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Histoire du monde

Les parties imprimées en petits caractères sont de Mr E. Cavaignac. Les parties imprimées en caractères ordinaires sont de Mr P. Vaucher.

Changements de 1815 à 1870

Les États constitutionnels

L'achèvement de l'hégémonie européenne

Les applications pratiques de la science

Nous allons énumérer rapidement les changements les plus notables qui aient affecté le monde européen depuis i8i5.

Après la clmie de Napoléon, l'Europe a connu de nouveau une période de paix relative comme celle qui avait suivi le traité de Cateau-Cambrésis (i55g-i6i8), ou celle qui avait suivi le traité d'Utrecht (1713-1741). Le désir '-'énéral de paix fut assez fort pour étayer les pouvoirs directement intéressés à maintenir l'état de choses existant contre les mécontentements qui subsistaient, ici pour des raisons d'humiliation nationale, ailleurs pour des raisons d'aspirations libérales. Les crises ont été, en somme, presque toutes localisées, toutes courtes, et finalement ont été surmontées.

La première de ces crises eut lieu aux environs de iSno. Elle affecta l'Espagne et certains Etats italiens.

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La seconde, en i83o, fut plus sérieuse. En France, elle amena la substitution de la branche cadette des Bourbons à la branche aînée. Elle sépara la Belgique de la Hollande. Elle troubla pour longtemps l'Espagne. En Pologne, elle avorta.

La crise de 1840 fut plus générale. Provoquée par le conflit entre le sultan et le pacha d'Egypte, elle amena une coalition générale contre la France. Celle-ci avait appris par une expérience amère qu'elle n'était plus de taille à braver l'Europe. Elle fortifia sa capitale, et recula.

Enfin, en 1848, se produisit une secousse sérieuse. En France, elle renversa les Bourbons. Mais la population de Paris, qui avait fait la révolution, fut écrasée par l'Assemblée, élue au suffrage universel, et par l'armée. Les deux pouvoirs nouveaux, suffrage universel et armée nationale, s'unirent pour rendre le pouvoir à un Bonaparte. L'Autriche avait été secouée presque autant que la France, et ne se tira d'affaire que par l'appui du tsar.

La première guerre qui mit en présence de grands Etals européens fut la guerre de Crimée (1 854- 1 856). Elle eut lieu entre les deux puissances qui, pour des raisons diverses, avaient échappé à tous les mouvements antérieurs, la Russie et l'Angleterre. La France y prit part aux côtés de l'Angleterre. Même cette guerre ne peut être considérée comme ayant troublé bien profondément l'Europe civilisée. En réalité, la période de stabilité s'est prolongée jusque vers 1860 : c'est avec Jes événements d'Italie que s'est rouverte une période de bouleversement profonds.

Le résultat durable de ces mouvements a été que la monarchie absolue, qui était la forme de gouvernement normale au xviii8 siècle, a cédé la place presque partout à des gouvernements constitutionnels. L'Angleterre était une monarchie parlementaire dès le xvïii0 siècle. La France le devint après 1789, et depuis, même sous les deux Napoléons, ne revit plus la monarchie absolue. Après 1848, la Prusse et le Piémont, deux Etats que leurs visées pangermanistes ou panitaliennes avaient mis en vedettes, eurent des constitutions. L'Espagne et le Portugal en avaient depuis i836, la Belgique et la Grèce depuis i83a. La Hollande et le Danemark en furent pourvues en i84q, la Suède-Norvège en 1866. Postaient l'Autriche, qui devint

INTRODUCTION o

constitutionnelle après les guerres malheureuses de i85q et de 1866, et la Russie, qui devait garder longtemps encore l'autocratie.

Dans les Etats de l'Amérique, tous indépendants depuis 1826, le pouvoir exécutif appartenait dans la règle à un Président élu par la nation, ce qui provoqua dans l'Amérique latine des crises fréquentes de dictature. Dans les Etats d'Europe, le pouvoir exécutif resta en général à un monarque héréditaire, descendant le plus souvent de la vieille dynastie du pays. Mais, partout ou à peu près, le pouvoir législatif se trouva dévolu, d'après le modèle anglais, à deux Assemblées : Tune le plus souvent héréditaire ou nommée par le souverain, l'autre élue. Au milieu du xixe siècle, le corps électoral était encore, dans la plupart des Etats d'Europe, assez étroitement réduit aux contribuables les plus imposés : il s'élargit par la suite jusqu'à englober presque toute la population mâle adulte, a*u moins dans la plupart des Etats qui adoptèrent le service militaire obligatoire.

Pendant quarante ou cinquante ans, les énergies européennes sont restées largement disponibles : i° pour l'expansion de la domination européenne dans îe monde; 2e pour la création de valeurs intellectuelles ou économiques.

Le premier champ nouveau qui s'est ouvert à l'activité européenne a été le domaine musulman.

Au début du xixe siècle, le front musulman paraissait encore imposant. L'empire ottoman, tout d'abcrd, restait encore intact, au moins en théorie. Le Sultan possédait toute la péninsule balkanique, l 'Asie-Mineure, la Syrie, l'Arabie, l'Egypte, la Tripolitaine, la Tunisie, l'Algérie : on savait de reste que sa suzeraineté, au moins en Arabie et en Afrique, était plus nominale que réelle, mais enfin elle était reconnue en droit international. En dehors de son empire, deux Etats musulmans, le Maroc à l'Ouest, la Perse à l'Est, faisaient toujours quelque figure. Le Maroc avait, depuis le xvie siècle, perdu toute action sur le Soudan. La Perse était entourée d'un certain nombre de

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petits Etats musulmans, au Caucase, en Turkestan, en Afghanistan.

