Les Kiljis n'étaient pas de pure origine turque
Les Tabaat-i-Akbari disent que Jalal-ud-din Khilji et Mahmoud Knilji Mandvi étaient les petits-fils de Qalij Khan, le beau-fils de Tchingiuz-Khan, qui s'était établi dans les régions montagneuses de Ghor et du Gurjistan après la défaite du Kharezm Chah par son beaupère. Q/alif donna Khalij par mutation de lettres, et KhalJ enfin par l'usage. Tabgat-i-Akbari. Biblioth. Ind., p. 116.
Firishta fait le même récit et dit aussi comme Nizam-ud-din, que (d'après l'historien des Turcs Seldjouqs) le fils de Japhet eut onze enfants, dont l'un fut nommé Khalij, et ses descendants furent connus sous le nom de Khiljis. Firishta ajoute que ce dernier récit est plus plausible, car les Khiljis sont souvent mentionnés dans les histoires des rois de Ghazna, spécialement sous les règnes de Sébuktéguine et de Mahmoud, et il est certain qu'ils existaient antérieurement à l'époque de Tchinguiz-Khan. Mais Firishta est assez indécis car il dit plus loin que Qalij Khan put appartenir à la tribu de Khalji (Firishta, texte de Lucknow, pp. 88-9). Zia-ud-din Barani dans son
216 HISTOIRE DE L'iNDE AU MOYEN-AGE
du peuple, et l'espoir de concessions de terrains aida à lui concilier, quoique par intérêt et par nécessité, les affections de son peuple. » Firuz était un bon vieillard de 70 ans, ennemi du sang et de la guerre, mais sa douceur et sa passivité engendrèrent la sédition. Il manquait des qualités essentielles à la royauté au xiir8 siècle. Sa simplicité le rendit impropre à porter la couronne à une époque où les rumeurs de trahison n'étaient pas encore apaisées et où les Mongols menaçaient les frontières du royaume. Les criminels même jouissaient de sa bonté, et la plus sévère punition qu'il leur infligeât fut de les envoyer au Bengale. Plus personne ne craignit l'autorité royale; les barons récalcitrants ne perdirent pas l'occasion de discréditer le Sultan aux yeux du peuple. Alors Firuz, pour une fois, secoua son apathie et menaça les insoumis de punitions sévères; mais de simples menaces ne les calmèrent point. Quoique habituellement bon et généreux, le Sultan traitasévèrement Sidi Maula, un derviche accusé de trahison par ses ennemis8. La superstition de l'époque
Tarikh-i- Firuz Shahi (Elliot, III, p. 135) ne considère pas les Khiljis comme appartenant à la race turque. Il dit que Jalal-ud-din descendait d'une race différente des Turcs, et par conséquent aucune confiance ne pouvait s'établir entre lui et les Turcs qui le reniaient. Ibn Haukal (Ousley, Oriental Geography, p. 207) décrit les Khiljis comme une race turque établie très anciennement dans la contrée située entre l'Hindoustan et les frontières du Sijistan. V. Smith décrit les Khiljis comme des Afghans, mais sans donner les raisons de sa théorie qui ne semble pas exacte.
Les Khiljis étaient probablement des descendants de Turcs qui s'étaient établis en Afghanistan et mêlés au peuple de cette contrée.
Beale, Biographical Oriental Diclionnary, p. 137.
2. Sidi Maula était un derviche des régions hautes qui vint à Delhi sous le règne du Sultan Balban. Quoique ses habitudes fussent simples, il bâtit un magnifique Khan ah qui lui coûta fort cher. Il dépensait de grandes sommes à nourrir les pauvres, et Barani écrit que deux fois par jour, il offrait des repas plus somptueux que ceux
aidant, le roi condamna le malheureux derviche à être foulé aux pieds d'un éléphant.
Révolte de Malik Chajju. — La seconde année du règne, Malik Chajju, neveu de Balban, qui tenait le fief de Kara, brandit l'étendard de la révolte. Plusieurs mécontents se joignirent à lui et le reconnurent comme héritier légal du trône. Le Malik rebelle marcha sur Delhi à la tête de forces considérables, mais quand l'armée royale s'avança, ses partisans s'enfuirent dans toutes les directions, saisis de panique. Quelques-uns des fuyards furent faits prisonniers et amenés devant le Sultan qui, bénévolement, leur accorda leur pardon. Il donna la charge de Kara à son neveu Alauddin qu'il avait fait élever avec un soin affectueux. Mais cette confiance même fut mal placée, car les mauvaises suggestions des révoltés de Kara s'étaient logées dans son esprit, et la première année que ce territoire fut en sa possession, il commença à mettre à exécution ses projets de conquête et de gains.
Les expéditions du Sultan. • — Le Sultan, timoré en toutes choses, le fut aussi en politique. L'expédition contre Ranthambor ne fut pas un succès; Jhain et Malwa furent pillées, mais le Rana de
qu'aucun Khan ou Malik aurait pu fournir. On commença à s'étonner de sa gmérosité et à parler de sorcellerie. Plusieurs nobles vinrent le trouver et parler de sédition. Qazi Jalal Kâshâni et d'autres formèrent un complot pour tuer le Sultan quand il se rendrait à la mosquée, après quoi Sidi Maula devait être proclamé khalife. Le Sultan découvrit l'intrigue. Il expulsa tous les mécontents et les punit sévèrement, mais le Qazi échappa à un châtiment mérité et fut envoyé à Badâon. Sidi Maula, après avoir été assailli avec un rasoir, fut jeté sous les pieds d'un éléphant qui le foula à mort.
Barani, Tarikh-i-Firuz Shahi, Bibliolh. Jnd., pp. 209-12.
218 HISTOIRE DE L'iNDE AU MOYEN-AGE
Ranthambor, retranché dans sa forteresse, tint en échec les assiégeants. Le Sultan abandonna le siège et rentra dans sa capitale. Cependant un meilleur sort était réservé à ses armées quand les Mongols envahirent l'Hindoustan sous les ordres de leur chef Hoûlâkoû. Les royalistes chargèrent et infligèrent une sanglante défaite aux envahisseurs. Un grand nombre de Mongols furent passés au fil de l'épée et quelques commandants de bataillons furent faits prisonniers. La paix fut signée et une grande partie des vaincus se retira dans les environs de Delhi, où on les désigna sous le nom de « nouveaux Mahométans ». Cette politique eut des conséquences désastreuses, car les « nouveaux Mahométans » devinrent un centre d'intrigues et de révoltes, et causèrent aux souverains de Delhi de grandes inquiétudes.
Expédition dy Alauddin à Devagir (1294 ap. J.-C.) — Le Sultan avait confié le fief de Kara et d'Oude à Alauddin, son neveu et beau-fils. En dehors du rayon de contrôle de son oncle, Alauddin, qui était ambitieux, conçut le hardi projet de mener une expédition contre Devagir; et c'est un des faits les plus mémorables dans l'histoire de l'Inde au Moyenâge. Il avait entendu parler des richesses fabuleuses de Devagir, capitale des Rajas Yadava du Maharashtra, et rêvait de les avoir en sa possession1. En outre, des différends avec sa belle-mère, Malika Jahan, et sa femme, le peinaient et l'obligèrent à courir le monde pour se faire une situation. Tenté par la perspective d'un immense butin, le Sultan accorda
1. On lira avec intérêt la note du Prof. Wilson sur la puissance et les possessions de Devagir, dans le Journal of the Royal Asiatic Society, t. II, p. 396.
