‹ Histoire du monde (volume 3)Chapitre 63 sur 65 · L ITALIE · texte numérisé non relu

L ITALIE

avec le concours de bonnes volontés exclusivement italiennes, il ne pourrait pas briser la force autrichienne : le « fara da se » était condamné par l'expérience de 1848. Cavour s'occupa de se concilier la bienveillance des puissances occidentales, et la guerre de Crimée lui en fournit l'occasion. Le Piémont, par Gênes, avait assez d'intérêts engagés dans le Levant pour pouvoir intervenir dans cette guerre sans faire figure de mercenaire de l'Angleterre. L'armée piémontaise parut honorablement sur le champ de bataille de Traktir (i855). Au Congrès de Paris (i856), Cavour put l'introduire comme puissance européenne, et amorcer une action systématiquement aggressive contre l'Autriche.

Mais Cavour savait qu'il ne pouvait attendre de l'Angleterre, même en y supposant l'opinion unanime, aucun concours effectif. Il porta donc tout son effort vers la France, où le caractère à demi italien du souverain favorisait ses menées. Dans les milieux italiens les plus exaltés, Napoléon III était même considéré comme un « traître » à la cause italienne, et, le i4 janvier i858, Orsini le lui prouva en semant la mort autour de lui. L'attentat risquait d'aliéner à l'Italie l'opinion française, mais Napoléon, en laissant publier la lettre d'adjuration qu'Orsini lui écrivit du pied de l'échafaud, montra que sa rancune ne s'était pas généralisée. Et, en juin i858, Cavour alla à Plombières obtenir de lui une promesse formelle de concours. L'Empereur s'annonça partisan de « l'Italie libre des Alpes à l'Adriatique ».

L'Autriche sentait venir le coup. Elle essaya de le parer en donnant au Lombard- Vénitien un gouverneur libéral, l'archiduc Maximilien, mais en même temps ses embarras l'amenaient à augmenter les charges financières et; militaires de ses sujets italiens. Le Piémont devint un refuge de déserteurs et de volontaires italiens. A la réception du ier janvier 1869, Napoléon III ne cacha pas à l'ambassadeur autrichien que l'année s'annonçait comme orageuse. Le roi Victor- Emmanuel, non sans répugnance, avait consenti au mariage d'une princesse de Savoie avec un Bonaparte. Malgré tout, Napoléon sentait si bien la gravité, au point de vue français, du mouvement qu'il allait déchaîner, qu'au dernier moment il faillit se dérober. Ce furent les Autrichiens qui coupèrent court à ses tergiversations en franchissant le Tessin (26 avril i85g).

230 LE MONDE ANGLO-SAXON AU XIXe SIÈCLE

Ils ne surent pas mener vigoureusement les opérations contre le Piémont encore isolé : trois semaines après la déclaration de guerre, Gyulay était encore loin de Turin. Cependant, les Français arrivaient au taux de 20.000 par jour. Le mont Cenis n'étant pas encore ouvert, la concentration se faisait par Gênes sur le flanc gauche des Autrichiens : la première rencontre eut lieu à Montebello. Les Autrichiens commencèrent le mouvement de repli, et livrèrent la première grande bataille à Magenta (4 juin). La ténacité de la garde impériale tira l'armée française d'une situation dangereuse, et Milan fut délivrée. Les Autrichiens cherchèrent une seconde position de repli sur le quadrilatère des places fortes, situées au sud du lac de Gardes : Peschiera-Mantoue-Legnago-Vérone. Ce fut en avant de ce quadrilatère, à Solférino, qu'ils furent heurtés, assez au hasard, par les forces franco-piémontaises (24 juin). Les canons rayés assurèrent encore l'avantage aux Français. Mais Napoléon III, qui commandait en personne, était assez clairvoyant pour se rendre compte que, deux fois, la victoire avait hésité à sourire.

Brusquement, il s'arrêta. En juillet, il eut une entrevue avec le jeune empereur François-Joseph à Villafranca. Il fut convaincu que l'Autriche céderait la Lombardie, mais conserverait la Vénétie. Une explosion de déception et de dépit se manifesta en Italie. Mais l'Empereur tint bon : la défaite des Autrichiens avait suscité en Allemagne un petit mouvement d'humeur, qui ne laissait pas de l'inquiéter. Au traité de Zurich, à la fin de l'année, les bases de Villafranca furent maintenues.

C'est que l'ouverture des hostilités, puis la délivrance de Milan, avaient déchaîné dans l'Italie centrale un mouvement qui amplifiait singulièrement la portée de la défaite de l'Autriche. En Toscane, on n'avait pu même sauver le grand-duc, Habsbourg pourtant libéral, populaire dans les milieux intellectuels. A fortiori les petits souverains de Parme et de Modène avaient-il été balayés. Enfin, le mouvement avait gagné la région de Bologne, où il mordait sur le territoire pontifical. Toute la catholicité s'en émut. Lt, pendant des mois, ces pays restèrent gouvernés par des hommes comme le Toscan Ricasoli, qui recevaient le mot d'ordre du Piémont, mais sans oser proclamer l'annexion. Ce fut seulement dans l'été de 1860 que Napoléon III autorisa le plébiscite des populations, qui se

l'italie 231

prononcèrent avec une majorité écrasante pour l'unité italienne.

