GOUVERNEMENT DES RÉPUBLICAINS
tion; mais les guerres napoléoniennes obligèrent bientôt Jefferson lui-même à outrepasser ses pouvoirs. Lorsqu'il apprit que l'Espagne venait de céder la Louisiane à la France, il comprit aussitôt que les Etats-Unis avaient un intérêt vital à nous faire lâcher prise, dussent-ils pour y parvenir « se marier au gouvernement britannique ». Les dispositions de Bonaparte lui permirent heureusement d'atteindre son but pacifiquement, et il n'hésita pas alors à se passer de l'assentiment du Congrès pour payer quinze millions de dollars la cession de la Louisiane par la France (i8o3).
Les Etats-Unis ne devaient pourtant pas réussir à rester à l'écart du conflit européen. Au blocus continental et aux « Ordres du Conseil » anglais, Jefferson riposta d'abord en proclamant un embargo qui arrêtait tout commerce avec l'Europe (1807). Madison, son successeur, tenta d'y substituer un « non intercourse act » qui laissait se poursuivre le commerce avec les neutres (1809). Mais les Etats-Unis élevèrent des protestations de plus en plus vives contre le droit de visite que les Anglais exerçaient à leurs dépens, contre l'activité des Canadiens qui ambitionnaient d'étendre les frontières de leur colonie et poussaient les Indiens à se révolter. De longues négociations aboutirent en 181 2 à une rupture.
La guerre anglo-américaine se poursuivit pendant deux années sur un théâtre très étendu. Les Etats- Unis essayèrent inutilement à plusieurs reprises d'envahir la vallée du Saint-Laurent, et les Anglais ripostèrent en venant débarquer près de Washington et brûler la capitale. Un coup de main semblable sur la Nouvelle-Orléans échoua grâce à l'énergique résistance d'Andrew Jackson. Dans la guerre navale les Américains eurent l'avantage et s'enorgueillirent de prises nombreuses portant un coup sensible au com-
rnerce ennemi. En i8i4, l'Angleterre, dont la guerre européenne absorbait toutes les ressources, se résigna à conclure le traité de Gand, qui d'ailleurs laissait toujours ouverte la question du droit de visite et se bornait à fixer un nouveau traité de la frontière canadienne.
Cette courte guerre devait exercer sur le développement des Américains une influence durable. Elle les habitua à regarder désormais d'un point de vue exclusivement national les affaires d'Europe, dans lesquelles jusqu'alors beaucoup d'entre eux étaient enclins à prendre parti au gré de leurs sympathies anglaises ou françaises. Elle obligea aussi les républicains à doter le gouvernement fédéral de pouvoirs qu'eux-mêmes auparavant refusaient de lui concéder. 11 leur fallut rétablir les taxes intérieures qu'ils avaient abolies, réclamer pour la défense commune le concours des milices des Etats et braver les résistances très vives que ces demandes suscitaient dans la Nouvelle-Angleterre.
L'arrêt du commerce eut encore pour résultat de provoquer dans les Etats du Nord un brusque essor industriel. Le nombre des métiers cotonniers passa de 8.000 en 1808 à 5o.ooo en 181 5. Sitôt la paix conclue la jeune industrie exigea d'être défendue contre la concurrence étrangère, et, en 181 6, fut voté un tarif protecteur. La même année était fondée à Philadelphie une banque des Etats-Unis dont les billets étaient acceptés par le gouvernement, qui d'autre part lui confiait des dépôts.
Ces mesures centralisatrices recevant l'approbation générale précipitèrent la décadence du parti fédéraliste auquel les républicains empruntaient désormais son programme. Les Etats-Unis connurent une ère de (( bonne entente » pendant les présidences de James Monroe. Elu en 1816 à une forte majorité, il aurait
en 1820 obtenu tous les suffrages sans le geste d'un électeur qui annula son vote pour que Washington restât seul à posséder l'honneur d'une élection unanime.