Leibniz avait déjà parlé de la décadence de l'Empire turc. Mais le fait éclatant qui révéla avec quelle facilité une dépendance de cet Empire pouvait être occupée par des Européens fut l'expédition d'Egypte (1798). En outre, la présence des Français sur les côtes dalmates, au temps de Napoléon, sema des germes d'agitation parmi les populations chrétiennes des Balkans. La Serbie se réveilla, obtint au moins une sorte d'autonomie. Puis une formidable insurrection éclata en Grèce. Après plusieurs années de vicissitudes, elle provoqua l'intervention des puissances chrétiennes, Russie, France et Angleterre. La flotte turcoégyptienne fut détruite à Navarin (octobre 1827). Les Français parurent en Morée, les Piusses franchirent le Danube. Le sultan dut reconnaître l'indépendance de la Grèce.

Un second coup fût porté à la puissance ottomane par l'ambition du personnage qui, depuis le début du siècle, gouvernait l'Egypte pour le sultan : Méhémet-Ali. Après avoir étendu son influence en Arabie et dans le Soudan égyptien, il convoita la Syrie. De nouveau le conflit provoqua l'intervention des Européens, mais cette fois ils se trouvèrent en désaccord : la France soutenait Méhémet- Ali, la Russie et l'Angleterre protégèrent le sultan. Le protégé de la France dut se contenter du gouvernement de l'Egypte pour lui et ses descendants, sous la suzeraineté de la Porte, et la France elle-même eut quelque peine à rester dans le concert européen ( 1 84 1 ) .

C'était la dernière fois que l'Angleterre et la Russie marchaient d'accord dans les questions orientales, car déjà leur antagonisme se dessinait en Asie. L'Angleterre s'était installée au xvnr9 siècle dans la plaine du Gange et dans le Dekkan. Au début du xixe siècle, elle fut amenée à étendre son action dans le bassin de l'Indus. Elle entrait ainsi en contact immédiat avec les Etats de l'Iran, Afghanistan et Perse. Mais simultanément la Russie, qui depuis i8i5 ne pouvait plus espérer d'agrandissements en Europe, avait reporté son activité vers le Sud, dans les pays du Caucase et vers les steppes araliennes. Sous le règne de Nicolas Ier (i825-i855), elle ne cessa guère de progresser dans cette direction : et depuis longtemps elle avait en Perse des intérêts importants.

Si, lors de la crise de 1840, cet antagonisme naissant

avait été dominé, dans l'esprit des Anglais, par la méfiance contre la France, ce n'était pas seulement l'effet du souvenir, encore très vivant, des guerres de l'Empire, c'était surtout que la France témoignait alors, par une entreprise grandiose, de sa résolution de ne pas laisser péricliter sa situation méditerranéenne : je veux parler de la conquête de l'Algérie.

L'Algérie et la Tunisie étaient toujours, au commencement du xixe siècle, le point de départ de pirateries extrêmement gênantes et humiliantes pour les Etats chrétiens. On avait renoncé depuis longtemps à invoquer, pour les faire cesser, l'autorité platonique du Sultan sur les deys de Tunis et d'Alger, et de nombreuses expéditions de représailles avaient eu lieu, sans résultats durables. En 1827, une insulte au consul français d'Alger amena un effort plus vigoureux. En juillet i83o, les Français occupèrent Alger, et cette fois manifestèrent l'intention de n'en plus partir.

Au lendemain de la prise d'Alger, cependant, la monarchie de Juillet remplaçait en France celle de Charles X, et pendant des années le nouveau gouvernement ne sut trop jusqu'où il convenait d'étendre l'occupation dans l'intérieur. Il restait, après la chute du dey d'Alger, au certain nombre d'autorités musulmanes. Les beys turcs de Tittery, de Constantine, d'Oran, et certains de leurs subordonnés (à Tlemcen, par exemple) disposaient toujours de petites garnisons. Le bey de Tunis, vassal de la Porte, voyant que l'ère de la piraterie était définitivement close, était tenté de chercher des compensations en Algérie. Le chérif du Maroc, qui jouissait d'un certain prestige dans l'Ouest, songeait aussi à profiter des circonstances. Enfin, il y avait les chefs arabes, fort peu préparés à troquer le joug turc pour la domination chrétienne. Les gouverneurs français s'attachèrent tout de suite à mettre sous leur dépendance les beys turcs, ils écartèrent d'emblée les prétentions tunisiennes ou marocaines, mais ils montrèrent une confiance excessive clans les dispositions pacifiques des chefs arabes, surtout de l'un d'entre eux : Abd-el-Kader.

Celui-ci, né en 1808, et réputé pour son zèle religieux, avait été reconnu comme émir dnns la région de Maskara

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dès i832. Par le traité Desmichels (i834), les Français reconnurent son autorité dans la province d'Oran. Après un nouveau choc, le général Bugeaud, par le traité de la Tafna (1837), permit à Abd-el-Kader d'étendre son pouvoir jusqu'à l'Est d'Alger. Les Français avaient été guidés par le désir d'avoir en face d'eux une autorité indigène stable : mais cette autorité se montra beaucoup plus forte et moins bienveillante qu'ils ne l'avaient pensé. Au prix de ces concessions, du moins, ils parvinrent, après un premier échec, à abattre le bey de Constantine (1837).

La poussée d 'Abd-el-Kader vers l'Ouest se heurta aux efforts des Français pour relier par terre Alger et Constantine (Portes de Fer, i83q); de là sortit le conflit définitif, qui allait entraîner la conquête de l'Algérie. Bugeaud, investi de tous pouvoirs à partir de 1840, et pourvu de forces qui s'élèvent peu à peu à plus de 100.000 hommes, mena la guerre méthodiquement, fit tomber une à une les villes arabes, et rélégua Abd-el-Kader aux confins du désert, où sa capitale ambulante (Smalah) fut enlevée en i843. L'Arabe, qui avait espéré profiter de la crise de 1840 en invoquant l'assistance de la Turquie et de l'Angleterre, qui avait même songé à l'Espagne, se vit enfin réduit à se réfugier au Maroc. Mais une courte expérience convainquit le sultan Moulay Abd-er-Rhaman de la supériorité française (bataille de î'Isly, i844).

