‹ Histoire du monde (volume 5)Chapitre 32 sur 135 · Elliot, III, p · texte numérisé non relu

Elliot, III, p

et d'éviter les banquets et les festins. Puis avec un coup d'œil sévère, il demanda au Prince : « As-tu vu? » mais celui-ci ne comprit pas ce que l'auguste sire entendait par cette énigmatique question. Le Sultan dit encore : « As-tu vu? » comme le Prince perplexe ne répondait rien, il posa la question pour la troisième fois et ajouta : « Tu as vu mes punitions dans le bazar? » Le Prince inclina la tête très bas, en signe de profonde soumission, et ce père impitoyable lui parla ainsi : « Si jamais des personnes mal intentionnées t'incitaient à dénoncer ton allégeance à Delhi, souviens-toi alors de la vengeance du bazar. Comprends-moi et n'oublies pas que si les gouverneurs du Hind ou du Sind, du Malwa ou du Gujarat,de Lakhnauti ou de Sonargaon, tirent l'épée et se rebellent contre l'autorité du Delhi, le châtiment infligé à Tughril et ses adeptes sera le leur, celui de leurs femmes, de leurs enfants et de leurs partisans. » Il eut encore avec Bughra une seconde entrevue, et il lui donna alors de précieux conseils au point de vue de la politique; le jour de son départ il l'étreignit affectueusement, et lui souhaita bonne chance. Arrivé à Delhi, il ordonna que de nouveaux gibets fussent dressés1 pour y pendre les habitants de Delhi et des environs qui avaient osé soutenir la dernière révolte. Le Qazide l'armée après de grands

1. Barani dit qu'à son retour, le Sultan fit dresser des gibets sur la route de Badâon à Tilpat (Pilibhit) afin de punir les gens de Delhi et des environs qui avaient rejoint Toughril (Elliot, III p. 121). Ceci est une erreur d'interprétation du texte de Barani. C'est en dehors des portes de Badâon que les potences furent érigées. Nizam-uddin dit clairement qu'alors le Sultan fit dresser des potences sur la place du marché à Delhi, afin que ceux qui avaient joint Tughril y fussent pendus. Firishta est d'accord sur cette version (Tabaqat-i- Akbari, Bibl. Ind., pp. 95-97; Briggs, I, p. 265).

efforts, obtint pourtant que le Sultan renonçât à une exécution si effroyable.

Mori du prince Mohammed. > — La révolte était effectivement apaisée, mais les chagrins domestiques ne devaient pas être épargnés au Sultan. Quand, sous les ordres de leur chef, Samar1, les Mongols envahirent le Pendjab, en 1285 ap. J.-C, son fils Mohammed, auquel le Moultan avait été confié, marcha sur Lahore et Dipalpur pour repousser leur attaque; mais il fut vaincu et tué dans la bataille, et son sacrifice lui valut le titre posthume de « Prince martyr ». Amir Khusrau, le poète, fut aussi fait prisonnier, mais libéré peu après. Barani, qui connut le prince, loue hautement ses qualités et écrit : « La cour du jeune prince était fréquentée par les hommes les plus savants, les meilleurs et les plus accomplis de l'époque. Les gens de sa suite lui lisaient le Shahnama, le Diwan-i-Sanai. le Diwan-i-Khakani, et le Khamsa du Cheikh Nizami. Des érudits discutaient en sa présence la valeur de ces poètes, Amir Khusrau et Amir Hasan firent partie de sa suite pendant cinq années, à Moultan, et reçurent de lui des pensions et des concessions de terres. Le prince appréciait pleinement l'excellence de ces deux poètes et se complaisait à les honorer davantage que ses autres serviteurs. Aux fêtes qu'il donnait, jamais il ne se laissait aller à des conversations sottes ou indécentes, que le vin fût bu ou qu'il ne le fût pas; s'il buvait du vin, c'était avec modération, pour ne pas

I. Elliot écrit Samar (Elliot, III, p. 122); Firishta l'appelle Timur Khan; Badâonî l'appelle Itiniar (Ranking, Al-Badâonl, I, p. 188). Pour les aventures de la captivité d'Amir Khusrau, voir Elliot, III, p. 545.

