LÉPANTE
de prendre Malte (1565). En même temps, il battait les Persans sur le Tigre, et n'oubliait pas les obligations que lui imposait son titre de protecteur des villes saintes. Ses flottes soutenaient la résistance des marchands arabes de l'océan Indien et des musulmans de l'Inde contre les Portugais : en 1537, en 1546, elles prenaient part aux assauts livrés à Diu. Soliman a éclipsé de loin les princes musulmans de son temps. Comme mécène, il n'a pas été indigne de son contemporain et allié François Ier.
Aussitôt après sa mort, le reflux commence. Il est marqué surtout par deux événements : la bataille de Lépante (1571), et le traité de Sitvatorok(1606).
Il fallut du temps pour amener la concentration des principales flottes de l'Europe contre la marine turque : l'effort passionné du pape Pie V obtint enfin ce grand résultat. Venise avait longtemps esquivé le choc dans l'espoir de conserver ses possessions du Levant, en particulier l'île de Chypre; quand elle vit ce joyau prêt à lui échapper, elle se jeta résolument dans la lutte. Un fils naturel de Charles-Quin% don Juan d'Autriche, rassembla à Messine une flotte qui portait tous les grands noms d'Espagne et d'Italie, sans parler d'un personnage plus humble, mais destiné à l'immortalité personnelle, Michel Cervantes. Il rencontra les forces navales de l'Asie et de l'Afrique à la sortie du golfe de Corinthe, à Lépante, le 7 octobre 1571.
La bataille qui suivit fut la plus importante qu'eût vue la Méditerranée depuis les temps antiques. Elle commença par une canonnade toute moderne, pour s'achever par une série d'abordages et de corps-àcorps digne de la chevalerie du moyen-âge. Quand elle s'acheva, 200 galères turques étaient coulées ou prises, et 12.000 chrétiens, qui avaient manœuvré sous le fouet les navires du sultan, délivrés.
Il ne faudrait pas juger la portée de la bataille par les résultats matériels, qui furent médiocres. Les Turcs gardèrent Chypre. Ils reprirent bientôt Tunis, où Charles-Quint avait installé un vassal. Toutes le côtes orientales et méridionales de la Méditerranée restèrent ottomanes. Le grand poème qui naquit à cette époque de la flamme renaissante des Croisades, la Jérusalem délivrée, a presque l'accent d'un chant de regret.
Mais l'effet moral fut immédiatement senti, et considérable. La terreur qui, depuis le début du siècle, précédait les amiraux turcs, s'était évanouie pour jamais. Des spectacles qui avaient été donnés à la génération précédente ne se renouvelèrent plus.
Sous Charles-Quint, Khaireddin Barberousse avait conduit en tous lieux les flottes du sultan. Il avait humilié le plus grand des marins chrétiens, le Génois Doria. Appelé à l'aide par François Ier, que menaçaient Charles-Quint et Henri VIII, il avait bombardé Nice, hiverné à Toulon. Il avait vendu des esclaves chrétiens dans les ports de Provence, non sans réserver pour les harems de l'Orient quelques pièces de choix. Des documents conservés aux archives de Toulon attestent l'hospitalité quelque peu forcée que lui avaient offerte les lieutenants du Roi Très-Chrétien.
On ne vit plus rien de pareil après Lépante. Les Turcs n'avaient pas le goût de la mer. Dans les guerres de la fin du xvne siècle, les escadres vénitiennes parcourent librement les mers grecques. Et, quand les sultans, bien plus tard, se risqueront à faire sortir de nouvelles armadas, ce sera pour aller au devant des catastrophes de Tchesmé et de Navarin.