Abd-el-Kader continua encore quelque temps la guerre de chicane, qui lui valut certains succès (Sidi-Brahim, i845). Mais sa popularité au Maroc finit par alarmer le sultan chérifien, qui fit cause commune contre lui avec les Français. Cerné dès lors de toutes parts, il finit par se rendre (décembre 1847). Il fut interné à Paris, puis à Amboise, et, remis en liberté en i852, alla vivre en Orient : il est mort à Damas en i883.

L'Algérie était conquise. Les expéditions de Zaatcha (1849), de Kabylie (1857*), eurent le caractère d'opérations de police locales. LTn modus vivendi fut établi avec la Tunisie et le Maroc, lequel s'est trouvé assez stable jusqu'après les désastres français de 1870.

Mais la principale bénéficiaire de l'affaiblissement des Turcs était la Russie, protectrice naturelle des chrétiens des Balkans. Elle finit par viser Constantinople, et se

eurta alors à l'Angleterre et à la France (i854-i856). Les uccesseurs de Soliman et des Kôprigli, qui moins d'un sècle auparavant tenaient encore tête à l'Autriche et à la fussie coalisées, ne durent leur salut qu'au secours des puissances chrétiennes. Sébastopol, la grande forteresse risse de la mer Noire, tomba en i855, et, au Congrès de Pîis (i856), le statu quo fut rétabli en Orient pour vingt an.

^e moment arrivait où les Européens allaient réaliser la transformation que les musulmans, au temps de leur spltndeur, s'étaient refusés, non sans raison, à accomplir : la Kunion de la Méditerranée à l'Océan Indien. En i85g, un français, Ferdinand de Lesseps, attaqua le percement de 1 isthme de Suez. L'œuvre fut achevée en 1869. Le khédve d'Egypte n'en conserva pas longtemps le contrôle financier.

L'Isam ne s'est pas résigné partout à sa déchéance. Dans .'Afrique du Nord, des confréries religieuses ont continté à formenter la haine contre le chrétien. La Pers«, solée par sa situation, et où, depuis la fin du xviii6 sitcle, une dynastie solide s'était implantée, est restée assez feimée. Mais une grande partie des musulmans a passé peu à peu sous la domination d'Européens.

Du côté de l'Océan, les Européens se sont ouvert l'accès des deux domaines qui leur échappaient encore : l'Afrique e| le monde jaune.

L'Afrique était toujours au xvme siècle une terre inconnue. L'anarchie du monde noir y alimentait d'esclaves les ports que fréquentaient les traitants d'Europe, et d'où ils emmenaient la main-d'œuvre noire dans les colonies tropicales. Après i8i5, le massif continent sollicita les esprits les plus entreprenants de l'Europe, et tous ses grands Deuves furent, l'un après l'autre, très lentement reconnus.

Le Nil n'appartenait aux pachas d'Egypte que sur une faible partie de son cours. C'est en partant de la côte orientale, fréquentée de tout temps par les vaisseaux qui trafiquaient sur l'Océan Indien, que les explorateurs d'Eu-

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rope ont enfin, vers 1860, percé le mystère des orïgnes; du célèbre fleuve.

L'existence du Niger était soupçonnée dès l'antiquté, et les Marocains avaient occupé Tombouctou jusqi'au xviie siècle. Puis, le monde du Soudan avait été Ivre à des pouvoirs locaux qui s'en disputaient les divrses parties et en interdisaient l'accès. René Caillié fut lepremier des blancs qui, en 182A, toucha le grand fleuve avec une émotion religieuse. Puis, le Niger fut pris à revers, comme le Nil, mais par les Français établis depuis ongtemps au Sénégal, — et enfin reconnu de bout en beat.

Dans l'Afrique australe, les Portugais, établis sir les deux côtes, avaient donné quelques notions sur 'intérieur. Mais l'honneur de la découverte revient à L'vingstone (181 3-1873). Il a parcouru, dans l'Afrique di Sud, 5o.ooo kilomètres en des voyages répétés. I! a r<vélé le bassin du Zambèze. Il a reconnu les grands lacs e' aperçu le Congo. Son nom domine la phalange des exp orateurs de l'Afrique, et est un de ceux dont l'Angîetere est le plus justement orgueilleuse.

Enfin, Stanley, parti d'abord à la recherche df Livingstone, entreprit de reconnaître la région équatorkle (1874). Il suivit le cours du Congo sur toute sa Icnguerr et, plus heureux que Cavelier de la Salle, mena jusqu'au terme son entreprise. Ainsi le dernier des grands feuves africains cédait à son tour à l'énergie des explorateurs européens.

Quant aux convoitises allumées par ces découvertes dans tous les grands Etats européens, leur histoire appartient à la période suivante.

En pénétrant à l'intérieur de l'Afrique, les Européens touchèrent du doigt l'état de choses qui avait pendant tant de siècles alimenté l'esclavage, et une réaction sentimentale se produisit. La traite européenne avait été attaquée dès la fin du xvnie siècle au nom de la philanthropie, et fut interdite à partir du congrès de Vienne (181 5). Restait la traite musulmane, qui, partant de la Méditerranée et de l'Océan Indien, avait un domaine non moins vaste, qu'elle élargit encore au xixe siècle. Elle n'a été sérieusement compromise que par l'établissement des Anglais en Egypte.

,e monde jaune était aussi clos, au xvme siècle, que Jifrique.

