INTRODUCTION
Makmoui de Gkazna
En parlant du monde de l'Islam et de ses rapports avec les chrétiens, nous avons frôlé le personnage de Mahmoud de Ghazna, sans pouvoir y insister. C'est, en effet, comme conquérant de l'Inde qu'il vit surtout dans l'histoire, et c'est sous cet aspect qu'il sera étudié tout à l'heure. Mais sa figure mérite d'être présentée pour elle-même, et autrement que comme marquant une étape dans le grand processus de la conquête musulmane en Hindoustan : nous allons nous arrêter quelques instants à la considérer.
On se rappelle quelle était la situation peu brillante du monde musulman au milieu du Xe siècle. Le khalifat de Bagdad n'était plus qu'une ombre, ses titulaires étaient réduits au rôle de chefs spirituels de la principale communion musulmane. A l'Ouest, tout le Maghreb, Espagne et Afrique berbère, vivait de sa vie propre. En Egypte, un khalifat concurrent s'était formé au profit des descendants plus ou moins authentiques de Fatima, la fille du Prophète, et ne parvenait d'ailleurs pas à arrêter la contre-offensive chrétienne des empereurs byzantins. Le Khalife abbasside, dans Bagdad même, était un «perroquet » (c'est le mot d'un contemporain) entre les mains des princes bouides qui se partageaient en famille l'Iran occidental. Les Samanides, de Bokhara, dirigeaient l'Iran oriental en souverains indépendants, d'autant plus que leur qualité de chiites les dispensait de révérence pour le Khalife orthodoxe. Enfin, sur les bords de l'Amou-
XII HISTOIRE DE L'iNDE AU MOYEN-AGE
Daria et du Syr-Daria, vivaient des peuplades turques musulmanes, qui, si elles étaient séparées de leurs congénères de l'Asie centrale par une barrière religieuse, restaient en contact avec eux du fait de la parenté ethnique et linguistique, et de bien des habitudes communes.
Depuis longtemps, ces Turcs étaient connus et employés comme mercenaires par tous les princes musulmans. Il était fatal qu'un jour l'un d'entre eux cherchât à travailler pour son compte. Le premier qui conçut cette idée ou qui, du moins, la réalisa, fut un certain Alp-Téguine. D'abord officier des Samanides dans le Khorassan, il finit par s'établir avec sa bande à Ghazna, sur les pentes sud de l'Hindoukouch. L'endroit n'était pas engageant : un plateau escarpé, battu par les vents pendant sept mois. Cinq cents ans plus tard, Baber s'étonnait que de grands rois eussent vécu là. Mais Ghazna était couvert par l'Hindoukouoh du côté du Khorassan, difficile d'accès du côté de l'Inde, bref très propre à servir de repaire à une puissance de proie.
Lorsque Alp-Téguine mourut en 976, la Grande Compagnie qui était son principal héritage ne se prêta pas à reconnaître son fils. Elle déféra le commandement au fils d'un esclave d'Alp-Téguine, Sébuk-Téguine. Il accepta, à condition qu'on lui jurât une obéissance absolue et sans réserve. Il avait toujours inspiré la confiance comme officier subalterne : il allait la justifier davantage encore comme chef de guerre.
Ce fut lui qui montra aux routiers qu'il avait réunis l'Inde à conquérir. Il y fit deux expéditions, en 986-7 et en 991, et pénétra au delà de l'Indus. Ses exploits seront racontés en leur temps. Ici c'est son rôle dans le monde de l'Islam qui nous occupera seul.
