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CHAPITRE V

Lempire asiatique. — Le Califat Abbasside

Le «royaume arabe» finit avec le califat omeyyade. En même temps, la Syrie perd la suprématie que, pendant un siècle, elle venait d'exercer sur l'Orient musulman. Elle la devait à des causes en partie artificielles: c'était là que les Arabes avaient pris leurs premières habitudes après la conquête et que certains d'entre eux avaient brusquement passé du bédouinisme à la vie citadine ; les Omeyyades y avaient été les maîtres, dès le califat d'Othmân, qui en avait confié le gouvernement à Moawia; après la bataille de Giffin, la Syrie avait pris, comme son calife, allure de vainqueur en face de l'Iraq, assez attaché à Ali pour être avec lui, tout en n'ayant pas su le défendre au jours du danger.

Appuyée sur la Méditerranée, la Syrie omeyyade, faisait front contre le seul adversaire redoutable, l'empire bysantin. Elle semblait avoir des destinées méditerranéennes. Mais ses ressources étaient bien faibles, et pour subsister et faire figure d'Etat, il eût fallu qu'elle pût compter sur les richesses de la vallée

du Nil. Les forces militaires de la Syrie étaient factices; elle les devait aux Arabes conquérants, qui avaient pris goût à la vie citadine, à ses élégances, à une facilité un peu molle qui dégoûte des campagnes et de leurs fatigues.

La puissance matérielle n'appartient point nécessairement aux lieux où souffle l'esprit. Le splendide passé religieux de la Syrie, de la Palestine et de l'Arabie ne doit point faire illusion sur leurs facultés d'action.

Le calife de Damas gouvernait l'immense empire, qui allait de la Gaule aux confins de l'Asie centrale et de l'Inde, avec les moyens administratifs sommaires que lui fournissait l'imitation hésitante des traditions bysantines et sassanides. Dès le milieu duvnie siècle, on ne saurait être dupe de l'unité que l'Empire semble gagner à la conversion des tributaires à l'islam. Sous le Gouvernement d'El Hajjâj, l'Iraq et la Jazira étaient déjà la métropole des provinces orientales, et on y pouvait deviner le futur centre de l'Empire. La domination perse n'y avait point jadis anéanti une population indigène, qui imprégnée de mazdéisme, de manichéisme et de christianisme nestorien, avait un très vieux passé de culture. Les campagnes fertiles étaient toujours travaillées, sous la domination musulmane, par des descendants des sujets des rois assyro-babyloniens. Centre de routes terrestres, l'Iraq s'ouvrait vers la mer de larges perspectives commerciales.

Bien que l'Iraq, au milieu du vme siècle, partageât avec Médine la gloire de servir de séjour aux Alides et aux Abbasides, ce ne fut point parmi les éléments arabes qui avaient été les défenseurs si inconstants d'Ali, ni parmi les populations indigènes

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depuis longtemps indifférentes à la personne de leurs maîtres, que la famille du Prophète trouva les jeunes forces qui devaient aider l'un de ses membres à conquérir' le pouvoir; mais elles étaient toutes prêtes dans les provinces iraniennes de l'Empire. Le Khorassan, pour employer l'expression du temps, avait été occupé par des groupements bédouins qui, à diverses époques, étaient venus continuer, sur les terres nouvelles, la guerre du butin et de la foi. Mais ces Bédouins avaient pris racine sur le sol de l'Iran, épousé des femmes indigènes. L'insécurité du pays et les incursions continuelles des Turcs sur les frontières avaient conservé en eux les vertus militaires. Mais, quelque superficielle qu'elle fût, la conversion des indigènes qui les entouraient avait achevé de les absorber en un milieu social auquel s'imposait la notion de la royauté héréditaire et quasi-divine.

C'est dans cette société nouvelle, on l'a dit dans le chapitre précédent, que la propagande abbasside trouva, sous l'impulsion d'Abou Moslim, les adeptes qui assurèrent son succès.

