‹ Histoire du monde (volume 5)Chapitre 130 sur 135 · Krishna Deva Raya régna de 1509 à 1529 ap. J.-C · texte numérisé non relu

Krishna Deva Raya régna de 1509 à 1529 ap. J.-C

Vallabha enseigne le Çaddhâdvaita, ou pur monisme. A l'exemple de Çankara, il n'écarte pas, comme étant illusion, les âmes individuelles et le monde inanimé; pourtant il maintient que la mâyâ consiste à établir des relations entre le moi et le non-moi. Suivant lui, il n'y a pas de distinction entre le Brahma et les individus, et le monde inanimé en est une manifestation. La servitude de l'âme individuelle est due à une illusion qui ne peut être dissipée qu'en ayant recours aux différents genres de bhakii. Le sentier de la dévotion, prêché par Vallabhâchârya, est nommé Pushtimârga, que quelques savants européens ont inexactement traduit par « Chemin du plaisir »; il signifie réellement le moyen d'acquérir la grâce du Tout-Puissant. C'est en aimant Dieu avec la pleine connaissance de sa grandeur, et en étant dénué de désirs, que cette grâce s'acquiert. Le détachement des plaisirs de ce monde et la renonciation à soimême sont en réalité la base de ses enseignements; il écrit dans l'un de ses ouvrages : « De toute façon, il faut renoncer au logis, le centre de tous les désirs terrestres. Si cela est impraticable, qu'on le dédie au service de Dieu, car lui seul peut sauver l'homme du mal. » Il dit encore que la réalisation de Dieu est impossible à ceux dont les corps sont gouvernés par les passions. Mais avec le temps, le véritable esprit des doctrines de Vallabhâchârya se perdit» et ses successeurs, s'inspirant des jeux d'enfance de Krishna, enseignèrent qu'un Dieu pourvu de qualités si humaines ne devait pas être honoré par le jeûne et la prière, mais par la sanctification de tous les plaisirs humains. D'après la pure doctrine vishnouite, l'amour de Krishna pour les bergères doit être expliqué allégoriquement, mais les disciples

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de Vallabhâchârya l'interprétèrent dans un sens tout à fait matériel. Ainsi la doctrine de Vallabhâchârya, en dégénérant, devint, comme l'écrit Monier Williams, l'épicurisme de l'Orient. Ses adeptes prétendirent répondre aux fins de la religion, non pas par des procédés de mortification et de renoncement, mais en satisfaisant aux appétits. Le culte ne fut bientôt plus qu'une excuse à tous les abus, et les grands pontifes de la secte eux-mêmes se rendirent célèbres par leur habituelle recherche du plaisir. Le plus grand nombre de ses adeptes sont de riches commerçants du Gujarat, du Rajpoutana, et des environs de Mathurâ. On leur enseigne que tous leurs biens doivent être dédiés au Guru, et « il n'est pas rare que cette doctrine soit poussée à l'extrême1 ». Le Dr. Bhandarkar dit très justement que « l'esprit de ce système semble être la frivolité des plaisirs et on ne peut que s'attendre à ce que la vie de ses adeptes en soit influencée. La rigidité morale aboutissant à l'indifférence aux plaisirs du monde, et à l'abnégation de soi-même, ne paraît pas être une caractéristique de cette école2 ». La dépravation de la secte entraîna comme réaction le mouvement puritain de Swâmî Nârâyana au xixe siècle.

1. Bhandarkar, Vaisnauism, p. 82. Voir la formule que chaque nouvel initié doit répéter dans Growse, Mathura, p. 265.

2. Bhandarkar, id., id. L'exigence que tous les biens des disciples fussent mis au service du Guru, causa des abus notoires, qui furent mis en évidence dans le fameux procès de 1862 devant la Cour de Bombay. — La notice donnée de cette secte par le Dr. Barnett dans sa brochure sur V Hinduism (p. 32) repose sur des données inexactes. Growse, Mathurâ, p. 263. Il faut se rendre compte que la littérature de la secte ne fournit aucun fondement à ces abus. Ils sont dus principalement à la richesse des adeptes et à l'interprétation matérielle des doctrines de Vallabhâchârya par ses disciples modernes. Cette critique est dirigée surtout contre le côté pratique du culte. Voir Farquhar, An Outline of the Religious Literature in India, pp. 312-17.