Cette situation donnait à Monroe une autorité exceptionnelle pour résoudre les graves problèmes extérieurs qui se posèrent pendant sa présidence. A la frontière mal défendue de la Louisiane se produisaient des incursions d'Indiens. Le colonel Jackson en les repoussant les poursuivit jusque sur le territoire de Floride, et, malgré les ordres de son gouvernement, s'empara de quelques forts espagnols. Mais la crise qu'il avait suscitée fut heureusement terminée quand l'Espagne accepta en 1819 de vendre la Floride aux Etats-Unis. Obligé de ménager pour cette raison la Cour de Madrid, Monroe s'était d'abord refusé à prendre parti pour les colonies espagnoles révoltées. Mais, en 1822, il notifia au Congrès son intention d'y envoyer des représentants diplomatiques. Il écarta l'offre de Canning qui aurait voulu que les Etats-Unis s'unissent à la Grande-Bretagne pour prendre sous leur protection les nouvelles républiques. Suivant les conseils de son secrétaire d'état, John Quincy Adams, il décida d'affirmer par son message du 2 décembre 1823 la célèbre doctrine à laquelle s'est attachée son nom (v. infra).
Les prétentions hautaines énoncées par les Etats- Unis semblaient d'ailleurs justifiées par la rapidité de leur progrès. Les vingt premières années du siècle avaient vu la création de six nouveaux Etats (Ohio, i8o3; Louisiane, 1812; Indiana, 1816; Mississipi, 1817; Illinois, 1818; Alabama, 1819). En 1820, deux territoires réclamaient en outre leur admission dans l'Union fédérale.
Mais cette rapide extension allait avoir pour effet de mettre aux prises les intérêts opposés des Etats du
Sud et de ceux du Nord. Dans les premiers la culture du coton était devenue depuis quelques années la principale ressource. Leur prospérité exigeait la libre exportation du coton et dépendait de l'emploi de la main-d'œuvre noire. Les deux Caroline, la Géorgie, la Floride, l'Alabama, le Mississipi, la Louisiane formaient dès lors un groupe étroitement uni, le « Solid South », pour la défense de leurs intérêts communs. Les Etats du Nord étaient encore loin de posséder un semblable cohésion. Les fermiers n'y voyaient pas sans jalousie les progrès des industriels; mais la conquête de l'Ouest ouvrait devant eux de brillantes perspectives, et le Sud surveillait jalousement leur essor. L'admission de nouveaux Etats devait modifier à bref délai l'équilibre politique parce que, malgré leur faible population, la constitution leur permettait d'envoyer deux représentants au Sénat de Washington. Le Sud prévoyait qu'ils n'introduiraient pas chez eux la pratique de l'esclavage et pourraient même en demander au Congrès l'abolition. Aussi les planteurs du Sud avaient-ils entrepris d'envoyer des colons dans le territoire du Missouri pour y préparer l'éclosion d'un Etat esclavagiste. Lorsque, en 1820, le Maine demanda son entrée dans l'Union, le Sud répliqua en réclamant aussi l'entrée du Missouri. L'un des principaux hommes. d'état républicains, Henry Clay, dont la longue carrière allait être consacrée presque entièrement à maintenir l'Union fédérale, persuada au Congrès de se montrer conciliant. Le compromis de 1820 décida l'admission simultanée du Maine et du Missouri, sans exiger que le second renonçât à l'esclavage; mais il fut entendu que désormais aucun Etat esclavagiste ne pourrait être formé au nord du 36 '3o de latitude.
Cet accord ne suffisait pas cependant à calmer les appréhensions des Etats du Sud. Ils comprenaient que l'avance des Etats-Unis vers l'ouest ne pouvait s'opé-
rer qu'à leur détriment. Ils s'efforcèrent de la retarder ou du moins d'empêcher la création de relations plus étroites entre le Nord et la région du Mississipi.
Depuis 1816, se posait au Congrès la question des ((améliorations intérieures » (Internai improvements), c'est-à-dire des travaux publics et spécialement des voies de communications que le gouvernement fédéral devait prendre à sa charge. Le brillant tribun de Caroline, Calhoun, avait d'abord énergiquement défendu ce projet; mais, par la suite, les hommes du Sud en vinrent à soutenir l'opposition systématique de ceux qui ne voulaient pas agrandir aux dépens des Etats les pouvoirs et l'activité du gouvernement de Washington.
