PREMIÈRE PARTIE Le Monde Musulman
Les pages que l'on va lire ne sont qu'une ébauche d'une histoire du monde musulman en Orient jusqu'aux Croisades, en Occident jusqu'au xve siècle. Nul n'en connaît mieux l'insuffisance que celui qui les a écrites. Il essaiera de prévenir le jugement trop rude du lecteur en plaidant les circonstances atténuantes.
Depuis plus de trois siècles, l'histoire du monde gréco-romain a été étudiée par des érudits d'un savoir solide avec les ressources infinies de l'épigraphie, de l'archéologie, de la littérature, du droit; de nombreux écrivains, dont quelques-uns sont parmi les plus grands de l'Europe, ont manié cette vaste matière pour en construire de nobles édifices. On pourrait ainsi croire que l'on connaît et que l'on comprend parfaitement la vie et les destinées de la Grèce et de Rome. Et pourtant chaque décade permet des trouvailles nouvelles et de nouvelles interprétations. L'histoire de l'Orient musulman est beaucoup
plus jeune. Les sources n'en ont été utilisées vraiment que depuis un siècle: et, brusquement, on s'est trouvé en face d'une énorme production intellectuelle, en arabe, en persan et en turc, que les catalogues de manuscrits et la publication par l'imprimerie invitaient à étudier. Or, le dépouillement en est seulement commencé. L'effort des techniciens clairsemés de études islamiques a été en grande partie absorbé par les besognes urgentes de la philologie, et il est encore facile de dresser la liste des ouvrages européens qui éclairent vraiment l'une des questions essentielles de l'histoire de la civilisation musulmane : le milieu social, les réalités économiques, l'existence spirituelle des diverses classes de la société aux diverses époques et dans les divers pays. Il semble donc qu'il serait sage de se contenter encore de publier et de traduire des textes, et de faire quelques études de détail. Cependant, on ne peut éviter, ne serait-ce que pour les nécessités de l'enseignement, d'écrire des synthèses, des histoires générales, des annales de faits assaisonnés d'un peu de critique et ordonnés suivant un ordre qui semble logique. Ce n'est point sans hésitation qu'on a recommencé ici ce travail prématuré.
Les sources de l'histoire musulmane sont abondantes et variées1. Les documents directs, numismatiqueset épigraphiques, ont fourni, comme ailleurs, des renseignements précieux pour la chronologie, pour la titulature, pour l'histoire administrative, pourl'étude des monuments; mais ce n'est que pour la période moderne, tout au plus à partir du xvme siècle, que
1. Pour la période qui nous occupe, parler des sources de l'histoire musulmane, c'est parler sirtout de sources arabes.
INTRODUCTION Qi
quelques pays fournissent des documents d'archi-
ves.
La source principale, c'est la littérature, et ici plus complètement encore qu'ailleurs, toute la littérature. D'abord, sans doute, l'histoire; dans les débuts de l'islam, sous forme de biographies du Prophète et de ses compagnons; puis, au x« siècle, d'annales, comme celles de Tabari1; plus tard de grandes compilations et des résumés (Soyouti), des monographies de grands personnages (Abou Châma), des histoires locales (Ibn Abd al Hakam Maqrizi, Tagriberdi, Ibn Idhari, Ibn el Katib,' Maqqari, etc.); enfin un essai isolé et remarquable de philosophie historique chez Ibn Khaldoun. Les ouvrages des géographes contiennent tous des renseignements plus ou moins importants sur l'histoire du pays qu'ils décrivent, car rien n'est aussi fantaisiste que la matière d'un livre géographique arabe. En islam plus qu'ailleurs, c'est toute la littérature qui est source de l'histoire.
Il convient d'ailleurs de préciser ce qui compose la littérature arabe. Le lecteur qui n'est point enserré dans le pli professionnel de l'orientalisme, ne parcourt point une « histoire de la littérature arabe », sans un étonnement, qui peut bien se muer en un ennui profond. Accoutumé aux littératures d'autres
mQVn°Ln'a/ait en gé?éral ici' on le réPète> <Jue du lravail de seconde S?,t »v«^ ie?*PTSUïant 9uel<îuefois Tabari qui est précieux. Il a îw ov« ' ?' Créais, et nous rend tout; il faut ajouter que
m?S aïZ ?ne n??rté pleine de finesse- Ce Persan anJsé et Sain se aime les petites anecdotes, où les anciens montrent toutes les
HnnnPttEf^m1 eS et mesciuines <^i font violemment agir les ma- ?*h««l e8 e J SÀam : .ven^eance, jalousie de femmes, d'argent ou d honneurs, vanité toujours. Sa philosophie de l'histoire est sage : PnnH^iï8*68 iraiS°nS Profondes <3ui mènent ces fantoches et qui les u ? r„?J V ? °U m^ms yite' quels que soient ^urs gestes, vers d*Alîâh n Gn COnnaît qu'une bien simPle> bien claire : la volonté
pays, il s'attend à trouver en arabe une poésie très variée, un théâtre, des romans et des mémoires, des œuvres de critique, des ouvrages philosophiques où la pensée d'un grand écrivain se soit parée de toutes les séductions de la forme. De tout cela, il ne rencontre qu'une poésie lyrique, satirique et mystique, assez courte de souffle et abondante en clichés, qui fait à l'étranger un accueil un peu distant. Il est perdu dans l'immense forêt d'une érudition, qui n'est fort souvent qu'un savant bavardage.