la permission de mandée et consentit à reculer le payement des redevances de Kara et d'Oude. Alauddin rassembla une armée de 8.000 cavaliers et marcha sur Elichpur, non loin des frontières du royaume des Mahrattes. De là, il gagna, sans rencontrer d'opposition, Ghatilajaura, à 12 milles de Devagir. Il eut soin de garder secrètes ses réelles intentions, et se dit simplement mécontent des traitements de son oncle, en raison desquels il cherchait à prendre du service auprès du Raja de Rajamundri. A cette époque-là, Devagir était privée de ses forces, car Çankaradeva, fils de Râmachandra, « était parti en pèlerinage vers le Sud, à la tête de son armée ». Quand Râmachandra apprit l'arrivée d'Alauddin dans le voisinage de sa capitale, il rassembla 2 ou 3 milliers d'hommes pour enrayer l'avance de l'ennemi. Cette petite armée fut vaincue et dut battre hâtivement en retraite. Le raja s'enferma dans sa forteresse, bien résolu à tenir tête aux musulmans. Cependant les troupes d'Alauddin pénétrèrent dans la ville, capturèrent les Brahmanes et les principaux marchands qui furent dépouillés de leurs richesses. Alauddin fit répandre le bruit que son oncle le suivait avec 20.000 cavaliers pour conquérir le Deccan tout entier; cette fausse rumeur eut plein succès. Râmachandra effrayé, considéra comme de bonne politique de faire la paix avec ses ennemis; Alauddin, de son côté, pensa qu'il serait sage d'accepter des propositions pacifiques, craignant l'arrivée inopportune de Çankaradeva au secours de son père. De plus, il se rendit parfaitement compte des dangers d'une retraite à travers la contrée de Khandesh, Malwa et Gondwana. Suivant les clauses du traité de paix, Râmachandra dut payer une « rançon de
50 maunds d'or, 7 maunds de perles, et plusieurs matières de valeur en plus de 40 éléphants, quelques milliers de chevaux et le butin qu'ils avaient déjà recueilli du pillage de la ville ».
Mais Çankara, fils de Râmachandra, qui était parti à la recherche de nouvelles troupes, n'approuva pas cette paix et somma Alauddin de lui rendre ce qu'il avait pris à son père et de quitter tranquillement la province. Furieux de ce message, Alauddin résolut d'attaquer Çankara, laissant la garde du fort à un millier de cavaliers. La nombreuse armée mahratte gagna la bataille et les musulmans se dispersèrent dans toutes les directions. Mais l'arrivée des hommes que Alauddin avait laissés devant la forteresse, releva le courage de l'armée musulmane; la panique se saisit des Hindous, et ils s'enfuirent dans la plus grande confusion. Alauddin s'en retourna et reprit vigoureusement le siège, mais quand Râmachandra découvrit que des sacs de sel avaient été substitués aux sacs de graines pour l'approvisionnement de la garnison, il abandonna tout espoir et demanda la paix. Le général victorieux s'empara d'un butin fantastique1 et il demanda la reddition d'Elichpur pour le ravitaillement des troupes qu'il avait l'intention d'y lais-
1. Firisht a dit que les clauses du traité étaient les suivantes : Alauddin devait recevoir 600 maunds de perles, 2 maunds de rubis, diamants, émeraudes et saphirs, 1.000 maunds d'argent, et 4.000 pièces de soie, et une longue liste d'autres objets de luxe que la raison nous empêche d'accepter comme la vérité. Ceci est la version de Briggs (Briggs, I, p. 310).
Mais dans le texte de Lucknow de Firishta (p. 46) nous avons 600 manns d'or, 7 manns de perles, 2 manns de diamants, etc., 1.000 manns d'argent et 4.000 pièces de soie, en plus d'autres espèces précieuses.
La traduction de Briggs n'est pas d'accord avec le texte de Lucknow.
ser. Ces clauses ayant été acceptées par Ramachandra, Alauddin rentra en triomphe à Kara. Cette expédition le rendait maître d'une énorme opulence, et révélait aux musulmans la faiblesse des royaumes du Deccan.
Quand, aux environs de Gwalior, le Sultan apprit ce succès sans précédent, il fut transporté de joie et donna de nombreux banquets pour fêter le triomphe de son neveu. Il discuta avec ses nobles de l'opportunité de se porter à la rencontre d'Alauddin; mais avant que personne n'ait pu élever la voix, Ahmad Chap, le Naib Barbak, l'un des courtisans les plus avisés, avait prévu les périlleuses conséquences d'une telle démarche et suggéré un départ immédiat vers Chanderi pour différer son retour. Voici ce que le Naib dit : « Les éléphants et les richesses en grande abondance sont les causes de discorde, quiconque les acquiert en devient si enivré qu'il ne sait plus discerner ses pieds de ses mains. Alauddin est entouré de plusieurs des rebelles et des insurgés qui soutinrent Malik Chajju. Il s'en est allé dans un pays étranger, sans prendre de congé, il a gagné des batailles et des trésors. Le sage a dit : « Argent et discorde, discorde et argent », c'est-à-dire les deux choses sont inséparables l'une de l'autre. Mon opinion est que nous nous dirigions en hâte vers Chanderi pour rejoindre Alauddin, afin d'empêcher son retour. S'il trouve l'armée du Sultan sur son chemin, il faudra bien, qu'il le veuille ou non, qu'il présente au trône tout son butin. »
Le Sultan méprisa cet avis et rentra dans sa capitale. Peu de temps après, il reçut un message de son puissant neveu, exprimant le désir de venir présenter au Sultan ses hommages et les riches dépouilles
222 HISTOIRE DE L'iNDE AU MOYEN-AGE
qu'il avait emportées du Deccan, à condition qu'il fut reçu en toute sécurité. Trompé par ces protestations de loyauté et d'affection, le Sultan fit porter une lettre de confiance par quelques-uns de ses fidèles officiers, lesquels trouvèrent Alauddin et son armée franchement hostiles.
Cependant Aimas Beg, frère d'Alauddin, vint à Delhi, et informa le Sultan que, par crainte, son frère allait se suicider ou se retirer dans quelque endroit sûr avec ses éléphants et ses trésors. Le Sultan fut assez crédule pour ajouter foi à ces sornettes et exprimer le désir de rejoindre Alauddin à Kara. Il passa le Gange sur une barque, accompagné d'une petite escorte et rencontra Alauddin et quelques-uns de ses partisans, désarmés aussi à la requête d'Almas Beg. Le plan des traîtres réussit à merveille; quand le Sultan, confiant, étreignit affectueusement son neveu, celui-ci donna le signal de l'attaque. Ses hommes se jetèrent sur le Sultan et ses compagnons; Ikhtiyar-ud-din Hûd, l'un des officiers d'Alauddin, lui coupa la tête et l'apporta à son maître toute dégouttante de sang. L'escorte royale fut passée au fil de l'épée, et la tête du Sultan fut portée devant toute l'armée, à Kara-Manikpur, pour convaincre le peuple de sa mort. Les conspirateurs acclamèrent Alauddin comme leur roi; les nobles et les Emirs oublièrent bientôt le meurtre de leur chef et offrirent leur allégeance au nouveau souverain. Alauddin, tant qu'il occupa le trône de Delhi versa plus de sang innocent que ne le fit jamais aucun pharaon, mais il n'échappa pas luimême à un juste châtiment. Suivant un chroniqueur musulman, le destin plaça enfin un traître sur son chemin, par lui sa famille entière fut détruite, et le
sort qui l'attendait, n'a jamais eu de parallèle, même dans les contrées païennes.
