‹ Histoire du monde (volume 4)Chapitre 45 sur 82 · ANGLETERRE ET HOLLANDE · texte numérisé non relu

ANGLETERRE ET HOLLANDE

un coup sensible à cette prétention par l'Acte de Navigation (1651), qui réserve à son pavillon le commerce dans les ports anglais. Une guerre s'ensuit, terminée en 1654 par une cote mal taillée. Les hostilités reprennent en 1664, et les deux Etats se livrent alors les batailles navales les plus acharnées qu'eussent encore vues les mers européennes.

A ce moment, l'Angleterre a vu rentrer l'héritier des Stuarts (1660), au milieu d'une satisfaction assez générale. Mais bientôt la faveur mal [déguisée des Stuarts pour le catholicisme ressuscite dans le pays une nervosité qui se traduit par une émigration abondante dans l'Amérique du Nord. Il ne passerait encore par l'esprit de personne, ni en Europe, ni hors d'Europe, de voir dans l'Angleterre la principale puissance maritime.

La Hollande, au contraire, monte alors à l'apogée. La Maison d'Orange y garde la situation qu'elle doit au souvenir de ses services incomparables dans la guerre de l'indépendance, à ses alliances aussi avec les grandes maisons protestantes d'Europe. Mais le pouvoir est aux mains d'une bourgeoisie républicaine et fédéraliste, puritaine et commerçante. Sur le continent, elle est alors complètement rassurée du côté de l'Espagne, non encore inquiétée du côté de la France. Elle peut se vouer exclusivement aux entreprises maritimes. Son objectif, nous l'avons dit, est de retenir aux mains de la Hollande le commerce de transit et, chaque fois qu'il est menacé, elle n'hésite pas à recourir à la force. Dans le nord, elle maintient libre l'accès de la Baltique, et cherche à profiter du recul de l'Angleterre dans la mer Arctique (1649) : nous verrons, en parlant de la Moscovie, que c'est sans succès. Dans les deux guerres contre l'Angleterre, elle maintient libre le passage du Pas-de-Caais

et fait un moment trembler Londres. Dans la Méditerranée, elle inflige de sévères leçons aux corsaires barbaresques. Dans les Indes occidentales, elle a dû renoncer au Brésil, et en 1667 elle abandonnera New- York contre des concessions sur l'Acte de Navigation et dans les Moluques (paix de Bréda). C'est que ses grands intérêts sont aux Indes orientales. Nous avons suffisamment insisté sur la situation qu'elle y a acquise. Au milieu du xvne siècle, c'est la Hollande qui est, de loin, le principal représentant de la thalassocratie européenne.

Un nom, d'ailleurs, symbolise la splendeur de la Hollande à cette époque, un nom qui a été mêlé victorieusement à toutes les luttes auxquelles nous venons de faire allusion : celui de l'amiral Ruyter.

Plus que bien des dissertations, les états de service d'un Ruyter renseignent sur la thalassocratie hollandaise du xviie siècle et sur la place qu'elle tint dans le monde.

Michel Adriansson de Ruyter naquit le 24 mars 1607 à Flessingue, où sa statue domine aujourd'hui les lieux où l'Escaut, la Meuse et le Rhin viennent se perdre dans la mer. Il s'embarqua pour la première fois en décembre 1618, à onze ans. En 1622, il servit au siège de Berg-op-Zoom contre les Espagnols de Spinola. Mais la mer le reprit et désormais l'accapara. Vers 1627, il s'exerçait dans la lutte difficile contre les corsaires de la ville (alors espagnole) de Dunkerque : une fois, il fut pris, emmené en Espagne, s'échappa et revint en traversant la France. Puis, on le trouve au Groenland, au détroit de Magellan (1635), et, de 1638 à 1641, au Brésil et aux Antilles.

En 1641, les Hollandais soutiennent le Portugal

révolté conte l'Espagne. Les qualités militaires de Ruyter ont été appréciées, et le prince d'Orange le nomme contre-amiral. Il paraît devanc Lisbonne (septembre), à la bataille livrée aux Espagnols près du cap Saint- Vincent (4 novembre) et rentre en janvier 1642. Il ne dédaigne pas de reprendre le commandement d'un vaisseau marchand armé en course, et rencontre souvent les Espagnols et les Dunkerquois sur les côtes d'Amérique et sur le trajet du retour. Entre temps, il fait connaissance avec le commerce de « Barbarie », combat les Algériens, et noue des relations avec le souverain de Salé qui deviendra son ami.

En 1648, le traité de Munster met fin à la période héroïque des guerres espagnoles. Il semble que Ruyter considère sa carrière militaire comme terminée. La guerre de course, à l'époque, était lucrative, et il avait acquis quelque fortune. Ayant déjà perdu deux femmes, il se remarie, et promet à sa femme de ne plus reprendre la mer ! Peu après (1653), il s'établira à Amsterdam, sur le quai : une plaque y signale encore la maison où il venait se reposer dans l'intervalle de ses campagnes, car on se doute que la promesse ne fut pas tenue.

