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III. La question des Indes orientales

Au début du xvme siècle, la Hollande restait de beaucoup îa première puissance de l'océan Indien par l'étendue de ses possessions. Le Gap, Geylan, les îles Malaises, se développaient normalement. Les Hollandais n'avaient pas une population suffisante pour éprouver le besoin de coloniser l'Australie, ni des forces de terre suffisantes pour entreprendre d'agrandir leurs comptoirs de l'Inde. Durant les

guerres du xvme siècle, ils se bornèrent à tâcher de faire respecter leur pavillon, et n'y réussirent même pas toujours.

Les Compagnies française et anglaise n'avaient, au début du siècle, que des domaines infimes. La première exploitait les deux îles malgaches, Bourbon et l'île de France, et ses factoreries indiennes de Pondichéry, Mahé, Karikal, Chandernagor. Les vaisseaux anglais, une fois partis de Sainte-Hélène, ne trouvaient de ports anglais qu'à Bombay, Madras ou Calcutta. Les deux Compagnies virent croître, pendant la première moitié du siècle, les dividendes de leurs actionnaires et, plus encore, les profits illicites de leurs agents. Elles ne nourrissaient pas d'arrièrepensées politiques.

Encore au milieu du xvme siècle, la voie des Indes orientales était essentiellement pour l'Européen la voie des épices, grâce à laquelle on évitait les tributs énormes que prélevaient sur le poivre, par exemple, les souverains « mores », persan, turc ou abyssin dont il eût fallu, autrement, traverser les domaines.

La situation fut changée peu à peu par les effets des grands événements de l'Inde : mort d'Aureng- Zeyb (1707), dislocation de son empire, et surtout sac de Delhi par Nadir-Chah (1739), qui ouvrit pour tous, Asiatiques et Européens, la succession du Grand- Mogol. Il est indispensable de voir quelle était, après le passage du conquérant persan, la situation générale de l'énorme péninsule.

Mohammed-Chah, le souverain humilié par Nadir, et ses successeurs se débattirent au milieu des intrigues de leurs vizirs et des empiétements de leurs vassaux. Et pourtant le Grand-Mogol restait la seule source légitime de l'autorité, même au Bengale et dans le Dekkan. Un diplôme signé de lui, arraché

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par la violence ou par la corruption, en imposait toujours à des dizaines de millions d'hommes, Musulmans ou Hindous.

Au nord-ouest, depuis le passage de Nadir, on vivait dans la terreur du retour des Iraniens. De fait, après la mort du conquérant (1747), on a vu qu'un de ses lieutenants, Ahmed-Shah le Dourani, s'était taillé un royaume dans l'Afghanistan. Il intervint à plusieurs reprises dans les troubles de Delhi, poussa jusque sur le Gange la tribu afghane des Rohillas. Les Sikhs du Penjab n'étaient pas de force à arrêter ce flot.

Les Mahrattes de Poona l'auraient pu. Mais les peshwas, qui avaient peu à peu usurpé le pouvoir sur les descendants de Shivaji, s'étaient vu contester leur autorité par des lieutenants indisciplinés, de sorte que la confédération mahratte était un assemblage des plus lâches. En outre, l'objectif ordinaire de ses chefs était du côté du Gange inférieur ou des petits Etats du Dekkan. Ils ne devaient songer à arrêter les Afghans qu'en 1761. Ils ne pouvaient même pas compter sur l'aide des Radjpoutes, les autres représentants de l'hindouisme militaire.

Les petits Etats du Bengale et du Deccan vivaient ainsi d'une vie misérable au milieu des compétitions incessantes, des incursions mahrattes. Leurs soubahdars et leurs nababs allaient être conduits à invoquer d'eux-mêmes les Européens de la côte, dont une supériorité militaire de plus en plus évidente rendait l'appui décisif. Mais quels Européens? Français et Anglais étaient de taille et d'humeur à se disputer ce rôle profitable.

Or, à partir de 1746, les deux nations furent en guerre ouverte. Dupleix, qui représentait la compagnie française, appela à son secours le gouverneur

de l'Ile-de-France, La Bourdonnais, et celui-ci prit Madras en 1746. Il en résulta d'ailleurs entre les deux hommes un conflit dont La Bourdonnais fut victime, et Madras fut rendu aux Anglais à la paix d'Aix-la-Chapelle, contre Louisbourg (1748). Mais le fait d'armes avait porté à leur prestige un coup sensible.