A la même époque que Vallabhâchârya, puisqu'il naquit en 1485, vécut le célèbre réformateur et saint bengali, nommé Chaitanya. Il renonça au monde à l'âge de 25 ans et devint Sannyâsin; pendant six années, il erra dans le pays, prêchant la doctrine d'amour et convertissant à sa foi les disciples du système Advaita. Puis il retourna à Puri, où il passa les 16 dernières années de sa vie. Chaitanya rejeta les castes, proclama la fraternité universelle des hommes, l'inefficacité du simple karma ou cérémonies rituelles, et l'adoration de Hari, et le chant de son nom, comme seuls moyens efficaces de salut.

Amour et plaisirs, tels sont les traits distinctifs de ce culte. Le dieu suprême est Çrî Krishna, si parfaitement beau que le dieu de l'amour, lui-même, s'en éprend. Ses jeux éternels se poursuivent au Gokula. La théorie védantique de Chaitanya est la même que celle de Nimbârka, à savoir le Bhedâbheda, ou identité aussi bien que différence. L'âme individuelle parvient à Krishna, le seigneur tout-puissant, par bhakti seulement1. Toute âme ne peut atteindre la plus haute perfection qu'en se pliant aux jeux de son Seigneur dans les relations d'un amant et de sa bien-aimée. Râdhâ n'est rien qu'une âme individuelle immergée dans un océan d'amour pour le grand maître; elle est l'amour idéalisé. Aimer Krishna, l'aimer éternellement, comme un serviteur, comme un ami

1. La théorie védantique de Chaitanya est résumée ainsi par le Dr. Bhandarkar : « Comme l'abeille est distincte du miel, plane sur lui et, quand elle en aspire, est pleine de lui, c'est-à-dire est une avec lui, de même l'âme individuelle est d'abord distincte de l'âme suprême, cherche cette âme d'une façon persistante et permanente, et, quand elle s'en est remplie à force d'amour, devient inconsciente de son existence individuelle et de fait, s'absorbe en Elle. » Vaisnavism, p. 85.

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comme un fils, et finalement comme un amant, est le but suprême de l'homme, et non la mukli. Ainsi, nous voyons que le système de Ghaitanya a pour but la culture des émotions dans l'âme individuelle, et non de l'intelligence1. D'infimes nuances d'émotions sont distinguées, et les ouvrages de son école de Bhakti sont quelquefois des études psychologiques sur les belles émotions.

Ghaitanya lui-même n'écrivit rien. Ge que d'autres accomplirent par des productions philosophiques, il le fournit par la seule force de sa personnalité. L'amour était chez lui une si grande passion que la pensée de Krishna jouant de la flûte, des forêts sauvages de Vrindâban, des troupeaux paissant dans les prairies verdoyantes, et des jeunes bergères se baignant aux Ghâts de la Jamna, le plongeait dans l'extase. L'amour est la devise du culte de Chaitanya, et il est défini en ces termes :

« Chaque homme doit se donner à lui corps et âme, et méprise ses gratifications personnelles. Il doit être prêt à exécuter la volonté de son Seigneur, et le faisant, ne reculer devant aucun sacrifice. Il honorera son image; il doit parler de lui, tresser des guirlandes de fleurs; il doit brûler de l'encens, et agiter le châmara dans son temple; il doit, de jour comme de nuit, offrir ses service à son Seigneur ainsi qu'au monde. Le Vishnouisme, il faut le répéter, n'est pas la religion des solitaires, ni une foi sans prosélytisme. »

Toute la puissance de Ghaitanya dérive, non de son interprétation du Vedânta, mais de sa ferme

1. Pour une exposition du Bhakti de Ghaitanya, voir le Chaitanya-Charitâmrita, pp. 232-40 -(traduction de Sarkar).

croyance en l'amour, comme suprême principe régulateur de tout l'univers. Cet amour, prenant sa source dans la foi pure, pouvait assumer différentes formes, et se pratiquer de plusieurs manières; le nom de Krishna ne connaissait pas les barrières de caste et de race; il purifiait de toute souillure. Quand Chaitanya envoya au Bengale ses deux principaux disciples, il leur dit : « Enseignez la leçon de foi en Krishna à tous les hommes, jusqu'aux Ghandâlas, et prêchez libéralement la leçon de dévouement et d'amour1. » Il était plein de compassion pour l'humanité souffrante, et souvent dans une angoisse amère, il s'écriait : « Mon cœur se brise à la vue des tristesses humaines. Pose leurs péchés sur ma tête; fais que je souffre en enfer pour tous leurs péchés, afin que tu puisses débarrasser toutes les autres créatures de leurs douleurs terrestres. » Tel était l'évangile d'amour que Ghaitanya prêcha au noble et au pauvre, au Brahmane et au Sudra. Ses disciples furent nombreux au Bengale et en Orissa; et dans plus d'une maison, son nom est encore chanté au crépuscule avec une ferveur presque médiévale par sa profondeur et son intensité.

