‹ Histoire du monde (volume 2)Chapitre 2 sur 180 · LE MONDE MUSULMAN ET BYZANTIN · texte numérisé non relu

LE MONDE MUSULMAN ET BYZANTIN

L'Ancien Continent avant Mahomet

L'Epoque des Huns

(IV«-W Siècles)

Comme la migration des Indo-Scythes au ne siècle av. J.-C, la migration des Huns au ive siècle ap. J.-C. a intéressé à la fois toutes les civilisations de l'Ancien Continent : Chine, Inde, monde méditerranéen. Cette migration a, naturellement, entraîné bien des peuplades, bien des hordes, assez diverses. On ne saurait pourtant y méconnaître l'action d'i n peuple dominant, appelé Hiong-Nou par les Chinois, Huna par les Indiens, Hunni par les Occidentaux. Le nom, s'il est originaire de Chine, ne paraît pas avoir pu être appris par les Chinois aux Indiens, encore moins aux Romains. Il recouvre donc, sous ses diverses formes, une appellation commune qu'avaient adoptée tous les gens mêmes qu'elle désignait, et qu'ils ont fait connaître de manière sinistre, malgré leur dislocation, aux divers peuples civilisés avec lesquels ils sont entrés en contact.

Les Hiong-Nou, nous l'avons vu, étaient de vieilles connaissances pour les Chinois. Depuis le me siècle av. J. -C. au moins, les luttes a ient été fréquentes entre le grand empire oriental et eux. Au cours de ces luttes, plus d'une horde s'était échappée vers l'Ouest à travers la porte de Dzoungane, mais sans que jamais la migration atteignît 1 ampleur qu'elle devait prendre au ive siècle. Vers 300, au moment même où la Chine venait de retrouver son unité

Hist. du Monde

après les discordes des Trois Royaumes, une dernière poussée de Huns déferla sur la Chine du Nord : en 317, les Huns Tchao s'y établirent pour quelque temps. A partir de ce moment, ce fut une bousculade continuelle de peuples nomades se dépossédant l'un l'autre : Sienpi, Mouyong, Tobas, Géoujen. Les Tobas, à partir de 386, s'implantèrent dan la Chine du Nord, s'y adaptèrent à la civilisation chinoise, et y fondèrent un Etat qu'on a justement comparé aux Etats germaniques fondés sur le sol romain, tandis que la dynastie nationale, réfugiée dans le Sud, correspondrait à peu près à ce que fut dans l'Occident Byzance. Pendant ce temps, les Géougen dominaient dans les déserts mongols, et, à partir de 418 environ, y constituaient un empire barbare qui s'étendit, à son apogée, de la Corée au lac Balkhach.

C'est dans cette bousculade qu'il faut voir l'origine de la migration hunnique vers l'Occident : le mécanisme nous échappe, mais la coïncidence chronologique parle suffisamment clair. Vers 356, nous voy ns dVb r apparaître, dans les armées perses combattant contre les Romains, des Chionites venus de Bactriane. Or, au me siècle, l'Iran oriental, avec la vallée de l'Indus, était encore l'apanage de ces Kouchans que nous avons appris à connaître au tome vi. Un nouveau peuple les avait donc dépossédés de la Bactriane, en même temps que les empereurs gouptas de l'Inde les refoulaient sur l'Indus. On ne sait pas quel lien précis rattache les Chionites aux Huns Cidarites ou Ephtalites que nous retrouverons tout-à-1'heure sur le même emplacement. En tout cas, les grandes invasions de ces nouveaux venus sur la Perse et sur l'Inde ne devaient commencer qu'un siècle plus tard.

Le gros des Huns, en effet, avait poussé plus à l'Ouest, et s'était heurté aux Alains qui nomadisaient au nord de la Caspienne durant les premiers siècles de l'ère chrétienne. Vers 350, sous le choc de Balamir, les Alains se soumirent, et les Huns entrèrent en contact avec l'empire gothique de la Russie méridionale. L'empire goth vola en éclats, et les Wisigoths, éperdus, demandèrent asile à l'empereur d'Orient, Valens. Puis, maltraités par ses fonctionnaires, ils se révoltèrent, le battirent et le tuèrent à Andrinople (378). C'est à l'occasion de ces événements que les Occiden-

taux entendirent, pour la première fois, retentir de loin le nom des Huns. L'historien Ammien Marcellin ne connaît pas les origines lointaines de la migration : il est mal informé sur la steppe russo-sibérieni e (Scythie), ignore la Chine et parle vaguement de peuples venus « de l'Océan hyperboréen ». Mais il a laissé des Huns une description où se traduit, comme jadis dans les récits de Tchang-Kien* surlespremiers Indo-Européens rencontrés en Asie centrale, le dégoût du civilisé en présence de Barbares tout différents de ceux auxquels il était déjà habitué :

« Les Huns dépassent en férocité et en barbarie tout ce qu'on peut imaginer de barbare et d sauvage. Leur corps trapu, avec des membres supérieurs énormes et une tête démesurément grosse, leur dôme une a; parence monstrueuse. Au demeurant, ce sont des êtres qui, sous une forme humaine, vivent à l'état des animaux. Ils ne connaissent, pour leurs aliments, ni les assaisonnements, ni le feu : des racinesde plantes sauvages,dela viande mortifiée entre leurs cuisses et le dos de leurs chevaux, voilà ce qui fait leur nourriture. Ils ne connaissent ni maisons ni cabanes. Leurs troupeaux les suivent dans leurs migrations, traînant des chariots où leur famille est renfermée. On les dirait cloués sur leurs petits chevaux, laids, mais infatigables et rapides comme l'éclair. C'est à cheval qu'ils passent leur vie : ils y tiennent leurs assemblées, ils y boivent et mangent, il y dorment même, inclinés sur le cou de leurs montures. Ils sont inconstants, sans foi, mobiles à tous les vents, tout à la furie du moment. Ils savent aussi peu que les animaux ce qu'est le bien et le mal » (Trad. Lacour- Gayet).

On sait quelles ont été les conséquences immenses de cette impulsion. Les Wisigoths, après s'être calmés durant e règne de Théodore 1er (378-395), se réveillèrent quand l'Empire romain fut définitivement partagé. Ce sont eux qui, sous Alaric, ont parcouru la Grèce, puis l'Italie, puis Rome en 409, et trouvé enfin une patrie nouvelle en Aquitaine et en Espagne. Mais d'autres peuples germains, fuyant devant les Huns, suivirent leurs traces : Burgondes, Suèves, Alains, Vandales, se précipitèrent sur l'Italie en 405. Arrêtés par Stilicon, ils refluèrent sur la Gaule : les Burgondes s'y arrêtèrent, mais les Suèves et les Alains

allèrent jusqu'en Espagne, et les Vandales ne firent halte que quand ils eurent fondé en Afrique le royaume mi-continental, mi-maritime, de Genséric (439). Enfin ces événements, en isolant sensiblement la Gaule du Nord et la Bretagne, y permirent l'établissement des royaumes francs et anglo-saxons.

Cependant, le peuple qui avait provoqué tout ce branlebas de nations avait poursuivi sa marche jusqu'aux rives de la Theiss. C'est là que les empereurs romains connurent les Huns au temps des rois Mundzuk et Rugila. Les rapports, d'abord, ne furent pas mauvais. Plus d'une fois, des contingents hunniques aidèrent les Romains contre les Germains. Des otages furent échangés : un prince hun, Attila, vécut ainsi à Rome, comme enfant, tandis que son futur adversaire, Aétius, séjournait chez les Huns.