Les premières difficultés d' Alauddin . — A son avènement, en 1295 ap. J.-C, Alauddin se trouva dans une situation difficile. Les nobles Jalali n'avaient pas complètement oublié la cruauté dont leur bon vieux maître avait été victime, et ils complotaient en secret une vengeance. La reine-mère Malika- Jahan, que Barani décrit comme « la plus sotte parmi les plus sottes » intriguait pour ses propres fils Arkali Khan et Qadr Khan. Elle se concilia l'amitié des Emirs par des présents magnifiques et des faveurs, et elle gagna le peuple à sa cause en en le couvrant d'une pluie d'étoiles d'or. Son fils Qadr Khan monta sur le trône sous le titre de Ruknud-din Ibrahim; elle écrivit alors à Arkali Khan, à Moultan,lui demandant de venir à Delhi, mais il s'excusa en raison de la défection des nobles qui rendait absolument impossible toute restauration, Quand Alauddin eut atteint les abords de la capitale. Rukn-ud-din se mit en devoir de repousser son avance durant la nuit; l'aile gauche de son armée se donna à l'ennemi. Alors le prince prit des sacs pleins de tankâs d'or et quelques chevaux et partit pour Moultan. Alauddin fit une entrée triomphale dans les plaines de Siri où il reçut les hommages de tous les partis. Barani décrit ainsi la situation : « Le trône était maintenant assuré; les intendants, les conducteurs d'éléphants avec leurs bêtes, les koiwals avec les clefs des forteresses, les magistrats et les hommes influents de la cité, tous se rendirent à Alauddin et un nouvel ordre de choses fut établi. Son opulence et sa puissance étaient gran-
224 HISTOIRE DE L'iNDE AU MOYEN-AGE
des; que les individus payassent leur allégeance ou qu'ils ne la payassent pas, il importait peu, car la Khotba fut lue et la monnaie frappée en son nom. »
Contre les Mongols. < — Ayant affermi son autorité, Alauddin s'adonna à la défense du pays contre les raids mongols. Il compléta l'œuvre de Balban et fournit de bonnes garnisons les postes- frontières du royaume. Les Mongols firent plusieurs tentatives d'incursions, mais ils furent chaque fois repoussés non sans subir de lourdes pertes. La seconde année du règne, Emir Daud, gouverneur de Transoxiane, avança avec une armée de 100.000 Mongols, dans l'intention de conquérir Moultan, le Pendjab et le Sind, mais Ulugh Khan le chassa et lui infligea de grosses pertes. Les Mongols ne se tinrent pas pour battus; ils réapparurent sous les ordres de leur chef, Saldi. Zafar Khan les défit de nouveau, s'empara du chef et de ses 2.000 hommes et les envoya à Delhi, enchaînés.
Mais c'est en 1298 qu'eut lieu la plus terrible des invasions mongoles; elle fut conduite par Qutlugh Khwâja qui marcha sur Delhi à la tête d'une armée innombrable. La consternation s'empara du peuple; le Sultan assembla un conseil de guerre pour discuter des moyens de défense. Les troupes furent commandées par Zafar Khan et Ulugh Khan et le Sultan lui même entra en campagne à la tête de 12.000 volontaires, bien équipés. Zafar fut tué au plus fort de la bataille, mais les Mongols furent néanmoins battus et dispersés. Au même moment. Targhi, autre chef mongol, apparut avec des forces considérables; cependant, grâce à Nizam-ud-din Aulia, le danger fut écarté. Mais les raids mongols
furent à peine interrompus par ces revers. En 1304, Ali Beg et Khwâja Tash, avancèrent vers le nord de Lahore. et longeant les collines Siwalik, envahirent l'Hindoustan et pénétrèrent jusqu'à Amraha. Ghazi Tughluq, gardien des marches à Dipalpur se porta à leur rencontre et leur infligea de lourdes pertes. Ce raid fut suivi d'autres encore, qui furent tous repoussés victorieusement par le Ghazi. Quand Sabalmanda arriva avec des troupes considérables, le Sultan envoya contre lui une armée. Il fut tué et des milliers de Mongols succombèrent dans ce carnage. Plusieurs des émirs mongols qui commandaient des mille et des centaines furent pris vivants et foulés aux pieds des éléphants par ordre du Sultan. Les survivants terrorisés quittèrent à tout jamais l'Hindoustan, et Barani écrit que ce mot même dut être banni de leur vocabulaire, et que les frontières hindoues furent respectées des rôdeurs mongols. La tranquillité régnant dans le pays, le Sultan pensa à faire la conquête de territoires étrangers. Pour défendre ses possessions contre les Mongols, il adopta la politique de Balban; sur les frontières, tous les vieux forts qui commandaient les voies d'invasion furent réparés, pourvus de garnisons et confiés à de fidèles vétérans. Les postes avancés de Samana et Dibalpur furent mis en état de défense. L'armée royale fut considérablement augmentée; et dans les ateliers de l'Etat, des ingénieurs surveillèrent la fabrication d'engins de toutes sortes, pour lutter contre l'ennemi.
Les grands projets du Sultan. • — Alauddin, après s'être débarrassé de ces hordes nomades, songea donc à conquérir des terres étrangères. Ulugh Khar
Inde 15
226 HISTOIRE DE L'iNDE AU MOYEN-AGE
et Nusrat Khan avaient conquis le Gujarat et Nehrwala, et soumis les marchands de Cambay à un lourd tribut. Karan, le Rajpoute Baguela, s'était enfui de son pays en 1297, abandonnant à l'envahisseur sa femme et ses enfants. De tous côtés arrivèrent des nouvelles de succès, et les coffres du Sultan se remplirent de trophées d'incalculable valeur. Barani écrit : « Une telle prospérité le grisa. De grands désirs et d'énormes prétentions germèrent en son cerveau; il eut des caprices comme il n'arriva jamais, à aucun des précédents rois d'en avoir. Dans son exaltation, son ignorance et sa folie, il perdit complètement la tête, il élabora les desseins les plus impossibles et nourrit les plus extravagants désirs. Il était colérique, obstiné et cruel; mais le monde lui sourit, la fortune lui fut clémente, et ses plans réussirent généralement; il n'en devint que plus téméraire et arrogant ». Sa présomption devint telle qu'il rêva de fonder une nouvelle religion et de partir à la conquête du monde à la manière d'Alexandre le Grand. Au paroxysme de son ambition, il s'exprimait en ces termes : « Le Seigneur tout-puissant donna au Prophète quatre amis, par l'énergie et la puissance desquels la loi et la religion furent établies; et par cet établissement de la loi et de la religion le nom du Prophète sera célébré jusqu'au jour du jugement. Dieu m'a donné quatre amis à moi aussi, Ulugh Khan, Zafar Khan, Nusrat Khan et Alap Khan, qui, par ma prospérité, ont atteint la dignité et le pouvoir princiers. Si je le veux, je peux, avec l'aide de ces quatre amis, fonder une nouvelle religion et une nouvelle foi, et mon épée, avec les épées de mes amis, forceront les hommes à l'adopter. Par cette religion, mon nom
et celui de mes amis resteront parmi les hommes jusqu'au dernier jour, comme les noms du Prophète et de ses amis... Je possède des richesses, des éléphants et des troupes, au delà de tout calcul. Mon vœu est de confier Delhi à un représentant, alors je partirai, moi-même, comme Alexandre, à la poursuite des conquêtes et je soumettrai tout le monde habitable. »
Le Sultan, un jour, consulta Qazi Ala-ui-mulk, oncle de l'historien Zia Barani, qui lui exprima ainsi son opinion à ce sujet : « La religion et la loi naissent d'une inspiration divine; elles ne sont jamais établies d'après les plans et les desseins des hommes. Depuis Adam jusqu'à nos jours, elles ont été la mission des prophètes et des apôtres, comme l'administration et le gouvernement ont toujours été le devoir des rois. Les offices prophétiques n'ont jamais appartenus, et n'appartiendront jamais aux rois, aussi longtemps que le monde durera, quoique quelques Prophètes aient assumé les charges de la royauté. Mon avis est que Votre Majesté n'aborde jamais ces sujets. Votre Majesté sait quels fleuves de sang Tchinguiz Khan fit couler dans les villes mahométanes, mais il ne put jamais établir la religion mongole ou ses institutions parmi les mahométans. Un grand nombre de Mongols sont devenus musulmans, mais pas un seul musulman ne s'est converti. » Au sujet des conquêtes, le Qazi lui répondit : « Le second projet est celui d'un grand monarque, car c'est une règle parmi les rois, de chercher à englober le monde entier sous leur domination; mais nous ne sommes pas aux jours d'Alexandre, et où trouver un vizir comme Aristote... Deux importantes entreprises qui méritent d'être considé-
228 HISTOIRE DE L'iNDE AU MOYEN-AGE
rées avant autre chose, sont offertes au roi. L'une est la conquête et l'asservissement de tout l'Hindoustan, de places telles que Ranthambor, Ghittor, Ghanderi, Malwa, Dhar et Ujjain; è Test jusqu'au Saryn; du Siwalik à Jâlor; du Moultan à Damrila; de Pâlam à Lahore et Dibalpur; ces places devraient être réduites à une soumission si absolue que le seul mot de « rebelle » ne soit jamais entendu. Le second devoir, et plus important encore, est celui de fermer aux Mongols toutes les routes du Moultan. » Avant de finir son discours, le Qazi ajouta encore : « Ce que j'ai recommandé ne peut être accompli que si Votre Majesté renonce à boire à l'excès et dédaigne les fêtes et les banquets... Si vous ne pouvez vous passer complètement de vin, ne buvez pas avant l'aprèsmidi, et faites-le alors seul, sans compagnon. » Le Sultan apprécia les conseils du Qazi et l'en récompensa richement.
