‹ Histoire du monde (volume 2)Chapitre 152 sur 180 · Tabari, Ann., III · texte numérisé non relu

Tabari, Ann., III

On est évidemment ici en dehors de l'Alisme, mais pas bien loin, en marge. C'est sans doute la mort dramatique d'Ali et surtout celle de son fils Hosséin et de sa famille, qui ont commencé la légende et entouré d'un si magnifique éclat la personnalité falote du piteux gendre du Prophète. Il hérite en tout cas des croyances éparses qui errent en Orient proche sur le hulûl, c'est-à-dire F incarnation divine; sur le tanâsukh, c'est-à-dire sur le passage de cette âme divinisée en une autre âme humaine; sur le ra/V, le retour du dernier imam enfin réincarné. Les sectes alides seront occupées à attendre ce maître de l'heure, le Mahdi, qui prend pour elles une importance spéciale. Certaines d'entre elles sont prêtes à accepter les doctrines extrêmes de la manifestation divine.

Si la foule cairote s'est refusée à croire que le calife fatimide El Hakim était une incarnation de la divinité, les Druses ont fait de cette conviction l'un des articles essentiels de leur foi. Mais on va voir des sectes alides pousser le syncrétisme plus loin encore; tandis que les formes primitives du carmatisme sont du Mahdisme le plus banal, ses tendances supérieures vont vers un panthéisme qui rejoint certaines incertitudes du soufisme.

Il est trop simple de ne voir dans les Assassins qu un groupe de meurtriers habiles ou de sensuels raffinés; il y a chez eux des vues plus lointaines. Et à scruter cet extrême désordre, on réussirait peutêtre à y donner leur place aux modernes et pacifiques doctrines du babisme et du béhaisme.

Pour les historiens classiques de l'islam, ces gens-là sont des « extrémistes » (ghulât) du chiisme; on les exclut du chiisme, qu'on appellerait volontiers orthodoxe, de celui qui estaujourd'hui la religion offi-

cielle de la Perse. Celui-ci s'en tient à la croyance en l'imâm impeccable et caché, qui reparaîtra à la fin des temps, et à un respect pour la famille d'Ali qui se manifeste dans une série d'actes cultuels.

Tandis que l'Iran était remué par les rébellions que l'on a rappelées et qui ne sont point directement liées à 1 histoire des Alides, ceux-ci se montraient actifs en Iraq et en Arabie1. Ailleurs, au ixe siècle, ils étaient sans influence; la Syrie, par exemple, persistait à considérer Ali comme un usurpateur; dans un grand dégoût de son passé perdu, elle n'empruntait au chiisme que le vague espoir d'un Mahdi omeyyade. Mais à Goufa, à Baçra, dans cette dernière ville surtout, porte du golfe Persique et des mers orientales, les menées alides étaient pour le calife abbasside un danger sérieux.

En Arabie, les Alides continuaient d'être chez eux dans les villes saintes, à Médine surtout. El Mançour s'entêtait à croire qu'ils y avaient quelque autorité et s'acharnait à vouloir y briser leurs séditions, par souci de son rôle religieux, plutôt que de son autorité politique : le calife doit être le « serviteur », c'est-à-dire le maître, des deux villes saintes. S'il s'était trouvé un Alide ayant le sens de l'organisation et de l'autorité, il se fût brisé contre l'apathie des Médinois et des Mekkois et contre l'indifférence des Bédouins clairsemés, toujours occupés de querelles tribales. Les Alides n'avaient nulle part un clan qui eût intérêt ou honneur à les défendre; il fallut l'aventure extraordinaire d'Idris, et celle plus étrange encore d'Obaid Allah,

2. Dès 754. Voir: Abd Allah ben al Hassan ben al Hassan dans Encycl. islam.

pour qu'un groupe berbère africain s'animât autour d'un Alide vrai ou faux.

Quand un prétendant alide s'effondre piteusement à Médine, les descendants des Ançâr le regardent partir avec ses compagnons, enchaînés deux à deux sur des chameaux; il y a quelques larmes, « coulant dans les barbes », de pieuses paroles, pas un mouvement. En 764, grand courage : on jette des pierres au gouverneur abbasside Riah, mais personne ne tente de délivrer les prisonniers1. Quand l'imâm Mohammed se révolte à Médine en 762, tout Médine est pour lui; il reconstruit le fossé (khandaq) du Prophète, car il en a retrouvé une brique2; mais quand l'oncle du calife, Isa, fait mine d'attaquer, l'imâm doit fermer les portes pour tâcher de conserver ses partisans; et il suffit qu'Isa déclare les chemins libres pour que tout le monde se sauve. Al Mancour connaît bien cette veulerie; il a recommandé à son représentant de combattre le moins possible et de prodiguer le pardon; mais si le prétendant réussit à s'enfuir, de déclarer la responsabilité collective des tribus : « Ils sauront tout de suite où il est3. » Et s'il y avait à en poursuivre un, « lance sur lui quelque bandit bédouin4 ».

Si l'on en croit l'annaliste, Al Mançour cherche avant tout la conciliation : il offre, en 762, à l'Alide Mohammed l'oubli du passé, une pension, une rési-

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