En 434, Attila devenait roi des Huns de la Theiss, et il était décidé à reconstituer l'unité hunnique qui se disloquait. On sait qu'il a ramené dans son obédience les Akatzires du Don. On le voit aussi, à l'est de la Caspienne, en relations avec les Huns Cidarites, qui, probablement, sont les mêmes que les Ephthalites dont nous reparlerons. Mais il ne faut pas aller plus loin : nous sommes assez renseignés sur Attila pour savoir que tout souvenir de la lointaine patrie orientale s'était effacé alors chez le Hun. C'était plutôt au Nord, du côté de la Baltique, qu'il cherchait des sujets et des renforts. Nombre de tribus finnoises ou slaveslui obéissaient, et surtout des peuplades germaines importantes, Gépides, Ostrogoths, etc.

Ainsi pourvu d'hommes, il harcela l'empire d'Orient, et ravagea à plusieurs reprises la péninsule des Balkans. Les invasions de 441 et de 448 laissèrent le sol jonché de ruines, sans parvenir à arracher les gens de Constantinople à l'ardeur des discussions théologiques. Il fallut l'arrivée au pouvoir de Marcien (450-457) pour inculquer au Barbare quelque respect.

Au cours de ces campagnes entrecoupées de négociations, le quartier général d'Attila dans la plaine hongroise hébergea le Grec Priskos, qui nous a laissé d'Attila et de son peuple une description plus précise que celles que nous possédons des autres peuples barbares. Quelques extraits seront, je pense, les bienvenus :

«Lorsque Attila arriva dansce village (le village où l'attendent les ambassadeurs grecs), des jeunes filles vinrent à sa rencontre; elles marchaient en file, sous des pièces de toile fine et blanche, soutenues de chaque côté par les mains de plusieurs rangs de femmes, et si bien tendues que, sous chaque pièce, marchaient six jeunes filles ou même davantage. Elles chantaient des chansons barbares...

«Attila sortit d'un air grave, tous les yeux se dirigeaient vers lui. Onégèse l'accompagnait, et il s'assit devant sa maison. Beaucoup de gens qui avaient des procès s'approchèrent de lui, et il rendit des jugements. Il rentra ensuite dans son palais, où il reçut les députés des nations barnares qui étaient venus le trouver...

« Comme nous nous étonnions de l'intraitable orgueil du Barbare, Romulus, homme d'une grande expérience, et qui avait été chargé de plusieurs missions très honorables, nous dit : « Cet orgueil vient de son heureuse fortune, qui l'a placé dans un rang si élevé... Aucun de ceux qui ont régné, soit dans la Scythie, soit ailleurs, n'a fait d'aussi grandes choses en aussi peu de temps : il s'est soumis toute la Scythie, il a étendu sa domination jusqu'aux îles de l'Océan, il a rendu les Romains ses tributaires. Non content de cela il médite de plus grandes entreprises. Il veut reculer encore les frontières de son empire, et il se prépare à attaquer les Perses ».

«Un de nous demanda quelle route conduisait de la Scythie chez les Perses. Romulus répondit que le pays des Mèdes n'était pas situé très loin de celui des Scythes, et que les Huns connaissaient bien ce chemin, puisqu'ils y étaient allés autrefois. Pendant les ravages que faisait dans leur pays une famine, et la tranquillité que leur laissaient les Romains occupés à une autre guerre, Basich et Cursich, guerriers de la famille royale des Scythes, et chefs de troupes nombreuses, avaient pénétré dans le pays des Mèdes : ces chefs, venus dernièrement à Rome pour y traiter d'une alliance, avaient raconté qu'ils avaient fait route à travers une contrée déserte, qu'ils avaient traversé un marais que Romulus croyait être les Palus Méotides (mer d'Azow), et qu'au bout de 15 jours, après avoir gravi certaines montagnes (le Caucase), ils étaient descendus dans la Médie; que là, pendant qu'ils butinaient

et faisaient des excursions dans les campagnes, était survenue une armée perse qui avait obscurci l'air de ses traits; qu'à la vue d'un tel péril, ils s'étaient retirés, avaient repassé les montagnes, et n'avaient emmené qu'une très petite portion de leur butin, car les Mèdes en avaient repris la plus grande partie; que, pour éviter le choc des ennemis, ils avaient pris une autre route, avaient traversé des lieux semés de pierres marines qui brûlaient (le bitume), et étaient enfin rentrés dans leur pays, après une route dont Romulus ne se rappelait pas la durée...

« On avait préparé, pour les Barbares et pour nous, des mets et des ragoûts de toutes sortes, et on nous les servait sur des plats d'argent; mais Attila n'avait qu'un plat de bois, et ne mangeait que de la viande. Il montrait en tout la même simplicité. Les conviés buvaient dans des coupes d'or et d'argent, Attila n'avait qu'une coupe de bois. Ses habits étaient fort simples, et ne se distinguaient de ceux des autres Barbares que parce qu'ils étaient d'une seule couleur et sans ornements. Son épée, les cordons de sa chaussure, les rênes de son cheval, n'étaient point, comme ceux des autres Scythes, décorés de plaques d'or et de pierres précieuses...

« La découverte de l'épée de Mars avait beaucoup ajouté à sa puissance. Cette épée, adorée autrefois parles rois des Scythes, comme consacrée au dieu de la guerre, avait disparu pendant plusieurs siècles, et elle venait d'être retrouvée à l'occasion de la blessure d'un bœuf...

« Attila conservait toujours le même visage. Il était grave et immobile, il ne disait et ne faisait rien qui annonçât la moindre disposition à rire ou à s'égayer. Seulement, lorsqu'on lui amena le plus jeune de ses fils, nommé Irnach, il le regarda avec des yeux d'affection et de plaisir, et lui prit la joue pour le caresser. Comme je m'étonnais qu'Attila fit si peu d'attention à ses autres enfants et ne parut occupé que de celui-ci, un des Barbares, assis près de moi, et qui parlait le latin, après m'avoir fait promettre que je ne révélerai pas ce qu'il allait m'apprendre, me dit que les devins avaient prédit à Attila que toute sa race périrait, à l'exception de cet enfant qui en serait le restaurateur...

« Pendant ce temps, Reccam, femme d'Attila, qui veillait sur ses affaires domestiques, nous invita à souper. Nous

nous rendîmes auprès d'elle, et nous la trouvâmes entourée d'un grand nombre de chefs scythes. Elle nous combla de politesses, nous tint les discours les plus aimables, et nous donna un magnifique banquet. Chacun des convives se leva, nous présenta une coupe de vin, et nous embrassa en la reprenant, ce qui est chez les Scythes une marque de bienveillance... » (Trad. Guizot).

Jamais Attila n'avait perdu de vue l'empire d'Occident. Nombre de mécontents l'y appelaient: à leur voix se joignait celle de Genséric, qui estimait sans doute que la mer le protégerait toujours contre un allié si redoutable. Mais l'impulsion, dans l'esprit du roi des Huns, venait d'ailleurs. Pour le nomade, étranger à la notion de patrie territoriale, le monde apparaissait comme une juxtaposition ou plutôt comme une hiérarchie de hordes, et ceux qui s'étaient soustraits par la fuite à l'obédience de la horde dominante comme des déserteurs, des « cosaques », qu'il était en droit de réclamer où qu'ils se trouvassent. C'est sous ce jour qu'Attila voyait les peuples germains établis sur le territoire de l'empire. S'il eût réussi, les royaumes germaniques eussent subsisté, mais en rentrant dans l'unité hunnique, et sous la condition ordinaire des contingents ou des tributs à fournir...

