‹ Histoire du monde (volume 5)Chapitre 2 sur 135 · MAHMOUD DE GHAZNA XV · texte numérisé non relu

MAHMOUD DE GHAZNA XV

à son nid d'aigle de Ghazna, dont il a réussi à faire une capitale. Le pays entre l'Hindoukouch et les monts Soliman, le Zaboulistan, est resté le noyau de sa puissance. Pourtant, même dans ce réduit central, il a eu des luttes à soutenir : luttes contre les montagnards afghans de l'Hindoukouch, prises de nids d'aigles analogues à Ghazna, tels que Gin au Nord, du côté du Khorassan, Bost au Sud, du côté du Séistan.

Le Khorassan faisait aussi partie de son patrimoine, et en constituait la partie la plus peuplée et la plus riche- Mahmoud l'a administrée avec soin. Lors de la famine de 1011, il vint au secours des habitants de Nichapour. Il lui arriva de remettre une année d'impôts aux gens du Khorassan. En dehors des tributs, il tirait de là nombre de soldats. Ses soudards turcs et ses éléphants indiens n'ont pas suffi à assurer ses victoires. Dans la campagne contre Ilek Khan (1004), on nous dit que la poursuite dans la steppe fut arrêtée par le froid qui décima ses troupes : c'est donc qu'elles comprenaient beaucoup de gens du Midi, d'Iraniens.

Il avait reconnu l'Oxus (Amou-Daria) comme limite de son domaine. Une de ses premières opérations (998- 999) avait été la liquidation des Samanides. Contre eux, il s'était entendu avec Ilek Khan, laissant à celui-ci Samarkande, Boukhara, le Mawarannahar. C'est alors que ce pays florissant devient pour toujours un Turkestan. Le dernier Samanide, Mountacir, défendit héroïquement son héritage, avec l'aide de Turcs Oghouzes : il finit par périr sous les coups d'un traître.

De ce côté, Mahmoud ne revendiquait que la suzeraineté sur le Kharezm, la marche des bords de la mer d'Aral. Entre la prise de Taneswar (1014) et celle de Kanauj (1019), il vint en personne réprimer la rébellion du roitelet de ce pays.

Avec son voisin du Nord, qui était pourtant un congénère et un coreligionnaire, les rapports ne furent pas toujours bons. En 1004, Ilek Khan franchissait l'Oxus

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avec une immense armée : Mahmoud dut la victoire à sa bravoure personnelle et à ses éléphants. On a vu comment il fut arrêté dans la poursuite. Il chercha la paix de ce côté. Lorsque Ilek Khan mourut (1018), sa fille était fiancée au fils de Mahmoud. Mais, jusqu'au bout, celui-ci eut à surveiller la frontière de l'Oxus. Ses émirs renâclaient devant ces difficiles campagnes : il fallut que le sultan, presque sexagénaire, vînt prendre en personne le commandement. Et il ne put empêcher les Turcs Oghouzes de s'infiltrer, au moins comme mercenaires, dans le Khorassan : parmi eux étaient les fils de Seldjouk»

Derrière ces Turcs musulmans vivaient d'autres Turcs infidèles, païens, chrétiens nestoriens, ou bouddhistes. Dans son attaque de 1004, Ilek Khan avait avec lui, disent les historiens de Mahmoud, un « roi de Chine »» un Khan venu du Turkestan chinois. Quelques années après, nous voyons le successeur d'Ilek Khan attaqué à son tour par une armée de Turcs chinoises. Ce ne furent là, à l'époque, que des épisodes : pour nous, ils sont intéressants comme prodromes des invasions du xne siècle. Ils annoncent Gengiskhan.

Strictement défensive du côté du Touran, la politique de Mahmoud a été agressive du côté de l'Iran. On a vu que les limites entre les empires féodaux des Samanides et des Bouides étaient singulièrement flottantes. Mahmoud entendait revendiquer tout l'héritage des Samanides, et même l'agrandir.

Le long de la mer Caspienne, le Djourdjan, le Tabaristan, le Guilan, reconnurent de bonne heure sa suzeraineté. Par là, il entra même en contact avec la lointaine Géorgie, au pied du Caucase. Un prince déilémite qui avait fui devant ses armes lui fut livré par le shahr (roi) de ce pays. La force de son bras se fit ainsi sentir jusqu'aux confins du monde chrétien.