Développement de V empire. - — En 1^99 Alauddin, aidé de ses ministres et de ses généraux résolut de prendre la fameuse forteresse de Ranthambor1. Ulugh Khan et Nusrat Khan, suivis d'une forte armée, partirent de leurs fiefs respectifs et marchèrent vers le Rajputana, s'emparant au passage du fort de Jhain. Ranthambor fut assiégée, et Nusrat Khan, commandant impérial, fut blessé par une pierre provenant d'une catapulte (maghribi) du fort alors qu'il surveillait la construction d'une redoute. Le brave,
1. Dans VHammir-Mahâkâvya, œuvre poétique en sanscrit, de Naya Chandra, cette invasion est attribuée à la colère d'Alauddin quand Hammir refusa de lui remettre un prisonnier, Mahima Shah, qui s'était réfugié sous sa protection. Le nom correct est Muhammad Shah; Mahima Shah en est la forme sanscrite.
Voir aussi Hammir- Rasau dans le J. A. S. £., 1879, pp. 186-252.
en deux jours, succomba à ses blessures. Rana Hammir sortit et, en quelques instant, il eût rassemblé sous sa bannière plus de 200.000 hommes bien équipés avec l'aide desquels il livra bataille aux musulmans et obligea Ulugh Khan à se replier sur Jhain avec de lourdes pertes. Quand le Sultan apprit ce désastre, il marcha lui-même sur Ranthambor; mais, en route, il fut attaqué soudainement et blessé, par le traître Agat Khan, son neveu, dont les prétentions au trône étaient encouragées par une poignée de néo-musuimans mécontents. Cependant les tentatives d'Agat Khan échouèrent, sa cour se dissipa, et le Sultan ne trouva aucune difficulté à recouvrer son prestige. Le prince rebelle fut décapité et tous ses complices furent condamnés à la peine de mort. Ce péril étant conjuré, le Sultan continua sa marche et dévasta sur son chemin les territoires de Malwa et de Dhar. Il atteignit enfin la célèbre forteresse; les Rajpoutes se défendirent héroïquement, et le siège continua, avec de rapides escarmouches de part et d'autre. La longue absence du Sultan fit éclore quelques conspirations dans sa capitale; les intrigants proposèrent le trône aux princes Omar Khan et Mangu Khan, mais ceuxci furent immédiatement supprimés. Une tentative d'usurpation plus sérieuse, fut la conspiration d'Haji Maula, fils d'un esclave de Fakhr-ud-din, le fameux kotwal de Delhi. Haji Maula, fort du mécontentement causé par la politique oppressive de Turmuzi, le kotwal actuel de Delhi, échauffa les passions populaires et, avec quelques partisans notoires, fomenta une révolution. La domination musulmane en Hindoustan était loin d'être établie sur des bases solides, car Haji Maula put, à la seule faveur de l'oubli des ordres royaux, rassembler autour de lui un groupe de
230 HISTOIRE DE L'iNDE AU MOYEN-AGE
citoyens insoumis, forcer les portes de la cité, et s'emparer du trésor royal qui fut partagé entre ses partisans1. Le Sultan, en apprenant l'événement dépêcha son frère de lait, Malik Hamid, qui se rendit maître des portes de Tadâon, et infligea à Haji Maula une défaite écrasante. N'étant plus soutenus par leur chef, tous ses partisans s'enfuirent pour avoir la vie sauve. Ulugh Khan eut tôt fait d'apaiser les rumeurs de révoltes; les parents d'Haji Maula durent expier ses fautes, et les fils du kotwal qui ignoraient la conspiration furent accusés de complicité et exécutés.
Conquête de Ranthambor. — Les dangers de révolte étant définitivement écartés, tous les efforts royalistes se concentrèrent sur Ranthambor; et le siège dura une année entière. Les assiégeants escaladèrent les murs de la forteresse, à l'aide de sacs remplis de sable et s'en emparèrent. Hammir et sa famille furent mis à mort, ainsi que les restes de la garnison qui s'était battue héroïquement jusqu'à la fin2. Ranmal, ministre du Rana, paya sa défaite d'une mort igno-
1. Barani écrit que les conspirateurs firent monter sur le trône un Alawi (descendant d'Ali) qui était apparenté, par sa mère, au Sultan Shams-ud-din Iltutmish. Le Maula se rendit chez Alauddin avec un groupe de cavaliers, le prit de force et le mit sur le trône. Les personnages importants de la ville vinrent lui présenter leurs hommages (Elliot, III, p. 176). Firishta dit aussi qu'il descendait d'Iltutmish par sa mère (Briggs, I, p. 341).
2. Amir Khusrau, dans son Tarikh-i-Alai, fait un intéressant récit du siège et des méthodes de combat (Elliot, III, pp. 75-76). Le rite terrible du jauhar ne fut pas exclu, et suivant Amir Khusrau, une nuit, le rai alluma un gra'nd feu au sommet de la colline, et jeta ses femmes et ses enfants au milieu des flammes; et se précipitant à l'ennemi avec quelques adhérents, il fit le sacrifice de sa vie.
Le Hammir-Mâhâkauya décrit différemment la mort d'IIammir. La défaite d'Hammir aurait été due à, la défection de ses deux généraux, Ratipâla et Krishnapâla. Quand Hammir fut blessé, désespérant d'échapper à la mort, il se coupa la tête avec sa propre épée
minieuse. Cependant parmi ces sanglantes annales, nous trouvons des héroïsmes véritables. Ne citons que l'exemple de Mir Mohammed Shah, général mongol au servir d'Hammir, il était étendu sur le champ de bataille, grièvement blessé; Alauddin lui demanda ce qu'il ferait s'il ordonnait que ses plaies fussent pansées et sa vie épargnée, et le héros vaincu répondit : « Si je pouvais guérir de mes blessures, je te ferais tuer et je placerais sur le trône le fils d'Ham- Deo. » Une telle fidélité était inconnue au camp royal, où régnait une atmosphère d'intrigue et d'ambition, et quoique le fier guerrier fût foulé aux pieds des éléphants le cœur du vainqueur fut ému de tant de bravoure et ordonna qu'il fût au moins enterré décemment. Le 3e jour du Dhil-Qada, l'an 700 de l'hégire (juillet 1301) les musulmans s'emparèrent du fort et rasèrent jusqu'en leurs fondements les palais et les autres forteresses du « Roi puant ». Le Sultan confia à Ulugh Khan la charge de Jhain et Ranthambor, et reprit le chemin de la capitale.
