L'ITALIE
Suez, achevé en 1869, allait amplifier dans des dimensions imprévues. Un document récemment paru a montré que leurs vues se portaient, dès 1870, au delà de la mer.
On savait bien combien Napoléon III, à l'approche du -choc avec la Prusse, s'était préoccupé d'avoir l'appui de l'Autriche et de l'Italie. Mais on ignorait à quel point les gouvernements des deux Etats avaient été au devant de ses velléités. Le 27 juillet 1870, les opérations militaires étant sur le point de s'ouvrir, un traité d'alliance austro-italien fut apporté à Napoléon III, et son adhésion sollicitée. L'entourage dfe l'Empereur aurait répondu d'ailleurs qu'il « aimait mieux voir les Prussiens à Paris que les Italiens à Rome ». Or, parmi les articles secrets du traité figure celui-ci :
« L'Italie aura la faculté de créer, dans l'intérêt de son propre commerce, une escale maritime à Bizerte ».
On voit combien les ambitions méditerranéennes de la puissance nouvelle, que tant de Français avaient prévues •de loin, avaient été promptes à s'éveiller.
Sadowa
(3 Juillet 1866)
L'Autriche-Hongrie
L'Angleterre avait pu, au milieu du xixe siècle, se consacrer exclusivement au développement de son empire mondial, parce que le continent européen présentait un aspect satisfaisant pour elle : une Russie, battue et en mal de réforme intérieure, une France alliée et empêtrée dans la question italienne, une Allemagne amorphe. La situation changea par les événements de 1866, et d'abord par la déchéance de l'Autriche.
L'Autriche, après 181 5, avait été la principale garante de la paix continentale, Satisfaite matériellement, plus que suffisamment occupée par l'obligation d'empêcher tout changement en Allemagne et en Italie, elle avait exercé, dans les crises, une action modératrice. Lorsqu'elle fut ébranlée en 1848, les causes de conflits surgirent de toutes parts. Menacée pour la première fois par les tendances centrifuges des diverses nationalités qui la composaient, elle fut sauvée par deux forces :
d'une part, le loyalisme monarchique, encore solide dans les petites nationalités, qui sentaient vaguement l'avantage d'appartenir à une vieille et grande puissance plutôt que de s'isoler en Etats minuscules;
d'autre part et surtout, l'armée. Celle-ci était toujours recrutée, comme au xvme siècle, par engagements plus ou
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moins volontaires. Ses cadres étaient fournis par les familles pauvres de la noblesse et de la bureaucratie : les officiers, dès lage de quatorze ans, ne connaissaient plus que la vie militaire et l'empereur. L'armée vivait ainsi ea dehors et au-dessus des nationalités et des partis. Et pourtant, il fallut l'appui des Russes pour dominer la résistance de la Hongrie, où les éléments loyalistes furent submergés par plus de 100.000 insurgés magyars ou réfugiés polonais. La monarchie sortit de la crise sans autre changement qu'un concordat qui élimina les derniers vestiges du joséphisme.
Dix ans après vint la guerre de i85ij, la perte de la Lombardie. Sous le coup des difficultés financières, le jeune empereur François-Joseph essaya, pour la première fois (1860), de rallier par des libertés locales certaines des nationalités, en particulier la Hongrie, où se maintenait encore une noblesse foncière qui lui était sympathique. Mais la réforme ne se montra guère viable.
L'Autriche gardait la Vénétie, et surtout elle restait la grande puissance allemande.
C'est cette situation que vint menacer l'avènement de Guillaume Ier en Prusse, et le ministère de Bismarck. Le nouveau roi voulut faire des institutions qui, après Iéna, avaient instauré le service universel et qui sommeillaient depuis i8i5, une réalité. Son ministère se trouva par là engagé dans un conflit dangereux avec un Parlement récalcitrant. Il chercha des diversions au dehors.
Lorsque la mort du roi de Danemark (i863) rouvrit la question du Schleswig-Holstein, Bismark entraîna l'Autriche dans une action commune pour rattacher plus étroitement les duchés allemands à la Confédération germanique (186/O . Il prit ainsi la mesure de l'indifférence des Anglais, de la bienveillance des Russes, de l'impuissance de Napoléon III. Il ne restait plus qu'à faire jaillir, du « condominium » austro-prussien dans les duchés, une guerre avec l'Autriche.
Bismarck s'assura l'alliance de l'Italie, sachant bien que les petits Etats allemands seraient aux côtés de l'Autriche.