De l'autre côté, il avait, dès le début de son règne^ détrôné le prince du Séistan, Khalaf, et le Séistan avait été rattaché directement à son divan (administration)

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en 1003. Ses domaines touchaient au Mékran et au Kerman. Il dédaigna l'aride Mékran, mais le Kerman était une proie tentante. Le souverain bouide de la région eut grand soin d'observer à son égard une attitude déférente. Plus à l'ouest, Eei et l'Irak-Adjémi (Médie) sollicitaient aussi les convoitises du Ghaznévide, d'autant plus que ce pays était échu à un Bouide enfant, Mourchid- ud- Daulah, pour lequel gouvernait sa mère. C'était une femme de tête. Menacée par Mahmoud, elle dit : « Je sais quelle est la puissance du sultan. Mais il ne voudra pas ternir sa gloire par une victoire sur une femme et un enfant ». Mahmoud attendit en effet que Mourchid-oud- Daulah fût homme fait. La conquête de la Médie a été sa dernière conquête (1028). Il y intronisa son fils aîné Masoud, comptant laisser Ghazna au cadet : il n'était pas averti par son propre exemple.

Bien avant de prendre pied à l'Ouest du désert iranien, Mahmoud avait été en relations avec Bagdad. Dès son avènement, le Khalife Kader-Billah lui avait envoyé une robe d'honneur : le commandeur des croyants préférait évidemment à ses protecteurs bouides, qui, comme les Samanides, étaient chiites, le Sunnite intransigeant qu'était le Turc Mahmoud. Depuis, tous les succès de Mahmoud dans l'Inde furent célébrés à grand fracas dans Bagdad, comme à la Mecque.

Pour les mêmes raisons religieuses, Mahmoud ne voyait pas d'un bon œil le khalifat fatimite du Caire, d'autant plus qu'il était alors le siège des fantaisies religieuses du célèbre Hakem. Lorsqu'un émissaire fatimite se glissa dans les Etats de Mahmoud (vers 1017), sa propagande fut arrêtée par les théologiens ghazné vides, et lui-même châtié. On prétend même que le sultan aurait offert ses services armés à l'Abbasside contre le Fatimite.

Le monde chrétien, Boum, était en dehors de l'horizon politique de Mahmoud. Il avait choisi pour tâche la croisade contre les infidèles de l'Orient. Il laissait à d'autres le soin de défendre les marches occidentales de l'Islam.

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Mais le prestige de ses victoires pour la foi s'est fait sentir dans tout le monde musulman. C'était la première fois, depuis le premier siècle de l'hégire, qu'un grand conquérant paraissait en terre musulmane. La période de dépression qui avait suivi la dislocation de l'Empire abbasside était close. A la vérité, ce ne furent pas les descendants de Mahmoud qui profitèrent de l'élan imprimé par lui. Parmi les Turcs Oghouzes qui s'étaient glissés dans ses domaines, il n'avait pas eu à craindre les Seldjoukides. Dès qu'il fut mort (1030), il levèrent l'étendard de la révolte contre son successeur, et la bataille de Zendékan dans le Khorassan (1038) rejeta les Ghaznévides au Sud de l'Hindoukouoh. Ce sont les Turcs Seldjoukides qui ont été, dans l'Iran, les héritiers et les continuateurs de l'œuvre de Mahmoud. On a vu avec quels résultats (tome VII, 2e partie).

Mahmoud de Ghazna a donc été un grand souverain iranien. Par son ascendance paternelle, il était un pur Turc, et il lui arrivait de sourire en voyant dans un miroir son visage olivâtre. Sunnite intransigeant, comme tous les Turcs, il était porté à voir des hérétiques dans ses sujets iraniens, en général sectateurs d'Ali. Mais il avait reçu une éducation princière, savait non seulement l'arabe, comme il convenait à un musulman aussi sérieux, mais le persan. Et surtout il se rendait compte que le milieu où il avait grandi était un milieu fort civilisé, où même de petits princes, comme Khalaf du Séistan, avaient tenu à faire figure de Mécènes. Et il mit son honneur à ne pas négliger cette partie de leur hérirage.

Il réunit à Ghazna les meilleurs poètes du temps» On nous le montre instituant des concours entre eux, distribuant des prix. De tous les noms qu'on nous signale, et dont plusieurs eurent leur heure de célébrité, la postérité a surtout retenu celui qu'elle a pour toujours associé à Mahmoud : Firdansi.