Conquête du Mewar. — Enhardi par ce succès, Alauddin dirigea ses iorces contre le Mewar, l'Etat principal du Rajputana. Pas un souverain mahométan n'avait encore pénétré en cette région lointaine, défendue par de longues chaînes de montagnes et d'impénétrables forêts. La topographie du Mewar rendait impossible à un conquérant de le soumettre, car le fort de Chittor, situé au sommet d'une colline et solidement fortifié par la nature, défiait l'invasion
Comme tout Rajpoute digne de ce nom, il préféra mourir plutôt que de se soumettre à un musulman. La déloyauté des deux généraux est aussi mentionnée par Haji-ud-1 a.ir dans son Arabie History of Gujarat, éditée par sir Denison Ross, vol. II, pp. 806-807.
232 HISTOIRE DE L'iNDE AU MOYEN-AGE
étrangère. Découpée en plein rocher, la fameuse forteresse se dressait dans toute son imposante grandeur dominant la vallée où devait avoir lieu le fatal combat entre les armées musulmanes et hindoues. Cependant le terrible aspect de la forteresse n'arrêta pas l'ambitieux Sultan, qui résolut de la conquérir et en 1303 il rangea ses armées en bataille et prit le chemin du Mewar. La cause immédiate de cette invasion fut que, pius encore que la conquête du fort le Sultan rêvait celle de Padmini, l'incomparable reine de Rana Ratan Singh1, dont la beauté était renommée dans tout l'Hindoustan. Ne connaît-on pas la triste histoire du Rana reconnaissant et chevaleresque qui. pour satisfaire au souhait du Sultan, consentit à lui montrer la princesse à l'aide d'un jeu de miroir, et la honteuse traîtrise d'Alauddin qui s'empara de lui alors que galamment il l'accompagnait jusqu'à la porte extérieure de ia forteresse. Alauddin, le fourbe, fit alors porter un mot à la Rani iui disant que son
1. Tod, incorrectement, écrit Bhimsi. Le nom du Rana était Ratansi. Nainsi dans son Khyâia écrit Ratan Singh, ainsi qu'Abul- Fazl dans son Ain, et Firishta.
Le récit de Firishta diffère de celui des autres chroniqueurs rajpoutes. Briggs traduit ainsi ce passage du texte original : « Alauddin, ayant entendu parler de la beauté de Padmini envoya un mot au raja, dans sa solitude, disant qu'il lui rendrait la liberté s'il lui présentait cette incomparable beauté. Les Rajpoutes, à cette nouvelle furent très offusqués et décidèrent d'envoyer du poison au Rana afin qu'il pût mettre fin à ses jours. Mais la fille du Rana suggéra un stratagème grâce auquel le Rana pourrait être délivré et l'honneur familial épargné. Des Rajpoutes armés pénétrèrent en litières dans le camp du Sultan et délivrèrent le Rana » (texte de Lucknow, p. 115). Les récits de Firishta et ceux des chroniqueurs rajpoutes diffèrent au point de vue documentaire, mais à ce sujet les chroniqueurs rajpoutes semblent être plus véridiques que Firishta. Amir Khusrau et Barani font un court récit du siège de Chittor, cependant que Nizam-ud-din le raconte en quelques lignes (Tod, Annals et Antiquities of Râjaslhân, édité par Crooke, I, pp. 308-309; Briggs, I, pp. 362-63).
mari serait remis en liberté si elle consentait à entrer dans son harem. Mais l'honneur rajpoute était en jeu et il n'allait pas être souillé de cette tâche indélébile. La reine, en vaillante rajpoute, plus préoccupée de l'honneur de sa race que de sa propre sécurité, se décida après maintes délibérations, à se rendre au camp du Sultan, Alauddin, aveuglé par la passion lui permit de se transporter suivant la manière convenant à son rang et à sa dignité. 700 litières fermées se dirigèrent vers le camp royal, cachant des guerriers rajpoutes braves et bien armés. Ils délivrèrent le Rana et l'emportèrent à Chittor. Devant les portes extérieures de la forteresse, un combat mortel s'engagea; deux jeunes héros rajpoutes, Gorâ et Badâl, à la tête d'une poignée de bravesrésistèrent aux envahisseurs, mais à la fin, ils durent céder à la force irrésistible d'Alauddin. Lorsque les Rajpoutes virent s'évanouir toute chance de salut, ils se préparèrent à mourir suivant les coutumes de leur race. L'holocauste ordinaire des femmes précéda l'effort désespéré et ultime pour repousser l'armée envahissante. Un brasier funéraire fut allumé dans un souterrain qui existe encore, souvenir mélancolique d'une cruelle époque. Une procession de femmes s'organisa. Tod décrit la scène en ces termes : « La belle Padmini fermait la file qui était augmentée de toute beauté ou jeunesse féminine pouvant être flétrie par la convoitise barbare. Elles furent conduites dans la caverne et l'ouverture se referma sur elles, les laissant se soustraire au déshonneur dans l'élément dévorant1.» Barani, dans son très bref rapport sur cette campagne dit simplement : « Après la conquête de Ran-
I. Tod, Annals and Antiquilies of Bûjasthân, tditè par Crooke, vol. I, p. 311.
234 HISTOIRE DE i/lNDE AU MOYEN-AGE
thambor, le Sultan conduisit une armée contre Chittor qu'il captura en peu de temps, et rentra chez lui. » Amir Khusrau qui accompagnait le Sultan pendant cette expédition en donne un récit plus détaillé : « Le fort de Chittor fut pris un lundi, le 11e jour du Moharrem, l'an 703 de l'hégire (26 août 1303). Le Roi s'enfuit mais se rendit ensuite. Après avoir ordonné le massacre de 30.000 Hindous, il confia le gouvernement de Chittor à son fils Khizr Khan, et nomma l'endroit Khizrabad. Il s'adjugea un dais rouge, une robe brodée d'or et deux étendards — l'un vert et l'autre noir ■ — et se couvrit de rubis et d'émeraudes. Alors, il rentra à Delhi», Tous les récits concordent quant à l'atrocité du combat qui eut lieu devant Chittor.
Le fort fut confié au prince Khizr Khan et la ville rebaptisée Khizrabad. Khizr Khan résida quelque temps à Chittor, mais vers l'année 1311, la pression exercée sur lui par les Rajpoutes le força à se retirer. Le Sultan proposa alors le fief à Maldeo, chef Sonigrâ, qui d'après Nainsî, l'administra pendant 7 ans, à la fin de cette période Rana Hammir en reprit possession par traîtrise1. Sous le gouvernemrnt de Rana
Firishta et les chroniqueurs rajpoutes, d'un commun accord, et avec exactitude, disent que Chittor fut confiée à Maldeo, chef Sonigrâ de Jalor. Firishta écrit : « Le roi demanda à Khizr Khan d'abandonner Chittor et l'offrit au fils de la sœur du raja qui faisait partie de sa suite. Il affermit son autorité et resta toute sa vie tributaire du Sultan et lui envoya des présents. » (Firishta, texte de Lucknow, p. 115; Tarikh-i-Alai, Elliot, III, p. 77; Briggs, I, p. 363.) Il envoyait annuellement, de grandes sommes d'argent, en plus de cadeaux précieux, et amenait toujours, sous l'étendard impérial, 5.000 cavaliers et 10.000 fantassins.