s'enivrer et perdre la raison. » La mort d'un tel fils fut, pour le Sultan, une terrible épreuve; il en conçut une peine inconsolable. Comme par le passé, il s'occupa des affaires du royaume le jour durant, paraissant étranger à la douleur; mais, la nuit, il pleurait amèrement, déchirait ses habits et se couvrait la tête de poussière. Sa santé s'affaiblit, il fit venir du Bengale son fils Bughra Khan, et lui remit la couronne de Delhi. Mais Bughra Khan était léger et insouciant; il ne prêta qu'une attention distraite aux paroles de son père et partit tranquillement pour Lakhnauti, sous le prétexte d'une partie de chasse. Effrayé par les fardeaux et les responsabilités de la royauté, il préféra passer sa vie dans une province reculée, agissant à sa guise, et vivant en paix, les difficultés du gouvernement étant infiniment moindres là qu'à Delhi. Le Sultan pensa au fils du « Prince martyr », Kai Khusrau et le recommanda aux principaux officiers de l'Etat. Ce roi-guerrier octogénaire, héros de centaines de batailles, ne survécut pas longtemps à sa douleur; il s'éteignit en 1286, laissant un testament par lequel il désignait son petit-fils Kai Khusrau comme son successeur. Un souverain mourant n'a plus guère d'autorité, aussi, à peine Balban eût-il rendu le dernier soupir que les nobles et les officiers s'opposèrent à l'exécution de son testament1 et firent mon-

1. Sans être très explicite, Barani en parle; Badâonî dit que quelques-uns des émirs turcs étaient hostiles au Prince martyr (Ranking, Al-Badâont, I, p. 220). Firishta dit que Malik Fakhr-ud-din Kotwal qui ne s'était jamais entendu avec le père du prince fut l'instigateur de ce changement de succession (Briggs, I, p. 270).

Les émirs pensèrent probablement que Kaiqubad serait plus malléable entre leurs mains que ne l'eû,t été Kai Khusrau qui avait hérité de quelques-unes des belles qualités de son père. Pour de* récits au ëujet du Prince martyr, voir Elliot, III, p. 110.

204 HISTOIRE DE L'iNDE AU MOYEN-AGE

ter sur le trône, Kaiqubad; choix malheureux, signal de la chute de la dynastie des esclaves.

Caractère de Balban. — La vie de Balban, effort continu pendant une période de plus de 40 ans, est un exemple unique dans l'histoire de l'Inde au Moyen-âge. La dernière moitié du xnr8 siècle fut sans précédent quant aux révoltes et aux guerres qui l'agitèrent; mais Balban maîtrisa la situation d'une main de fer. Sa longue expérience du ministère lui fut d'un grand secours lorsqu'il monta sur le trône. La première chose à faire était de relever, aux yeux du public, le prestige de la royauté; il y arriva en entretenant une cour magnifique, au milieu de laquelle il apparaissait dans les grandes occasions, splendidement vêtu de toutes les parures de la royauté. Il se conduisit toujours selon le code du parfait monarque orientai; il possédait à un tel point le sens de la dignité qu'il ne se montra jamais que complètement paré, même devant ses serviteurs personnels. Jamais on ne l'entendit rire ou plaisanter pendant ses durbars (conseils); il ne permit pas non plus le moindre laisser-aller en sa présence, Il méprisait la compagnie des personnes basses ou vulgaires, et rien ne pouvait l'amener à faire preuve de familiarité avec ses amis ou des étrangers. Il était si pointilleux, qu'il lui arriva même de refuser un don de plusieurs lâkhs de quelque parvenu qui était fort riche, mais ne pouvait prétendre à une noble descendance. Une humble origine était le plus grand obstacle aux charges publiques, et les nobles et les officiers n'osèrent jamais recommander, pour les emplois administratifs, que des hommes de haute naissance* Dans

sa jeunesse, Balban apprécia le vin et les plaisirs, mais en devenant roi, il abandonna ces passe-temps trop légers. Suivant le goût du Moyen-âge, il se plut à la chasse; souvent pendant l'hiver il fit, à la recherche du gibier, de longues expéditions dans ses propres domaines qui s'étendaient sur plus de 40 milles aux environs de Delhi. Dans l'intimité, le Sultan était bon et affectueux; il nourrissait à l'égard de ses fils la plus tendre affection, aussi quand Mohammed, son fils aîné, mourut, son chagrin fut tel qu'il n'y survécut pas longtemps. Les malheureux n'imploraient pas en vain sa bonté, un grand nombre de réfugiés de l'Asie centrale vinrent chercher un abri à sa cour. Mais il était capable d'une terrible cruauté quand on osait résister à son autorité, ou que la paix du royaume était menacée. Sa faveur s'étendait seulement sur ceux qui le servaient loyalement et obéissaient à ses ordres sans les discuter1. Sa vie entière fut consacrée à maintenir l'ordre et à garantir ses possessions contre l'invasion mongole. Il sut, malgré tout, distraire un peu de son temps pour apprécier les efforts de la culture intellectuelle et pour protéger les hommes de lettres, qu'il invita à sa cour. Grand guerrier, souverain et homme d'Etat, Balban sauva le jeune empire musulman à un moment critique et restera toujours une grande figure de l'histoire du Moyen-