Dupleix en profita. Appelé à intervenir dans les querelles des princes hindous, il assura à l'un de ses protégés la nababie du Garnatie, à un autre la soubahdarie du Dekkan. Dans le Carnatic, ce succès fut balancé par un Anglais qui, à la différence de Dupleix, était un soldat : Clive débuta dans l'Inde en prenant Arcote (1751). Mais, dans le Dekkan, Bussy, le lieutenant de Dupleix, trônait à Haîderabad. Le prince indien ne pouvait se passer de l'appui de ses quelques centaines de Français, de ses quelques milliers de Cipayes (soldats indigènes) : parmi les contingents locaux il en est qui ne connaissaient même pas encore la baïonnette à douille, courante en Europe depuis soixante ans ! Bussy et ses hommes reçurent en paiement des fiefs territoriaux : précédent décisif, qui, pour la première fois, faisait d'un Européen un potentat installé sur le continent asiatique.

La guerre que se faisaient ainsi les deux Compagnies, sous le couvert de leurs protégés, créait assurément une situation bizarre au point de vue du droit international. Le gouvernement de Louis XV crut devoir imposer le remplacement de Dupleix par Godeheu (1754). Les deux Compagnies convinrent de s'abstenir de ces interventions et de ces chocs qui désorientaient les commerçants. Le traité Godeheu fut flétri en France, parce qu'il entraîna la ruine injuste de Dupleix. Cependant Bussy conserva sa situation dans le Dekkan, et rien ne dit qu'il ne

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l'aurait pas maintenue sans l'explosion de la guerre de Sept ans.

En 1756, on apprit dans l'Inde que la France et l'Angleterre avaient repris les armes : tout redevenait permis. Un nabab du Bengale, Suradjah- Dowla, aidé de contingents français, se jeta sur Calcutta : les prisonniers anglais y furent entassés dans un cachot infect, d'où vingt ou trente seulement sortirent vivants. Clive se chargea de venger l 'outrage • Avec 3.000 hommes, il rejoignit le nabab, qui en avait 50.000, à Plassey (23 juin 1757). Les ministres de Suradjah-Dowla avaient été travaillés, et la victoire ne fut pas due uniquement à des conceptions stratégiques. Elle n'en eut pas moins une portée immense. Un protégé anglais remplaça le vaincu, et Clive eut dans le Bengale une situation analogue à celle de Bussy dans le Dekkan.

Tout dépendait maintenant de la lutte engagée directement entre les deux nations dans le Carnatic. Lally-Tollendal commandait les Français, le colonel Eyre Coote les Anglais. Comparée aux batailles qui se livraient en même temps en Europe, celle de Vandavach (1760) ne fut qu'une escarmouche. Elle n'en décida pas moins de la suprématie dans l'Inde. Lally-Tollendal fut enfermé dans Pondichéry. La supériorité navale des Anglais acheva de fixer son sort : l'amiral d'Aché, accouru de l'île de France, fut battu par Pockock, et Pondichéry bloquée succomba (1761). L'infortuné Lally, à son retour en France, fut pris comme bouc émissaire, et périt sur l'échafaud (1766).

Le traité de Paris (1763), dans l'Inde comme en Amérique, consacra la déchéance de la France. Pourtant, nombre de hardis aventuriers refusèrent de le considérer comme définitif. Entraînés par l'exemple

de Bussy, ils se glissèrent à la cour des princes hindous hostiles à l'Angleterre, s'occupèrent d'organiser leurs armées. Et leurs efforts auraient pu n'être par vains, si jamais la France avait reconquis la suprématie navale dans les eaux indiennes : Suffren le fera sentir vingt ans plus tard.

En attendant, la Compagnie anglaise, sous l'action des suggestions de Dupleix et des victoires de Clive, avaient noué avec les potentats hindous, partout, des liens qui ne pouvaient plus se rompre.

Dans la présidence de Madras, elle avait pris soua sa protection le nabab du Carnatic, et ne pouvait plus tolérer qu'il risquât d'être débauché par un suzerain hostile à Haïderabad. Dans l'extrême sud en effet, au Mysore, un aventurier, Haïder- Ali, avait supplanté la dynastie locale, et, doué de qualités militaires reconnues, pouvait d'un jour à l'autre devenir inquiétant.