Quoi qu'il en soit, Attila franchit le Rhin au début de 451. Le 7 avril, il passa à Metz. Le point extrême de sa course fut Orléans. Le passage des Huns devait laisser des souvenirs impérissables, et pourtant force anecdotes (Ste Geneviève à Paris, St Loup à Troyes, St Aignan à Orléans) attestent que le « fléau de Dieu » n'était pas inaccessible au prestige des prêtres chrétiens. Mais les Germains déjà nantis, devant le péril commun, rallièrent la bannière du général de l'Empire, Aétius : en tête, les Franks de Mérovée et les Wisigoths de Theuderik. Ils arrachèrent à Attila Orléans, et le firent reculer sur les plaines catalanniques, à l'Est de Troyes. C'est là que se livra la bataille qui décida du sort de l'Occident. Les Huns furent vaincus, la nuit qui suivit le carnage retentit des hurlements de leurs hordes décimées. Au matin, ils apparurent retranchés derrière leurs charoits, prêts à y mettre le feu si l'on tentait de les chercher au gîte. Les Goths avaient perdu leur roi, et son fils était pressé de retourner

pour recueillir l'héritage : la poursuite fut donc molle. A la fin de 451, Attila avait repassé le Rhin.

Il chercha l'an d'après sa revanche en Italie (452). La Vénétie fut saccagée, les habitants d'Aquiléeet d'autres villes rejetées dans les lagunes : Attila jeta ainsi, bien involontairement, les fondements de la grandeur de Venise. Il n'y eut pas cette fois de bataille nouvelle. Le pape Léon le Grand vint trouver le Barbare au sud du lac de Garde, et essayer sur lui son pouvoir de séduction. Surtout, le typhus décima les envahisseurs. Rome échappa.

Cette double retraite avait ébranlé le prestige d'Attila, et il aurait peut-être vu de ses yeux crouler son empire, s'il n'était mort dès 453. Dès le lendemain de sa mort les peuplades sujettes se rebellèrent contre ses héritiers. La bataille du Nédao, en Hongrie (454), décida de la dislocation de l'empire hunnique. Le peuple dominant reflua vers l'Est, puis revint sur le Danube, et se fondit peu à peu dans les populations qui l'entouraient. Les Germains délivrés, Gépides, Ostrogoths, etc., reprirent leur vie indépendante sur les rives du Danube moyen. Les tribus slaves avaient appris à connaître le chemin de l'Empire et commencèrent à s'infiltrer lentement au sud du Danube.

Une légende voulait que, le jour même de la bataille du Nédao, le roi ostrogoth qui y avait triomphé eût appris la naissance d'un fils. Ce fils, Théodoric, devint roi des Ostrogoths en 471. Après avoir tenté de s'établir dans la péninsule des Balkans, il reçut de l'empereur d'Orient la mission de reprendre l'Italie au Skire Odoacre, qui y avait déposé le dernier empereur d'Occident (476). En 493, Théodoric fut maître de la péninsule. On verra ailleurs le rôle prestigieux qu'il joua parmi les rois barbares d'Occident, allié des Vandales et des Wisigoths, parfois adversaire de Clovis, protecteur des Thuringiens. Tous les Etats germaniques, même le plus puissant d'entre eux, ont été ainsi l'œuvre dépeuples échappésàla domination hunnique. On comprend que les poètes de la Germanie n'aient jamais perdu le souvenir d'Attila, du roi « Etzel ».

Il nous faut suivre maintenant la destinée des Huns qui étaient restés à l'est du Don, Ghionites, Cidarites, Ephta-

lites. La horde dominante fut celle à laquelle les Grecs appliquent les noms de Huns blancs ou Ephthalites (du nom du roi Ephthalinos, disent-ils), et qui apparaît dans les récits persans et arabes sous le nom de Haithal, dans les récits indiens sous le nom générique de Huna, dans les récits chinois sous le nom de Ye-Ta. Nous les voyons harceler les Perses dès la première moitié du ve siècle. En 454 ils sont signalés pour la première fois sur r Indus. Mais c'est par la suite que se développa leur puissance.

La Perse sassanide, malgré les querelles avec Byzance et malgré les discussions dynastiques ou religieuses, opposa pendant tout le v« siècle une ferme résistance à la'poussée du « Touran ». En 484, seulement, le boulevard céda • le roi Peroz tomba dans une bataille où l'aristocratie persane fut décimée. Dès lors, pendant deux ou trois générations les Huns Ephthalites dominèrent l'Iran oriental.

De là, ils dévalèrent sur l'Indus et l'Inde des Gouptas. La dynastie des Gouptas avait, vers 300, surgi sur le Bas- Gange et rendu à cette vieille patrie des Mauryas le rôle prépondérant qu'elle avait perdu depuis des siècles : avec leur avènement finit l'hégémonie des Yuetschi, du peuple de Kamshka. Le roi Tchandragoupta 1er (308-368) régnait déjà sur toute la vallée du Gange. Samoudragoupta (368- 375) y joignit de larges parties du Dekkan. Tchandragoupta II (375-413) atteignit l'Indus et transféra sa capitale à Koçambi sur la ûjoumna. Avec Koumaragoupta (413-452), la dynastie connut l'apogée. Puis, sous Skandagoupta (452-480), apparaissent les Ephthalites. Mais 'attaque décisive atteignit le roi Baladitiya. En 495 le roi hun Toraman lui infligea une défaite qui établit les Huns sur le Haut-Indus. C'en était fait désormais du prestige des Gouptas. Ils laissèrent le soin de défendre l'Inde aux princes locaux, princes de Valabhi, princes d'Oudjein, et cette défense fut d'abord inefficace.

L 'Attila des Huns Ephthalites a été le roi Mihirakoul? (515-530), dont la capitale lut Lahore. Son nom apparaît chez les voyageurs grecs comme chez les voyageurs chinois Le moine Kosmas Indikopleustès, qui, vers 502, a parcouru les cotes de l'océan Indien, a entendu parler du roi « Gollas » Et le pèlerin chinois Song-Yun, qui, à la même date, était venu par l'Asie centrale rechercher les traces du

Bouddha, signale la puissance du fléau de Dieu : le roi de Yeta, nous dit-il, a sous ses ordres quarante peuples, des rives du Syr-Daria à celles de la Djoumna et du Gange. Mihirakoula n'a pas eu pour les dévots de Bouddha les égards qu'Attila témoigna aux prêtres chrétiens : il les persécutait cruellement, et força le patriarche bouddhiste Bouddhidharma à chercher refuge à Canton. Un siècle plus tard, les bouddhistes flétrissaient encore sa mémoire : « A l'époque de sa mort, raconte Hiouentsang, il y eut du tonnerre, de la grêle; une épaisse obscurité couvrit le ciel, la terre trembla et la tempête fit rage. Et les Saints dirent d'un ton de pitié : « Parce qu'il a fait périr des victimes sans nombre, et méprisé la loi de Bouddha, il est maintenant tombé dans le plus bas cercle infernal, d'où il reviendra pour passer par une série sans nombre de transmigrations... » (Trad. Beal, Records, I, 165-72).

Le champion de la résistance indienne fut le roi Yasodharman d'Oudjdein. En 525, il infligea aux Huns à Kahror, près de Moultan, une défaite qui fut la bataille des Champs Catalanniques de l'Inde. Il y gagna devant la postérité le surnom de Vikramaditiya, et l'éclat en rejaillit pour des siècles sur la monarchie d'Oudjein. A partir de là, en effet, la puissance des Ephthalites ne fit que décliner. Les souverains de Thanesvar sur la Djoumna rejetèrent peu à peu leurs débris dans le Kachmir, et gagnèrent dans ces luttes la prépondérance que devait développer le roi Harsha (606-648).