1. Firishta dit : « Balban se fit une règle de ne jamais placer aucun Hindou dans une situation de confiance ou de responsabilité ». Mais l'inscription sanscrite de Pâlam qui fut évidemment composée par un Hindou, loue hautement les mérites du Sultan. Ceci ne peut pas prouver que Balban traita généreusement les Hindous en général, car il est trop facile d'obtenir quelques vers laudatifs, moyennant une faible rémunération {Epigraphia Indo-Moslemica, 1913-1914, pp. 35, 38, 39-40-41; Briggs, I, p. 250).

203 HISTOIRE DE L'iNDE AU MOYEN-AGE

âge. 11 fut le précurseur dAlauddin, mais n'eut été la manière dont il stabilisa le pouvoir chancelant de l'Islam aux Indes, Alauddin n'eût jamais été capable de repousser, comme il le fit, l'attaque mongole, et de conquérir de lointaines contrées, ce qui lui valut une place honorable dans le walhalla des Musulmans.

La chule des Esclaves. < — La mort de Balban laissa un vide impossible à combler. Personne ne pouvait prétendre à tenir le sceptre avec l'autorité qu'il avait exercée pendant vingt ans. En politique médiévale, la personnalité joue un rôle important, aussi quand la mort supprima la toute-puissance de Balban, les affaires de l'Etat furent livrées à la confusion, et l'ancienne confiance dans la force et la justice de l'administration fut complètement ébranlée.

Fakhr-ud-din, le kotwal de Delhi, intrigua pour faire monter sur le trône Kaiqubad, âgé de dix-sept ans seulement. 11 avait été éievé dès l'enfance dans une discipline si sévère, qu'il ne lui avait jamais été permis de jeter un regard sur une« gente damoiselle » ou de goûter à une coupe de vin. De nuit et de jour, ses tuteurs le surveillaient et lui enseignaient les arts d'agrément et les exercices physiques, sans jamais lui laisser commettre une action incorrecte ou prononcer une parole indécente. Et voilà qu'un tel prince se trouve, tout d'un coup, à la tête d'un royaume puissant, dont les immenses richesses peuvent procurer tous les plaisirs ! Toutes les leçons de sagesse s'envolèrent et Kaiqubad abandonna sa vie de puritain pour se jeter éperdûment dans la débauche et la dissipation. L'œuvre de Balban fut annihilée, les nobles et les ministres suivi-

rent l'exemple du roi, la corruption envahit la cour et les hommes de tous rangs se livrèrent au plaisir.

Cependant que Kaiqubad passait son temps en bacchanales et en orgies, le gouvernement était administré par Malik Nizam-ud-din, beau-fils de Fakhr-ud-din, le puissant kotwal de Delhi, auquel le Sultan insipide avait aveuglément donné sa confiance. Nizam-ud-din était un ambitieux; son arrogance et sa situation offensèrent les vieux Khans qui avaient servi l'Etat avec dévotion depuis l'époque d'Aibek et d'Iltutmish. L'absence de Bughra Khan au Bengale, le déclin de la puissance des nobles, et la débauche et l'intempérance du Sultan firent que Nizam-ud-din forma le projet d'usurper le trône au moment favorable. Mais ce plan ne pouvait réussir que si Kai Khusrau, successeur légal de Balban, que la noblesse estimait et respectait, était supprimé. Dans cet esprit, Nizam-ud-din approcha son maître, fort ivre suivant son habitude, et grâce à d'habiles calomnies obtint qu'il consentît au meurtre du prince. Le jeune Kai Khusrau, doué des qualités de son père, fut appelé hors de Moultan; sans défiance il se mit en route pour Delhi, mais la main de l'assasin le frappa à Rohtak.