La première place y est tenue par ce que les Arabes appellent adab, mot que les dictionnaires traduisent par « belles-lettres » et qui signifie plutôt « morale en action ». Les livres d'adab sont des recueils d'anecdotes, de réflexions critiques, de préceptes religieux ou moraux, de réflexions ironiques, de plaisanteries, en prose et en vers, dont l'assemblage est persan et qui conservent de leur origine un certain souci d'ordre qui se manifeste par leur division en livres et chapitres : sur les animaux, sur les femmes, sur le souverain, sur la guerre, sur la générosité, etc. Pour cacher, dirait- on, leur origine étrangère, et pour l'adapter à l'esprit arabe, les livres d'adab, affectent l'allure impersonnelle d'un recueil de traditions : la moindre anecdote et le plus petit vers ont leur « chaîne d'appuis ». Quand l'auteur d'un tel livre est un écrivain de grande envergure comme Al Jâhiz, le livre contient des « morceaux » qui eussent charmé Montaigne et qu'il eut adoptés; ce sont ces tableautins parfois si spirituels et souvent d'une fécondité verbale qui eût ravi Rabelais, qui ont servi de modèles aux petites «nouvelles)), ramenées non sans quelque monotonie aux rencontres de deux personnes de fiction, où Hamadâni et Hariri ont sous le nom de
maqamâl (séances) étalé leur verve et leur connaissance parfaite des ressources de la langue arabe: modèles si parfaits qu'ils n'ont guère trouvé d'imitateurs, jusqu'à ce qu'elles aient été rajeunies de nos jours, d'une façon souvent heureuse, par Al Mawlihi dans son histoire de « Isa Ibn Hichâm ».
On comprend aisément que c'est dans cette littérature si vivante que l'histoire trouvera, après de longues lectures, les petits faits, les traits de mœurs, qui lui permettront, en les comparant aux restes bien pâlis de la vie orientale, de reconstituer la société du moyen âge musulman.
La littérature d'adab s'étend très loin : on hésite parfois à lui tracer sa limite ; on serait tenté de dire qu'il n'est point un ouvrage arabe qui n'apporte à son lecteur autre chose que ce que son titre et son objet lui avaient conseillé d'en attendre. Les mourouj ad dahâb (prairies d'or) de Mas'oudi sont sans doute un ouvrage d'histoire, mais elles contiennent des renseignements sur la grammaire, sur la géographie, sur la religion, sur la cuisine, etc., et elles sont semées d'anecdotes infiniment précieuses pour l'historien, mais qui sont la vraie matière d'un livre d'adab. Le Kâmil d'Al Mubarrad est un ouvrage de grammaire et de philologie; par d'abondantes citations de vers et par maint détail, il est un livre d'adab, et il renferme des chapitres qui sont un document essentiel à l'histoire du Kharijisme. Le kitâb al aghâni est un livre d'adab, comme il est une histoire de la poésie et de la musique. La frontière de l'adab aux confins de l'histoire, de la géographie et de la philologie, est incertaine : on dirait volontiers qu'elle flotte parfois au bord du domaine des sciences religieuses. Les recueils de hadith, qui sont, sur le terrain
Hist. du Monde
religieux, les modèles des livres d'adab en matière de morale et d'histoire littéraire sont une mine d'observations et de réflexions sur la vie musulmane.
Sans vouloir citer des exemples de tous les genres d'ouvrages que l'historien doit lire, on peut ajouter que les recueils édifiants composés par les mystiques sont pleins d'anecdotes qui complètent étrangement les recueils profanes, les maqâmât par exemple.
Il apparaît donc que, dans le domaine musulman, plus encore qu'ailleurs, l'histoire, si elle veut être autre chose que de simples annales, doit puiser sa matière à des sources très diverses. Sans doute, on ne saurait exiger de l'écrivain qui tente de composer une vue d'ensemble sur l'histoire musulmane qu'il ait luimême remonté à ces sources; mais il faudrait qu'il pût s'appuyer sur des travaux de détail nombreux, variés et solides, qui eux-mêmes reposeraient sur des textes bien établis. Or, non seulement ces travaux sont encore peu nombreux, mais l'imprimerie n'a répandu qu'une partie des textes utiles, et ces publications n'ont point toujours la correction que l'on souhaiterait. On ne prévoit point encore le jour où la collaboration de l'Orient et de l'Occident assurera aux vieux textes une publication critique. Les érudits de l'Orient ont donné des éditions correctes des ouvrages religieux et juridiques, des livres de grammaire et de lexicographie; mais la critique fait encore défaut dans la publication des diwân des poètes et des livres d'adab; son absence gâte, parfois, jusque dans les belles éditions modernes des érudits égyptiens, les textes historiques et géographiques. Quant aux travaux historiques proprement dits, les savants orientaux, quand ils ne se sont pas contentés de compiler les ouvrages anciens ou de démarquer
des manuels européens, se sont trop souvent abandonnés à la seule passion d'un nationalisme qui unit à l'apologie de l'ancienne société musulmane une singulière incompréhension de son véritable visage.
