dernier chapitre du livre sur Le sentiment religieux dans les Œuvres de IL \Va-

décidé, surtout après un pèlerinage qu'il fit, durant les vacances scolaires de 1899, aux lieux sanctifiés par François et Claire d'Assise :

« Nulle part, dit-il (1). on n'a plus aimé ni mieux aimé ; nulle part on n'a vécu d'une vie plus véritablement évangélique, toute de pureté et de bonté, de joie et de liberté sainte... Mais l'entliousiasme qui remplissait le cœur de François et de Claire, qu'est-il devenu ? Qu'est devenue l'ivresse mystique qui les exaltait sans les fanatiser, qui les remplissait d'une joie indicible sans les absorber et les rendre moins attentifs, moins compatissants à toute misère, à toute souffrance?... Là où ces âmes de feu se consumaient d'amour, la mienne restera-t-elle insensible ? Là où coulait à pleins bords le fleuve de la plus entraînante poésie demeurerai-je le cœur desséché comme la route rocailleuse que de nouveau je foule aux pieds?... Je m'arrêtai et tristement m'assis sous un vieil olivier. Un coup de vent fit vibrer le feuillage ; je prêtai l'oreille au léger murmure... il me sembla que l'arbre m'adressait ces paroles : « Pauvre frère humain, pourquoi ton « cœur est-il ainsi triste et découragé ? Tu voudrais ressusciter « en toi la naïve simplicité et les transports d'un François et « d'une Claire ? Tu ne le peux plus ! Tu ne le pourras jamais plus ! « Six cents années se sont écoulées, le monde a progressé, la « science a pénétré de ses rayons les corps les plus opaques, elle « a dissipé les mirages, fait évanouir les légendes et les mythes. « Ne pleure pas de la sorte, mon frère ; contemple, comme Fran- « çois, la divine nature. Vois, lorsque nous sommes jeunes, notre

gner, p. 137 ; 1895-1896, t. II « Lettre à un jeune homme sur les Evangiles de Tolstoï », p. 47 ; 1896-1897, t. I « Lettre à un jeune homme sur les études philosophiques », p. 145 ; « Note sur la métaphysique », p. 337 ; « Lettre à un catholique », p. 448 ; t. II « Victime des formules ». p. 111 ; « Lettre à un jeune homme sur le symbolisme religieux », p. 161.

(1) Souvenirs d'Assise (Paris, imp. Bour, 1899). brochure non mise dans le commerce, mais réimprimée dans La Revue blanche (septembre 1902), et dans la « Bibliothèque de Propagande (Bruxelles, Boulevard du Midi, 34) » 1905, n" 57.

tronc est lisse, régulier, mais l'implacable soleil nous inonde bientôt de ses rayons. Nous résistons, nous prolestons, nous nous tordons douloureusement, notre bois éclate ; il ne reste plus de nous que des lambeaux d'écorce et quelques racines qui adhèrent à peine au sol... Sommes-nous anéantis ? Nullement ; nous n'en donnons pas moins aux hommes notre délicat feuillage et nos fruits si doux. Pauvre frère humain, fais de même ! Que le soleil divin que tu appelles Science, Raison, fasse voler en éclats par son irrésistible énergie tes faibles idées et tes petits systèmes, si chers te soient-ils, si commodes, en apparence si indispensables, n'en prends point souci; quand même, donne à l'Humanité tes fleurs et tes fruits. » « Et je pensai : Frère l'Olivier a raison. »

Dans les méditations auxquelles il se livra, M. Hébert précisa ses idées sur la transposition des dogmes catholiques ;