Ce meurtre atroce fit courir dans tout le royaume un frisson d'horreur. Les Maliks furent saisis de panique et aucun d'eux ne se sentit sûr de sa vie. L'insolence de Nizam-ud-din s'accrut; il lança une accusation contre Khwâja Khatir, vizir du Sultan, et le fit promener à travers toutes les rues de la capitale, monté sur un âne. Puis il se plaignit de la conduite des nobles mongols qu'il accusa d'intentions de révolte. Leurs chefs furent mis à mort dans le palais, leurs corps jetés dans la rivière et leurs pro-

208 HISTOIRE DE L'iNDE AU MOYEN-AGE

prié tés confisquées. De tels actes d'injustice et de cruauté se précipitèrent, le Sultan fut forcé de signer les condamnations à mort de quelques-uns des officiers les plus loyaux et les plus fidèles du régime de Balban. L'influence du favori s'étendit jusqu'au sérail, où sa mère était connue sous le nom de « Mère très honorée du Sultan, et directrice des appartements des femmes ». Les hommes importants et les chefs de la capitale se lamentèrent sur cette décadence de la monarchie, et Nizam-ud-din, le vieux kotwal, démontra à son beau-fils que le cours que prenaient les événements était gros de dangers pour l'Etat.

Nizam-ud-din, au mépris de ces prudentes recommandations, combina un nouveau mouvement sur l'échiquier delà politique. Il essaya de se débarrasser des Khiljis qui avaient acquis une puissance et une influence considérable, et qu'il considérait comme le principal obstacle à sa propre accession au trône. Barani écrit que les Khiljis étaient hostiles aux Turcs. L'un de leurs chefs avait conquis le Bengale au xne siècle et plusieurs d'entre eux avaient occupé des postes importants dans différentes parties de l'Hindoustan. Ils formèrent une coalition et placèrent à leur tête Jalal-ud-din Firuz Khilji, qui avait été Ariz-i-mamâlik (commandant en chef). Les Khiljis et les Turcs se confrontèrent alors; chacun des deux partis prétendant à la suprématie politique. Quand Bughra Khan apprit cet état de choses, il partit pour Delhi1 et avertit son fils des

1. Badâoni donne un autre récit de cette rencontre. Il dit que Bughra Khan, ayant acquis une autorité indépendante, écrivit à son fils, le mettant en garde contre les mauvais desseins de Nizamud-din, mais Kaiqubad ne suivit pas ces conseils. Après un grand échange de correspondance, il fut décidé que Bughra Khan quit-

conséquences désastreuses que devaient avoir pour lui une telle folie de plaisir. Ces remontrances paternelles impressionnèrent Kaiqubad qui, pour un certain temps, s'amenda; mais son ministre, mauvais génie, le guida de nouveau dans une fausse voie. Sa vie de débauches mina sa constitution et il fut bientôt atteint de paralysie.

Une grande confusion régna sur les affaires de l'Etat et la paix et l'ordre furent grandement compromis. La jalousie mutuelle et les querelles des nobles s'opposèrent à toute entente. Les vieux officiers de Balban, encore fidèles à leur ancien maître, découvrirent, au harem, un fils mâle de Kaiqubad et le firent monter sur le trôna A ce moment-là, Jalal-ud-din Firuz, qui occupait la charge de Arizi-mamâlik. était sorti accompagné de ses parents et de ses amis afin de passer ses troupes en revue. Les émirs turcs qui étaient jaloux des Khiljis, complotèrent pour s'en débarrasser. Comme Sylla, dictateur romain, ils lancèrent une proclamation con-

terait Lakhnauti et que Kaiqubad partirait de Delhi afin de rejoindre le premier à Oudh (Ranking, Al-Badâoni, I, p. 222). D'après le récit d'Amir Khusrau dans son Qiram-us-Sadain, le Sultan Nasirud-din (Bughra Khan) serait parti de Lakhnauti avec l'intention de conquérir Delhi et de supprimer son fils. Celui-ci se préparait en hâte à la bataille, mais à Oudh ils signèrent une entente (Elliot, III, pp. 530-531).

Les Tabaqal-i-Nasiri ne mentionnent rien de tel (Mblioih. Jnd., p. 107). Firishta dit aussi que Bughra Khan avança à la tête d'une puissante armée, et que Kaiqubad apprenant que son père était parvenu à Bihar, marcha contre lui et campa sur les rives du Ghagra; mais ils en arrivèrent à un accord pacifique. Briggs, I, p. 277. Ibn Batoûta donne une autre relation de l'entrevue. Il dit que Bughra Khan voulait affirmer ses prétentions au trône et en exclure Kaiqubad. Il se dirigea sur Bihar avec son armée, mais comme la nuit tombait, il lui vint à l'esprit que Kaiqubad était son fils, après tout, qu'il était bien inutile de guerroyer avec lui puisqu'il était son ultime héritier.