En Chine, la dynastie mandchoue, établie en i644, avait connu deux grands règnes, ceux de Kiang-Hsi, et de Cnen-Luong (i 736-1796). Une monarchie et une armée mandchoues s'étaient superposées à la Chine, sans presque toicher à sa civilisation. Elles avaient assuré leur autorité sur la Mongolie et le Thibet, endormis par le bouddhisme : en 1791, une armée chinoise pénétrait au Népaul, Le Turkestan chinois, fortement islamisé, fut soumis mssi, et l'Empereur de Chine apparut comme un protecteur naturel même aux Ralmouks de la Vo]ga, qui en i~)o se réfugièrent sur ses domaines. Sur la Corée et sur l'^nnam, des droits de suzeraineté dont d'origine se perdait dans la nuit des temps furent remis en vigueur. Les commerçants d'Europe n'étaient tolérés qu'au comptegouttes.

Puis était venu le déclin. Le premier symptôme, vers 1825, fut la révolte du Turkestan chinois, mais ce craquement échappa encore aux puissances d'Europe, même à la Russie. Ce fut le commerce avec l'Inde, devenue anglaise, qui provoqua la crise. Ce commerce inondait la Chine d'opium : quand l'autorité chinoise voulut réagir, les Anglais n'hésitèrent pas à le protéger par les armes (1842). Leur victoire leur valut des privilèges que les autres Etats revendiquèrent à leur tour. Alors éclata dans la Chine du Sud une insurrection terrible, où des éléments chrétiens jouèrent un rôle, et qui provoqua une réaction antichrétienne. Cette fois, la France et F Angleterre agirent de ooncert (i858), et, sous les murs de Pékin, arrachèrent l'ouverture de douze ports. Les Chinois reprirent les armes, et furent battus à Palikao (sept. 1860). Le Palais d'Eté, aux portes de Pékin, fut pillé par les Français et brûlé sur l'ordre fies Anglais

La faiblesse de la Chine fut ainsi révélée. La France s'installa en Cochinchine. Les Russes se montraient dans le Turkestan chinois. Le dépècement commençait.

A côté de la Chine était le Japon. Sa dynastie remontait lusieurs - \.-.ni Père chrétienne. Sa civilisation

lit de Chine, et le bouddhisme s'y était infiltré aux

premiers siècles de notre ère. Mais le Japon avait toujoirs sauvegardé son indépendance politique, guerroyé par boments en Corée, repoussé les Mongols. A partir de ii 86, le souverain légitime, le mikado, s'était effacé peu à peu devant le shogoun, sorte de maire du palais, qui présidait à une masse nobiliaire comparable à celb de Pologne. Saint François-Xavier, au xvie siècle, avait ^isité le Japon, et le christianisme y avait paru un monent sur le point de s'implanter. Mais à partir de i638 le Japon se ferma, et vécut sur lui-même, avec une civilisatioi originale même par rapport à celle de la Chine. L'ouverture de la Chine ne pouvait manquer de s'y répercute". Les Américains frappèrent les premiers à la porte, puis les Européens. Mais le résultat fut inattendu.

En 1867 montait surj le trône des mikados Mutsu-hito. Son entourage arriva à éliminer le shogonn, puis à transformer les fiefs japonais en circonscriptions administratives, et la noblesse japonaise en un corps de fonctionnaires et d'officiers. En même temps, le Japon s'ouvrait tout grand au commerce et aux arts de l'Europe. Celle-ci suivit d'abord avec une curiosité sympathique cette transformation, achevée en 1889 Par l'adoption du système parlementaire. Elle n'en vit que plus tard la redoutable portée.

Mais, dès le milieu du xixe siècle, l'ouverture du monde jaune se traduisit par une émigration active dans les territoires européens du Pacifique ou de l'Océan, émigration dont les colons blancs eurent à supporter la concurrence.

La civilisation européenne a poursuivi, en même temps que l'agrandissement de son domaine, les progrès internes qui expliquaient sa suprématie. Il suffira de signaler les plus visibles à tous les yeux.

La vapeur avait été utilisée pour les moyens de transport à partir du début du xixe siècle, d'abord dans la marine,, puis dans la traction sur terre. En moins d'un siècle, le nombre des bâtiments à vapeur a été porté à 5o.ooo, et l'étendue du réseau ferré à 750.000 kilomètres.

Vers 1870, les chemins de fer étaient assez développés en France, en Angleterre, en Allemagne, pour qu'aucune

grande ville ne fût à plus de 24 heures de la capitale. Leréseau des Etats-Unis était déjà serré entre le Mississipi et /Atlantique. Surtout, la navigation à vapeur avait raccourci les grands trajets mondiaux dans des proportions énormes. Alors qu'au xviii6 siècle on considérait comme un record d'aller de France dans l'Inde en cent jours, le trajet de l'Europe occidentale jusqu'à l'Extrême-Orient, après le percement de l'isthme de Suez, ne dépassa pas un mois. Alors qu'il fallait une chance exceptionnelle au x\me siècle pour aller en six semaines de France au Canada, on put, quand les chemins de fer transcontinentaux américains furent achevés (vers 1874), aller en un mois de France ou d'Angleterre jusqu'à San-Francisco. La traversée du Pacifique, que les Espagnols, maîtres de l'Amérique et des Philippines, mettaient des mois à réaliser, se fit couramment en un mois vers 1870. Depuis, avec le progrès des vitesses sur les lignes de paquebots transatlantiques et sur les chemins de fer américains, avec la construction du transsibérien à la fin du xtxg siècle, le (( tour du monde en 80 jours » a cessé complètement d'être un tour de force.

L'électricité, non moins que la vapeur, a raccourci les distances : à partir de i85o, le monde a été sillonné par les lignes télégraphiques électriques.

La découverte des anesthésiques (vers i8/»o) et des antiseptiques (vers 1870) a décuplé les moyens d'action de la chirurgie.