«Le catholicisme de l'avenir « ne sera ni le catholicisme despotique que trop souvent nous vîmes à l'œuvre, ni le protestantisme individualiste, ni l'appel à la conscience subjective indépendamment de toute tradition et du développement religieux historique de l'humanité, mais l'aide sociale providentielle offerte à l'individu, le respectant, le complétant, ne l'annihilant jamais »... « L'acte de foi le plus méritoire que puisse faire de nos jours un catholique, c'est de croire que l'Eglise actuelle renferme cette Eglise idéale, comme la chrysalide sombre et difforme le gracieux papillon »... « Ceux qui sont tentés de rompre avec l'Eglise commettent une déplorable confusion ; ils ne distinguent pas entre l'idée de l'Eglise et les apparences qu'elle a revêtues ou revêt ; or, ces réalisations extérieures n'ont qu'une valeur toute phénoménale, relative, transitoire »... « Ce n'est point le miroir qui fait la beauté du visage et ce n'est pas le mythe qui donne sa valeur à l'âme. Frère Elle admettait les mômes mythes que saint François et leurs vies furent si difTérentes ! C'est l'âme vivante, bonne et belle, qui fait la bonté et la beauté du mylhe, en l'interprétant. Et quand elle ne peut plus se retrouver, se reconnaître dans un mythe et s'en servir pour s'autosuggestionner, elle le délaisse et en crée d'autres »... « Nous n'en voulons plus

de ce Dieu infiniment jusie qui punirait les crimes jusqu'à la quatrième génération et se permettrait tous les arbitraires, toutes les partialités ; de ce Dieu infiniment bon qui torturerait l'éternité tout entière ceux qui ne l'ont pas aimé ! Nous prétendons ciierclier et trouver une manière moins dangereuse, moins sujette à l'abus, d'objectiver notre sens du Divin. Cette première formule modifiée, les autres se transformeraient d'elles-mêmes. Par exemple, si nous employions, au lieu de l'image populaire, l'image stoïcienne, si, au lieu de parler d'un Dieu personnel, nous parlions de l'éternelle Loi, d'après laquelle la beauté, la bonté, la justice, se réalisent dans le monde, la prière ne serait plus la supplication d'un mendiant intéressé, mais l'effort énergique, accompagné de paroles et de souhaits, pour cette réalisation du Bien : le Miracle, sa réalisation même où éclate évidemment une force supérieure à celle que nous voyons en jeu dans les combinaisons purement mécaniques... » « L'Evangile serait de la sorte débarrassé de sa gangue de croyances populaires et de prestiges magiques ; il deviendrait l'incontestable révélation du Divin par la vie et la mort du Christ, la proclamation incomparable de la Loi de justice et d'amour ; dès lors, il serait accepté de toute conscience droite. Et la moralité deviendrait une moralité vraie, car l'homme se soumettrait librement à sa Loi, non parce qu'un maître la lui impose, mais parce qu'il en sent la valeur !.. Le Dieu-gendarme que l'on prêche au catéchisme convient à des sauvages, non à des êtres libres. Mais, hélas ! on s'inquiète bien de rendre intelligentes et libres les masses populaires ! Ce que cherchent, au contraire, les conservateurs qui ont, pour ainsi dire, domestiqué à leur profit la religion, c'est à restreindre et à entraver la réflexion, de peur que l'on ne touche aux vieilles images sur lesquelles reposent leurs privilèges et leurs conventions morales»... « Je ne suis pas agnostique, puisque j'alTirme le Divin ; mais qu'est-ce que le Divin ? La conception que j'en formule est imparfaite et subordonnée à ma constitution physique et intellectuelle ; dès lors, je ne saurais trouver non plus l'absolu et le définitif dans le Christ lui-même ou dans l'Eglise qui le représente et continue. La vérité est dans le Christ et dans l'Eglise, je le reconnais, mais elle n'y réside que dans l'orientation générale donnée à la pensée et à l'activité ; il reste à adapter cette direction aux conditions scientifiquement constatées de la réalité »...