Dans la présidence de Calcutta, le nabab du Bengale était réduit au rang de vassal, et celui d'Oudh était en passe de prendre le même caractère. Là, dans son second séjour (1765), Clive fit un pas important. Depuis 1759, le Grand Mogol légitime était Chah-Alam II, mais il était, pour le moment, expulsé de sa capitale. Pour y rentrerai était prêta gagner l'appui anglais par toutes les concessions. Il détacha la nababie du Carnatic du Dekkan. Il concéda, moyennant une pension de 2.400.000 roupies, l'administration et les revenus du Bengale à la Compagnie. Les Anglais avaient désormais un titre légal aux yeux des indigènes.

Dans la présidence de Bombay, ils avaient commencé à se mêler aux querelles des Mahrattes, mais là ils avaient affaire à plus forte partie. Les Mahrattes avaient essayé, en 1761, d'arrêter les progrès des Afghans, et s'étaient attirés, à Panipat, une défaite

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qui sembla un moment marquer la fin de leur puissance. Heureusement pour eux, le souverain afghan, occupé par la Perse, ne revint plus dans l'Inde. Un homme énergique, Madhu-Rao, rendit à la confédération la confiance en elle-même, et, en 1771, ce furent les Mahrattes qui réinstallèrent Ghah-Alam à Delhi. Ils devenaient les gardes du Grand-Mogol. €e furent eux désormais qui, aux lieu et place des Afghans, constituèrent le principal obstacle aux progrès de la puissance britannique.

La Compagnie était devenue une puissance politique, et ne songeait plus à abdiquer ce rôle, générateur de profits immenses : une bonne partie des capitaux qui allaient outiller la grande industrie naissante ont été amassés dans la commerce de l'Inde. Il n'en résultait pas moins une situation bizarre. Des institutions, des abus même, qui se concevaient aisément au sein d'une association de marchands, devenaient intolérables. Des gouverneurs de territoires énormes, des officiers généraux, n'étaient que les commis du Conseil des directeurs et de l'assemblée des six ou sept cents actionnaires de la Compagnie. Clive, dans son second séjour, commença à réagir contre cet état de choses. Mais l'intervention gouvernementale s'imposait. En 1772-73, le Regulating Act définit les pouvoirs du gouvernement et de la compagnie. La Couronne britannique prenait sous son contrôle le nouvel empire indien qui se dessinait.

La Chine n'était pas encore mûre pour un sort pareil à celui de l'Inde. Après la mort de Kang-Hi (1722), elle avait traversé un règne déprimant. Mais en 1736 monta sur le trône Chien-Luoug, un pur Chinois cette fois, presque dégagé de son atavisme tartare, inaccessible aux influences chrétiennes, sous lequel le traditionalisme chinois reprit ses

Cavaignac. l0

droits au dedans el au dehors. Il consacra son long règne à la reconstitution de l'antique empire des Han et des T'angs.

En 1751, il intervenait au Tibet, non plus pour se

faire donner l'investiture par le Dalaï-Lama, mais pour

lui imposer sa protection et son contrôle1. Cependant

il travaillait à en finir avec la question des Eleu-

thes. Ce peuple indomptable avait repris les armes

sous le règne précédent. Les généraux de Chien-

Luorig vinrent enfin à bout de sa résistance, et en

rejetèrent les restes dans l'empire russe (1756). Du

coup, ils rétablirent la suzeraineté chinoise dans le

bassin du Tarim, malgré la sourde opposition de la

population musulmane. Même les souverains de la

Transoxiane, même le puissant émir de l'Afghanistan,

firent hommage à l'empereur de Pékin (1764).

Plus tard, des vexations infligées aux pèlerins du

Tibet permirent à Chien-Luong d'intervenir au

Népaul.

La Birmanie était à l'apogée de sa puissance, victorieuse du Pégou, victorieuse du Siam (1767). Comme elle avait noué des relations suspectes avec les montagnards rétifs du Sétchouen et du Yunnan, Chien-Luong lui fit sentir le poids de sa ^colère.

Vers la fin du règne de Chien-Luong, les rois de l'Annam, réduits aux abois par la révolte des montagnards Taï-song, se jetèrent dans les bras de la Chine (1786). Plus tard, quand Gya-long eut rétabli l'ordre dans ce royaume (1802), l'Annam se reconnut vassal et même tributaire du puissant Empire dont il avait maintes fois dépendu dans le passé. Quant à la Corée, elle obéissait sans murmure.

1. Encore en 1842, les Chinois défendront le Tibet, dans des conditions méritoires, contre les Sikhs du Penjab.

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