Les intérêts du Nord et du Sud se heurtaient d'autre part sur le terrain du tarif douanier, où le Sud voyait avec inquiétude le Nord réclamer des droits protecteurs de plus en plus élevés. En 182/i, celui-ci obtenait du 'Congrès une hausse des tarifs établis en 181 6. Quatre ans plus tard il déclarait indispensable une augmentation nouvelle. Jusqu'alors une partie des populations du Nord — les fermiers — avaient combattu les demandes de l'industrie, mais, en 1828, leur résistance semblait brisée, et le Nord tout entier se prononçait en faveur du protectionisme. Les hommes du Sud pensèrent lui faire échec en introduisant dans le projet de loi des amendements destinés à gagner les voix du Kentucky et de quelques Etats du Centre. Ils croyaient pouvoir compter sur les votes des agriculteurs de l'Ouest qui n'avaient aucun intérêt à élever le tarif. L'Ouest, persuadé que son expansion agricole ne pouvait en tout cas pas être menacée, désireux surtout de hâter les travaux publics t prononça, à l'appel de Henry Clay, en faveur d'un u système américain » qui rendrait le pays indépendant des industries étrangères. L'appoint de ses
suffrages rendit possible le vote du tarif protecteur. La désillusion du Sud se traduisit par une explosion de colère. Sur l'initiative de Calhoun, la Caroline du Sud releva le drapeau qu'arborait autrefois la Virginie. « L'Exposition » qu'elle publia en 1S28 affirma, à l'exemple des « Résolutions » de 1798, le droit que possédait chacun des Etats de juger si la Constitution fédérale était respectée et d'annuler les décisions du Congrès qu'il estimerait la violer. Ce fut la « doctrine de l'annulation ».
Mais la crise menaçante fut cette fois conjurée par l'élection présidentielle de 1828 qui enleva le pouvoir aux républicains. Leur parti, tout puissant à l'époque de Monroe, s'était divisé lorsqu'il avait dû lui donner un successeur. Aux élections de 1824 trois candidats républicains s'étaient présentés. Le général Jackson,, que ses exploits en Louisiane avaient rendu très populaire, en profita pour offrir un programme plus démocratique qui rallia le plus grand nombre de suffrages. Mais, comme aucun des candidats n'avait obtenu k majorité, le Congrès, auquel la Constitution réseruût ne ce cas la décision finale, désigna pour la présidence l'ancien secrétaire d'état, John Quincy Adams. En 1828, Jackson revint à la charge, secondé par Calhoun, qui se contentant de briguer la viceprésidence apporta l'appui du Sud au nouveau parti démocrate. Il obtint, cette fois, un succès triomphal.
L'avènement du parti démocrate fut accueilli par de grandes démonstrations de joie, et l'installation de Jackson à la Maison Blanche fut l'occasion de manifestations turbulentes. Le peuple se réjouissait d'avoir secooë' le joug de politiciens égoïstes qui servaient Bans scrupule les intérêts des industriels et des finan-
éiers. Les démocrates n'eurent de cesse qu'ils ne se fussent emparés de tous les emplois administratifs. A. tous les degrés de l'échelle les fonctionnaires furent remplacés. « Aux vainqueurs, disait-on, appartiennent les dépouilles », et le « système des dépouilles » s'implanta désormais dans la vie politique.
L'élection de Jackson devait, semble-t-il, assurer le succès des défenseurs de l'indépendance des Etats, de Calhoun, l'auteur de « l'Exposition de Caroline », qui incarnait leurs principes. Lorsque le Congrès fut saisi d'un projet tendant à empêcher les Etats de procéder sans restriction à la vente de leurs terres, îes hommes du Sud en profitèrent pour poser à nouveau le problème constitutionnel. N'était-ce pas l'occasion de gagner à leur cause les Etats de l'Ouest jaloux (ïe conserver à cet égard toute liberté? Une controverse retentissante s'engagea entre un orateur de Caroline, Mayne, qui protesta contre les usurpations du pouvoir fédéral, et Webster, leader républicain du Massachusetts, qui, opposant aux privilèges des Etats les droits du peuple souverain, dénonça dans ses adversaires des fauteurs de guerre civile et soutint que la Constitution avait remis au pouvoir judiciaire ie soin d'arbitrer les conflits.