MARCEL HEBERT .i\)

« N'ôtons pas à l'Humanité les moyens si humbles, si imparfaits soient-ils, qui l'aident à en réaliser quelques traits. A ceux qui les acceptent mactiinalement, par pure habitude, ou sans les comprendre, expliquons le vrai sens, la haute portée morale des dogmes, des cérémonies qui nous viennent du Christ. Croyezmoi, leur contenu idéal n'est pas près d'être épuisé ; je puis donc, — et je dois — en user sans que l'on me taxe d'hypocrisie. D'ailleurs, si j'ai foi en l'Evangile, j'ai foi en la Raison, et je salue de loin le jour où les découvertes de la critique et des sciences naturelles ayant été vulgarisées, l'Eglise en tiendra compte dans les formules de son enseignement. Laissez à ce grand organisme humano-divin le temps d'éliminer certains éléments désormais sans valeur qu'il s'était assimilés à Jérusalem, dans la vieille Rome, à Byzance ou pendant le moyen âge. Alors enfin s'effectuera la conciliation de la religion et de la science, parce que leur rôle réciproque sera nettement compris : à la religion d'entretenir dans les âmes le sens de l'idéal, de ce qui doit être ; à la science de nous faire connaître clairement les exigences de la réalité ; à l'individu, de se rendre maître consciemment de ces deux forces, de les unir, de les composer entre elles et de vivre d'après leur résultante. Plus l'Humanité progressera, mieux on comprendra que l'Evangile, l'Eglise, ne sont pas des machines, distribuant toutes faites, la vérité et la force morale, mais des secours providentiels destinés à secourir, exciter l'individu dans son effort continuel vers le mieux. Car rien ne se fait, aucun progrès ne se réalise, que par l'individu ; d'autre part, comme dans toute évolution véritable, le progrès ne peut s'imposer du dehors et de vive force ; il doit venir du dedans » (1).

Lorsque M. Hébert écrivait ces lignes, l'autorité pontificale ne soupçonnait pas encore, semble-t-il, toute la profondeur de la crise dogmatique qui sévissait dans l'esprit

(1) M. Hébert a exposé ces idées sous la forme d'un dialogue tenu par lui avec un capucin libéral. Ce capucin est purement imaginaire et le dialogue a été simplement pris comme un genre littéraire permettant de poser et de résoudre plus vivement certaines questions.

'lO UNE NOUVELLE APOLOGÉTIQUE

de certains prêtres. Rome sait mieux qu'historien du monde que dans le clergé il y a toujours eu beaucoup de sceptiques, la cour papale en comptant toujours un fort contingent. — et elle se montre très indulgente à leur égard. Ce sont des serviteurs utiles et avisés ; l'esprit romain, avec son sens l'éaliste, ne les dédaigne pas et respecte les droits qu'ils acquièrent dans la carrière. Tout ce qu'on exige d'eux au préalable c'est qu'ils acceptent les règles de l'institution telles qu'elles sont, et qu'ils s'y conforment extérieurement. Qu'ils pèchent contre eux-mêmes c'est leur affaire, mais leurs péchés ne doivent jamais porter atteinte à la constitution de l'Eglise.

Or, vers 1898, il devint clair pour le Saint-Siège qu'il y avait dans le clergé, non plus seulement de ces prêtres sceptiques, préoccupés de faire une carrière agréable ou lucrative, mais des prêtres chimériques qui altéraient la doctrine de l'Eglise et demandaient des réformes essentielles dans son enseignement. Cela, la papauté ne l'a jamais toléré. Aussi Léon XIII se crut-il obligé de rappeler à l'ordre les novateurs.

Le 25 novembre 1898, il écrivait au ministre général des Frères mineurs, qu' « un genre d'interprétation hardi et trop libre » avait été adopté dans l'exégèse « çà et là, même par ceux qui auraient dû le moins s'y laisser prendre ».

Le 22 janvier 1899, en condamnant 1' « américanisme », il défendait la doctrine traditionnelle de l'Eglise sur la valeur des vœux de religion et sur l'ascèse.

Enfin, le 8 septembre 1899, il adressait aux archevêques, évêques et au clergé de France, une encyclique qui constituait un très solennel et très grave avertissement.

Le pape condamnait d'abord la nouvelle apologétique philosophique :

« ... Nous le disions dans notre Encyclique /Etsrni Patris (1) dont Nous recommandons de nouveau la lecture' attentive à vos

(1) Encyclique du 4 août 1879.