Le même auteur qui décrit les événements de 1311, affirme que vers la fin du règne d'Alauddin « les Rajpoutes de Chittor jetèrent les ofliciers musulmans par-dessus les murs et affirmèrent leur indépendance ». Ceci paraît inexact. C'est après 1311 que Khizr Khan
Hammir, Chittor recouvra son ancienne splendeur et devint l'un des premiers états du Rajpoutana. La chutte de Chittor fut suivie de la reddition de Rai Mahlak Deva de Malwa, qui lutta contre les armées de l'Islam; mais il tut battu et tué et le Malwa placé sous le gouvernement d'un musulman. Peu après, les villes de Mandu, Ujjain, Dharanagari. et Chanderi1 furent conquises, et leurs souverains réduits à reconnaître la suzeraineté d'un seigneurguerrier Khilji. Vers la fin de 1305, le Nord de l'Inde, presque en entier était aux mains d'Alauddin, et chaque nouvelle conquête ou annexion fut une pierre de plus à son grand œuvre, la politique impérialiste dont il fut l'auteur et le champion.
Le Deccan. Conquête de Devagîr. — Le Sultan entreprit alors de réaliser ce projet longuement nourri d'une invasion dans le Deccan. Les souverains de Delhi s'étaient confinés jusque-là, dans ce que la phraséologie de l'époque nommait Hindoustan. L'autorité musulmane étant définitivement établie aux Indes, la tentative de conquérir le Deccan semblait une aventure périlleuse. La topographie du pays, l'hostilité des rajas hindous, la distance, tout paraissait devoir rendre ce projet irréalisable. Mais Alauddin se moqua des obstacles; ils ne firent que stimuler
fut obligé de quitter la forteresse et qu'elle fut confiée à Maldeo de Jalor (Briggs, I, p. 381).
1. Tod écrit que rien ne résistait à la puissance d'Alauddin : il soumit Anhilwad, Dhar et Avanti, Mandor et Devagir, sièges des Solankis, des Parmârs, des Parihârs et des Taks, ainsi que la race Agnikul tout entière. Ses troupes assaillirent les chefs de Jesalmer et Bundi et d'autres tribus rajpoutes. Mais la conquête définitive de ces contrées était difficile; Jesalmer était protégée par ses déserts inhospitaliers.
236 HISTOIRE DE L'iNDE AU MOYEN-AGE
son ambition; il confia à Kâfûr, le fameux esclave amené de Bombay parNusrat Khan, le haut commandement des armées royales. Sur le chemin du Deccan il passa par Malwa et le Gujarat2 et attaqua Rai Karan qui s'enfuit avec sa fille à la Cour de Rama Deva Yâdava de Devagir. La femme de Karan, Kamlâ Devi, tomba aux mains d'Alauddin, mais quand plus tard elle fut rendue à son époux, elle informa le Sultan de l'existence de sa fille, nommée Deval Devi. Kâfûr, à la tête d'une puissante armée, renforcée par Ulugh Khan et ses hommes, marcha sur Devagir pour châtier le chef Yâdeva qui avait offert asile à Karan. Conscient du sort qui l'attendait Karan, alors, fiança sa fille à Gankara Deva, fils de Râma Deva. Quoiqu'il se fût montré fort prévenu d'une telle alliance, Ulugh Khan demanda la main de Deval Devi, mais le fier Rajpoute éconduisit cet indigne prétendant et se prépara à la guerre. Mais Karan ne put résister longtemps à la force et au nombre des armées musulmanes; après deux mois d'une résistance désespérée, à court de vivres et de munitions, il dut capituler. Tous les stratagènes furent impuissants à sauver la princesse de mains « impures »; Ulugh Khan s'empara d'elle et gagna ainsi la proie qui tenait tant au cœur de son maître. L'infortunée princesse séparée de son frère et de tous ceux qui lui étaient chers fut admise dans le sérail royal et mariée à Khizr Khan, héritier présomptif du trône. Kâfûr dévasta toute la contrée et Râma Deva fut obligé de demander la paix. Il fut envoyé à Delhi
2. Le Gujarat était, au xme siècle, avant les invasions musulmanes, une province riche et bien peuplée. Wassâf loue son climat, ses paysages et ses abondantes richesses (Tazjiyat-ul-Amsar, Elliot, III, p. 31).
où le Sultan l'accueillit favorablement et lui conféra le titre de Raya Râyân. Fivishta écrit que le district de Navasâri fut donné à Râma Deva en tant que fief personnel. Cette générosité gagna la loyauté de Râma Deva, qui jamais ne dénonça sa soumission au trône de Delhi.
Conquête de Warangal. — La défaite des Yâdavas de Devagir fut le signal de la chute de tous les autres princes hindous. Le but d'Alauddin en envahissant les royaumes du Deccan, était, comme le fait remarquer le professeur Aiyenger, d'en faire le puits d'or nécessaire à solder tous ses besoins, principalement l'entretien des armées devant tenir en échec lesenvahisseurs mongols. En 1309 ap. J.-C. Kâfûr partit pour son expédition contre les rajas Kâkatîya de Warangal an Teliugana1. Et voici quelles furent les recommandation que le Sultan fit à Kâfûr : « Si le Rai consent à abandonner ses trésors, joyaux, ses éléphants et ses chevaux et à envoyer aussi l'année suivante des trésors et des éléphants, Malik Wâib Kâfûr devait accepter ces clauses et ne pas trop exiger du Rai, il devait tâcher d'aboutir à un arrangement et se retirer sans pousser les choses trop loin, de peur que Rai Ladar Deo ne s'en tirât trop à son avantage. S'il ne pouvait arriver à ce résultat, il devait, pour son propre renom et pour sa gloire, ramener le Rai à Delhi : « Les territoires du Rai ne devaient pas être annexas, mais il devait être dépouillé de son opu-
1. Warangal ('■tait l'ancienne capitale du Telingana (Tieffenthaler, t. III, p. 5: Hislorical and descriptives skelches of îhe Nizanïs Dominions, p. 737; Fer^usson, Indian and Easlern Architecture, p. 392; Impérial Gazeieer, XIII, p. 521). Amir Khusrau et Barani ainsi que Firishta écrivent Arangal.
238 HISTOIRE DE l/lNDE AU MOYEN-AGE
lence et de sa puissance. Kâfûr arriva devant le fort de Warangal, après avoir traversé des régions difficiles et inhospitalières. Le raja Pratâp Rudra Deva que les historiens musulmans nomment Ladar Deo, s'enferma dans la forteresse et résista héroïquement. Amir Khusrau dit que le fort était d'une telle solidité qu'une pointe d'acier n'aurait pu en percer les murs, et que si une balle l'atteignait, lancée par une catapulte, à l'ouest, elle rebondirait comme une noix avec laquelle les enfants jouent. Après un siège prolongé, Pratâp Rudra Deva. Kâkatîya se rendit et demanda la paix. Il consentit à payer le tribut annuel et « envoya, en signe de soumission, une image d'or le représentant lui-même avec une chaîne d'or autour du cou en signe de soumission. » Mais Kâfûr refusa d'écouter ses propositions. Les plénipotentiaires brahmanes vinrent en vain plaider la cause de leur maître, le prince Kâkatîya, le général, impitoyable, promit de renoncer à un massacre complet des Hindous à la condition que leur chef abandonnât toutes ses richesses et payât à Delhi un tribut annuel. Réduit à la dernière extrémité, Pratâp Rudra Deva accepta ces conditions humiliantes et n'eut la vie sauve qu'en offrant un énorme butin à Kâfûr, lequel « couronné de lauriers, quitta Warangal et rentra à Delhi avec un millier de chameaux gémissant sous le poids des trésors », en mars 1310, et en passant par Devagir, Dhar et Jhain.