Ibn Batoûta, édition de Paris, III, p. 177. Elliot, III, p. 596.

Inde 14

210 HISTOIRE DE L'iNDE AU MOYEN-AGE

damnant tous les Emirs et les Maliks Khilj is, et le nom de Jalal-ud-din était à la tête de la liste fatale. Mais les fils de Jalal-ud-din eurent vent de la chose; suivis de 500 cavaliers, ils assaillirent le palais royal, s'emparèrent du roi-enfant et l'emportèrent dans le camp de leur père. La ville fut en proie à une grande agitation; une foule furieuse se rassembla pour sauver le jeune prince, mais Malik Fakhr-ud-din parvint à la disperser. La puissance de Jalal-ud-din s'accrut encore; considérant la résistance impossible, plusieurs Emirs et Maliks turcs se rangèrent sous ses ordres. Deux jours plus tard la mort de Kaiqubad1, paralytique sans espoir de guérison, fut précipitée par la main d'un Malik Khilj i dont il avait tué le père. 11 fut tué dans son palais des glaces, son temple de plaisir favori, et son corps fut jeté dans la Jamna. Ce fut la fin, peu glorieuse, des rois-esclaves (Slaves Kings) de Delhi.

Jalal-ud-din, ayant obtenu l'appui de ses amis aussi bien que de ses ennemis, monta sur le trône à Kilughari. Mais le peuple de Delhi était hostile aux Khilj is; Firuz ne fut pas accueilli favorablement; il lui fallut quelque temps pour faire oublier son usurpation.

Les causes du succès musulman. — La facilité prodigieuse avec laquelle les Musulmans conquirent les races multiples de l'Hindoustan demande une explication. Le système politique hindou était déchu de son idéal primitif, et ses forces avaient été affaiblies par des jalousies et des dissensions intestines.

1. D'après le Tarikh-i-Mubarak Shahi, Muizz-ud-din Kaiqubad mourut le 19* jour de Mouharram, l'an 589 de l'hégire.

BALBAN ET SES SUCCESSEUBS 211

La contrée entière était morcellée en de nombreuses principautés indépendantes, continuellement en guerre les unes avec les autres. Le pays ne manquait pas de génies militaires ou de talents combattifs, car il n'y avait pas au monde plus vaillants guerriers que les Rajpoutes. Mais ils manquaient d'unité dans leur organisation; l'orgueil est incompatible avec l'obéissance, et quand, aux moments critiques, un commun effort les eût sauvés, chacun poursuivait ses plans personnels et neutralisait ainsi les avantages qu'ils pouvaient avoir sur l'ennemi.

Les Musulmans, arrivant des contrées plus fraîches situées au delà de l'Hindou-Kouch, étaient doués d'une plus grande résistance physique. Ils possédaient une organisation meilleure, plus de discipline et de cohésion. L'Islam est une grande confrérie dans laquelle se confondent les riches et les pauvres, les nobles et les humbles, au mépris de toutes les conventions sociales. Celui qui se convertit à l'Islam fait partie de cette société pour laquelle tous les hommes sont égaux - — ce fut la grande force des Musulmans qui formèrent une communauté homogène, soutenant du même effort l'intérêt de l'Islam. Ils obéissaient invariablement à un seul chef, réalisant ainsi les avantages d'une unité dans le commandement. Ces fanatiques islamiques étaient encore animés d'un zèle de missionnaires, qui les soutint toujours dans la lutte pour la propagation de leur foi. Comme Lane-Poole le dit, « l'extrême bigoterie de leurs doctrines était un moyen de conservation; pour leur propre préservation, il fallait qu'ils se soutinssent les uns les autres, comme les élus de Dieu en face des païens; et qu'ils gagnassent