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séminaristes et à leurs maîtres, et Nous le disions en Nous appuyant sur l'autorité de saint Paul : c'est par les vaines subtilités de la mauvaise piiilosopiiie, per philosophiam et inanem fallaciam (1), que l'esprit des fidèles se laisse le plus souvent tromper, et que la pureté de la foi se corrompt parmi les hommes. Nous ajoutions, et les événements accomplis depuis vingt ans ont bien tristement confirmé les réflexions et les appréhensions que Nous exprimions alors : « Si l'on fait attention aux conditions critiques du temps où nous vivons, si l'on embrasse par la pensée l'état des afTaires tant publiques que privées, on découvrira sans peine que la cause des maux qui nous oppriment, comme de ceux qui nous menacent, consiste en ceci que des opinions erronées sur toutes choses, divines et humaines, des écoles des philosophes se sont peu à peu glissées dans tous les rangs de la société et sont arrivées à se faire accepter d'un grand nombre d'esprits (2). »

« Nous réprouvons de nouveau ces doctrines qui n'ont de la vraie philosophie que le nom, et qui, ébranlant la base même du savoir humain, conduisent logiquement au scepticisme universel et à l'irréligion. Ce nous est une profonde douleur d'apprendre que, depuis quelques années, des catholiques ont cru pouvoir se mettre à la remorque d'une philosophie qui, sous les spécieux prétextes d'affranchir la raison humaine de toute idée préconçue et de toute illusion, lui dénie le droit de rien affirmer au-delà de ses propres opérations, sacrifiant ainsi à un subjectivisme radical toutes les certitudes que la métaphysique traditionnelle, consacrée par l'autorité des plus vigoureux esprits, donnait comme nécessaires et inébranlables fondements à la démonstration de l'existence de Dieu, de la spiritualité et de l'immortalité de l'âme, et de la réalité objective du monde extérieur. Il est profondément regrettable que ce scepticisme doctrinal, d'importation étrangère et d'origine protestante, ait pu être accueilli avec tant de faveur dans un pays justement célèbre par son amour pour la clarté des idées et pour celle du langage. Nous savons. Vénérables Frères, à quel point vous partagez là-dessus Nos justes préoccupations, et Nous comptons que vous redouble-

(1) Col., II, 8.

(2) Encyclique Aiterni Patris.

rez de sollicitude et de vigilance pour écarter de renseignement' de vos séminaires cette fallacieuse et dangereuse philosophie, mettant plus que jamais en honneur les méthodes que Nous recommandions dans Notre Encyclique précitée du 4 août 1879. »

Après les modernités philosophiques, Léon XIII flétrissait les modernités exégétiques :

« Au sujet de l'étude des Saintes Ecritures, Nous appelons de nouveau votre attention, Vénérables Frères, sur les enseignements que Nous avons donnés dans Notre Encyclique Providentissimus Deus (1) dont Nous désirons que les professeurs donnent connaissance à leurs disciples, en y ajoutant les explications nécessaires. Ils les mettront spécialement en garde contre des tendances inquiétantes qui cherchent à s'introduire dans l'interprétation de la Bible et qui, si elles venaient à prévaloir, ne tarderaient pas à en ruiner l'inspiration et le caractère surnaturel. Sous le spécieux prétexte d'enlever aux adversaires de la parole révélée l'usage d'arguments qui semblaient irréfutables contre l'authenticité et la véracité des Livres saints, des écrivains catholiques ont cru très habile de prendre ces arguments à leur compte. En vertu de cette étrange et périlleuse tactique, ils ont travaillé de leurs propres mains à faire des brèches dans les murailles de la cilé qu'ils avaient mission de défendre. Dans Notre Encyclique précitée, ainsi que dans un autre document (2) Nous avons fait justice de ces dangereuses témérités. Tout en encourageant nos exégètes à se tenir au courant du progrès de la critique. Nous avons fermement maintenu les principes sanctionnés en cette matière par l'autorité traditionnelle des Pères et des conciles et renouvelés de nos jours par le concile du Vatican » (3).