Le progrès des explosifs a transformé l'art de la guerre, du temps de Napoléon à notre époque, plus qu'il n'avait été transformé depuis le moyen-âge jusqu'à Napoléon.

D'innombrables progrès de détail ont facilité le travail et augmenté le bien-être au point de quadrupler la population de l'Europe et de ses colonies. Cet essor matériel est le côté brillant de la civilisation européenne, le côté qui est envié et imité même des peuples capables de voir nettement les points faibles de cette civilisation.

Guerre de Crimée

La Russie

Par un contre-coup indirect des secousses de 1848, la question d'Orient, qui depuis quarante ans agitait l'Europe sans provoquer de chocs trop violents, allait, pour la première fois depuis 181 5, mettre de grands Etats européens aux prises, et amener un regroupement inédit des puissances mondiales.

La question d'Orient, on le sait, était posée par le déclin de l'Empire turc. Indiqué déjà par les guerres du xviir9 siècle, ce déclin était devenu évident par l'expédition d'Egypte, le soulèvement de la Grèce, le détachement de l'Algérie et de l'Egypte. L'autorité ottomane n'était plus en état de se faire obéir de ses sujets chrétiens, et les puissances européennes, qui ne pouvaient se désintéresser des populations en question, ne pouvaient plus faire état des engagements, même sincères, de la Porte. Lorsqu'à partir de i843, une querelle s'engagea entre moines catholiques et orthodoxes à propos de l'entretien des Lieux Saints, le sultan se montra impuissant à résoudre la difficulté, qu'aggravaient les interventions de la France d'une part, de la Russie de l'autre.

De tous les Etats impliqués dans les conflits de ce genre, le plus voisin et le plus agissant était la Russie. La Russie, de Pierre-le-Grand jusqu'à Alexandre Ier, avait été

surtout tournée vers l'Europe. Avec Nicolas Ier (1825), n'aspirant plus du côté de l'Ouest qu'au maintien de l'état de choses existant, elle avait repris sa marche vers le Sud. Elle s'était avancée au Turkestan, vers la Perse, dans le Caucase. Mais, avant tout, elle était attirée par les perspectives qu'ouvrait la décadence ottomane. A propos de la querelle des Lieux Saints, le tsar fit revivre ses prétentions à protéger tous les sujets orthodoxes du sultan. Au début de i853, il fit à l'ambassadeur d'Angleterre des confidences inquiétantes sur « l'homme malade ». Il commençait à envisager nettement le démembrement de l'empire turc, avec des vues que révèle bien le mémorandum suivant :

« La moins mauvaise de toutes les mauvaises combinaisons possibles :

Les Principautés et la Bulgarie jusqu'à Rustendji à la Russie;

Serbie et Bulgarie indépendantes;

Les côtes de l'Archipel et de l'Adriatique à l'Autriche;

L'Egypte à l'Angleterre, peut-être avec Chypre et Rhodes;

Candie à la France;

Les îles de l'Archipel à la France;

Constantinople ville libre; une garnison russe sur le Bosphore; une garnison autrichienne sur les Dardanelles;

Liberté complète de commerce;

Un royaume turc en Asie-Mineure. »

Tout de suite, de pareils rêves mirent l'Angleterre en défiance. Depuis 181 5, elle était « la maîtresse des mers ». La clef de voûte de son empire était l'Inde, qu'elle achavait de conquérir, et dont la possession commandait son activité économique. Elle avait posé un principe, à propos du Cap, que tout point important sur la route de l'Inde devait lui appartenir. On a vu de quel œil jaloux elle surveillait l'Egypte, où elle pressentait la route de l'avenir. Les progrès des Russes vers l'Iran l'inquiétaient. Or, la mainmise de la Russie sur l'empire ottoman eût été bien autremont menaçante . elle pouvait rendre illusoire d'un coup les communications maritimes. Dès le début, les Anglais conscients de la situation du proche Orient comprirent que le maintien de l'empire turc était une question vitale. L'ambassadeur à Constantinople, Stratford de Redcliffe, contribua plus que quiconque à encourager le Divan

à résister aux prétentions russes, et entraîna l'Angleterre à des démarches qui, au cours de i853, l'engagèrent de plus en plus.

Quant à la France, elle avait des intérêts multiples en Méditerranée, mais ils n'étaient pas vitaux, et d'ailleurs pouvaient la mettre en conflit avec l'Angleterre ou la Turquie aussi bien qu'avec la Russie. Dès le mois de mai i853, la question des Lieux Saints fut réglée, et ne reparut plus. Mais ici intervint la psychologie de Napoléon III. Il avait été olîensé par certains procédés du tsar/ Avant tout, il était hanté par la préoccupation qui allait dominer toute sa politique extérieure : la préoccupation de rentrer en grâce auprès des milieux révolutionnaires auxquels il appartenait, malgré tout, par ses origines. Il s'agissait pour lui de se faire pardonner une politique intérieure conservatrice par une politique extérieure révolutionnaire. Nul meilleur moyen, pour cela, qu'une guerre soutenue, aux côtés de l'Angleterre, contre le tsar Nicolas, qui était la bête noire des libéraux d'Europe. Tout de suite, il donna aux Anglais des assurances qui ne contribuèrent pas peu à leur faire envisager sans crainte un conflit armé.

Si néanmoins, à la différence de la lutte précédente entre l'Angleterre et la France, et de la lutte ultérieure entre l'Angleterre et l'Allemagne, la lutte anglo-russe ne provoqua pas, cette fois, une guerre mondiale, cela tint à l'attitude des puissances allemandes.