Même ainsi, la partie était sérieuse. Pour la dernjère fois, l'Autriche la joua avec son armée d'ancien régime. Celle-ci était égale en nombre, et n'était probablement pas inférieure en qualité, à l'armée prussienne. Mais le point faible était le haut commandement. Les deux chefs les plus.
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députés, l'archiduc Albert et Benedek, se disputèrent avec une ardeur terriblement significative l'avantage de commander contre l'Italie plutôt que contre la Prusse. Dans ce conflit singulier le prince du sang, naturellement, l'emporta. Benedek commanda donc en Bohême, et, avec une passivité parfaite, laissa trois armées prussiennes se concentrer autour de lui à Sadowa et Koniggratz (3 juillet 1866). Même alors, la résistance autrichienne inspira à 4 'adversaire les mêmes inquiétudes qu'avait ressenties Napoléon III à Solférino. Bismarck se souvint longtemps de certain cigare qu'il crut bien un moment être le dernier qu'il fumerait. Enfin, l'arrivée de la troisième armée décida de la défaite des Autrichiens, qui perdirent A0.000 hommes, i5o ou 200 canons.
Benedek fut disgracié, et ne survécut guère. Il y a quelque chose de touchant et de comique à la fois dans le testament du malheureux général, qui se considérait comme sacrifié à l'archiduc Albert, et ne fut nullement sensible à l'honneur d'avoir succédé au prince Eugène et à l'archiduc Charles :
<( J'ai pris cela, écrivit-il en parlant d'un article inséré dans le journal officiel, et qui le déclarait responsable de l 'humiliation de la monarchie, j'ai pris cela aussi en silence, et j'ai, avec philosophie et abnégation, supporté pendant sept ans mon dur sort de soldat. Je m'estime heureux de n'avoir pas, malgré tout cela, perdu la raison et de n'en vouloir à personne. J'en ai fini avec moi-même et avec le monde et j'ai la conscience complètement nette — seulement ma vie de soldat y a perdu toute sa poésie. » Et Benedek voulut être enterré sans honneurs militaires.
François-Joseph ne se faisait aucune illusion sur la possibilité de continuer la lutte avec ses « réserves ». Il céda sur tous les points.
L'Autriche fut exclue de l'Allemagne. Les populations -du Tyrol, de l'Autriche propre, de Vienne, furent isolées des autres Allemands, séparation particulièrement sensible -à l'élite intellectuelle, qui, depuis le musicien Mozart jusqu'au géologue Suess, avait fourni sa large contribution à la civilisation germanique du xixe siècle. D'autant plus sensible que ces Allemands se trouvèrent à l'état de minorité en présence d'idiomes qu'ils se refusaient à considérer comme langues de civilisation.
Dàs 1867, François-Joseph accorda le régime parlemen*
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taire, en le combinant avec un certain fédéralisme. Mais il n'alla que jusqu'au dualisme, séparant la Hongrie de l'Autriche, chacune avec une constitution séparée. Les éléments slaves du Nord et du Sud se virent refuser l'autonomie accordée aux Magyars. L'empereur comptait que l'institution parlementaire perdrait de sa virulence au milieu de tant de conflits ethniques. De fait, il a toujours été facile à ses ministres de créer des majorités de coalition.
Plus que jamais, l'armée fut tout ce qui représentait réellement la monarchie dans son unité. Lorsque, après 1870, le moment vint de se résigner au service universel, l'Empereur, au-dessus de la landwehr autrichienne et des honweds hongroises, maintint une armée commune, seule pourvue de certains organes indispensables à toute armée moderne, artillerie, génie, etc., etc. Il s'efforça de conserver au corps d'officiers de cette armée son allure d'autrefois. Il a réussi, au moins, à empêcher, de son vivant, la dislocation du vieil empire.
Mais il fallait bien proposer à cette force indispensable un objectif qui ne risquât pas d'aviver les dissentiments au lieu de les apaiser. L'empereur devait le chercher vers l'Est. On oublia le mot du vieux Metternich : « L'empire turc est pour nous une limite qui vaut la mer. » On ne craignit pas de disputer à la Russie les profits de la dislocation de cet empire. Heureusement un demi-siècle devait se passer avant que le changement d'humeur imposé à la « vieille dame » de Vienne par les désastres de i85o, et de 1866, et par la transformation intérieure, aboutit à une nouvelle guerre qui sera, cette fois, une guerre mondiale.
