Tabari, Ann., III
les plus victorieux effets : les Alides ne se montraient plus. Ils revenaient à l'attitude de « secret », qui avait été celle de la propagande chiite sous les Omeyyades et qui avait assuré le triomphe des Abbassides. Mais leur activité prenait nettement le caractère d'une initiation, et leur travail souterrain allait profiter à des groupements que le chiisme modéré et officiel ne pouvait reconnaître. Les nouvelles propagandes cherchaient à rajeunir les vieilles pensées iraniennes et à satisfaire, en une même formule, les aspirations les plus hautes des âmes religieuses, et les passions les plus naïves et les plus brutales de la foule.
C'est après des années durant lesquelles le péril alide semblait avoir cessé d'exister qu'autour de l'année 900, les résultats de la propagande apparaissent tout d'un coup, comme en une explosion : soulèvements au Bahréin et à Sanâ du Yémen, mouvements en Iraq et en Syrie; développement de l'activité des Ketâma en Ifriqiya, etc.
Il semble que, en ce qui concerne même les Alides, a séparation s'affirme, une fois de plus, entre les provinces orientales et occidentales de l'empire. Les occidentales, on va le redire, sont agitées par des mouvements violemment hostiles à l'islam califien, au sunnisme, étrangers même à la doctrine musulmane, ceux des Ismaïliens, des Carmates et des «Assassins ». Dans les provinces orientales, c'est le chiisme « modéré » qui prend lentement figure de religion nationale, avec les Caffârides et les Samanides; bientôt les Bouyides l'installent à Bagdad aux portes du palais du calife, au nom duquel ils gouvernent l'empire.
Séparés par la nature réelle de leurs tendances doctrinales, les deux groupes chiites le sont aussi par la
personne de l'imâm auquel ils donnent leur foi. Le chiisme traditionnel des provinces orientales, qui est devenu celui de la Perse moderne, reconnaît une lignée de douze imâms et on les appelle ainsi les Duodécimains. Les Ismaïliens, au contraire, s'arrêtent au septième imam, Ismaïl ben Ja'far: c'est à eux que se rattachent les Fatimides et les Carmates.
Les Ismaïliens professent, on le répète, que le souffle de Dieu s'est transmis, depuis Adam, à une suite ininterrompue de prédestinés, qui sont les grands prophètes de la Bible, et par conséquence du Coran. Il y eut sept parleurs (nâtiq), qui ont répandu la parole divine : Adam, Noé,Abraham, Moïse, Jésus, Mohammed; on n est point d'accord sur le septième. C'est Ismaïl ben Ja'far, ou son fils Mohammed, ou bien, selon les Assassins, Hassan Sabbagh, ou Rachid ed din. Le nâtiq est doublé d'un asas, qui répète et interprète la doctrine : par exemple Aaron auprès de Moïse, Simon- Pierre auprès de Jésus, Ali auprès de Mohammed. Une suite de sept imâms remplit l'espace entre deux nâtiq, et les intervalles entre deux imâms sont remplis par des personnages de moindre importance. La complication même de cet édifice permet de le concevoir avec des variantes ; si, pour la foule, Obaid Allah le Mahdi fatimide est le descendant de l'imâm Ismaïl, pour certains il est le fils d'Abd Allah ben Maïmoun, qui est le asâs de Mohammed ben Ja'far. Une pareille doctrine facilite le succès de l'aventurier habile à jouer son rôle d'interprète de la parole divine, et prépare ses adeptes à une complète indifférence pour l'islam coranique.
La position du chiisme « modéré » et traditionnel est fort différente. S'il donne, en effet, à Ali la première place dans l'islam, égale et même supérieure à celle
de Mohammed, s'il remanie selon ses vues quelques versets coraniques et considère comme des usurpateurs les souverains qui ont pris la place de Ali et de ses descendants, s'il professe le caractère impeccable de l'imâm alide, il conserve la tradition; car le chiisme est sunnite à sa manière, et ses décisions de pratique religieuse et juridique diffèrent bien peu de celles de l'orthodoxie; sa sunna repousse tout ce qui n'est pas favorable aux Alides et ajoute de nouveaux titres à sa gloire. Toute la pratique est d'ailleurs dominée par le caractère infaillible de l'imâm, qui légitime la plus grande étroitesse de doctrine, comme il permettrait le plus extrême libéralisme.