Conquête du Mâbar. — La confiance d'Alauddin en l'avenir fut encore renforcée par le succès et les richesses qui coulèrent à flots dans les coffres du trésor. Il résolut d'étendre les limites en son empire jusqu'à l'extrême sud, englobant ainsi Dvârsamudra
et Mâbar1, qui échappaient encore au contrôle impérial. Vîra Ballâla III, fils de Nara Simha, avait réuni les possessions Hoysala situées au-dessus et au-dessous des Ghâts, ce souverain puissant régnait sur tout le Kangû, une partie du Konkan et tout ce que l'on appelle à présent le pays de Mysore. Ballâla était un prince capable qui, comme les autres souverains hindous, affermit son autorité en abolissant les impôts excessifs et en distribuant des rentes charitables et religieuses. La plus grande rivalité existait entre les Hoysalas et les Yâdavas qui essayaient de se détruire mutuellement. Les querelles et les jalousies finirent par désagréger l'une et l'autre puissance pour faire place à un tiers : les Musulmans. Le 24e jour du Djoumâdi-Al-âkhir, l'an 710 de l'hégire (18 novembre 1310), l'année royale quitta Delhi sous le commandement de Kâfûr, traversa de profondes rivières, des ravins et des vallées et entra dans le pays de Mâbar. Vîra Ballâla subit une sanglante défaite et se rendit au général victorieux. Mais une reddition ne satisfit point Kâfûr; il donna libre cours à sa religiosité et avertit le Rai qu'il eût à choisir entre la conversion à l'Islam ou la position d'un Zimmi2. Le Rai opta pour la seconde alternative, paya une énorme indemnité de guerre et devint vassal de Delhi. Parmi les amas de richesses dont s'emparèrent les musulmans, figurèrent 36 éléphants
1. Mâbar est cette langue de terrain qui, suivant Wassâf, Polo et Aboul-Feda, s'étend de Kulam à Nilâwar (Nellore), Elliot, III, p. 32. Wassâf, dans son Tazjiyat-ul- A msar, dit que le M. bar s'étendait de Kulam à Nilâwar (Nellore), sur près de 300 parasanges, le long de la côte. Vîra Ballâla fut couronné en 1292 et mourut en luttant contre les Turcs en 1342 ap. J.-C.
2. Un Zimmi est un incroyant qui n'accepte pas l'Islam, mais qui achète la sécurité de sa propre vie et de ses propriétés.
240 HISTOIRE DE L'iNDE AU MOYEN-AGE
et d'immenses quantités d'or, d'argent, de bijoux et de perles. Les temples furent mis à sac et dépouillés de leurs trésors. Vîra Ballâla se rendit à Delhi avec une suite d'éléphants et de chevaux; ses inscriptions mentionnent cette visite. Ayant conquis Dvârsamudra, Kâfûr se prépara à envahir le Mâbar. Une querelle entre les deux frères Sundara Pândya et Vîra Pândya, fut pour les musulmans, l'occasion tant attendue. Wassâf et Amir Khusrau sont tous deux d'accord pour dire que Sundara Pândya fut le fils légitime du roi de Pândya, et Vîra Pândya son fils illégitime. Vîra Pândya réussit à s'emparer du trône et chassa son frère hors de Madura. Privé ainsi de ce qu'il considérait comme son héritage légal, ce dernier rechercha l'aide du Sultan de Delhi. Ceci est le récit de Wassâf et Amir Khusrau le corrobore en ces termes : « Les deux Rais de Mâbar, l'aîné nommé Vîra Pândya et le plus jeune Sundara Pândya, qui avaient entretenu jusqu'à cette époque des relations amicales, marchèrent l'un contre l'autre dans des intentions hostiles, et Belal Deo, le Rai de Dhursamundar, apprenant la chose, s'était mis en marche pour ravager et piller leurs deux cités vides, mais apprenant Pavance de l'armée musulmane, il rentra dans son propre pays. » Malik Kâfûr partit pour le Deccan à la tête d'une armée considérable. Amir Khusrau dans son Tarikh-i-Alai donne un graphique des progrès de ce vaillant général à travers ces régions lointaines et inaccessibles du Sud. Sur son chemin il prit des éléphants et démolit des temples, et le 17e jour de Dhil-Qada, l'an 710 de l'hégire (avril 1311), il arriva à « Kham », d'où il marcha sur Madura capitale des rois Pândya. Le Rai s'enfuit à l'approche de ces envahisseurs féroces qui détruisirent les temples.
D'après Amir Khusrau le butin consista en 512 éléphants, 5.000 chevaux et 500 maunds de joyaux de toutes sortes, diamants, perles, émeraudes et rubis. Kâfûr atteignit Râmeçvaram, pèlerinage hindou fort célèbre, il en pilla le grand temple, démolit l'idole, et rentra à Delhi vers la fin de l'année 1311 ap. J.-C. Ayant conquis tout le pays, il pénétra dans la capitale le 4e jour de Dhil-hidja, Tan 710 de l'hégire, chargé des richesses prises à l'ennemi et cordialement accueilli par le Sultan. Du haut des minarets, la victoire fut proclamée et les nobles reçurent des présents de grande valeur.
Défaite de Çankara. — Après la mort de Râma Deva, son fils, Çankara-Deva, refusa de payer tribut, et de remplir ses obligations d'allié lors de l'expédition que Kâfûr dirigea contre les Hoysalas. Une grande colère s'empara d'Alauddin à l'annonce de cette infidélité, et pour la 4e fois l'esclave-guerrier prit le chemin du Deccan avec une puissante armée, en 1312 ap. J.-G. Il ravagea tout le Mahârâshtra, et après une faible résistance, le prince Yâdava fut battu et déapité. Tout le Sud de l'Inde se prosternait aux pieds de Kâfûr, et toutes les anciennes dynasties des Cholas, des Cheras, des Pândyas, des Hoysalas, des Kâkatîyas et des Yâdavas étaient détrônées et forcées de reconnaître la suzeraineté de Delhi. L'empire comprenait alors à peu près l'Inde entière, depuis Moultan, Lahore et Delhi, au nord, jusqu'à Dvârsamudra au sud, et de Lakhnauti et Sonârgâon, à l'est, jusqu'à Thatta et le Gujarat à l'ouest, y compris tout le territoire connu sous le nom d'Inde centrale. Vers la fin de 1312, la puissance d'Alauddin avait atteint son apogée; l'empire en était arrivé
Inde 26
242 HISTOIRE DE L'iNDE AU MOYEN-AGE
à des dimensions fantastiques, mais dans sa folie de conquêtes et d'annexions, jamais ce souverain puissant ne s'arrêta pour se dire que son royaume n'était qu'une énorme agglomération de peuples qu'aucun principe de cohésion ne liait ensemble, et par conséquent prêts à se disjoindre dès que sa main de maître ne les tiendrait plus sous sa coupe.
Alauddin et ses principes de gouvernement. — Alauddin était opposé à toute intervention cléricale dans les affaires de l'Etat, et par là il renia les traditions de ses prédécesseurs à Delhi. La loi devait dépendre de la volonté du souverain et n'avait rien à faire avec la loi du Prophète. Tel était le premier principe de la nouvelle monarchie. Le Sultan exposa nettement ses théories politiques dans les paroles qu'il adressa au Qazi Mughis-ud-din qui le consultait au sujet de la position du pouvoir souverain dans l'Etat. Il se réserva la prérogative des châtiments, et acquiesça à la mutilation des officiers déshonnêtes et corrompus, quoique le Ghazi la déclara en contradiction avec la loi. Le Sultan lui demanda alors : « Ces richesses que j'acquis quand j'étais Malik, à Devagir, au prix d'une telle effusion de sang, appartiennent-elles à moi, ou au trésor public? » Le Qazi répondit : « Je suis forcé de dire la vérité à Votre Majesté. Les trésors gagnés à Devagir furent obtenus grâce aux armées de l'Islam et les richesses ainsi acquises reviennent au trésor public1. Si Votre Majesté s'en était emparée seule d'une manière conforme à la loi, alors ils vous appartiendraient. » La colère s'empara du Sultan, et il demanda au Qazi comment de telles richesses pou-