Le changement de l'orientation matérielle et morale du califat fut, dès l'avènement du premier calife abbasside, rendu apparent par le déplacement de la capitale qui de Damas se transporta aussitôt en Iraq. Le califat omeyyade avait gardé du goût pour les affaires méditerranéennes : la conquête de la Sicile par les émirs aghlabites ouvrait vers l'Occident des possibilités nouvelles. — Le califat abbasside est tourné vers l'Orient. S'il est vrai que les Barmékides ont songé à conquérir Gonstantinople et à dominer la Méditerranée orientale, ce fut une politique qui ne vécut pas plus longtemps que leur autorité; à partir du ixe siècle, le califat est en position passive de

défense en face de l'empereur grec. Désormais le califat abbasside est tout asiatique; c'est vers le golfe Persique et la mer des Indes que son commerce se développe, et vers l'Asie centrale que son territoire grandit. Mais dans cette direction même, l'Empire ne réussit à se créer ni équilibre, ni cohésion.

Bagdad est bien placée, dans un pays riche, parmi des populations cultivées; mais ce n'est pourtant une capitale ni pour la Perse, ni pour la Syrie, ni pour l'Egypte, ni pour l'Arabie; ce pourrait être le cheflieu d'une Société des Nations de l'Asie antérieure; c'est, en tout cas, un admirable bazar sur la route des Indes.

Le mouvement qui a amené les Abbassides au pouvoir a un fonds chiite dont il importe avant tout de fixer la valeur sociale au milieu du vme siècle. Tout l'Orient proche est le pays des incarnations divines, des apparitions héroïques, des êtres qui, par révélation directe ou par transmission héréditaire, parlent au nom de Dieu. Au vme siècle, Mohammed, le Prophète, commence à prendre la figure d'humanité supérieure et de quasi-divinité que l'orthodoxie et la croyance populaire musulmane grandirent encore au cours des siècles : sa famille, issue de sa fille Fatima et d'Ali, devient sacrée. L'échec du pitoyable califat d'Ali, la pauvre attitude de son fils aîné Al Hassan et la folle équipée de son second fils Al Hossain prennent allure d'épopée; Ali est une émanation divine aussi bien que Mohammed, et il n'a bientôt plus besoin de Fatima pour faire souche d'imams impeccables : les fils qu'il a eus d'une autre femme ont hérité de sa valeur surnaturelle. Dès sa mort, sa divinité a été professée par les Sabbaïtes, et ce sera la doctrine des Chiites « exagérés », des Ghulât.

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Sans aller à cette extrémité, qui d'ailleurs plaît aux masses populaires, les Chiites modérés considèrent tous Ali comme le successeur légitime du Prophète : les Omeyyades, et même les califes rachîdin, ne sont pour eux que des usurpateurs. On retrouvera ces doctrines dans des pages suivantes.

C'est pour rendre le pouvoir à cette famille sainte que les provinces orientales refusèrent l'obéissance aux Omeyyades. Mais Abou Moslim sut détourner sur les descendants d'Abbâs le zèle pratique des adorateurs de la famille hachémite, et il en résulta pour la communauté musulmane quelque hésitation et quelque trouble. L'ascension de la dynastie abbasside ne fit point renoncer les Alides à leurs prétentions, et les Abbassides ne purent pardonner à leurs cousins la duperie dont eux-mêmes les avaient si magistralement rendus les victimes. On rappellera plus loin quelques faits de cette lutte familiale. D'autre part, quelques-unes des populations qui acceptèrent l'autorité des Abbassides prétendirent retrouver en eux le rayon de la divinité qu'ils étaient accoutumés de reconnaître en leurs souverains, et il en résulta quelques malentendus.

On rappellera plus loin que les mouvements alides de caractère politique ne se conjuguent nullement avec les rébellions qui soulevèrent, à mainte reprise, les Iraniens contre les Abbassides. La Perse était restée la terre des utopies sociales, dont un être surnaturel devait assurer la réalisation. Elle fut longtemps le théâtre des exploits des thaumaturges, jusqu'au triomphe de la doctrine chiite.

C'était la classe des nouveaux convertis groupés autour d'éléments arabes peu nombreux qui avait porté les Abbassides au pouvoir; leur position, au

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moins dans les provinces centrales de l'Empire, était solidement assurée au sein de la communauté musulmane. C'est parmi les éléments nouveaux que les califes choisirent les grands officiers de l'Empire; pendant les plus belles années de la dynastie, de Mançour à Rachid, le Gouvernement fut dans les mains d'une famille de visirs originaires de Merw, les Barmékides. Si l'on connaissait moins mal ce qu'étaient alors les bureaux des ministères, on les trouverait sans doute aussi abondamment remplis de « tributaire? )>, juifs et chrétiens convertis ou non, que ceux du sultanat d'Egypte à l'époque des Mameluks.