L'influence de l'Islam se manifeste clairement dans les enseignements de Nâmadeva, Kabîr et Nânak, qui, tous, condamnent les castes, le polythéisme et l'idolâtrie et prêchent la vraie foi, la sincérité et la pureté de vie. La base de leur doctrine est que Dieu est le Dieu des Hindous aussi bien que des musulmans, des Brahmanes aussi bien que des Chandâlas, et que devant Lui, tous sont égaux.

1. Sarkar, Pilgrimages and Teachings, pp. 169-173. Sarkar, Chaitanya's Life and Teachings (traduction de l'œuvre bengalie Chaitanya Charilâmrita), p. 209.

Si l'adorateur veut connaître la vérité il doit abandonner toute prétention de caste et tout formalisme rituel. Nâmadeva, le grand saint marathe, était un homme de basse extraction, dont la naissance dois probablement être placée au début du xve siècle1. Nâmadeva prêcha l'unité de Djeu, l'inefficacité du culte des idoles et de toute démonstration extérieure. Sa foi puissante se révèle dans ses hymnes.

Son amour qui me remplit le cœur ne sera jamais dissipé ; Nâma a appliqué son cœur au vrai Nom, Comme l'amour entre un enfant et sa mère, Ainsi est mon âme imprégnée de Dieu K

L'humilité de Nâmadeva et sa soumission à Dieu sont exprimées dans les versets suivants :

— Si tu me donnes un empire, quelle gloire

serait-ce pour moi ?

Si tu me fais mendier, comment

cela me dégraderait-il ?

Adore Dieu, ô mon âme, et tu acquerras

la dignité du salut, Et aucune transmigration ne t'attendra plus, O Dieu, Tu as créé tous les hommes et

tu les as induits en erreur ; Celui à qui tu as donné la compréhension te connaît. Une pierre est adorée, L'autre est foulée aux pieds Si l'un est un Dieu, l'autre aussi est un Dieu.

— J'adore le vrai Dieu *.

Kabîr fut le plus grand disciple de Râmânand.

1. Macauliffe dit qu'il naquit en 1270 ap. J.-C mais ceci est inadmissible (The Sikh Religion, VI, p. 18). Bhandarkar accepte cette date ( Vaisnavism p. 89), Carpenter aussi ( Theism in Mediaeval Jndia, p. 452). La date donnée dans le Bhaktamala de Nâbâji est 1488 (texte de Lucknow, p. 308). Le Dr. Farquhar exprime l'opinion, qui semble la plus acceptable, que Nâmadeva prêcha sa doctrine de « 1400 à 1430 ou à peu près. » J. A. R. S., 1920, p. 186.

Il naquit vers 13981; son origine est entourée de mystère. La tradition dit qu'il naquit d'une veuve brahmane qui le jeta près d'un étang pour échapper au scandale public. Nîrû, un tisserand, recueillit l'enfant et l'éleva avec beaucoup de soin et d'affection. En grandissant, il prit en main le commerce de son père adoptif, mais il trouva le temps de méditer sur les questions de morale et de philosophie.

Personne ne connaît le mystère de ce tisserand qui vint au monde et se mit à l'œuvre.

La terre et le ciel sont les deux rayons,

Le soleil et la lune deux navettes remplies.

Prenant mille fils, ils les déploie en longueur :

Aujourd'hui il tisse encore, mais combien longue à atteindre est la dernière extrémité *.

Comme le dit Garpenter, tout le fond des pensées de Kab'r est hindou. La théorie de Grierson, disant qu'il puisa ses opinions à des sources chrétiennes, manque de fondement3. Il parle de Râma; il cherche à se libérer de la transmigration et essaie d'atteindre la vérité par le moyen de bhakti. Il a une grande aversion pour les subtilités théologiques et condamne les feintes et l'hypocrisie qui sont trop souvent confondues avec la vraie piété. Il ne fait aucune différence entre les Hindous et les Turcs qui sont, dit-il, des vases du même argile, et qui peinent sur des routes différentes pour arriver au même but.

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