Ce qui subsistera, en revanche, ce sera la piraterie, dont les deux Barberousse et Dragut avaient fondé la tradition dans l'Afrique du Nord. Les côtes chrétiennes allaient supporter durant plus de deux siècles
TRAITÉ DE SITVATOROK 39
ce fléau. Des héros de la charité, comme Saint Vincent-de-Paul, trouveront là ample matière à exercer leur vertu. Des amiraux illustres, un Ruyter, un Duquesne, un Exmouth, bombarderont sans résultat durable les repaires des bandits. Ce ne sera qu'en 1830 que la France mettra un terme au scandale.
Les Turcs, au temps de leur splendeur, auraient voulu annexer le dernier coin de la côte méditerranéenne d'Afrique qui leur échappât : le Maroc. Sous Soliman, ils avaient appuyé la résistance des derniers Mérinides contre le pouvoir grandissant des Ghérifs saadiens. Mais ceux-ci repoussèrent ces tentatives. Puis, en 1578, ils assirent solidement leur pouvoir en écrasant la croisade portugaise à Alcazarquivir. En 1594 leurs armées, conduites par des renégats portugais ou espagnols, occupaient Tombouctou. Le Maroc et le Soudan musulman échappèrent à l'Islam turc, mais sans préserver les éléments de civilisation qui vivaient encore au temps d'Ibn- Ghaldoun (vers 1400).
Sur le continent européen, l'élan ottoman s*1 maintint plus longtemps. Entre Charles-Quint et Soliman, la Hongrie avait été disputée avec acharnement. Même à la fin du xvie siècle, les janissaires y cueillirent encore des lauriers. La domination autrichienne y rencontrait des résistances, surtout en Transylvanie, et les sultans auraient voulu compléter la conquête du pays. Finalement, au traité de Sitvatorok (1606), il fallut se résigner au partage.
Ce traité était un fait important. Jusque-là, le Sultan n'avait pas admis la possibilité d'un véritable traité avec un prince infidèle. Les accords n'avaient été que des armistices, que les chrétiens devaient acheter. Et c'est sur un ton de suzerain à vassal que Soliman réclamait le paiement à l'Empereur Ferdinand Ier, frère et successeur de Charles-Quint. Cette fois, à Sitvatorok, il fallut traiter d'égal à égal.
Achmet Ier sentit si vivement l'humiliation qu'il crut devoir une expiation à Allah : il lui éleva une mosquée. Nous aurions mauvaise grâce à nous en plaindre. La mosquée d'Acnmet est une des meilleures œuvres de l'architecture turque à Stamboul : elle n'est nullement écrasée par le voisinage de Sainte- Sophie.
Le statu quo allait se maintenir en Hongrie pendant un demi-siècle.
Par les principautés roumaines, les Turcs étaient limitrophes de leurs vassaux de Grimée. Ils ressentirent comme une humiliation personnelle la conquête des villes de Kazan et d'Astrakhan par les Moscovites (1552-1556). Les janissaires aidèrent les Tartares de Grimée dans leurs pointes vengeresses contre Astrakhan et Moscou. C'était encore un fait qui ne devait plus se renouveler.
Ges indices de repli tenaient en partie à des causes internes. Les historiens turcs du xvne siècle n'ont pas hésité à signaler des germes de déclin, même sous le grand Soliman : « Plusieurs fautes sont imputables au Sultan Soliman, dit l'un d'eux : son absence des séances du Divan, la faveur et les dignité dont il'comblait des hommes qui n'avaient fait aucun apprentissage ; la corruption qu'il encouragea en permettant à Rustem de vendre les charges et les grades... » Au début du xvne siècle, l'entraînement militaire des janissaires fléchissait : les ambassadeurs vénitiens remarquaient avec surprise leur inhabileté dans le maniement des armes à feu.
Mais la cause principale du soulagement éprouvé par les Etats chrétiens était assurément la persistance du conflit avec la Perse. Tant qu'avait régné en Perse l'indécis Thamasp (1524-1576), les Ottomans avaient enregistré succès sur succès. Ils avaientconquis Bagdad et, qui plus est, Kerbéla, les lieux où avaient