Des « intellectuels », Léon XIII passait ensuite aux prêtres « sociaux » et aux « abbés démocrates » :

(1) Encyclique du 18 novembre 1893; cf. ci-dessus p. 13.

(2) La lettre au ministre général des Frères mineurs, du 25 novembre 1898.

(3) Cf. Quest. Bib., \, p. 275, les réflexions de M. Loisy sur ce passage de l'encyclique.

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« Dociles aux conseils que Nous avons donnés dans Notre Encyclique Renim novariini, vous allez au peuple, aux ouvriers, aux pauvres. Vous cherchez par tous les moyens à leur venir en aide, à les moraliser et à rendre leur sort moins dur. Dans ce but, vous provoquez des réunions et des congrès ; vous fondez des patronages, des cercles, des caisses rurales, des bureaux d'assistance et de placement pour les travailleurs. Vous vous ingéniez à introduire des réformes dans l'ordre économique et social et pour un si difficile labeur vous n'hésitez pas à faire de notables sacrifices de temps et d'argent. C'est encore pour cela que vous écrivez des livres ou des articles dans les journaux et les revues périodiques. Toutes ces choses en elles-mêmes sont très louables et vous y donnez des preuves non équivoques de bon vouloir, d'intelligent et de généreux dévouement aux besoins les plus pressants de la société contemporaine et des âmes.

« Toutefois, très chers Fils, Nous croyons devoir appeler paternellement votre attention sur quelques principes fondamentaux, auxquels vous ne manquerez pas de vous conformer, si vous voulez que votre action soit réellement fructueuse et féconde. ... La discrétion dans les œuvres et dans le choix des moyens pour les faire réussir est d'autant plus indispensable que les temps présents sont plus troublés et hérissés de difficultés plus nombreuses. Tel acte, telle mesure, telle pratique de zèle pourront être excellents en eux-mêmes, lesquels, vu les circonstances, ne produiront que des résultats fâcheux. Les prêtres éviteront cet inconvénient et ce malheur si, avant d'agir dans l'aclion, ils ont soin de se conformer à l'ordre établi et aux règles de la discipline. Or la discipline ecclésiastique exige l'union entre les divers membres de la hiérarchie, le respect et l'obéissance des inférieurs à l'égard des supérieurs. Nous le disions naguère dans Nos lettres à l'archevêque de Tours ; « L'édifice de l'Eglise, dont Dieu lui-même est l'architecte, repose sur un très visible fondement, d'abord sur l'autorité de Pierre et de ses successeurs, mais aussi sur les Apôtres qui sont les évêques ; de telle sorte que, écouler leur voix ou la mépriser, équivaut à écouter ou mépriser Jésus-Christ lui-même (1). »

(1) Lettre à Mgr Meignan, en date du 17 décembre 1888, à l'occa-

« Si donc, Nos cliers Fils, comme tel est certainement votre cas, vous désirez que, dans la lutte formidable engagée contre l'Eglise par les sectes antichrétiennes et par la cité du démon, la victoire reste à Dieu et à son Eglise, il est d'une absolue nécessité que vous combattiez tous ensemble, en grand ordre et en exacte discipline, sous le commandement de vos chefs hiérarchiques. N'écoutez pas ces hommes néfastes qui, tout en se disant chrétiens et catiioliques, jettent la zizanie dans le champ du Seigneur et sèment la division dans son Eglise en attaquant et, souvent même, en calomniant les évêques, « établis par l'Esprit- Saint pour régir l'Eglise de Dieu(l))). Ne lisez ni leurs brochures, ni leurs journaux. Un bon prêtre ne doit autoriser en aucune manière ni leurs idées ni la licence de leur langage. Pourrait-il jamais oublier que, le jour de son ordination, il a solennellement promis à son évêque, en face des saints autels « obedientiam et reverentiam. » ?