Les convertis donnent partout un nouvel élan à l'islam. La vraie société bédouine y était, en somme, restée étrangère; elle l'avait acceptée du dehors. Il fallait une société de musulmans citadins pour que la religion formée dans les cités de la Mekke et de Médine se développât suivant ses traditions. Les convertis ont fourni à la dynastie abbasside le milieu favorable à l'expansion des doctrines que les grands imams créaient, à la fin du vme siècle, soit dans les villes de l'Iraq, soit à Médine, à l'ombre de la mosquée du Prophète.

Les convertis forment dans la société abbasside une classe dont l'importance efface les anciennes rivalités bédouines. Sans doute, les historiens arabes, passionnés pour les anecdotes tragi-comiques des « Journées des Arabes » et de la poésie dite antéislamique, ont exagéré l'importance et les effets des haines entre Arabes du Nord et Arabes du Sud. Il est pourtant certain que, sous les Omeyyades, elles ont une grande influence sur la vie politique et administrative de l'Empire, et après te sanglant combat de Marj-Râhit, elles ont efficacement préparé

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la ruine de «l'Empire arabe». Sous la dynastie abbasside, l'histoire de l'Egypte et celle de l'Espagne connaissent encore les querelles entre Qaisites et Kelbites; mais il n'en est plus question en Iraq, ni dans les provinces orientales. C'est entre Arabes et Iraniens, ou plutôt étrangers, qu'une rivalité se manifeste, plus ou moins clairement, sur le terrain politique; on en verra, dans un autre fascicule, l'influence sur la littérature et l'érudition.

Il y a en effet une nouvelle société et un nouvel esprit. Suivant une coïncidence qui n'est point sans ironie, c'est au moment où il cesse d'être un Etat méditerranéen et qu'il s'éloigne de ses provinces bysantines que le califat se met à l'école de l'hellénisme. La culture grecque trouve un terrain favorable dans un mélange de peuples où Alexandre en avait jeté, bien hâtivement, les semences, qui n'avaient point toutes été perdues.

Au moment où Constantinople n'en conserve plus que des apparences, l'hellénisme impose à la société nouvelle de l'islam le besoin de réfléchir sur la doctrine un peu sommaire du Coran et des premiers hadiths. Il lui donne une largeur de pensée et une tenue philosophique que ses origines hidjaziennes ne faisaient point prévoir. La littérature, qui exprime ce développement inattendu, est pendant trois siècles uniquement de langue arabe; on dira ailleurs ses variétés d'expression.

A l'inverse, les forces matérielles de la dynastie abbasside viennent de l'Orient. C'est au Khorassan que le calife trouve les soldats qui le défendent contre les Alides, contre les Kharijites, contre ses sujets. Quand El Motawakkil cherche à se libérer de la domination de sa garde, il s'adresse aux Tahirides :

Mohammed ben Abd Allah délègue son frère Tâhirau Gouvernement du Khorassan et vient à Bagdad régner sur l'Etat. Puis, c'est le rythme classique des invasions d'Orient en Occident; après les Tahirides, les Samanides et les Bouyides, tous Iraniens; plus tard les nouveaux maîtres de l'Iran, c'est-à-dire les Turcs et les Mongols, viendront dominer, puis détruire le califat de Bagdad.

On résumera ici, comme on l'a fait pour les Omeyyades, l'histoire des règnes des califes abbassides, jusque vers l'époque des Croisades. On essaiera de comprendre l'organisation administrative de l'Empire, celle de l'impôt et celle de l'armée qui sont étroitement unies. Le rendement de l'impôt, conséquence de la situation économique, est la grande affaire d'un Etat dépensier où tous les fonctionnaires volent. On parlera du souverain et de la cour, puis des hauts fonctionnaires et des bureaux. La vie économique et intellectuelle fera l'objet de chapitres généraux, dans un fascicule qui exposera brièvement l'histoire de l'Espagne et du Maghreb.

