LIVRE IV Les Etats-Unis au XIXe siècle
La république américaine, qui venait dans les dernières années du xviii6 siècle de conquérir son indépendance, ne comptait encore en 1800 qu'une population de 5.3oo.ooo habitants, pour les deux tiers établis sur la côte atlantique. Elle avait à peine pris pied au delà des Aléghanies. Le Kentucky n'avait guère plus de 200.000 habitants et le Tennessee plus de 100.000. Le pays, tirant de l'agriculture presque toutes ses ressources, ne possédait que cinq villes de quelque importance : Philadelphie, la plus élégante (70.000 h.), New-York (60.000), Boston, Baltimore et le port du riz, Charleston. En dehors de la route postale menant du Maine à la Géorgie, la circulation était très difficile, et Washington se trouvait alors plus éloigné de New- York que ne l'est aujourd'hui San Francisco.
Le xixe siècle allait assister au prodigieux effort qui devait étendre le territoire des Etats-Unis jusqu'au Pacifique, y rassembler une population de cent millions d'hommes, transformer le petit groupe des treize colonies primitives en une vaste fédération de 48 états, y développer l'agriculture dans des proportions in-
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soupçonnées et y créer, en même temps, la plus puissante industrie du globe.
Mais, plus remarquable encore que l'étendue de ces progrès, est peut-être le fait qu'ils aient pu se produire sans briser l'unité de la république. Du flot continu d'immigrants de toutes provenances les Etats-Unis réussirent à faire des citoyens attachés au gouvernement de Washington. Les dernières années du siècle ont même vu grandir la force du sentiment national.
Les statistiques de la population américaine permettent de comprendre comment a été possible ce phénomène d'assimilation. Elles montrent que les grands courants d'immigration n'ont en réalité commencé que vers i83o; et, à cette date, les Etats-Unis avaient déjà fixé sur leur sol dix millions de blancs. Si rapide qu'ait été dans la suite l'augmentation du nombre des habitants, il ne l'a pas été autant qu'en Australie où la population a triplé ou au moins doublé dans la série de décades s 'étendant entre i83i et 1861. La proportion des immigrants arrivés durant une décade à la population à la fin de cette décade n'a jamais été aux Etats-Unis de plus de 8 %, et c'est ce qui a permis à la société américaine d'absorber les arrivants.
De plus les immigrants sont longtemps venus des pays du nord et de l'ouest de l'Europe. Les Irlandais ont été les plus nombreux jusqu'en i85o, les Allemands de i85o à 1890, tandis que les Anglo-Saxons fournissaient toujours un très fort contingent.
IMMIGRANTS (par milliers de personnes^.
Pays de provenance : 1830-50 4850-60 1860-70 1870-80 1880-90
Irlande 988 914 441 437 655
Allemagne 587 952 787 718 1.453
Grande-Bretagne 342 424 607 548 807
Canada 55 59 154 383 392
Pays Scandinaves 17 25 126 243 656
C'est seulement dans les vingt dernières années du siècle que des populations beaucoup plus difficiles à. absorber — Italiens, Russes, Austro-Hongrois — commencent à débarquer en foule dans les ports américains :
Italiens.. 307 656
Austro-Hongrois 354 597
Russes et Polonais 265 586
Dans l'histoire des Etats-Unis on ne voit pas intervenir le facteur qui a le plus contribué à la formation des nations de l'Europe continentale : la menace de voisins dangereux obligeant les peuples à s'unir pour repousser leurs attaques. Les Etats-Unis ont grandi dans la solitude, mais ils ont trouvé dans la liberté que leur isolement rendait possible une raison puissante de rester unis : liberté d'expansion qui permettait aux mécontents de s'établir sur de nouveaux territoires sans rompre les liens qui les rattachaient au gouvernement fédéral; liberté de gouvernement, d'autre part, que les colonies primitives avaient héritée de la mère-patrie et qu'elles ont étendue à tous leurs citoyens en adoptant peu à peu des institutions démocratiques.
Et si l'existence d'un danger commun était indispensable au maintien de l'union nationale, les Etats- Unis, à l'abri de périls extérieurs, ont trouvé ce stimulant en eux-mêmes, dans la crainte même de se dik viser. Le xixe siècle les voit sans cesse menacés d'un morcellement et occupés à l'éviter. C'est le long conflit entre Sud et Nord, qui commence dès 1820 pour aboutir à la guerre civile; c'est ensuite la rivalité persistante entre les vieux Etats de la côte atlantique et leurs jeunes frères du « Far West »; c'est enfin la jalousie toujours en éveil avec laquelle chaque Etat s'oppose aux envahissements du gouvernement fédéral.