L'Autriche ne pouvait se désintéresser de la question. Depuis le xviir6 siècle, elle avait cessé de craindre les Turcs, et elle avait commencé à s'inquiéter des ambitions russes. Si l'intervention du tsar en Hongrie, en 1849, mi créait une dette de reconnaissance, d'autre part elle lui avait révélé le prestige du tsar sur les Slaves des Balkans et de la monarchie autrichienne. La tendance qui commençait à poindre en Piussie, à regarder le tsar comme le protecteur naturel de tout ce qui parlait une langue slave ou pratiquait la religion orthodove, était loin de rester confinée dans les milieux officiels. S'il est permis de prononcer le mot de « popularité » à propos du tsar Nicolas, c'est en tout cas à propos des événements qui allaient terminer son règne. L'Autriche fut donc portée vers les puissances occidentales, et, pendant presque toute l'année i854, celles-ci purent espérer son intervention armée.

Seulement, elle était forcée de tenir compte du senti-

ment des cours allemandes. Il était nettement favorable aux Russes, surtout en Prusse. Le .roi Frédéric-Guillaume IV était beau-frère du tsar. Peu militaire par nature, il était de plus, avec raison, porté à anticiper le mot prononcé plus tard : « Que la question d'Orient ne valait pas les os d'un grenadier poméranien. » Sa pression retint l'Autriche, et sauva ce qui subsistait de la triple alliance conclue jadis sur le cadavre de la Pologne.

Les cours allemandes restant neutres^ la guerre ne pouvait embraser l'Europe. Le seul Etat secondaire qui intervint dans le conflit (au début de i855), le Piémont, le fit uniquement pour se concilier les bonnes grâces des puissances occidentales, dont il avait besoin pour la réalisation de ses plans italiens.

D'autre part, les questions maritimes ne pouvaient, non plus, étendre cette fois le conflit. La Russie était une puissance exclusivement continentale, qu'on n'avait pas à chercher sur toutes les mers. Les Anglo-Français se montrèrent scrupuleux observateurs des droits des neutres. Et c'est ainsi qu'au dernier moment {en i855) ils virent même la Sicile se ranger à leurs côtés.

Le conflit resta donc relativement localisé. Par là même, il posait aux militaires un problème délicat. Les puissances, occidentales n'avaient à craindre aucune attaque russe, même sur mer : la marine russe considéra comme un triomphe la destruction de quelques vaisseaux turcs devant Sinope (automne i853). En revanche, l'Angleterre et la France ne pouvaient prendre l'adversaire corps à corps, renouveler les gestes de Charles XII et de Napoléon Ier. II. n'y avait que deux objectifs possibles : la Baltique et la mer Noire.

La Baltique était le plus indiqué. Là, on était près de la capitale, près des provinces baltiques, non loin de la Pologne. En i854, une expédition maritime fut faite à Bomarsund, mais, faute de corps de débarquement, on ne put même songer à attaquer l'arsenal de Cronstadt. Et tout projet de ce genre fut remis au tiroir jusqu'à la fin de la guerre.

C'est que, d'emblée, l'obligation de secourir la Turquie avait orienté les alliés vers la mer Noire. De ce côté, deux théâtres d'opérations s'offraient. Le plus naturel semblait être le Danube. Mai6 les Turcs se montrèrent capables de défendre seuls Silistrie. Un corps français, débarqué à

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Varna, fut décimé par le choléra. Avant tout, les Russes hésitèrent à s'engager à fond de ce côté, par crainte de mécontenter l'Autriche. Elle avait accepté avec peine l'occupation des principautés roumaines, et menacé de faire de l'avance des Russes au sud du Danube un casus belïi.

Restait le second objectif : la Crimée. Il offrait l'avantage immédiat de permettre la destruction de Sébastopol, point d'appui de la flotte russe sur la mer Noire. Les alliés, au début, se représentaient l'opération comme facile, et ne voyaient dans la Crimée qu'une base de départ. Mais que faire ensuite? Les meilleures chances de succès qu'on pût entrevoir étaient offertes par l'état intérieur de la Russie, où l'on pouvait espérer des jacqueries. Elles étaient aléatoires, et les gouvernements occidentaux ne laissaient pas d'être embarrassés. D'où le souci constant qu'ils allaient manifester de se tenir en contact avec les puissances allemandes, et de ne rien faire qui pû't les mécontenter.

Au reste, les événements prirent une toute autre tournure, par suite de l'obstination avec laquelle les Russes défendirent la Crimée, et y concentrèrent peu à peu toutes les forces vives de l'empire. Lorsque les alliés débarquèrent à Eupatoria, le prince Mentschikoff essaya de leur barrer la route sur l'Aima (septembre i854) et fut battu. Il semblait qu'on pût alors enlever d'emblée Sébastopol. Mais les Russes firent couler leur flotte pour barrer l'entrée du port, et se retranchèrent fortement du côté de la terre ferme. Alors commença un siège singulier, le corps expéditionnaire n'étant pas suffisant pour encercler la place, qui resta toujours, du côté du nord, en communication avec l'armée de secours. On espéra pourtant longtemps une solution rapide. Mais, quand les alliés eurent passé devant Sébastopol un hiver des plus pénibles, les chefs militaires ne voulurent plus lâcher le siège, par crainte de l'effet produit sur la troupe, si l'on avouait tant de sacrifices inutiles. Les gouvernements insistèrent plus d'une fois pour qu'on élargît les opérations, surtout après que l'échec d'une grande attaque (18 juin i855) eût prouvé une fois de plus la vigueur de la défense. Le maréchal Pélissier se refusa toujours à •envisager un autre objectif que la prise de la ville.

Ce fut l'armée russe qui donna à l'opération une portée qu'elle n'avait pas par elle-même, en multipliant les attaques sur les assiégeants. Elle fut repoussée à Balaklava (octobre i854), à Inkermann (novembre i854). Mais elle

s'obstina, appela à elle peu à peu des renforts plus nonv breux. Elle échoua encore à Eupatoria au printemps de i855, puis à Traktir en août i855. Il se trouva donc que, lorsque la chute de Malakoff (8 septembre i855) rendit Sébastopol intenable, l'armée russe de Crimée avait subi des échecs répétés, des pertes immenses, et que les ressources militaires de l'empire étaient en voie d'épuisement.