« Par-dessus tout. Nos chers Fils, rappelez-vous que la condition indispensable du vrai zèle sacerdotal et le meilleur gage de succès dans les œuvres auxquelles l'obéissance hiérarchique vous

sion des écarts récents du journalisme catholique. — Cf. Henri Boissonnot, Le cardinal Meignan, p. 438. — Le journaliste à propos duquel cette lettre fut écrite était M. Jules Delahaye, « en quête de célébrités et de scandales » (Boissonnot, p. 427), alors rédacteur en chef du Journal d'Indre-et-Loire. — Cf. Evêques et Diocèses, 2' série : « Au diocèse de Tours ». — Les « écarts récents » consistaient en ce que M. J. Delahaye avait traîné des évêques républicains dans la boue. Son journal commit d'autres frasques que l'autorité religieuse ne releva pas. L'une des plus caractéristiques fut l'accusation de meurtre rituel qu'il lança à propos d'un cadavre d'enfant trouvé à Ingrandes (n° du 27 mars 1892). Cinq mois après (cf. Le Temps, 5 août 1892), la mère de cet enfant, i-econnue coupable, était condamnée à vingt ans de travaux forcés. L'article du Journal, qui comprenait deux colonnes et citait les meurtres rituels énumérés par Drumont dans La France Juive, était signé du rédacteur en ciief, M. A. Delaigue ; le « directeur politique », M. Jules Delahaye, était alors député de Chinon.

(1) Ad., XX, 28.

consacre, c'est la pureté et la sainteté de la vie. » Jésus a commencé par faire, avant d'enseigner (1). » Comme lui c'est par la prédication de l'exemple que le prêtre doit préluder à la prédication de la parole. « Séparés du siècle et de ses affaires (disent les Pères du saint concile de Trente), les clercs ont été placés à une hauteur qui les met en évidence, et les fidèles regardent dans leur vie comme dans un miroir pour savoir ce qu'ils doivent imiter. « A ces recommandations du saint Concile, que Nous voudrions Nos chers Fils, graver dans tous vos cœurs, manqueraient assurément les prêtres qui adopteraient dans leurs prédications un langage peu en iiarmonie avec la dignité de leur sacerdoce et la sainteté de la parole de Dieu ; qui assisteraient à des réunions populaires où leur présence ne servirait qu'à exciter les passions des impies et des ennemis de l'Eglise, et les exposerait eux-mêmes aux plus grossières injures, sans profit pour personne et au grand étonnement, sinon au scandale des pieux fidèles; qui prendraient les habitudes, les manières d'être et d'agir, et l'esprit des séculiers. »

Enfin le souverain pontife continuait ainsi :

Ne serait-ce pas pour avoir, par zèle présomptueux, mis de côté ces règles traditionnelles de la discrétion, de la modestie, de la prudence sacerdotales, que certains prêtres traitent de surannés, d'incompatibles avec les besoins du ministère dans le temps où nous vivons, les principes de discipline et de conduite qu'ils ont reçus de leurs maîtres du grand séminaire ? On les voit aller comme d'instinct, au-devant des innovations les plus périlleuses de langage, d'allures, de relations. Plusieurs hélas ! engagés témérairement sur des pentes glissantes où, par eux-mêmes, ils n'avaient pas la force de se retenir, méprisant les avertissements charitables de leurs supérieurs ou de leurs confrères plus anciens et plus expérimentés, ont abouti à des apostasies qui ont réjoui les adversaires de l'Eglise et fait verser des larmes bien amèresà leurs évêques, à leurs frères dans le sacerdoce et aux pieux fidèles (2)

(1) Act., I, 1.

(2) Depuis 1897 les « apostasies » sacerdotales commencent en effet à devenir nombreuses. Cf. mon livre La Crise du Clergé où les principales sont notées dans leur ordre chronologique.

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« Les temps actuels sont tristes; l'avenir est encore plus sombre et plus menaçant ; il semble annoncer l'approche d'une crise redoutable de bouleversements sociaux. Il faut donc, comme Nous l'avons dit en diverses circonstances, que nous mettions en honneur les principes salutaires de la religion, ainsi que ceux de la justice, de la charité, du respect et du devoir. » ....

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