Au contraire, les sectes dont on doit parler surtout ici, mènent leur propagande hors de l'islam orthodoxe. Pour leurs initiés, comme pour les Soufis, les doctrines et les pratiques musulmanes sont des apparences, dont il convient d'apprécier la valeur symbolique. On comprend aisément que l'intérêt de la religion se soit uni à la raison d'Etat pour que le souverain menât une lutte acharnée contre les sectes alides.
A la fin du ixe siècle, la propagande alide avait donc repris le caractère secret qui avait fait le succès de la dynastie abbasside. Le moment était favorable à diriger contre celle-ci une action générale. L'autorité califienne était en pleine décrépitude. Les désordres politiques et sociaux avaient détruit tout équilibre économique, car même en ces pays de vie simple, l'anarchie s'ajoute à l'imprévoyance congénitale et ouvre des périodes d'affreuse disette. La misère morale n'était pas moindre. L'activité de la pensée musulmane, chez un groupe extrêmement restreint d'intellectuels, ne saurait faire illusion sur l'ignorance
des masses; elle maintient à l'islam devant la postérité une façade de dignité sereine que l'amertume de la littérature du Xe et xie siècles suivants oblige à croire bien éphémère. Les croyances religieuses de la foule lui laissaient à peine une apparence de tenue morale, qui prenait aisément allure d'hypocrisie, et la préparait surtout à des explosions de fanatisme. Il était facile d'attirer une telle opinion publique, par une propagande pleine de détours et de déguisements, vers une doctrine qui promettait une ère de prospérité générale sous l'autorité quasi divine de l'imam alide. Les populations conservaient leur goût héréditaire pour l'initiation à des rites et à des croyances secrètes, et pour la dissimulation. De celle-ci le chiisme fit une obligation religieuse, une vertu essentielle : le fatimite dut observer le kitmân, la taqiya, c'est-à-dire cacher ses croyances, vivre en perpétuel déguisement.
Il est difficile de mesurer l'étendue du succès de la propagande. On ne distingue en effet nettement que les groupes où les individus qui agissent violemment; par un assassinat, par un coup de main, par des campagnes suivies et organisées qui détruisent et ruinent, et parfois aussi créent de petits Etats ou une grande dynastie, comme celle des Fatimides d'Ifriqiya et d'Egypte. Mais il y avait une foule d'adeptes discrets et disséminés, dont le rôle ne fut point négligeable; grâce aux innombrables asiles qu'elle ouvrait aux initiés actifs, ceux-ci circulaient en sûreté et échappaient, en des aventures merveilleuses, à la police des souverains sunnites.
Les missionnaires (sing. dâ'i, plur. du'at) étaient bien choisis et fortement dressés par des chefs, dont on connaît quelques-uns, Abdallah ibn Maïmoun,
Hamdan Carmath, Hassan Çabâh, mais sans que l'on distingue nettement l'origine et la transmission des doctrines et des méthodes. On a souvent décrit celles-ci. Un marchand, inoffensif et discret, vient s'installer un jour, et attire bientôt l'attention de ses voisins par sa piété, sa modestie, son honnêteté; il se prête volontiers aux conversations longues, lentes, vagues qui plaisent à l'Orient; il y juge ses interlocuteurs, éveille chez ceux qui semblent aptes à la curiosité intellectuelle des vérités cachées, l'espoir de l'amélioration de leur sort et de la destinée de la communauté musulmane.