Remarquons que, dans tous les récits relatifs à la jeunesse de Ruyter, on ne signale aucun voyage aux Indes orientales. Ceci nous avertit qu'il ne faut pas encore donner à ce commerce, dans la vie de la Hollande, la place que nous sommes portés à lui attribuer en considérant l'avenir. De fait, en 1609, sur une flotte qui aurait compté 16.289 vaisseaux, représentant un tonnage de 911.200 tonnes, et des équipages de 159.825 hommes (il faut probablement réduire ces chiffres d'un tiers), les Indes orientales, Chine comprise, n'occupaient que 10 vaisseaux (4.800 tonnes)

et 2.400 hommes. En 1621, le gouverneur de Batavia ne dispose encore que de 30 vaisseaux, de 1500 ou 1600 soldats. En 1635, on parle déjà de 40 vaisseaux par an. Mais c'est visiblement après le traité de Munster (1648) que le commerce des Indes orientales prend son élan : dans les guerres de 1666 et de 1673, la protection de la flotte des Indes orientales est signalée au premier plan dans les préoccupations des amiraux hollandais.

Par comparaison, on rappellera qu'en 1609 le commerce de Berbérie et d'Italie est donné comme occupant 650 vaisseaux (182.000 tonnes) et 16.200 hommes. Vers 1627, une soixantaine de vaisseaux, par an, franchissent le détroit de Gibraltar. De 1641 à 1650, ce commerce est en état de résister à une perte de 1 million de guldens par an, que lui inflige la piraterie. On voit pourquoi les exploits contre les Barbaresques tiennent une si grande place dans la vie de Ruyter, qui finira par apparaître comme un spécialiste de la lutte, consulté par tous les Etats européens (1670).

Revenons en 1652. La première guerre anglaise a éclaté, et Ruyter reprend du service (août). Il sert encore en sous-ordre sous Witt, puis sous Tromp, et et ce n'est qu'après la mort glorieuse de celui-ci (1653) qu'il est nommé vice-amiral. La paix est signé (mai 1654) avant qu'il ait pu donner sa mesure.

En 1654, campagne à Salé. En 1655, Ruyter est devant Alger, signe un traité avec le souverain de Salé (22 octobre) et rentre en mai 1656. Après une apparition dans les mers danoises et à Dantzik (juillet 1656), il est renvoyé dans la Méditerranée (déc. Ï656) contre Alger et Tunis, et renouvelle le traité avec Salé (avril 1657). Au cours de ces campagnes,

Ruyter a trouvé plusieurs fois sur sa route des corsaires espagnols ou français. Avec les premiers, les incidents sont sans importance. Avec les seconds, ils deviennent plus graves. Ruyter a donné une sévère leçon à deux corsaires français sur les côtes d'Italie, et le règlement de l'affaire l'amène à Toulon (juillet 1657). Le changement de situation s'annonce : ce n'est plus l'Espagne, mais la France, qui est l'adversaire.

Les différends coloniaux de la Hollande avec le Portugal ne sont pas encore réglés. En septembre

1657, Ruyter est envoyé pour guetter les galions qui reviennent du Brésil à Lisbonne. En juillet

1658, il est encore employé dans les eaux portugaises. Les Hollandais ont entrepris de protéger le Danemark contre la Suède, pour maintenir la liberté des détroits : cette fois, Ruyter commande en chef l'opération (mai 1659). Retardé quelque temps par les manœuvres de la diplomatie, ii remporte devant Nyborg (novembre 1659) un succès décisif , qui amène la paix entre les cours du Nord (juin 1660). Il est comblé d'honneur à Copenhague, à Lubeck : quand il rentre (septembre 1660) son nom est devenu décidément célèbre dans toute l'Europe. La chance aussi lui sourit : il a échappé au scorbut, à un accident périlleux, et, jusqu'alors, à toute blessure grave.

En mai 1661, nouvelle campagne en Méditerranée. Des accords sont signés avec Tunis (sept. 1662), avec Alger (nov. 1662). Mais la piraterie barbaresque est si invétéré que Ruyter doit revenir encore devant Alger en mai 1664.

Les incidents se multiplient entre temps entre Hollandais et Anglais. Ces derniers, sous prétexte que le Portugal leur a cédé ses droits sur la côte occiden-

taie d'Afrique, molestent dans les parages des îles du Cap-Vert les bâtiments hollandais qui viennent de Guinée en octobre 1664 : Ruyter y conquiert Gorée, et exerce sur les Anglais de larges représailles. En mars 1665, il va défendre le commerce néerlandais dans les Antilles, puis à Terre-Neuve où il apprend (juin 1665) la rupture entre l'Angleterre et la Hollande. Il rentre à Amsterdam après cette promenade qui l'a mené en treize ou quatorze mois des côtes berbères, par la Guinée et les Antilles, jusqu'aux mers polaires, avec un copieux butin, et est reçu cbmme un sauveur.