C'est en Occident que l'habitude d'étudier avec critique d'autres textes anciens a permis de donner à des poètes arabes, à des historiens et à des géographes, un texte solide, dont on puisse entreprendre l'étude avec quelque sérénité : mais cette préparation des sources est loin d'être terminée. Jusqu'au milieu du xix siècle, les historiens européens de l'Orient musulman ont dû se contenter de traduire et de paraphraser quelques ouvrages orientaux, qui n'étaient que des manuels assez frustes de l'histoire musulmane : on ne saurait trop admirer le travail ingrat auquel ont dû souvent se livrer des savants français comme de Sacy, Quatremère, Caussin de Perceval, Reinaud, de Slane, etc., qui préparaient le terrain à une génération plus favorisée. Leurs travaux et les éditions de plus en plus abondantes de textes anciens ont permis à des hommes d'une puissance éminente de travail, de renouveler l'étude de la société musulmane du moyen âge : Dozy, Nôldeke, Wellhausen, de Goeje, Goldziher, Snouck-Hurgronje, Lammens, etc. ; les uns ont tiré d'une nouvelle direction de travail des vues originales et solides sur le développement religieux et politique de l'Islam; les autres ont poussé plus avant sur les routes déjà ouvertes, où par la vivacité et l'exagération même de leurs affirmations et de leurs tendances, ils ont suscité des discussions fécondes.
Ainsi la période antéislamique, celle du Prophète et des premiers califes, celles de la dynastie omeyyade ne sont plus aussi obscures. On croyait connaître
l'histoire de l'Orient sous la dynastie abbasside, parce que l'on avait assemblé chronologiquement un nombre fort respectable de dates et de faits : on s'aperçoit que l'étude de la société est entièrement à faire. — L'histoire du Maghreb est de moins en moins mystérieuse après les travaux des arabisants français. Les érudits espagnols, à la suite de Godera, ont beaucoup fait pour une meilleure connaissance de l'Espagne musulmane, qui reste encore un terrain très intéressant pour l'étude des mélanges sociaux et des transmissions de civilisation.
C'est avec l'aide les travaux de ces savants qu'on essaiera ici de donner une vue indécise et bien incomplète d'une société qui a eu son heure d'éclat et qui, alors, a eu la garde du flambeau de la civilisation.
On n'y rappellera que les faits essentiels les plus connus de l'histoire ancienne de l'Arabie; car on a renoncé ici à deux ordres des questions pourtant importantes, d'une part au récit traditionnel des querelles des tribus bédouines de l'Arabie centrale et de leurs combats, des «journées des Arabes » : on les trouvera dans tous les manuels. D'autre part, on a négligé de faire une étude sérieuse de l'histoire de l'Arabie méridionale, parce qu'on n'a pas su la voir clairement, bien que des travaux récents aient élargi sur ce point les connaissances. En parlant de la fondation et des développements de l'islam, on s'en est tenu encore aux événements les plus saillants, en essayant de dégager les faits politiques et sociaux. Pour les Abbassides, auxquels on a cru devoir consacrer un assez grand nombre de pages bien qu'arrêté au xie siècle, on se réserve de revenir sur la vie religieuse, sociale, économique, littéraire de leur temps dans
un fascicule où, après avoir rappelé brièvement l'histoire de l'Espagne et du Maghreb jusqu'au xve siècle, on essaiera de réunir quelques indications sur la civilisation musulmane jusqu'à cette dernière époque.
On redit que ce n'est ici qu'une ébauche d'histoire. Ayant relu le beau livre de F. Lot. Fin du monde antique, on sent quelle ouverture l'esprit en obtient sur l'histoire de l'empire romain mourant; parmi les questions essentielles de l'histoire de la vie sociale qu'il a posées et éclairées, il n'en est guère auxquelles on réponde ici avec précision, et il en est que Tonne sait même comment formuler.
Heureusement, on n'a à s'occuper ici de l'histoire de la société musulmane ni à l'époque de sa décadence, à partir du xvie siècle, ni à la période actuelle, où une Renaissance semble s'y manifester dans des conditions singulièrement troubles. Si l'on a peine à comprendre le passé, où cependant les événements essentiels prennent lentement leur place et où leur suite explique les effets et les causes, les faits actuels, qui manquent de recul et de conséquences, restent plus incompréhensibles encore, sauf aux politiques qui, par définition, savent tout comprendre et tout prévoir.