Ce qui suivît Sadowa, le conflit entre la Prusse et la France, et son aboutissement en 1870, est connu de tous. Ces événements seront appréciés, comme point de départ de l'hégémonie allemande, dans le volume suivant. Je me bornerai ici à signaler ce que des documents tout récemment exhumés apportent de neuf sur la question.
Ils ont montré, ces documents^que la rancune de Sadowa, le sentiment du péril mortel que courait la monarchie des Habsbourg, avait été très vivace chez François- Joseph dans les années qui suivirent 1866. Il alla très spontanément au devant des ouvertures que lui fit Victor- Emmanuel, en juin 1869, en vue d'une alliance austroitalo-française. Il envisageait, en particulier, le cas où le>
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Prusse, n'étant plus seule en face de la France, entraînerait la Russie :
« Dans le cas où S. M. l'Empereur d'Autriche serait contraint, dans la guerre entre la Prusse et la France, de prendre les armes pour la sécurité de la monarchie; dans le cas où la Russie, soit à la suite de cette initiative de l'Autriche, soit de son initiative privée, prendrait aussi les armes, pendant la guerre actuelle, l'Italie se considérera comme obligée à appuyer l'Autriche dans l'action que celle-ci devra exercer en vertu du traité de Paris du i5 avril i856 — et dans ce cas, une alliance offensive sera considérée comme conclue entre l'Autriche, l'Italie et la France, sous la condition de l'adhésion préliminaire de S. M. l'Empereur des Français au présent accord. »
Le prix que demandait l'Italie était l'abandon de Piome par les Français. Bien que recommandée par l'Autriche, cette concession fut repoussée par Napoléon III, non seulement en 1869, mais encore en juillet 1870. Il semble bien prouvé que c'est uniquement cette obstination de l'Empereur dans la question romaine qui a empêchée la guerre franco-allemande en 1870, de devenir une guerre européenne, sinon mondiale.
La France fut donc seule en face de l'Allemagne. Dès le mois d'août, la supériorité militaire de celle-ci s'affirma. Le 2 septembre, c'était Sedan, la captivité de L'empereur...
Il nous paraît tout naturel, aujourd'hui, que l'Empire ait croulé au lendemain de Sedan, et que la guerre ait continué sans lui. Cependant, le régime impérial était encore solide. A la veille de la guerre, après une série de fautes manifestes,' puis de déboires évidents, dans la politique extérieure, harcelé par le Parlement et par la presse parisienne, il avait encore réuni une majorité que ne devait plus connaître aucun gouvernement ultérieur. Sa popularité dans les masses rurales de l'Ouest,' du Centre, du Midi, était solide, et, en signant la paix après Sedan, il ne l'eût pas affaibli — loin de là : quant au tumulte parisien, il eût été réprimé par l'armée de Metz, qui se considérait tout juste comme battue, plus aisément que ne le fut la Commune par les prisonniers rentrés d'Allemagne, six mois plus tard. Là encore, des documents encore inédits, mais qui paraîtront bien un jour, indiquent que Bazaine n'était pas le seul, dans l'armée de Metz, à envisager une solution •de ce genre.
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Les Allemands ont contribué à la rendre impossible ei\ réclamant, dès le mois d'août, l'Alsace et la Lorraine. L'impression de stupéfaction, en France, fut naturelle : c'était la première fois qu'on exigeait de la France une cession de territoire de cette importance, depuis la Guerre de Cent ans! Pourtant, dans l'armée de Metz encore, bien des hommes ont vu dès lors qu'elle était inévitable, et qu'il ne s'agissait plus que de l'empêcher d'être éternelle.
L'impératrice et son entourage cédèrent à la première sommation de Paris, Bazaine capitula, Paris vit les Allemands et n'échappa pas à la guerre civile, Metz et Strasbourg furent perdues. Mais, au prix d'une résistance sans illusions (au moins de la part des militaires clairvoyants), la France assura la fidélité tenace des populations alsaciennes et lorraines.
Sans s'attarder aux rêveries rétrospectives qu'évoquent fatalement l'exhumation de ces documents déjà lointains, il est curieux de repasser par le concours de circonstances qui a rendu la victoirs des Allemands si complète, et ses conséquences si immenses dans l'histoire de l'Europe et du monde.
Introduction. — Changements de 1815 à 1870. — Les Etats constitutionnels. — L'achèvement de l'hégémonie européenne. — Les applications pratiques de la
science ï
Guerre de Grimée : la Russie 12
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