Dès que l'auditeur semble capable de devenir un disciple, le dâ' i lui fait payer une contribution, destinée à alimenter la caisse de Vimâm : à la fois, épreuve et prise de possession, car désormais l'affilié est entouré, embrigadé. Il suit neuf degrés d'initiation pour arriver à la connaissance complète : dès les premiers, la confiance absolue en l'imâm et en ses agents écarte le disciple de l'orthodoxie musulmane et du calife; il est un hérétique et un rebelle. S'il est capable de comprendre une sorte de dualisme à la perse qui lui donne la croyance en un Créateur du bien et du mal, le dâ'i l'y élève, et peut même l'initier à une doctrine assez vague de fusion de la nature entière en la matière éternelle, qui est bien hindoue, et qui est un panthéisme. Tout opposée qu'elle soit aux fins purement spirituelles du soufisme, elle s'en rapproche, non seulement parmi les masses par les aberrations morales et physiques auxquelles elle conduit, mais surtout par le mépris des pratiques musulmanes, aussi inutiles à l'ismaïlien qui se perd dans le néant, qu'au mystique qui s'absorbe en Dieu. Le missionnaire laissela masse dans la croyance tranquille d'un infini bonheur matériel, que la toutepuissance de l'imâm fera durer par delà la vie.
On ne saurait préciser l'organisation de la « société alide ». Les califes fatimides, devenus des sultans comme les autres, ont gouverné suivant les règles du chiisme orthodoxe, sembie-t-il, et beaucoup suivant les circonstances et les nécessités de leur pouvoir. Dans les groupements carmates, assassins, druzes, où les expériences ont été possibles, de Goeje croyait reconnaître la communauté des biens, avec un versement d'un cinquième des revenus à l'imam; mais il écartait la communauté des femmes, qui a été considérée de tout temps comme un élément essentiel de la doctrine de tous les « réformateurs » de l'Orient proche, depuis Mazdak et même avant lui.
Le mouvement alide, à la fin du ixe siècle, aboutit à la formation de deux centres d'action : l'Etat fatimide d'Ifriqiya, transformée la fin du Xe siècle en califat d'Egypte, et la communauté carmate du Bahréin. Ils apparaissent à la fois unis et divergents, dans une mesure que les documents actuellement rétablis ne permettent point de préciser. On essaiera, dans ce chapitre, d'indiquer les faits essentiels de l'histoire des Carmates, en concordance avec l'histoire des Fatimides, que l'on retrouvera dans le fascicule suivant.
Même après l'enquête de de Goeje, il est difficile de comprendre nettement d'où vinrent et comment se formèrent les deux personnages qui, à la fin du ixe et au commencement du dixième siècle, sont les meneurs du mouvement fatimide et de la propagande carmate, Abdallah ben Maïmoun et Hamdan Garmath. Le premier paraît être un Persan, qu'il semble juste de considérer comme un zindiq, un non-musulman, héritier de traditions iraniennes, et l'autre un paysan araméen de l'Iraq. Jusque vers 890, leur propagande
paraît s'être largement étendue, notamment en Perse orientale et en Iraq occidental; Garmath réside près de Bagdad, en contact facile avec le Khorassan; le grand maître Abdallah, à Askar Mokram, en Khouzistan, puis à Salamia, près de Hâma en Syrie. En 890, on construit sans difficultés, près de Goufa, une dâr el hijra, une maison de refuge pour les affiliés. Cependant leurs menées attirent l'attention du calife Mo'tadid, qui les réprime : à sa mort en 902, c'est vers la Syrie qu'elles se tournent.
Dès 902, le calife essaie contre les Garmates l'intimidation par le châtiment exemplaire. Sur le grand pont de Bagdad, on en suspend un par une main, tandis qu'à l'autre est accrochée une grosse pierre; on le laisse quelque temps dans cette position, puis on lui coupe alternativement une main, un pied, une main, un pied suivant les règles du Coran et de la sunna sur la punition des bandits impénitents; enfin la tête1. Mais cela n'arrête point le mouvement qui est bien complexe, comme l'indiquent les quelques exemples suivants.
Vers 900, Yahya, le grand maître des Garmates, fait assassiner un disciple indocile, Abdân, par le dâ' i Zikraweieh. Celui-ci joue le saint; il s'enferme dans un silo, où les fidèles viennent le visiter. « Ils le font cracher dans leurs mains; ils l'appellent l'ami de Dieu (waliy Allah) et se prosternent devant lui quand ils 1 aperçoivent2. » Cependant ses affaires vont mal, et il dirige ses fils vers la conversion de groupements bédouins des Banu Kelb, au bord du désert syrien. Dans une rencontre, l'un des fils de Zikraweieh, Hos-