L'opinion française était loin de soutenir unanimement l'Empereur. Les catholiques, d'abord, s'étaient inquiétés depuis longtemps de ce que le mouvement présageait contre le pouvoir temporel : « Le Piémont ose tout, la France le tolère, l'Italie l'accepte, l'Europe laisse faire », disait Montalembert. Mais d'autres voix, fort peu cléricales, Thiers parmi les libéraux bourgeois, Proudhon parmi les révolutionnaires, s'étaient élevées vontre l'imprudence qu'il y avait ,du point de vue français, à constituer bénévolement une grande puissance méditerranéenne. Napoléon III crut devoir exiger une compensation : la cession des provinces transalpines du royaume de Piémont-Sardaigne. Les populations de la Savoie et de Nice furent consultées en i8ôo, et une majorité énorme ratifia le rattachement à la France. Pour aller au devant de la mauvaise humeur anglaise, Napoléon, à la même date , entrait en plein dans la voie du libre-échange (traités de commerce de 1860).

Déjà les menées italiennes s'étaient portées sur un autre point : le royaume des Deux-Siciles. Ici, l'entreprise eut un caractère privé : elle fut menée par le condottiere Garibaldi, avec une troupe de « Mille » volontaires qui ne tarda pas à grossir. La Sicile fut enlevée au roi bourbon François sans grande peine, et un homme politique destiné à un grand avenir, Crispi, y fit ses débuts aux côtés de Garibaldi (mai 1860). Puis, les Garibaldiens passèrent sur le continent, où, jusqu'à Naples, la voie leur fut aplanie par la trahison. Sur le Vulturne seulement, les soldats, surtout suisses et autrichiens, qui défendaient le trône de François, oposèrent une vigoureuse résistance. Puis, le dernier roi bourbon s'enferma dans Gaïte, dont la chuto termina la lutte militaire.

Cavour avait suivi, dans l'affaire sicilienne, une politique tortueuse, facilitant l'action de Garibaldi, mais n'engageant pas officiellement le Piémont. Son attention se portait d'un autre côté, vers l'Etat pontifical. La garnison française ne protégeait que Rome : pour couvrir l'Ombrie et la région d'Ancône, s'étaient organisés des corps de volontaires catholiques, surtout français et belges, aux ordres de Lamoricière. Leurs sentiments légitimistes agaçaient Napoléon III. Cavour crut donc pouvoir risquer une

232 LE MONDE ANGLO-SAXON AU XIXe SIÈCLE

sommation au Pape de dissoudre ces forces, puis, sur sort refus, une action militaire (septembre 1860). Lamoricière fut battu à Castelfidardo, et capitula dans Ancône. Les cabinets européens s'émurent, la Prusse même protesta. Mais le plébiscite des populations de l'Ombrie et des Marches donna encore une fois gain de cause à l'idée unitaire. Sentant que, pour Rome même, son protecteur français serait intraitable, Victor-Emmanuel alla recevoir l'hommage des populations napolitaines et siciliennes.

Le royaume d'Italie était fait : il ne lui manquait que Rome et Venise. Le fondateur ne survécut pas longtemps au triomphe : Cavour mourut dès le début de 1861. Mais, avant de mourir, il avait encore donné à son souverain, au moins pour la question vénétienne, des directives précieuses. A l'occasion de l'avènement de Guillaume Ier, il avait amorcé le rapprochement avec la Prusse.

La question romaine était celle qui excitait davantage les partisans avancés de l'unité italienne. En 1862, Garibaldi reparut dans l'Italie méridionale, avec l'intention non proclamée, mais évidente, de s'avancer de là contre Rome. Ce fut l'armée italienne qui l'arrêta à Aspromonte. Les hommes d'Etat italiens étaient décidés à ne pas braver, sur ce point, l'opposition de la France. Ils avaient donné un gage de leurs intentions en transférant la capitale de Turin à Florence. En septembre 186/4, une convention fut signée, qui stipulait le retrait de la garnison française, moyennant la garantie donnée par le royaume d'Italie à l'Etat pontifical. Lorsque les Garibaldiens firent, en 1867, une nouvelle tentative, ils trouvèrent, à Mentana, des forces françaises devant eux.

Entre temps, îa question vénitienne s'était résolue par l'alliance de l'Italie avec la Prusse dans la guerre de 1866. Dès lors, l'achèvement de l'unité italienne devient solidaire de l'achèvement de l'unité allemande.

Il est normal que, durant les premières années de son existence, la politique du nouveau royaume ait été dominée par la pensée de Rome et de Venise. Il est normal aussi que les premiers successeurs de Cavour aient fait une place prépondérante aux questions intérieures qui sollicitaient leur attention, création de chemins de fer, brigandage dans l'Italie méridionale, émigration. Mais, dès le début, ils n'ont pas négligé la situation méditerranéenne de l'Italie, que le percement de l'isthme dt

Page 1