Il était impossible que le Président continuât à soutenir les idées des hommes du Sud. Comment le chef du gouvernement fédéral eut-il pu se rallier à la doctrine de l'annulation? Il était, d'ailleurs, trop autoritaire pour accepter de vivre dans la dépendance de la puissante personnalité de Calhoun. Son parti comptait aussi dans le Nord beaucoup d'électeurs et il écouta les avis de l'un d'eux, Van Buren, de New- York, qu'il -avait fait entrer dans son cabinet. Dans un banquet donné en souvenir de Jefferson le toast présidentiel : <( A l'union fédérale qui doit être maintenue », fut pour Calhoun un premier avertissement. On en vint bien-
158 LE MONDE ANGLO-SAXON AU XIXe SIÈCLE
tôt aux récriminations réciproques, et Van Buren eut l'art de mettre en posture délicate son redoutable antagoniste qui, aux jours de Monroe, avait lui-même travaillé au développement du pouvoir fédéral, et, lors du raid de Jackson en Floride, avait sévèrement condamné l'initiative du général. La publication d'une correspondance entre Jackson et Calhoun précipita la rupture, et Jackson se décida à faire sortir de son cabinet tous les partisans du vice-président.
Celui-ci riposta en lançant un « Appel au peuple de la Caroline » où, bravant ses adversaires, il levait de nouveau l'étendard de la révolte. L'élection de Jackson s'était faite, on s'en souvient, en grande partie sur la question du tarif, et deuis lors une loi de i832 n'avait donné qu'une satisfaction très insuffisante aux adversaires du tarif de 1828. Calhoun entraîna la législature de la Caroline du Sud à proclamer l'annulation des tarifs de 1828 et i832, annonçant que les droits d'importation ne seraient plus perçus dans cet Etat.
Mais l'exemple de la Caroline ne fut pas suivi par les autres Etats du Sud. La Virginie, qui avait été le berceau de l'indépendance, ne voulut pas s'aliéner le concours du Président qui lui était nécessaire pour mettre à la raison les Indiens établis sur son territoire. Voyant son adversaire isolé, Jackson résolut de l'abattre et demanda au Congrès le vote d'un « Force bill » qui l'autoriserait à lever des soldats et armer des vaisseaux. On en serait sans doute venu aux mains si, une fois de plus, Henry Clay n'était parvenu à ménager un accord. Le Congrès décida d'abaisser le tarif de 20 0/„ par réductions progressives pendant dix années, et Calhoun se laissa convaincre d'accepter ce compromis.
Tandis qu'il se débarrassait ainsi de son allié encombrant, Jackson menait d'autre part contre les ré-
publicains une vigoureuse offensive. La banque fédérale, établie en 1816, demandait au Congrès le renouvellement de sa charte. Jackson résolut de s'y opposer. A l'entendre la banque faisait aux dépens du public des profits excessifs et un président soucieux de défendre les intérêts du peuple ne pouvait pas lui conserver ses privilèges. Il annonça donc l'intention de lui retirer les dépôts du gouvernement qui resteraient, désormais, entre les mains des fonctionnaires fé. déraux. Cette politique eut pour effet de provoquer une crise de crédit, car la banque inquiète se mit à faire rentrer ses créances et à restreindre l'escompte. Le Congrès prit peur et, sur la proposition de Clay, émit un vote de censure à l'adresse du Président. Mais Jackson n'en fut pas intimidé. Il déclara que la crise n'était de la part de la banque qu'une manœuvre scandaleuse de chantage, et sa propagande fit sur le public une si forte impression que le Congrès finit par revenir sur son vote.
La politique audacieuse du vieux général avait partout réussi. Il rejetait dans l'ombre les politiciens des deux partis. Calhoun, mis à l'écart et tenu pour un révolté, avait perdu son prestige. Les républicains, Clay, Webster, en étaient réduits à regrouper leurs troupes sous le nom de « whigs » pour la défense d'un programme conservateur en s 'appuyant sur les Etats qui n'avaient pas encore adopté le suffrage universel. La popularité de Jackson lui avait permis en i832 de faire élire à ses côtés Van Buren à la vice-présidence. Lorsqu'il se retira, en i836, elle fut assez forte pour installer Van Buren à la Maison Blanche.