L'Iran, dont le centre est occupé, comme on sait, par un redoutable désert, était alors partagé politiquement en deux : à l'Est les Samanides, à l'Ouest les Bouides. Mais les communications étaient constantes, soit par le Nord, le long de la Caspienne, soit par le Sud, entre le
MAHMOUD DE GHAZNA XlU
Séistan et le Kerman. Le mouvement intellectuel, qui, après le premier siècle de la conquête arabe, s'était réveillé avec intensité, était le même de part et d'autre. Firdouei, né vers 930, a rimé surtout chez les Samanides; Avicenne, né en 970, a composé sa compilation médicale principalement chez les Bouides. Mais poètes, savants, artistes, circulaient librement de Chiraz ou d'Hamadan à Boukhara et Samarkande. On ne s'étonnera donc pas que, politiquement aussi, la vie ait été une dans l'Iran. Un grand, rebelle chez les Samanides et trahi par la fortune, trouvait asile chez les Bouides, et vice versa. Une partie d'échecs continuelle se jouait entre les deux dynasties. Jeu dangereux, car il ouvrait la porte aux infiltrations des Turcs. Un chef turc surtout, Ilek Khan, campé dans la haute vallée du Syr, guettait l'occasion de s'emparer de la province appelée Transoxiane par les Grecs, Mavarannahar par les musulmans, et dont les Samanides avaient fait un foyer précieux de civilisation arabo-persane.
C'est dans ce jeu d'intrigues que Sebuk-Téguine, quand sa croisade indienne l'eut mis en relief, fut appelé à intervenir. Des services rendus aux Samanides contre des rebelles et contre Ilek Khan lui valurent l'autorité dans le Khoraçan. Tout en baisant l'étrier du souverain de Boukhara, il ne dissimula pas qu'il entendait s'y comporter en prince indépendant et héréditaire. En 994, il établissait à Kichapour, à l'extrémité !Nord-Ouest de la province, son fils Mahmoud.
Quand Sébuk-Téguine mourut en 997, il légua Ghazna à son fils Ismaïl, Nichapour et le Khorassan à Mahmoud. Mais celui-ci était l'aîné. Né en 970, il s'était distingué dans les guerres de l'Inde, non moins que dans les combats livrés en Khorassan. On le vantait déjà comme administrateur juste et ferme à Nichapour. Il n'hésita pas, pour revendiquer tout l'héritage, à entamer une lutte fratricide, et tous les vieux soldats de son père passèrent sous ses étendards. Ismaïl fut déposé, d'ailleurs
Xiv HISTOIRE DE L'iNDE AU MOYEN-AGE
traité avec égards. Par cette entrée en scène sensationnelle, Mahmoud s'imposait au monde musulman : il fut désormais le grand Mahmoud de Ghazna, le sultan par excellence.
Dès le début, sa pensée de musulman fanatique fut tournée vers la soumission des Jcafirs (infidèles) de l'Inde. Sitôt que le loisir lui en fut donné, en 1000, il fit campagne de ce côté : dès lors, les expéditions se succédèrent. Les principales sont celles de 1000 (défaite de Jayapala), de 1004-5 (Multan), de 1008-9 (Nagarkoth), de 1014 (Taneswar), de 1018-9 (Kanauj), de 1025 (Somnath). Encore une fois, nous laisserons à de plus qualifiés que nous le soin de les raconter. Ici, c'est le prince musulman qui nous occupera.
Un mot seulement sur le supplément considérable de ressources que le pillage d'un si riche pays assura à Mahmoud. Eessources militaires d'abord, consistant en éléphants de guerre, qui s'entassèrent par centaines dans les écuries royales. Eessources financières ensuite. Si sujets à caution que soient certains chiffres des historiens orientaux, les plus modérés, ceux qu'on peut retenir, sont encore impressionnants. C'est ainsi que le seul pillage de Kanauj aurait rapporté 20 millions de dirhams. On appréciera ces chiffres en les comparant à ceux qu'Ibn Khaldoun, par exemple, nous a conservés pour les revenus des diverses provinces du khalifat, lesquels peuvent donner au moins un ordre de grandeur. Les revenus annuels de l'empire iranien de Mahmoud, au moment de son extension maxima, représentent 60 à 70 millions. Les revenus du domaine bouide, il est vrai, seraient notablement supérieurs : 240 millions, — mais, dans ce total, les pays du Tigre et de l'Euphrate entrent pour 150 millions.
Le plus simple est de parcourir les divers pays sur lesquels s'est exercée l'autorité, la puissance ou le prestige de Mahmoud.
Il est resté fidèle, jusqu'au bout de son règne de 33 ans,