Dans l'Iran oriental, les Ephthalites se maintinrent jusqu'au règne de Khosroès Anoushirwan (531-579). Encore ce souverain, un des plus grands qu'ait eu la Perse, ne vint-il à bout d'eux qu'avec un secours du dehors. Ici il faut retourner à l'histoire de la Chine.

Nous avons vu comment se présentait, vers 400, la situation en Chine. La monarchie nationale était réduite à la Chine du Sud, où plusieurs dynasties se succédèrent du ive au viie siècle. Le Nord appartenait aux Tobas, Tartares chinoises qui se préoccupèrent bientôt de rétablir l'ascendant chinois sur le bassin du Tarym. Les déserts mongols étaient le siège de la puissance des Géougen, contre les-

quels les Tobas se défendirent avec persistance et succès. C'est au cours de ces luttes que les Chinois reprirent contact avec les Hiong-Nou, qui avaient disparu de leur horizon. Vers 450, nous disent les annalistes chinois, un roi hiongnou qui régnait en Suk-tak envoya réclamer à l'empereur toba des marchands qui avaient été pris dans une ville de l'Asie Centrale. Ce roi de Suk-tak (Sogdiane) pouvait être un roi ephthalite. Les marchands qu'il réclamait devaient appartenir aux caravanes qui transportaient la soie de Chine en Perse. Il se souvenait encore de l'invasion qui, un siècle plus tôt, avait porté ses congénères au pays des Alains1, mais il ne paraît pas avoir été en relations avec les Huns de la mer Noire. Au reste, ajoutent les annalistes, ce fut la dernière fois pour longtemps qu'on entendit parler, sur les bords du Hoang-ho, de ce commerce lointain.

En effet, peu après (entre 461 et 465), un nouveau peuple, fuyant les Géougen, ajouta encore à la perturbation de ce côté. Les Sabires vinrent chercher refuge sur les bords de la Volga et du Don, où ils bousculèrent les restes des Huns. Le grec Priskos, que nous connaissons déjà, a mentionné la nouvelle invasion, et conservé à cette occasion le vrai nom du peuple devant lequel fuyaient les Sabires. Car le nom de « Géougen » n'est qu'un sobriquet chinois (les « vers grouillants »), et la puissante horde se désignait sans doute elle-même du nom que Priskos a transcrit « Awares >\ D'autres peuples que les Sabires ont dû prendre la même route qu'eux, car c'est vers 500 qu'apparaissent dans les récits byzantins les gens de la Volga, les Bulgares, destinés plus tard à une si grande fortune.

Enfin, au vie siècle, des relations étroites se nouèrent entre les Khans des Géougen ou Awares et ceux des Ephthalites : elles furent cimentées même par des mariages.

Mais de nouveaux changements se préparaient en Asie centrale. En 534, la dynastie des lobas se scindait en deux branches, ce qui provoquait un affaiblissement visà-vis des Géougen. Suivant la tradition de la politique chi-

1. c Depuis le temps où les Hiung-Nu, en tuant son rai, se mirent en possession de ce pays, jusqu'au roi Hut-Ngaissi, trois générations se sont écoulées (le roi Hut-Ngaissi est celui qui a envoyé l'ambassade).

noise, on chercha des alliés sur les derrières de l'adversaire, et on les trouva. Dans les montagnes de l'Altaï vivait un des peuples tributaires des Géougen, les Turcs. En 546, leur chagan Tioumen, ayant rendu service au suzerain dans une guerre contre d'autres nomades, demanda la main d'une princesse géougen. Il fut éconduit : les Géougen ne considéraient les Turcs que comme un peuple de forgerone et de mercenaires. Tioumen chercha appui du côté de la Chine, et se révolta. Une grande victoire anéantit la puissance des Géougen. Une partie des vaincus dut chercher refugedans cette Chine qu'ils avaient naguère fait trembler. D'autres éléments s'enfuirent vers l'ouest, et y portèrent ie nom d'Awares auquel ils n'avaient droit qu'en partie. Un renseignement intéressant nous donne l'effectif de la horde qui allait donner naissance à de nouveaux bouleversements : les « Awares » n'étaient que 20.000.

L'empire turc, à peine fondé, se scinda en deux parties, et la dynastie occidentale se trouva en contact avec les Ephthalites. Contre eux, le chagan Istami s'allia au roi de Perse Khosrois Anoushirwan (562). Les Ephthalites furent définitivement écrasés par cette coalition. Les vainqueurs se partagèrent leurs dépouilles, adoptant comme frontière entre l'Iran et le Turkestan l'Oxus (Amou- Daria). Mais ils ne tardèrent pas à se brouiller à l'occasion du commerce de la soie, et les Turcs furent ainsi amenés à entrer en rapports avec Byzance. Nous apprenons alors que le chagan turc, tout comme Attila, réclamait comme déserteurs les hordes qui avaient fui devant son prédécesseur et prétendait faire rentrer au bercail les fugitifs .

Ceux-ci avaient rencontré, en arrivant au Don, le premier Etat puissant qu'eussent créé des Slaves, le royaume des Antes. Ils lui avaient passé sur le ventre (vers 550), puis, suivant la tradition humique, avaient atteint les bords de la Theiss. Là, de même qu'ils avaient rendu illustre chez les Slaves le nom d'O&r, ils allaient faire redouter à Byzance comme aux peuples germaniques le nom d'Awares.

Il ne devait pas être donné au chagan des Turcs de rattrapper les déserteurs. Au contraire, d'autres peuplades prirent, plus tard, le même chemin : les Khazares, par exemple, qui s'arrêtèrent sur la Volga.

Le mouvement de peuples que nous venons de résumer a transformé profondément l'aspect ethnique de la vaste région qui va du Hoang-ho au Danube, la Scythie des anciens. Depuis le 2e millénaire av. J.-C, et durant toute l'antiquité, des populations indo-européennes avaient nettement dominé dans cette région. Les Scythes, les Sarmates étaient proches parents des Iraniens. Même les Yuetschi et les autres envahisseurs venus de par delà le Pamir et l'Altaï étaient en majorité indo-européens : ils ont laissé des descendants parlant une langue indo-européenne, le iolcharien, dans le Turkestan chinois, et cette langue a été écrite jusqu'en plein moyen-âge. Au temps de l'empire romain, on voit poindre, au nord de la zone indo-européenne, les populations finnoises, qui ont dû séjourner longtemps au contact des Goths du nie et du ive siècles, à en juger par les échanges linguistiques qui ont eu lieu entre le finnois et la langue germanique ancienne. Avec les Huns et leurs successeurs, ce sont des peuples turco-tartares qui entrent en scène et vont prendre le dessus. Sans doute, le milieu géographique a mis sa marque une marque commune sur tous ces peuples divers. Mais la diversité linguistique suppose pourtant des différences psychologiques profondes, qui ont développé leurs conséquences.

Cette transformation devait encore se continuer durant des siècles: En outre, à l'époque moderne, il s'est produit un retour offensif des Indo-européens, avec la colonisation russe en Sibérie. Néanmoins, la distribution actuelle des langues donnera quelque idée de l'ampleur du phénomène.

