‹ Histoire du monde (volume 5)Chapitre 133 sur 135 · Macauliffe, VI · texte numérisé non relu

Macauliffe, VI

prêcha l'unité de Dieu, condamna l'idolâtrieet enseigna que les barrières des castes et des races devaient s'abaisser devant le nom de Dieu, qui les confond toutes; il exhorta le peuple à abandonner l'hypocrisie, l'égoïsme et le monde, car « les comptes de tous les hommes seront apportés devant la cour de Dieu, et sans bonnes œuvres, nul ne sera sauvé ». Les principes du credo de Nânak sont contenus dans ces quelqus mots :

— La religion ne consiste pas en de simples mots ;

Celui qui regarde tout homme comme son égal est religieux.

La religion ne consiste pas à errer parmi les tombes, ou dans les endroits de crémation, où à s'asseoir dans des attitudes contemplatives.

La religion ne consiste pas à voyager dans les pays étrangers ou à se baigner dans les lieux de pèlerinage.

Demeure pur au milieu des impuretés du monde

Et tu trouveras ainsi le chemin de la religion 3.

Conclusion. — D'après ce qui a été dit plus haut» il serait injuste de considérer la période de 1000 à 1500 ap. J.-C. comme l'âge obscur de l'histoire de l'Inde. La coutume ancienne voulait que lorsqu'un bœuf était conduit en sacrifice à Jupiter, ses taches sombres fussent frottées à la craie afin d'offrir l'apparence d'une blancheur immaculée. Laissons s'envoler la craie, et reconnaissons, sans hésitation les fautes si communes à cette époque dans tous, les pays, et rappelons les services rendus à la civilisation indienne par les champions de la conquête musulmane.

3. Macauliffe, I, p. 60. Cunningham, Hislory of the Sikhs, pp. 43-4. Les hymnes de Nânak sont rassemblés dans le Granth Sahib, le livre sacré des Sikhs. Un grand nombre révèlent sa foi en Dieu et la portée morale de ses enseignements.

Inde 39*>

612 HISTOIRE DE L'iNDE AU MOYEN-AGE

Cette conquête fut un désastre en ce sens que les Hindous perdirent leur indépendance, et par là, la noblesse de leur mentalité. Au point de vue politique la conquête musulmane leur infligea de grandes humiliations et les différences religieuses causèrent des persécutions de la plus cruelle espèce, creusant un gouffre d'antipathie entre les vainqueurs et le peuple conquis. La conquête de l'Angleterre par les Normands abolit toute distinction entre Anglais et Normands et amena la fusion des deux races. Au contraire les Hindous et les musulmans ne fraternisèrent point; ils refusèrent de mitiger leur individualisme; et avec une ténacité inouïe, pendant des siècles, les deux races travaillèrent à conserver leurs usages particuliers, leurs traditions, leurs coutumes et leur manière de parler. Le musulman était si conservateur, que lorsque, 400 ans après la conquête, Akbar voulut nationaliser ses sujets sur une base toute rationelle, sa tentative provoqua une tempête d'opposition, et dans les cercles orthodoxes l'empereur fut considéré comme un apostat et un traître aux intérêts des « croyants ». Il n'est pas étonnant que les membres de l'église mahométane du moyen âge primitif aient adopté une attitude de digne isolement, et refusé tous rapports d'égalité avec les infidèles. Telle était l'attitude mentale des gens du Moyen-âge en Orient comme en Occident. Les annales de l'Eglise romaine catholique dans cette période sont souillées par des persécutions du type le plus révoltant. L'inquisition était librement employée à punir l'hérésie; et la liberté de pensée était étouffée de la manière la plus tyrannique. Mais les souverains musulmans de l'Inde ont montré plus de tolérance dans leurs rapports

avec leurs sujets infidèles, A l'époque où Philippe II d'Espagne déclarait qu'il valait mieux ne pas régner du tout que de régner sur des hérétiques, et où Elisabeth persécutait l'Eglise romaine d'Irlande, les souverains musulmans faisaient preuve de plus de tolérance, et Sher Shah et Akbar prêchaient, en vue de l'intérêt public, une religion de charité et d'indulgence envers toutes les communautés et toutes les croyances. La résistance des Zamindars et des chefs hindous prouve que la domination musulmane n'anéantit pas complètement l'énergie et la bravoure nationale. Les Tabaqat-i-Nasiri, le Tarikh-i-Firuz Shahi de Barani, et le Tarikh-i-Mubarak Shahi, relatent les tentatives incessantes, mais mal organisées, des Hindous du Doab pour secouer le joug de Delhi. Dès que l'occasion se présentait, les indigènes se soulevaient et entravaient le fonctionnement de l'administration locale et défiaient, en toute impunité, le gouvernement central. Il n'y eut point de drainage économique, et si prodigue qu'eût été un souverain, il dépensait dans le pays même les trésors de l'Etat. Les immenses richesses des Hindous passèrent aux mains des musulmans, mais le fait que ces derniers s'installèrent définitivement aux Indes influença heureusement la situation économique.