des prosélytes parmi les Hindous, que ce fût par la persuasion ou par l'épée, afin de grossir la minorité de leur groupe. » Leur foi fut le principal moteur de leur enthousiasme, de leur vaillance et de leur vigueur dans les combats contre les « incroyants »; dans l'espoir de devenir Ghazi, le plus commun des musulmans était prêt à courir n'importe quels risques; les engins de guerre les plus terribles ne l'effrayaient jamais, car, ne savait-il pas que s'il mourait en guerre sainte, il serait admis au paradis avec les honneurs du martyre? Ainsi les musulmans combattaient pour une cause, tandis que les Hindous ne faisaient que défendre des intérêts de classe ou de famille. Les Hindous firent toujours preuve de moins de ténacité, d'énergie et d'oubli de soimême; il leur manquait cette force que le dévouement complet à une cause peut seul donner. Des castes et des croyances différentes les divisaient; le cérémonial compliqué de la pureté imposée par la religion brahmanique et le caractère particulier à chaque caste partageaient la société en d'innombrables sectes, fondés surtout sur des sentiments, ou des intérêts personnels. Cet individualisme compromit bien souvent l'intérêt national. La religion hindoue fut profondément affectée par l'importance de la naissance, dans ce système de castes, qui élevait des barrières artificielles, prévenant ainsi l'union de ces groupes variés pour une défense commune. Les grands chefs de guerre même ne purent se débarrasser de certaines influences conventionnelles, provenant du cercle étroit dans lequel ils avaient grandi.

Le système militaire des Hindous était entièrement démodé. L'importance dont jouissaient encore

les éléphants de guerre leur fut nuisible, quand ils eurent à lutter contre une cavalerie bien entraînée. L'expérience pourtant les en avertit, mais les Hindous la méprisèrent, toujours fidèles à leurs anciennes méthodes. Les collines afghanes fournissaient aux musulmans d'excellentes recrues, abondamment; des hommes, en grand nombre, s'enrôlèrent dans des armées comme celles de Mahmoud le Ghaznévide, ou de Mohammed le Ghouride, attirés par l'appât des richesses des Indes, et le goût de l'aventure. Les Hindous, eux, avaient à se contenter de la mobilisation d'une contrée, ou même d'une seule principauté, dont les dimensions n'étaient guère plus grandes que celles d'une province actuelle. Le système politique hindou restreignait le service militaire à une certaine classe, jugeant la grande masse du peuple impropre au service des armées, ou indifférente aux révolutions politiques qui ébranlaient l'Inde jusqu'en ses fondements. Les Rajpoutes firent de grands efforts pour repousser l'avance étrangère, mais le manque d'unité nationale les empêcha de résister longtemps à ces ennemis tenaces. Ainsi les musulmans, fanatiques, remplis de l'idée d'établir le royaume de Dieu sur la terre, devinrent invincibles en face des peuplades désunies et amoindries de l'Hindoustan, et n'eurent aucune difficulté à remporter la victoire sur elles. La guerre entre ces deux peuples était réellement une lutte entre deux différents systèmes sociaux; l'un déjà vieux et décadent, et l'autre plein d'une jeune vigueur et imbu de l'esprit d'entreprise.

L'une des grandes forces des musulmans fut leur système d'esclaves. Ce système produisit quelquefois des hommes remarquables tels qu'Iltutmish et

214 HISTOIRE DE L'iNDE AU MOYEN-AGE

Balban, qui furent infiniment supérieurs à la moyenne des hommes que leur seule naissance fait monter sur un trône. Etre l'esclave d'un roi ou d'un grand chef de guerre était regardé comme un privilège en Orient, et souvent des hommes en servitude étaient considérés comme les égaux des plus purs aristocrates, ou même leurs supérieurs. La remarque de Stanley Lane-Poole sur le système des esclaves mérite d'être citée : « Cependant que le fils d'un brillant souverain peut n'être bon à rien, les esclaves d'un véritable entraîneur d'hommes se sont souvent montrés les égaux de leur maître. La raison en est, qu'un fils n'est qu'une pure spéculation. Il peut hériter ou ne pas hériter des talents de son père; même s'il en hérite, les succès et la puissance de son père créent autour de lui une atmosphère de luxe qui n'encourage pas l'effort; et, mauvais ou bon, le fils est une chose immuable : et seul un père doué d'un sens exceptionnel du devoir public écartera un fils incompétent pour laisser la place à un esclave doué de talents. D'autre part, l'esclave est « l'apôtre de l'aptitude », il est choisi pour ses qualités physiques aussi bien que mentales; et il ne peut espérer conserver la faveur de son maître que par des efforts vigilants et un service ardu. Lui trouvet-on un défaut, son sort est réglé1. »

Page 1