Aujourd'hui, les langues turco-tartares ont un poste avancé en Asie-Mineure et en Thrace (où d'ailleurs les Bulgares devraient parler une langue de cette famille : on sait qu'ils ont été slavisés linguistiquement). En arrière, à partir des rives occidentales de la Caspienne, ces langues régnent d'une manière continue jusqu'au Pacifique. Elles sont divisées en trois groupes. Les dialectes turcs dominent dans la région aralo-caspienne et jusqu'au Gobi. Les dialectes mongols sont parlés en Mongolie et dans les régions attenantes. Les dialectes tongouses régnent en Mandchourie, sur les rives de l'Amour et dans la Sibérie orientale, entre l'Iénissei et le Pacifique. Les langues coréenne et japonaise ont d'ailleurs des affinités avec la

famille turco-tartare. En tout cas, entre tous les parlers que nous venons d'énumérer, la similitude est frappante, révélant l'origine commune. Le phénomène le plus caractéristique est Vharmonie vocalique : les Turco-Tartares n'admettent dans un mot que des voyelles de même timbre, et, comme leurs langues sont agglutinantes, tendant à exprimer par un mot ce que nous exprimons par une phrase, la similitude des voyelles donne à la langue un aspect très particulier.

Le domaine des langues finnoises touche à celui des langues turco-tartares vers Nijni-Novgorod et s'étend de là vers le Nord-Ouest et le Nord-Est. Outre le finlandais, il comprend tous les dialectes du nord de la Scandinavie, de la Russie et de la Sibérie jusqu'à l'Iénisséi (sauf, bien entendu, les intercalations de langue russe). En outre, une population finnoise entraînée par la migration turco-tartare, les Magyars ou Hongrois, ont été jetés en pointe aux bords du Danube. La parenté des Finnois et des Turco-Tartares, admise jadis parles linguistes, ne paraît pas avoir résisté à la critique moderne, encore que laproximité ait amené, au cours des âges, des emprunts réciproques : certaines langues finnoises ont été influencées par l'harmonie vocalique.

Il faut maintenant revenir au vie siècle de notre ère, et indiquer les conséquences des invasions, celles en particulier de l'entrée en scène des Turcs, pour les rapports entre l'Occident et l'Extrême-Orient, entre l'empire romain et la Chine desT'angs, entre le monde chrétien et le monde bouddhique.

Byzance et la Chine des T'ang

Christianisme et Bouddhisme

Les migrations quenous venons de résumer ont eu d'autres résultats que de renouveler le stock de Barbares des steppes russo-sibériennes et de multiplier les destructions de capital et de civilisation dans les régions policées. Elles ont provoqué entre l'Occident chrétien et l'Orient bouddhiste un échange de relations qui n'ont pas laissé d'être intéressantes, qui auraient pu surtout le devenir.

Dans le monde méditerranéen, depuis que le dernier empereur d'Occident avait été déposé (476), l'empereur de Constantinople restait le seul représentant de l'autorité romaine, qu'il émettait toujours la prétention de représenter pour toute l'étendue de Vorbis romanus. En 518, une nouvelle dynastie arrivait au pouvoir avec Justin Ier, et en 527, le neveu de celui-ci, Justinien, après avoir déjà gouverné d'une façon occulte, ceignait le diadème : il allait chercher à faire de la prétention une réalité. Aussitôt rassuré contre les troubles chroniques de la capitale par la répression de la sédition Nika (532), il entreprit une série de guerres pour reprendre l'Occidentaux Germains. En 534, le royaume vandale était renverse, et l'Afrique berbère rattachée à l'empire. A partir de 536, d'autres guerres furent menées contre le royaume ostrogoth d'Italie, qui trouva dans Totila un défenseur acharné; ce n'est qu'en 554, après une longue alternative de revers et de succès des généraux impériaux Bélisaire et Narsès, que l'Italie fut reconquise. En 554 aussi, une intervention dans les

querelles de succession du royaume wisigoth d'Espagne rendit à Justinien le sud-ouest de la péninsule ibérique. Mais, vis-à-vis des Francs de la Gaule, il dut se contenter de défendre l'Italie. Et les Anglo-Saxons de la Bretagne étaient maintenant en dehors de l'horizon impérial.

Cet effort était d'autant plus méritoire que l'empire byzantin avait toujours à soutenir, à l'est, la lutte traditionnelle contre les Sassanides. Après un long répit, dû aux troubles intérieurs de la Perse et aux attaques des Ephthalites, la guerre avait repris avec intensité sous le roi Kavadh, et Justinien la trouva engagée en 527. L'avènement de Chosroès I Anushirwan, en 531, fut suivi d'une première interruption des hostilités. Mais elles se renouvelèrent en 540, et amenèrent cette fois un grave désastre: le sacd'Antioche par les Perses. Il n'était que partiellement vengé lorsque la paix de 545 rétablit le statu quo. Enfin, à partir de 549, les deux monarchies se disputèrent le patronage des petits peuples situés au pied du Caucase, en particulier celui des Lazes, riverains de lamer Noire. Et cette nouvelle guerre traîna jusqu'à la paix de 562. A ce moment, Chosroès était absorbé parla préoccupation d'en finir avec lesEphthalites, ébranlés par la révolte de l'Inde: on a vu que l'alliance des Turcs lui permit d'en venir à ses fins sur sa frontière orientale.

En présence de la barrière ainsi dressée par une monarchie qui, sous Anushirwan, atteignit son apogée, l'empire byzantin ne pouvait avoir de rapports avec l'Extrême- Orient qu'en contournant l'Iran par le nord ou par le sud. Au nord, il lui fallait d'abord défendre la ligne du Danube contre les infiltrations constantes des Slaves, compliquées d'incursions de Tartares : en 558, des Huns poussèrent encore jusqu'aux murs de Constantinople. Justinien s'est tenu de ce côté sur la défensive, a multiplié les forteresses. L'or byzantin a semé les discordes entre les peuplades barbares du sud de la Russie : à ce prix, l'indépendance des postes grecs de la Crimée a été protégée, et, grâce à l'aide des Perses, qui sur ce point agissaient de concert avec les Gréco-Romains, les passages du Caucase ont été fermés. Vers la fin du règne apparut de ce côté un nouvel ennemi : les Avares, échappés, comme nous l'avons vu, à la destruction de l'empire géougen par les

Turcs en 546. Mais les Avares, après avoir bousculé les Slaves, semblent s'être d'abord lancés tout droit à travers les populations germaniques : en 562, nous les voyons se heurter aux Francs entre l'Elbe et le Rhin. Ce n'est qu'au moment où mourait Justinien qu'ils s'installèrent sur le Bas-Danube, où ils devaient se rendre si redoutables.

Au sud, Byzance et la Perse se partageaient la suzeraineté des petits royaumes sarrasins voisins de leurs frontières. Dans le reste de la péninsule arabe, un seul point attirait leur attention : le Yémen, l'Arabie Heureuse, le pays d'où les caravanes apportaient l'encens. Justinien était maître de l'Egypte. Plus loin, l'antique royaume éthiopien avait fait place à des tribus barbares venues du centre africain, mais, en Abyssinie, subsistait un royaume chrétien, qui, comme tel, était considéré comme client de l'Fmpire. La politique byzantine utilisa les Abyssins pour étendre son influence jusque sur le Yémen. Un moment même, vers 534, les Africains poussèrent jusqu'à La Mecque, qui faillit devenir chrétienne : c'est l'incursion que la légende, au prix d'un anachronisme, a rattachée à la naissance de Mahomet, qui est d'un quart de siècle postérieure. Ces tentatives attirèrent, après la mort de Justinien, les armes de Chosroès sur le Yiémen : vers 570, ce pays entra pour quelque temps dans la clientèle perse.

Ce qui faisait, aux yeux de Justinien, l'importance des pays riverains du détroit de Bab-el-Mandeb, c'est que, par l'intermédiaire de ces peuples, l'empire recevait les produits de l'Inde. Quelquefois même, un sujet impérial, commerçant ou moine, poussait jusqu'à Ceylan, comme ce Cosmas Indicopleustès que nous avons déjà rencontré (première moitié du vie siècle). Au milieu d'un tissu de fables, son livre témoigne de notions précises, non seulement sur l'Inde, mais sur l'Indochine et sur la Chine du Sud.