La guerre a mal commencé pour la Hollande. Ruyter prend le commandement général de la flotte en août 1665, et commence par une croisière sur la mer du Nord : princes et marins de toute l'Europe viennent apprendre à son école ce qu'est une flotte bien tenue. Le 1er juin 1666, il engage contre les Anglais la bataille des quatre jours, d'où il sort victorieux. Mais l'adversaire ne se décourage pas, et une seconde bataille, devant l'embouchure de la Tamise (août 1666), est moins heureuse. C'est un moment difficile : incident pénible avec Tromp le jeune, que les partisans des Orange voudraient opposer à Ruyter, maladie (octobre 1666). Mais l'année 1667 réserve à Ruyter son plus grand triomphe, celui qui, avec la délivrance de Copenhague, est resté le plus populaire : en juin, il paraît brusquement dans la Tamise, enlève une partie des vaisseaux anglais, répand la terreur dans Londres même, et rentre en Hollande sans dommage. La paix de Bréda est signée le 13 août.

Ruyter est maintenant sexagénaire, et au comble de la fortune. En 1668, son fils Engel, qui a déjà servi sous lui, reçoit à dix-neuf ans, en l'honneur de

son père, un commandement de vaisseau. Louis XIV, qui a encore été l'allié des Hollandais dans la dernière guerre, demande le portrait du grand amiral. Les rois font assaut de cajoleries envers lui, ex, demandent ses avis. Pourtant, l'heure du repos n'a pas sonné.

La guerre contre la France monte à l'horizon. Dès 1671, Ruyter reprend la mer momentanément, en prévision d'une attaque brusquée. En avril 1672 vient l'attaque franco-anglaise. Ruyter supporte le premier choc de la flotte anglaise en juin 1672, et dès lors ne cesse plus sa faction sur les côtes de Hollande. En juin 1763, en août 1673, il livre des combats meurtriers contre les Franco-Anglais, sans parvenir à sauver la flotte des Indes orientales, que les Anglais ont été chercher jusqu'à Sainte-Hélène. Le 19 février 1674 seulement, la paix avec l'Angleterre le soulage au moins d'un de ses deux adversaires.

Pendant qu'il veille, la catastrophe des frères de Witt, ses grands amis, a mis en péril sa famille : elle a été, le 6 septembre 1672 insultée et menacée par la populace d'Amsterdam, et Ruyter a dû, de son bord, implorer la protection de Guillaume d'Orange. Celuici ne la refuse pas, demandant seulement la réconciliation avec Tromp le jeune. En septembre 1673, il fait octroyer à l'illustre vieillard une pension perpétuelle. Le 21 février 1674, il fait nommer Ruyter amiral-général.

La guerre contre la France continue. Ruyter repart en mai 1674 pour les Antilles, mais une attaque sur la Martinique (juillet) se termine par un échec. Au cours de ces opérations, il a appris à apprécier les mérites de la marine créée par Golbert. Aussi, lorsqu'au retour il reçoit l'ordre d'aller soutenir les Espagnols en Sicile, il met ordre à ses affaires. Il pressent que

c'est la dernière fois qu'il va, avecjies moyens insuffisants, soutenir l'honneur du pavillon hollandais.

A Messine, une révolte a éclaté contre l'Espagne, et une flotte française, sous d'Estrées et Duquesne, doit aller l'appuyer. L'Espagne, dont la haine de Louis XIV a fait l'alliée de la Hollande, a demandé l'appui du grand marin qui a fait contre elle ses premières armes. Ruyter part le 3 septembre 1675, franchit le détroit de Gibraltar une fois de plus, et rallie les Espagnols à Palerme. Bien que Colbert estime que Duquesne « n'a pas la tête ni le cœur d'un Ruyter », c'est un rude adversaire, et les lettres de Madame de Sévigné attestent que dans certains milieux parisiens on est plus optimiste qu'au ministère.

La première rencontre a lieu en vue du Stromboii (janvier 1676). L'issue est douteuse, mais Duquesne croit devoir faire le tour de la Sicile pour aller secourir Messine. Entre marins, on raconte que les deux fameux amiraux hésitent au moment de jouer leur réputation l'un contre l'autre, qu'ils s'évitent à dessein : les mêmes bruits ont couru sur Doria et Barberousse. En tout cas, Ruyter, après avoir refait sa flotte à Naples, vient, avec l'escadre espagnole de don Fr. de la Gerda, chercher les Français à Messine, puis s'écarte vers le sud pour les attirer hors du port. Duquesne en effet prend le large, et livre bataille en vue d'Agosta le 22 avril 1676. La carence des Espagnols laisse l'amiral hollandais supporter presque tout le poids de l'attaque française : à son lit de mort, Ruyter refusera de recevoir La Gerda, disant « qu'il a vu assez de poltrons dans sa vie », et ne tenant pas compte des excuses que l'infortuné amiral espagnol pourrait trouver dans le délabrement navrant des vaisseaux de Sa Majesté Gatholique.Au cours

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