L'armée russe était restée constituée à peu près comme au xviti0 siècle, modelée sur la société russe elle-même, et par là très différente des armées de volontaires de l'Angleterre et de l'Autriche, comme des armées de conscrits de la France et de la Prusse. La masse de la population russe se composait de serfs de la couronne ou des grands domaines. Sur cette population, on prélevait, suivant les besoins, i, 2, 4 hommes sur 1.000. Le recrutement était assez chaotique sur les domaines de la couronne, par suite de la vénalité qui était la plaie traditionnelle de la bureaucratie russe. Sur les domaines des grands, il avait le caractère d'un impôt sur la main-d'œuvre, et les grands propriétaires étaient portés à se débarrasser des jeunes gens peu propres aux travaux de la paix, plutôt qu'à choisir les plus aptes aux travaux de la guerre. Comme cependant les deux aptitudes s'excluaient assez généralement, la sélection militaire, dans l'ensemble, se faisait bien. Il fallait du temps pour instruire un moujik : mais le soldat restait au service vingt ans en théorie, quinze ans en pratique. Le temps lui était donc largement départi. En fait, le soldat russe se montra en Crimée ce qu'il avait été contre Frédéric II et Napoléon : excellent. Les officiers, surtout dans les services techniques, ne se montrèrent pas indignes de le commander : le défenseur de Sébastopol, Totleben, mérita d'être comparé à Vauban. Mais les pertes avaient été immenses, non seulement sur les champs de bataille, mais aussi sur les routes détestables qui, de tous les points de l'immense empire, virent affluer les réserves vers la Crimée. De plus, le remplacement du matériel était difficile à un Etat qui n'avait pas trace de l'organisation 1 aliste de l'Occident, et ne pouvait emprunter nulle part. La Russie était à bout : le tsar Alexandre II, qui avait succédé, en mars i855, à Nicolas Ier, le savait bien.

Les alliés, nous l'avons dit, s'étaient maintenus en contact avec l'Autriche, et avaient fixé d'accord avec elle leurs buts de guerre : intégrité de l'empire ottoman, pas de pro-

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tectorat russe sur ses sujets orthodoxes, liberté de navigation du Danube, neutralisation de la mer Noire. Ils n'y changèrent presque rien après la chute de Sébastopol. Le tsar attendit qu'un succès russe en Asie, à Kars, eut rétabli quelque peu le prestige de ses armes, et alors fit savoir à Vienne qu'il acceptait les garanties demandées (janvier i856). La paix était faite.

Le congrès de Paris (mars i856) n'eût été qu'une formalité, si deux questions importantes n'y avaient été soulevées. D'une part, les principes du droit maritime furent fixés suivant les demandes des neutres. D'autre part, le plénipotentiaire piémontais Cavour appela l'attention sur la fâcheuse situation de l'Italie. La pauvre Autriche put sentir, dès lors, quel danger recelait pour elle cette question d'Orient, qui devait un jour être si fatale et à l'empire russe et à elle (*).

L'Angleterre avait, grâce au concours bénévole de la première puissance militaire d'Europe, protégé la route de l'Inde. Elle ne devait plus avoir de guerre à soutenir contre la Russie. Peu après le traité de Paris, c'était de nouveau vers l'Egypte, et contre son alliée de Crimée, que devaient se tourner ses préoccupations.

L'Etat qui fut le plus profondément affecté par la guerre de Crimée fut la Russie. Immédiatement après la paix, le tsar Alexandre II se consacra à une réforme complète de la société russe. Le 3 mars 1861, il proclamait l'émancipation des serfs.

La plaine russo-sibérienne a été, pendant des millénaires, la t-erre classique du nomadisme. A l'aurore de l'histoire, les Indo-Européens s'étaient répandus de là au Sud, à l'Ouest, à l'Est. Puis était venue, pendant des siècles, l'infiltration des Finno-Ougriens et des Turco-Tartares. A peine les Varègues avaient-ils donné quelque consistance aux populations de la région, que le joug mongol s'était appesanti sur elles pour trois cents ans. Lorsqu'avec les

(*) G. RousSET, Hist. de la Guerre de Crimée. De La GoRCE, Hist. du Second Empire.

Bapst, Origines de la guerre de Crimée. KlNGLAKE, The Crimean war.

ScHIEMANN, Russland unter Nikolaus /, t. IV. Friedjung, Der Krimkrieg (autrichien).

"Tolstoï, Scvasiopol.

Tvans avait commencé la réaction slave, les tsars avaient dû se préoccuper de contrebuter l'écoulement vers l'Est, qui se dessinait. Vers 1600, des lois rigoureuses avaient cloué le paysan au sol, et, depuis, le tsar s'était chargé Mit ses domaines, et avait chargé ses boïars sur ceux qu'il leur concédait, de maintenir la masse agricole. Au xviii0 siècle, l'institution du servage avait même été étendue aux provinces nouvelles de l'Ouest et du Sud.

Le résultat, dans la première moitié du xixe siècle, se chiffrait à peu près comme suit.

Le tsar possédait à lui seul 225 millions de dêciatines de terre (soit 2 millions et demi de kilomètres carrés, cinq fois l'étendue de la France). Sur ces terres vivaient 20 millions de serfs de la couronne, à l'entière disposition des agents du souverain. C'était le régime du socialisme d'Etat.