On sait quel était le produit qui, dès le temps du Haut- Empire, avait fait connaître aux Romains ce lointain empire : la soie. La voie normale d'accès passait par la monarchie sassanide, mais on pense bien que, en dehors même des périodes de guerre, les Perses exploitaient à outrance le transit de la précieuse denrée vers les villes de Syrie. La route qui aurait pu passer par le nord de la

Hist du Monde 2

Caspienne était barrée par les migrations continuelles. Restait l'immense détour par l'océan Indien. En 552, deux moines réussirent dans une entreprise qui tendait à exonérer l'empire du tribut payé aux intermédiaires : ils apportèrent à Constantinople des vers à soie, avec la manière de s'en servir. Une industrie nouvelle prit ainsi naissance sur les rives de la Méditerranée, et, quelques années plus tard, on put montrer à des ambassadeurs turcs des étoffes de soie fabriquées en Grèce.

Nous n'avons pas à insister ici sur les résultats qu'a obtenus, à l'intérieur, l'impulsion tantôt heureuse, tantôt malheureuse, mais toujours vigoureuse, imprimée par Justinien au gouvernement impérial. Le travail de codification de son jurisconsulte Tribonien rendra son nom immortel tant que durera l'étude du droit romain. En matière religieuse, il persécuta tous les dissidents, même les Monophysites que protégea pourtant, jusqu'en 549, la faveur secrète de l'impératrice Théodora. Il entreprit enfin, en 553, d'imposer à tous l'orthodoxie telle qu'il la concevait (concile de Constantinople). Il ne craignit pas de multiplier ainsi les mécontentements et les émigrations, traitant même sans ménagements l'autorité pontificale. Par compensation, il prodigua l'or pour la construction des églises, donna à Constantinople Sainte-Sophie, et à Ravenne San Vitale. Enfin, les hauts faits et les tares du règne ont inspiré le dernier des historiens classiques, Procope, grâce auquel un lointain reflet d'Hérodote et de Thucydide illumine une époque qui, par ailleurs, appartenait déjà aux chroniqueurs. Lorsque le grand Empereur mourut en 565, il avait incontestablement restauré le prestige du pouvoir impérial. Le tout au prix d'un brigandage fiscal éhonté, contre lequel l'Eglise et les grands propriétaires arrivaient encore à se défendre de loin en loin, mais sous lequel succombaitle contribuable ordinaire. Des calamités naturelles, une peste, par exemple, qui sévit plusieurs années, se joignirent à ces misères pour obscurcir l'éclat du règne. Une politique de recueillement s'imposa aux successeurs de Justinien.

Ces successeurs de Justinien ont été des souverains bien intentionnés, qu'on a appelés, non sans bienveillance, « les Antonins de l'empire d'Orient » : Justin II (565-578),

Tibèrell (578-582), Maurice (582-602). Lapériodede louable gouvernement prit fin avec l'usurpation militaire de Phocas (602-610). Lorsque ce hideux tyran fut renversé par l'exarque d'Afrique, Héraclius (610), une série de catastrophes s'était abattue sur l'empire, justifiant la découragement qu'Héraclius ne secoua qu'en 622.

Les empereurs de la dynastie justinienne avaient senti que, pour maintenir l'œuvre de Justinien et prévenir le détachement de l'Occident, il faudrait des efforts dont Byzance n'était plus capable. D'abord, au lendemain de la mort de Justinien, les Lombards s'unirent aux Avares pour détruire le royaume gépide de la Theiss : puis les Avares prirent la place des Gépides, tandis que les Lombards allaient chercher fortune en Italie. Dès 573, ils étaient maîtres du nord de la péninsule. Ravenne resta aux Grecs, mais les Lombards s'avancèrent jusqu'en Calabre, et un nouveau royaume barbare s'éleva en Italie. Plus grave encore était l'indépendance croissante de l'Eglise d'Occident. Déjà St Benoît de Nursie (mort en 543 ou 544) avait donné aux moines d'Occident une règle distincte. Le pape St Grégoire le Grand (590-604) se consacra à amener au catholicisme les Germains ariens ou païens, créant ainsi au siège de Rome une clientèle particulière : la Bretagne rentra alors dans l'unité chrétienne. Enfin les rois mérovingiens, par le fait de leur catholicisme, avaient toujours joui d'une indépendance spéciale vis-à-vis de l'Empire: le roi Dagobert (623-629), avec lequel la dynastie atteignit son apogée, traitait d'égal à égal avec Héraclius.

C'est que l'Empire n'avait pas trop de toutes ses ressources pour faire face à ses ennemis de l'Est. Après la défaite des Gépides, les Awares avaient constitué au nord du Bas-Danube une vaste, quoique lâche, fédération de peuplades slaves, finnoises et tartares. Leur khan Baïan fut pendant des années la terreur de la péninsule des Balkhans. Les Grecs connurent des heures de revanche vers 600, mais l'usurpation de Phocas gâta la situation. En 619, les Awares serraient de près la capitale de l'empire.

La guerre perse, heureusement, se calma après la mort du grand Anushirwan (579). La monarchie sassanide traversa même unepériode de dissensions qui permit à Maurice

d'intervenir. Chosroès II Parviz lui dut son trône (591). Mais l'usurpation de Phocas fut pour celui-ci le prétexte d'une offensive vigoureuse qu'il ne se crut pas obligé d'interrompre après l'avènement d'Héraclius (610). Pour la première fois depuis les Achéménides, les Perses furent maîtres de la Syrie, de l'Asie-Mineure, de l'Egypte même. En 614, le bois de la vraie croix fut emporté de Jérusalem en Perse. Les Perses s'installèrent pendant des années à Chalcédoine, en face de Constantinople, et, s'ils avaient su créer une flotte comparable à celle des Byzantins, il est probable que la Ville eût succombé à leurs attaques, combinées avec celles des Awares.

Ce fut alors que l'excès du péril rendit à Héraclius une énergie qui allait faire de lui « le premier des croisés ». En 622, abandonnant sa capitale, il transporta son armée au golfe d'Issus, la débarqua et l'installa en Cappadoce sur les derrières des Perses. Après une rapide apparition à Constantinople, il repartit en 623 pour Trébizonde, rallia ses troupes, et entama cette fois l'Arménie et la Médie, des pays que les Romains n'avaient plus revu depuis Marc Antoine. Les Perses ne lâchaient pas Constantinople, et en 626 ils concertèrent avec les Awares une attaque suprême. Mais le moral de la population avait été exalté par les victoires d'Héraclius, et les ennemis furent triomphalement repoussés. Héraclius put continuer imperturbablement sa marche, remporter une victoire sur les ruines de Ninive, menacer les capitales de la Perse. Alors la déception des Perses coûta le trône et la vie à Chosroès Parviz (628). Siroès, son fils, signa immédiatement un traité qui rétablit le statu quo de 602, et le retour de la vraie croix à Jérusalem devint l'origine d'une grande fête pour toute la chrétienté. Mais ces luttes épiques avaient épuisé les deux monarchies, à l'heure même où la fermentation excitée en Arabie par Mahomet les menaçait l'une et l'autre.