Quant à la civilisation, on peut dire que l'Islamisme donna un nouvel élan à l'art hindou. Les architectes que les Musulmans employèrent à leur service exprimèrent avec la pierre et le mortier l'esprit de l'époque et inconsciemment ils révélèrent dans leurs créations un nouvel idéal, curieux mélange de la puissante splendeur et de la poésie de l'hindouisme, avec la simplicité, la rigidité et le purita-

614 HISTOIRE DE L'iNDE AU MOYEN-AGE

nisme de l'Islam. La peinture et la sculpture disparurent parce qu'elles représentaient l'idolâtrie à l'esprit mahométan orthodoxe, et l'artiste hindou se voua exclusivement à l'expression de l'idée monothéiste. Mais il s'opéra un changement dans l'idéal artistique. Des structures massives et colossales des Khiljis et des Tughluqs, le style évolua jusqu'à la décoration somptueuse et profuse des monuments de Jaunpur et d'Ahmadabad, qui témoignent encore aujourd'hui de la renaissance à l'art hindou. La venue des musulmans exerça une profonde influence sur l'esprit hindou. Le Brahmane conservateur regardait le Mahométan, de la manière dont son descendant regarde aujourd'hui l'Anglais, comme un maître barbare envoyé par le sort pour le gouverner, et ne méritant qu'un suprême mépris. La fuite éperdue des savants Brahmanes du Nord fut propice à la culture aryenne du Deccan, et activa les progrès de l'organisation des races dravidiennes. Exclu des sphères de l'Etat, le génie hindou s'extériorisa dans la religion, et la nouvelle école des réformateurs, avec les noms célèbres de Râmânand, Chaitanya et Nânak, travailla à purifier un culte encombré de rites superstitieux, si complètement opposés au véritable esprit de la religion. Que la société hindoue ait été capable de produire de tels hommes, cela prouve bien l'erreur de la théorie qui prétend que le génie hindou aurait été stérilisé sous la souveraineté musulmane. Au contraire, l'esprit hindou affirma de la sorte sa virilité et sa vigueur. D'autre part, il ne serait pas moins faux de supposer que les musulmans furent de simples sauvages, ignorant l'art d'une administration civilisée. Le moyen âge primitif peut s'enorgueillir de guerriers

et d'hommes d'Etat tels que Balban et Alauddin d'érudits et des protecteurs des lettres tels que Mohammed Tughluq et Ibrahim Shah Sharqi, de pieux et pacifiques administrateurs tels que Nâsir ud-Din et Firuz Tughluq, et de généraux comme Ulugh Khan, Zafar Khan, Malik Kafur, et beaucoup d'autres encore, également nobles et courageux. Ce sont là d'intéressantes figures dans l'histoire du moyen âge. L'originalité ne leur fit pas défaut; quelques-uns d'entre eux entreprirent hardiment de laïciser l'Etat en séparant les fonctions ecclésiastiques des charges politiques, mais cette tentative échoua. Ils insistèrent sur l'importance d'élevei la royauté au-dessus de tous les partis, et de subordonner les prétentions de l'orthodoxie aux intérêts de l'Etat. Mais les conditions de l'époque où ils vécurent ne leur permirent pas de réaliser cet idéal. Ce fut aux Mongols, plus tard, qu'il fut donné de l'accomplir. Ils se montrèrent capables d'édifier un empire civilisé, contrastant étrangement avec la politique embryonnaire et rustique des temps primitifs. La manière dont ils organisèrent le gouvernement de leurs vastes domaines leur valut une gloire et des triomphes bien personnels. Mais il serait injuste de passer sous silence les mérites des hommes qui jetèrent les premiers les fondements de la civilisation musulmane dans une contrée hostile, et préparèrent l'esprit du peuple à une organisation sociale et à une discipline fondées sur des principes étrangers aux enfants de son sol. Que l'historien de l'Inde mongole n'oublie pas, dans son enthousiasme, la dette des Mongols envers les générations qui les précédèrent. Au début du moyen âge, les fondements de leur culture étaient déjà posés, et, consciemment ou inconsciemment, leur organi-sation politique et leurs institutions furent influencées par l'idéal et les usages de leurs prédécesseurs.

Dates principales

Page 1