VIII BIBLIOGRAPHIE
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Jusque vers 1500, l'historien, quelle que soit sa bonne volonté de synthèse, est forcé de morceler l'histoire de l'humanité civilisée.
Au départ, la géographie physique nous a indiqué des cadres tout préparés, dans lesquels se sont en effet développées des civilisations profondément originales et différentes : cadre méditerranéen (dont la petite Europe n'a été longtemps qu'une annexe), cadre indien, cadre chinois, cadre américain.
Pendant toute l'immense période que couvre le mot « antiquité », l'histoire méditerranéenne forme un tout bien distinct, le seul que nous autres Européens soyons habitués à considérer. L'Iran même, qui est nettement mêlé à la vie de ce domaine, est un peu en marge.
L'Inde, malgré les affinités etaniques qui la rattachent aux populations méditerranéennes, a mené une existence complètement séparée. C'est tout juste si, pendant les quelques générations qui suivent Alexandre, il y a eu contact direct entre elle et le monde méditerranéen : c'est du reste ce qui nous a amenés à tracer là une première coupure. Mais, sans méconnaître l'intérêt que présente ce contact à certains points de vue (histoire de l'art par exemple), il serait puéril d'en exagérer la portée.
Quant à la Chine, elle a élaboré, elle aussi, une civilisation profondément originale, qui n'est vraiment sortie de son isolement qu'au 11e siècle av. J.-C. Même après cette data, elle n'existe pour les Méditerranéens que comme pays d'où vient la soie. Et elle a à peine
Cavaignac. 1
une connaissance nébuleuse du grand empire occidental.
En revanche, la propagation du bouddhisme, pendant la seconde période de l'histoire antique (11e siècle av. -vne siècle ap. J.-C), a créé entre les milieux indien et chinois un lien, important celui-là, et dont ^es effets ont été durables. Encore cette solidarité relative disparaît-elle après le vne siècle.
L'Islam, pour la première fois, touche fortement les divers domaines de l'Ancien Continent. La grande civilisation musulmane a été en relations actives avec toutes les civilisations préexistantes.
Du côté de l'Ouest, si la conquête musulmane a disloqué l'unité méditerranéenne caractéristique de l'histoire antique, elle n'a pas naturellement supprimé les rapports entre l'Europe et les peuples musulmans de l'Asie et de l'Afrique. Ces rapports ont eu au moyen âge, un caractère hostile (Croisades), mais ceci est au fond assez secondaire.
Avec l'Inde et la Chine, le monde musu'man a été mis en relations par les Turcs convertis à l'Islam.
Du côté de l'Inde, la progressive conquête musulmane est un des faits capitaux de la seconde partie du moyen âge.
Du côté de la Chine, le contact direct, effectif, agissant, a été plus tardif. Il est, en somme, l'effet de la conquête mongole du xme siècle.
L'empire mogol est un événement qui a intéressé directement ou indirectement presque tout l'Ancien Continent. Il a été éphémère. Mais, même après la disparition de Tamerlan (1405), les conséquences de son action se sont fait sentir dans tout le domaine où il avait un moment promené la foudre.
Quant à l'Amérique, il est inutile de dire que son histoire est complètement isolée jusqu'à la découverte européenne (1492).
Tout cela change avec les découvertes portugaises. A partir de ce moment, et de ce moment seulement, il devient légitime de placer l'Europe au centre de l'histoire mondiale, et d'envisager celle-ci d'ensemble. Il n'est plus de coin du monde qui n'ait à tenir compte des navigateurs, des missionnaires, puis des flottes et des armées de l'Europe.
Mais l'évolution, on s'en doute, ne s'est pas faite d'un coup. Le présent volume n'a d'autre objet que d'indiquer comment les diverses histoires que nous avons suivies séparcment jusqu'ici, histoire du monde musulman, histoire de l'Amérique, histoire de l'Inde et de la Chine, histoire du monde russo-tartare, viennent se mêler de plus en plus intimement à l'histoire européenne.
Il faut distinguer ces divers domaines.
1° L'empire turc a renouvelé sous une autre forme le conflit des Croisades. Son action domine désormais les rapports de l'Europe avec ces pays du Levant d'où lui est venue la civilisation.
2° L'Amérique va être pendant trois siècles une simple annexe de l'Europe.
3° Il en est autrement du domaine de l'Océan Indien et de l'Océan Pacifique. Là, les destinées de l'Inde et de la Chine se développeront encore pendant plusieurs générations indépendamment de l'action européenne, avec laquelle elles doivent pourtant compter. Cette situation ne prendra fin pour l'Inde qu'avec Dupleix et Clive (bataille de Plassey 1757), pour la Chine qu'avec la guerre de l'opium.
4° Il est un autre domaine qui n'est pas encore européen : le monde slave-tartare. Tous les historiens européens ont senti que ce domaine n'entre vraiment dans l'histoire européenne qu'après Pierre le Grand, avec les tzarines du xvme siècle.
C'est cette histoire externe de l'Europe que nous voudrions exquisser ici, laissant à des collaborateurs plus compétents le soin d'en creuser le détail. Quant à l'histoire interne, il était indispensable de rappeler en quelques mots les répercussions que l'histoire externe a eues sur elle. Il nous a paru que ces quelques mots se plaçaient bien entre l'histoire des domaines avec lesquels les rapports de l'Europe ont été surtout maritimes (Méditerranée, Atlantique, Océan Indien) et l'histoire du domaine avec lequel le contact est exclusivement continental (Russie). La géographie indiquait cette place : nous l'avons gardée.
Suivant ce plan, nous essaierons de marquer les principales étapes de l'histoire de l'Europe moderne : étape hispano-portugaise (1580), étape hollandaise (1660), étape française (1730), enfin établissement de la prépondérance anglaise (1770).
L'évolution est à peu près achevée vers 1770. Il serait logique, en ce qui concerne l'Afrique noire et le monde jaune, de la suivre jusqu'au milieu du xixe siècle, jusqu'aux découvertes de Livingstone et à la guerre de l'opium. Mais la constitution de l'empire anglo-indien fait une coupure si nette, des faits comme la découverte de l'intérieur africain ou l'ouverture du monde jaune (sans parler de la sécession des socétés américaines) s'y rattachent si directement qu'on m'excusera d'avoir arrêté là mon exposé.
Au reste, les volumes suivants, où les faits seront exposés du point de vue spécifiquement européen, apporteront ou ont déjà apporté tous les compléments nécessaires.