C'est au cours de ces luttes contre les Awares et les Perses que les Grecs apprirent à connaître les Turcs. Après la victoire commune sur les Ephthalites, le Khan Istâmi s'était brouillé avec Anushirwan à propos du commerce de la soie, et dès 567 des ambassades commencèrent à s'échanger entre Byzance et la résidence du Khan sur rili. Elles n'aboutirent pas à une alliance formelle contre

les Awares et les Perses. D 'ailleurs, dès 580, les Turcs occidentaux se séparaient décidément de leurs frères orientaux restés par delà le Pamir et l'Altaï. La pression qu'ils exerçaient sur la Perse se fit sentir encore durant les troubles qui aboutirent à l'avènement de Chosroès Parviz, mais elle se ralentit, surtout quand, à partir de 603, la division s'accentua entre les deux branches de la nation turque : nous verrons que la politique chinoise n'était pas étrangère à ces dissensions. Elles provoquèrent l'exode vers l'Occident de nouvelles hordes. Les Khazares s'établirent sur la Volga. Au cours de ses campagnes contre les Perses, Héraclius reçut leurs ambassadeurs à Tiflis, et tira d'eux d'utiles secours. Toutes ces négociations firent connaître à Constantinople, non seulement la grande nation turque, mais la monarchie avec laquelle elle était en contact à l'extrémité orientale de son domaine, et que les chroniqueurs grecs désignèrent du nom turc de « Taugast ». Les notions sur la Chine se précisèrent ainsi dans le monde méditerranéen.

Or, à la même époque, la Chine sortait de la longue période de dépression qui avait suivi la chute des Han. En 581, la dynastie Souei, issue de ces Tobas qui s'étaient chinoises au ive siècle, rétablissait l'unité dans le nord, puis, en 589, conquérait la Chine du Sud. La reconstitution delà Chine propre fut immédiatement suivie d'une reprise de l'expansion chinoise au dehors, et l'empereur Yang-ti (605-618) accentua encore le mouvement. Les divisions des Turcs furent mises à profit, la suzeraineté chinoise rétablie à Hami et Tourfan. Au sud, l'Annam rentra dans le devoir, le Campa (sud de l'Indochine) fût maté, le Siam etFormose tâtés. Au nord, une série d'expéditions furent dirigées contre la Corée. Là, l'échec fut complet, et provoqua la chute dramatique et la mortde l'empereur Yang-ti (616-8).

Mais les troubles qui suivirent furent de courte durée. Les deux chefs de la famille des T'ang, le père et le fils, y mirent un terme. Le premier était un vieillard, mais le second était dans la force de l'âge quand il monta sur le trône impérial sous le nom de Taï-tsong (627). C'est un des rares empereurs-soldats qu'ait connus la Chine. Vis-à-vis des Turcs,

il ne voulut pas conduire une guerre d'extermination, et chercha seulement à les réduire au vasselage, et surtout à conquérir leur cœur et à exploiter leurs qualités militaires au profit de la Chine. Les Turcs orientaux étaient soumis dès 630, les Turcs occidentaux ne cédèrent qu'en 641. Déjà tous les roitelets de l'Asie centrale, non seulement dans le bassin du Tarym, mais sur les bords du Syr-Daria et sur les rives du Kaboul, avaient accepté la suzeraineté impériale, qu'ils ne connaissaient plus depuis le temps lointain des Han.

Or, en 629, un simple moine, Hiuantsang, étaitparti pour l'Occident, en bravant les interdictions de sortie du souverain. Il traversa les pays qui allaient reconnaître l'autorité chinoise, et arriva sur les bords de l'Indus. Continuant ensuite sur les traces du Bouddha, il poussa jusqu'en Assam. Il trouva l'Inde remise des secousses hunniques. Un grand souverain, Harsha Ciladitiya (606-647) régnait à Kanauj etsur toute l'Inde du nord. Il avait été repoussé au sud (vers 620) par un autre roi puissant, Pulakeçin II, qui régnait dans la région que le nom des grottes d'Ajanta nous a rendue familière. Pulakeçin lui-même succomba dans une tentative pour étendre son empire jusqu'aux côtes orientales du Dekkan (642). L'Inde ne connaissait donc pas l'unité politique, mais elle restait un foyer important de culture bouddhique. Harsha tint à Kanauj (643), en l'honneur du pèlerin chinois, un concile où il faillit périr victime de l'attentat d'un brahmane. Après quoi, Hiuantsang retourna en Chine, où il trouva, non seulement le pardon, mais la faveur de l'empereur Taï-tsong.

Au même moment, le Thibet sortait de son obscurité sous le roi Sron-bçan-ngampo, mari d'une infante chinoise (641), qui introduisit le bouddhisme dans la région. Lorsque le successeur de Harsha eut arrêté un ambassadeur chinois, les rois du Thibet et du Népaul intervinrent pour défendre l'honneur de la Chine, et châtièrent l'insolent (648). Mais ce fut la dernière fois que le Thibet joua ce rôle de vassal zélé : très vite les Thibétains eurent l'ambition de jouer un rôle indépendant, et coupèrent les communications entre la Chine et l'Inde. C'est ainsi que, dès 671, le pèlerin Yi-tching dut partir de Canton pour aller, par

Java et Sumatra, se retremper dans l'Inde aux sources de la pure doctrine.

Le moment approchait d'ailleurs où l'Inde ne se prêterait plus à ce rôle de terre sainte du bouddhisme. Les antiques croyances y reprenaient de toutes parts le dessus, sous des formes nouvelles. Le dernier coup devait être porté au bouddhisme indien par la prédication de Çankara (788-820).

Le rétablissement de l'autorité chinoise dans l'Asie centrale a été la grande œuvre de l'empereur Taï-tsong. Il est mort en 649, et s'est fait enterrer au milieu de ses chevaux, dont les portraits sont un des premiers et des plus beaux spécimens de l'art t'ang. Au moment où il disparaissait, la monarchie sassanide achevait de crouler sous les coups des Arabes. Eût-il cherché à tirer parti de ce bouleversement, qui, à première vue, semblait ouvrir des perspectives nouvelles à l'ambition chinoise ? Ses successeurs se bornèrent à recueillir les derniers représentants de la dynastie déchue. Nous verrons que l'événement a entraîné aussi quelques courants religieux intéressants.

L'ascendant de la Chine dans l'Asie centrale ne s'est pas maintenu sans éclipses sous les successeurs de Taïtsong. En 670, les Thibétains occupaient les places du Tarym, menaçant de couper complètement les communications avec l'Occident. Le règne orageux de l'impératrice Wou Héou (684-705) fut marqué au moins sur ce point par un succès important : en 692, la province du Tarym fut reprise. C'est à partir de 700 environ que devint tout à fait grave le péril arabe, d'autant plus grave que les Arabes, d'instinct, lièrent partie avec le Thibet. Sous la double menace, tous les petits princes de l'Asie centrale se serrèrent autour de l'empereur Ming-houang (713-755), sans pouvoir toujours enrayer les succès de l'ennemi. Le général Kiao-sien-tché parvint à refouler les Thibétains, mais, ayant provoqué la défection de la puissante peuplade turque des Karluks, il succomba à la bataille du Talas sous les coups des Arabes unis à ceux-ci (751). Les restes de la domination chinoise dans l'Asie centrale ne furent sauvés que par la fidélité des Turcs Ouïgours.

La même année 751 fut fatale sur deux autres points à la suprématie militaire de la Chine. Au nord, la Corée avait

été conquise : en 751 apparurent de ce côté les Kitans, qui devaient se rendre si redoutables. Au sud, le Yunnan reliait la Chine à l'Annam : menacé par un peuple descendu des montagnes de l'ouest, les Nan-tchao, il fut perdu à la bataille du Tali (751 également) et dut être recouvré péniblement. Manifestement, la race chinoise étaitépuisée par l'effort militaire soutenu depuis cent cinquante ans.