Firdansi était né vers 930 à Tous, près de Nichapour. Après s'être fait connaître comme poète, il consacra son

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âge mûr et sa vieillesse à rassembler les légendes qui couraient sur les rois mythiques ou historiques de la Perse et à en faire une vaste épopée nationale, le Livre des Bois {Chah-N ama) . Il suffit de prononcer ce nom pour évoquer l'histoire romanesque de ses rapports avec Mahmoud. Le poète a entrepris cette grande œuvre à la requête du sultan. Quand elle est finie, Mahmoud lui envoie un cadeau de 60.000 dirhams, un par vers. Mais le poète le juge insuffisant, et le distribue à des jardiniers et autres gens de peu. Puis il émigré vers l'Ouest, répandant partout une satire venimeuse contre Mahmoud. Enfin il rentre à Tous, quand il a appris que le prince était apaisé par les beaux vers où il chantait son éloge. En effet, Mahmoud s'est décidé à envoyer un cadeau mieux proportionné : mais l'or entre par une porte de la ville au moment où l'on emporte par une autre la dépouille du poète octogénaire. Et la fille du poète refuse le cadeau, qu'il faut affecter à une construction d'édilité.

La critique occidentale (représentée surtout en l'espèce par Nôldecke) n'a pas eu de peine à relever les points faibles de la fameuse histoire. Firdouci a commencé son poème vers 975, quand Mahmoud était encore enfant : et, au surplus, on ne voit pas en quoi oes chants nationalistes, où les luttes contre le Turc tenaient une grande place, pouvaient intéresser particulièrement, quelles que fussent sa largeur d'esprit et son adaptation à l'Iran, le sultan de Ghazna. Si Firdausi a brillé à la cour de Ghazna, c'est pour d'autres vers. Qu'il se soit jugé mal récompensé, ce serait naturel, car il avait une haute idée de lui-même, et parfois ses accents rappellent notre Malherbe :

Les puisantes faveurs dont Parnasse m'honore, Non loin de mon oerceau commencèrent leur cours. Je les possédai jeune, et les possède encore, Au déclin de mes jours.

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Enfin, il est plus que douteux que le redoutable sultan ait eu connaissance de la célèbre satire, qui touchait à l'endroit sensible le petit-fils d'esclave, parvenu, non seulement par rapport aux rois, mais même pour le hobereau de bonne souche et fortement enraciné qu'était Firdausi : « Mahmoud, disait-elle en substance, pourra grandir encore : il ignorera toujours les procédés qui conviennent entre gens bien élevés ». Bref, sur le fond historique se sont accumulés des embellissements dont il n'est pas malaisé de voir l'origine.

Firdausi n'a pas tenu de son temps la place que nous lui donnerions : Utbi, l'historien de Mahmoud, qui parle souvent de Tous et aime bien citer des vers, ne prononce pas son nom. On connaissait alors bien des poètes qui s'étaient essayés sur les antiques légendes de la Perse, et Firdouci fut parfois accusé de plagiat. Mais le Chàh- Namek éclipsa toutes ces productions et devint vite célèbre — le plus répandu peut-être, après le Koran, de tous les livres musulmans. La figure de Firdausi grandit de telle sorte qu'on trouva naturel d'affronter le prince des poètes avec le conquérant de l'Inde. Un siècle après la mort du poète, la légende était formée : elle vivra toujours.

Mahmoud a rassemblé les artistes comme les poètes. Il leur a proposé comme tâche principale la parure de Ghazna. Après la conquête de Kanauj (1019), et avec le butin, ses architectes lui bâtirent la mosquée qu'il appela « la Fiancée céleste » et dont les contemporains éblouis ne trouvaient l'analogue qu'à Damas. Ils nous décrivent encore les palais du sultan et des émirs, les écuries pour 1.000 éléphants, etc. Enfin, après la conquête de Sonmath (1022), Mahmoud affecta le butin à embellir le tombeau où il descendit quelques années plus tard; les portes de bois de santal étaient célèbres. Depuis, bien des désastres passèrent sur Ghazna, mais le tombeau de Mahmoud resta un lieu de pèlerinage pour les pieux musulmans. En revanche, les Hindous se rappelèrent,

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