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On trouvera partout le récit des événements matériels qui remplissent les règnes des grands califes pendant un siècle, de leurs successeurs moins heureux et des fantômes qui passent sur la scène pendant une partie du xe et du xie siècle : guerres et intrigues, splendeurs de fêtes, prodigalités inouïes, révoltes incessantes, assassinats raffinés, misère royale et populaire,

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on se contentera de rappeler ici ceux qui semblent être les plus saillants1.

Le fondateur de la dynastie, Abou 1 Abbas as Saffâh, s'est contenté d'être victorieux et de distribuer les provinces à des membres de sa famille (750- 754). Il a hésité sur l'emplacement de sa capitale et a vécu à Hachimiya, puis à Coufa, pour mourir à Anbar.

Son frère Abou Ja'far jd Mançour construit la

« ville ronde » de Bagdad, qui devient la capitale du califat. Les Barmékides sont la force de la dynastie de 750 à 804; mais les souverains ont une personnalité. Al Mançour est un beau type d'Abbasside; mais son règne, tout glorieux qu'il soit, présage les dangers des temps prochains. D'une constante activité, il a le souci de son rôle de roi et applique à l'exercer sa réelle intelligence. Il manque absolument d'un instinct que l'Occident moderne essaie encore de conserver, le sens moral : perfidie, violence, avarice, ingratitude, hypocrisie, le grand vice de l'Islam abbasside sont chez lui au plus haut point.

L'une des plaies de la dynastie abbasside, la compétition entre les membres de la famille pour le pouvoir, s'ouvre dès le début de son règne; il faut le prestige d'Abou Moslim pour délivrer Mançour de la révolte

1. Il n'a pas paru utile de traduire les noms des califes abbassides dont on n'a même point d'ailleurs donné la liste complète : il suffit de savoir qu'à partir d'Al Mançour chacun d'eux a un surnom en billah, sous lequel l'histoire le connaît : ce souverain par exemple s'appelle Abou Ja'far Abd Allah ben Mohammed al Mançour billah, c'est-à-dire « père de Jafar» (Kounya, nom de son fils aîné), Abd Allah (qui est son véritable nom, ism), fils de Mohammed, (ben Ali l'imâm) le secouru par Dieu (ou le vainqueur par l'aide de Dieu) «lagab »; d'autres s'appellent: Al Mahdi billah, « le bien dirigé par Dieu » ; ar Rachid billah, « qui est conduit dans la voie droite par Dieu », etc. Ces épithètes manifestent le caractère religieux du souverain.

de son oncle Abou l'Abbas qui avait réussi à enrôler un ramassis de gens du Khorassan, de la Jazira et de la Syrie. A l'arrivée d'Abou Moslim, les Khorassaniens firent défection, et il y eut une dernière et courte lutte entre Iraniens et Syriens.

C'est la dernière grande manifestation de l'hostilité des Syriens contre les gens de l'Iraq et contre leur maître. Pourtant la haine persiste et aussi la crainte que les terribles Syriens de Ziyâd et d'El Hajjaj inspiraient aux Iraqiens. Il arriva qu'un jour El Mançour en joua à son profit. Harassé des révoltes incessantes des gens de Baçra, le calife y cherche un remède : un vieux cheikh lui conseille de faire venir quatre mille Syriens. On le traite de fou; mais Mançour a compris, et il suit son conseil. La poste impériale, le berid, transporte en quelques jours, par petits paquets des Syriens que le calife fait parader et patrouiller à travers la ville; les gens de Baçra ferment leur porte et se tiennent cois1.

La victoire d'Abou Moslim sur ce suprême effort du « parti syrien » grandissait encore la haute influence du « faiseur de califes ». Mançour paraît avoir craint qu'il ne passât en Khorassan, où il se serait aisément rendu indépendant. Il le nomma donc gouverneur de la Syrie et de l'Egypte, avec résidence en Syrie, « pour l'avoir plus près de lui », et avec privilège de désigner le sous-gouverneur de l'Egypte: c'étaient les provinces où Abou Moslim n'avait aucune influence personnelle. Il refusa cet exil : mais malgré sa méfiance il se laissa attirer à Madain par Mançour, qui l'y fit assassiner en 754.

Pendant que la guerre bysantine se poursuivait

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