Mais ce serait un tort d'envisager du seul point de vue militaire le règne de Ming-houang (713-755). Cet empereur a été le Mécène de la dynastie. Sous lui, la capitale Si-nganfou a été ce qu'avait été Constantinople sous Justinien, ce que sera Bagdad sous les Abbassides, un incomparable lieu de réunion pour les lettrés, les artistes et les savants. Sa favorite Yang-Kéi-féi, a été immortalisée par des poètes qui furent les plus grands de la Chine. Le règne se termina par une catastrophe, provoquée par les échecs militaires dont nous avons parlé. Yang-kéi-féi fut massacrée, Ming-houang abdiqua et mourut de chagrin. Mais les poètes survécurent pour célébrer le temps où l'on connaissait « la douceur de vivre ».

Elle était perdue pour la Chine. Cependant la dynastie t'ang s'est encore maintenue un siècle et demi. Elle n'a sombré qu'en 907 sous les coups répétés des invasions barbares, des révoltes des provinces lointaines, et enfin d'une jacquerie qui désola plusieurs années la Chine même.

Le rayonnement de la civilisation chinoise, sous les Souéi et sous les premiers T'ang, a été intense, plusintense et plus étendu encore que sous les Han. C'est à cette époque par exemple qu'elle a conquis le Japon. La pénétration avait commencé dès le vie siècle, pour s'accentuer sous l'empereur Shotokou Taishi (vers 600). Sous Nanakoi et Temmou (fin viie siècle), l'adaptation se fit complète, aussi complète que l'adaptation à la civilisation européenne au xixe siècle. Les guerres des deux monarchies au sujet de la Corée, loin d'entraver le mouvement, l'ont précipité. A l'autre extrémité de l'horizon chinois, on relèverait des faits analogues. Lorsque les Arabes, après la bataile du Talas (751 ), restèrent maîtres de laTransoxiane, ils y apprirent des Chinois la fabrication du papier.

De cette civilisation, le bouddhisme était, au viie siècle, un élément essentiel. Bien entendu, les antiques croyances

subsistaient, mais à l'état sous-jacent, et influencées par la religion dominante : elles ne devaient prendre leur revanche qu'après la chute des T'ang. Et la Chine n'était qu'une province du vaste monde bouddhique. Du Japon à Ceylan, de Samarcande au Tonkin, un échange actif d'hommes, de livres, d'idées se poursuivait. Vers 671, le pèlerin Yitching, allant de Canton au Bengale, rencontrait un moine coréen qui enseignait la bonne doctrine à Java et à Sumatra, et qui parlait le malais. Certains récits ont même fait croire que le zèle religieux avait entraîné des bouddhistes jusqu'en Amérique, mais il faut décidément, de l'avis de Chavannes, les rejeter de l'histoire.

Le bouddhisme était, de sa nature, tolérant, et, sauf quelques accès de fanatisme, comme sous l'impératrice Wou Héou, il ne s'opposait pas à l'infiltration des religions occidentales. Parmi celles-ci, le mazdéisme était peu porté à profiter de cette latitude. Le clergé mazdéen, très jaloux de son autorité dans l'Iran, était très disposé à se contenter du cadre que la géographie et l'histoire lui avaient tracé. Ce n'est guère qu'après la chute des Sassanides (652) que l'Inde et la Chine ont vu arriver des réfugiés mazdéens. Le manichéisme était plus œccuménique : c'était une hérésie mazdéenne, imprégnée d'éléments juifs et chrétiens. Pourtant sa pénétration en Chine n'est dûment constatée qu'en 692. Mais, longtemps auparavant, il avait eu des collusions avec le bouddhisme : le fondateur, Mani (me siècle), vénérait parmi ses précurseurs, à côté de Zoroastre et du Christ, le Bouddha.

Enfin, le christianisme a paru dans l'Extrême-Orient sous la forme nestorienne. On sait que l'hérésie de Nestorius, proscrite dans l'empire romain au vie siècle, s'était répandue dans la Perse. Au vie siècle, des moines nestoriens avaient poussé jusqu'à l'Inde et jusqu'à la Chine. En 635, un Evêque nestorien fit son entrée officielle à Si-nganfou, bien accueilli par l'empereur Taï-tsong :

«La religion, déclare le grand souverain, n'a pas un nom invariable, les observances religieuses n'ont pas de rites immuables; les doctrines sont établies en concordance avec les divers pays. Alopen, du royaume de Ta-tsin, a apporté ses livres et ses images sacrées de ce lointain pays, et les a présentées à notre cour. Ayant examiné les prin-

cipes de sa religion, nous avons constaté que son objet est l'admirable empyrée et son action mystérieuse; ayant étudié ses origines, nous jugeons qu'elle exprime la somme de la vie parfaite ».

L'église nestorienne de Chine, après la persécution de Wou-Héou, a vu l'empereur Ming-houang placer les images de ses ancêtres dans les sanctuaires chrétiens. En 781, elle dressait la fameuse stèle syro-chinoise de Si-ngan-fou, que nous avons encore. Elle est placée sous l'invocation du patriarche de « Babylone », Yazdbozed, qui venait de mourir : il fallait alors un an pour que les nouvelles parvinssent des bords du Tigre à ceux du Hoang-ho. L'église de Chine devait fleurir encore longtemps.

On ne s'étonnera pas, en présence de ces faits, de certains chocs en retour. C'est ainsi qu'une vieille jataka bouddhique a donné naissance, en terre chrétienne, à une vie de Saint, et que Bouddha, sous les nomsde Barlaam et Joasaph, a été accueilli dans la calendrier orthodoxe. Ce curieux emprunt n'est dûment constaté que vers 700, dans les œuvres de St Jean Damascène. Mais il est bien antérieur : on a soupçonné un intermédiaire manichéen du me ou du ive siècle (Alfaric).

On ne peut s'empêcher de rêver sur ces échanges qui s'accomplissaient, malgré la barrière mazdéenne, entre les mondes chrétien et bouddhique du vie et vne siècles. Les analogies des deux doctrines, dans les apparences extérieures de la vie pieuse, dans l'esprit général de la morale courante, étaient singulières : elles ont troublé, mille ans plus tard, un Saint François-Xavier. Elles pouvaient masquer, pour les milieux inférieurs, les divergences fondamentales qu'il est inutile d'indiquer.

La différence des positions métaphysiques entraînait, cela va sans dire, de mutliples conséquences pour la conduite de la vie courante comme pour l'attitude à observer vis-à-vis de l'Etat, des grands événements historiques, etc. Il y avait, de part et d'autre, assez de théoligiens pour s'en apercevoir. Le mouvement de syncrétisme qui s'ébauchait aurait difficilement atteint les dirigeants. Il ouvre, malgré tout, des perspectives intéressantes.

L'événement qui a ramené toutes ces possibilités au rang de rêveries rétrospectives est l'apparition de l'Islam. Héraclius était encore empereur de Byzance, rl aï-tsong était déjà empereur de la Chine, lorsque mourut Mahomet (632). En cent ans, la conquête arabe s'enfonça comme un coin entre les différentes civilisations de l'Ancien Continent, les isolant avec bien plus de force que n'avait pu faire la petite religion nationale des Iraniens. Aux chrétiens, l'Islam a repris tous leurs lieux saints, il les a réduits pour des siècles à la défensive. Par la conversion des peuplades turques, il a coupé l'Inde de la Chine, et n'a pas peu contribué, par la dislocation de l'unité bouddhique, à la restauration des vieilles doctrines, ici le brahmanisme, là le confucianisme. C'est donc un événement capital qui va être étudié dans le présent volume.

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