Le reste du sol était réparti entre un peu plus de 100.000 familles de propriétaires nobles, avec 20 millions de serfs. Le propriétaire répondait vis-à-vis du tsar de l'impôt, du recrutement, de l'ordre public. Il devait la subsistance et l'assistance à ses paysans. En somme, il était considéré comme une espèce de fonctionnaire, ayant pour traitement les redevances que lui payaient les serfs. Le rendement n'en était pas, par lui-même, énorme. On calculait, sur les biens de la couronne, que le capital représenté par la terre et les paysans rapportait 1 pour 100. Pour la masse des 40.000 ou 5o.ooo propriétaires qui n'avaient pas plus de 20 serfs, on évaluait le revenu à a5o francs en moyenne! Il eût été dérisoire, s'il ne s'y était joint toutes les facilités dérivant de la puissance autocratique à eux concédée, possibilité de se fournir de domestiques, corvées, charrois, etc.

De même que l'Etat, en dehors de ses domaines, n'atteignait la masse rurale qu'à travers le propriéaire noble, de même celui-ci, dans la règle, n'avait affaire qu'à la communauté rurale, non aux paysans individuellement. La commune rurale (mir) avait, par le fait de cette responsabilité collective vis-à-vis du seigneur, conservé ou acquis (c'est un sujet de discussion classique entre historiens russes) un caractère communiste prononcé. Non seulement les pâturages restaient en commun, mais la terre cultivable n ici ne était partagée, à intervalles variables suivant les régions, entre les chefs de famille.

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La population était habituée à ce régime. Depuis la révolte de Pongatcluf, en 1773, aucun mouvement de quelque envergure ne s'était produit. Ni en 1812, ni en i85/i, les espérances des étrangers en une jacquerie russe ne se réalisèrent. Les individus récalcitrants allaient, de gré ou de force, rejoindre les Cosaques du Sud-Est ou coloniser la Sibérie. Si donc déjà Alexandre Ier et Nicolas Ier songèrent à abolir ce régime, aucune pression d'en bas ne les y sollicita. Mais, élevés à l'européenne, parlant couramment français, ils étaient gênés, malgré tout, par un état de choses qui séparait la Russie, non seulement de l'Occident pur, mais de la Prusse et de l'Autriche. Un projet formel d'émancipation des serfs fut rédigé vers 1840. Les tsars reculèrent toujours devant la perspective d'appauvrir et de déraciner une noblesse qui, ils le savaient bien, rattachait seule, au moins superficiellement, la Russie à la civilisation européenne. Ce n'est que quand la littérature russe naissante eut montré que les effusions à la Jean-Jacques sur le moujik trouvaient de l'écho dans cette noblesse même, qu'Alexandre II se décida aux réformes qui aboutirent à l'oukase du 3 mars 1861.

Les serfs étaient émancipés. Mais la question délicate était de leur donner la liberté sans en faire des prolétaires. Us ne se souciaient pas d'une liberté qui n'eût pas été accompagnée d'une concession de terres. On les fit donc propriétaires .

Les propriétaires nobles gardèrent les bois et le sous-sol (ce dernier point n'avait d'intérêt que pour quelques privilégiés). Us allaient être, sauf 4.000 ou 5. 000, très durement atteints dans leurs habitudes de vie. Le tsar fixa pour les paysans le taux du rachat, en les aidant à les payer. Ce fut une lourde charge pour le Trésor, et, même ainsi, nombre de familles nobles durent liquider leur situation terrienne. Bien des terres restées théoriquement aux anciens propriétaires changèrent de mains, car la réforme ouvrit l'accès de la propriété foncière aux marchands et autres détenteurs de la richesse mobilière. Dans les assemblées locales (zemstvos), l'accès fut ouvert, non plus par la qualité de noble, mais par celle de propriétaire foncier (à partir de 200 ou 3oo hectares, suivant les régions).

En ce qui concerne les paysans devenus propriétaires, le gouvernement, pour les opérations de rachat par exemple, continua à ne connaître, dans la règle, que la com-

mime. Le régime collectiviste ne fut pas imposé : le partage définit if des terres entre les familles put être décidé à la majorité des deux tiers des voix. En fait, à la fin du tix* siècle, les deux tiers de la terre paysanne restaient encore dans l'indivision. Il s'en faut donc que le régime de la propriété foncière se soit trouvé complètement occidentalisé à la suite de la réforme de 1861.

11 n'y en eut pas moins une transformation profonde, €t qui accentua le caractère spécifiquement russe de la société. La vieille Russie nobiliaire qu'avait connue et décrite nos philosophes du xvnr9 siècle, nos émigrés du début du xix°, s'effaça peu à peu. L'évolution fut quelque peu contrebalancée par le développement progressif, dans la seconde moitié du xixe siècle, des agglomérations urbaines. Mais la croissance des villes était alimentée, en grande partie, par la population rurale, que la réforme avait commencé à dissocier : elle garda l'empreinte du milieu originel. Le panslavisme, l'aversion pour l'Occident européen trou\èrent un terrain plus propice dans la Russie nouvelle.

Ajoutons que si, depuis la guerre de Crimée, les prétentions sur Constantinople durent se dissimuler, le mouvement vers le Sud continua comme au temps de Nicolas Ier. Le Caucase fut réduit. La conquête du Turkestan, commencée vers 1 865- 1866, fut achevée en 1 884- 1 885. Puis vinrent les annexions sur les marches chinoises. Le centre de gra- Mté de l'empire se déplaça vers l'Orient.

Les historiens continentaux ont conservé l'habitude de mettre au premier plan les événements de i83o, 1848, 1870. Ils considèrent les différents Etats européens, France, Italie, Allemagne, Russie, Angleterre, comme des grandeurs équivalentes. Les historiens anglo-saxons marquent mieux le dualisme qui s'accuse de plus en plus à partir de i8i5 : d'une part, l'ensemble des Etats continentaux, — d'autre part, l'Empire britannique, aussi peuplé, plus riche, et de civilisation analogue. C'est ce point de vue qui a été accepté ici.

Le monde anglo-saxon au XIXe siècle

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