1. En termes légaux, le trésor publie est appelé Beit-ul-Mâl.
vaient appartenir à l'Etat. Le Qazi répondit humblement : « Votre Majesté m'a posé une question de loi; si je n'avais pas dit ce que j'ai lu dans le livre, et que Votre Majesté pour éprouver mon opinion eût consulté un autre savant, dont la réponse eût été en opposition avec la mienne, Votre Majesté aurait éprouvé que j'ai donné une fausse opinion pour flatter son bon plaisir; alors quelle confiance auriezvous en moi, et voudriez-vous jamais après cela venir me consulter sur la loi? »
Le Qazi fut encore interrogé au sujet des droits du roi et de ses enfants sur le trésor public, le Beiiul-mâl. Effrayé par l'attitude sévère du Sultan, le Qazi fit appel à tout son courage pour répondre : « Si Votre Majesté veut suivre l'exemple des khalifes les plus éclairés et agir suivant les meilleurs principes, alors vous prendrez pour vous-même et votre maison, la même somme que vous avez assignée à chacun des combattants, soit 234 tankas. Si vous aimez mieux prendre un moyen terme et si vous vous jugez déshonoré d'être mis au même niveau que l'armée en général, vous pouvez alors prendre pour vous-même et votre maison autant que vous avez assigné à vos principaux officiers, tels que Malik Kir an et d'autres. Si Votre Majesté suit les conseils des politiciens, vous puiserez alors au trésor plus qu'aucun autre grand homme ne reçut afin que vous puissiez mener plus grand train qu'aucun autre, et ne pas abaisser votre dignité. Je vous ai exposé trois lignes de conduite; et, au jour du jugement, vous aurez à répondre de chaque once de valeurs ou d'argent que vous prendrez au trésor pour en parer vos femmes. » Le Sultan aveuglé de colère, ordonna que le Qazi fût sévèrement puni, celui-ci toucha la terre
244 HISTOIRE DE L'iNDE AU MOYEN-AGE
de son front et se mit à crier : « Mon Seigneur, ou que vous m'envoyiez en prison, moi, votre malheureux serviteur, ou que vous ordonniez qu'on me coupe en deux, tout cela est illégal et ne trouve aucune confirmation dans les édits du Prophète ou les explications des savants. » L'apôtre de la loi sut que son arrêt de mort était signé ; mais, à sa plus grande surprise, lorsque le lendemain il se rendit à la cour, le Sultan le traita avec bonté et le couvrit de présents. Avec une politesse qui fut une agréable surprise, il exposa au Qazi sa conception de la royauté : « Pour prévenir les révoltes dont des milliers d'hommes sont les victimes, j'ai édicté des ordres tels que je les conçois pour le plus grand bien de l'Etat et du peuple. Les hommes sont négligents, irrespectueux, et désobéissants à mes commandements; je dois donc me montrer sévère pour les soumettre. Je ne sais pas si cela est légal ou illégal, je décrète ce que je crois devoir convenir au bien de V Etal et approprié aux circonstances, salutaire aussi pour ce que me réserve le jour approchant du Jugement que je ne connais pas. » Cette nouvelle doctrine de souveraineté était la conclusion logique des faits. Le peuple s'inclina devant les décrets de cet homme qui lui apportait la paix tant désirée et le mettait à l'abri des incursions mongoles; il accepta tacitement les nécessités politiques qui éloignaient l'influence ecclésiastique. Alauddin n'agit point à la légère; il se forgea un plan qu'il suivit fidèlement, et l'appui du peuple le rendit irrésistible pendant toute sa vie.
77 supprime les émeutes. — Alauddin apporta dans ses méthodes administratives, ce dont les génies militaires sont en général dépourvus : de l'adresse
et de la prévoyance1. La révolte de Hâjî Maulâ, les insurrections des nouveaux musulmans, et la trahison d'Agât Khan le tirèrent de sa léthargie et lui montrèrent la nécessité de prendre des mesures énergiques pour purger le royaume des séditions. Il prit son temps, réfléchit, jugea des désordres du corps politique et en conclut que les causes de sédition étaient les suivantes : 1° le désintéressement du Sultan pour les affaires de l'Etat; 2° l'usage du vin, 3° l'amitié et de fréquentes relations sociales des maliks. des Emirs et des grands de l'empire; 4° la surabondance de richesses qui enivrait l'esprit des hommes et engendrait la trahison et l'inimitié. Cette analyse conduisit le Sultan à une nouvelle législation dont la première mesure fut la confiscation des propriétés. Tous les privilèges, pensions, et concessions revinrent à l'Etat et les villages qui étaient considérés comme milk (fondés sur des droits de propriété); ou inâm (offerts en présent), ou waqf (concessions charitables), furent réunis aux domaines de la couronne. Le Sultan craignant, jusqu'à en être ébranlé, les conspirations et les tentatives d'assassinat, étendit sur tout l'empire les filets de son service d'espionnage, se mettant ainsi à même d'être renseigné sur les faits et gestes de ses officiers et de ses sujets. Les espions rendirent compte à leur maître de tout ce qui se passait chez les nobles, ils allaient même, dans leur zèle, pour gagner la faveur royale, jusqu'à rapporter les commérages des bazars. Les boissons alcooliques furent strictement prohibées; le Sultan lui-même donna l'exemple en
1. Pour l'administration et les réformes d'Alauddin, voir l'article de Ishwari Prasad dans The Journal of Indian Hisloru, II, I, 164-178.
24 6 HISTOIRE DE L'iNDE AU MOYEN-AGE
renonçant à l'habitude de boire. Il fit briser tous les flacons de verre et de porcelaine de sa salle de festins, une telle quantité de barils et de jarres de vin, tirés des caves royales, furent vidés aux portes de Badayun, que le sol en devint boueux et marécageux comme à la saison des pluies. Mais cette prohibition pesa trop lourdement sur le peuple; clandestinement, la cité recevait du vin. Les nobles avaient cependant la permission de boire individuellement, dans leurs maisons, mais les festins furent interdits aussi bien dans le privé qu'en public et la vie devint pour chacun un intolérable fardeau.
Traitement des Hindous. — Les Hindous furent traités avec une sévérité particulière. Quand le Sultan consulta le Qazi à propos de la position des Hindous dans l'Etat, celui-ci répondit : « On les appelle Kharâjguzârs (payeurs de tribut) et quand le receveur leur demande de l'argent, ils devraient, sans réflexion, et en tout respect et humilité, offrir de l'or. Si le muhassil (receveur d'impôts) a le désir de cracher dans la bouche d'un Hindou, celui-ci doit ouvrir la bouche sans hésitation. Le résultat de cette manière d'agir est que l'Hindou montre ainsi sa soumission et son humilité, son obéissance et son respect. La glorification de l'Islam est un devoir et le mépris de la religion est vain. Dieu lui-même a ordonné leur déchéance complète, car les Hindous sont les plus mortels ennemis du Prophète. Le Prophète a dit que s'ils ne se rendaient pas à l'Islam ils devaient être tués ou mis en esclavage, et leurs propriétés confisquées en faveur de l'Etat. Personne, à l'exception du grand docteur Abou Hanifa, ne permet l'imposition de la djeziya aux Hindous, cependant
d'autres écoles affirment qu'il n'y a pas d'autre alter native que « la mort ou l'Islam1 ». La conduite réfractaire des Hindous du Doab exigea qu'on prîtenvers eux des mesures radicales. Ils eurent à payer 50 % du produit total de leurs terres, sans faire aucune déduction, et la loi était si rigoureuse que pas un biswah de terrain ne fut épargné. Une taxe de pâturage fut imposée aux troupeaux et on leva aussi une taxe sur les maisons. Les mêmes règlements furent appliqués aux khûts et aux balâhars2 afin de préserver les pauvres du faix des impôts. Les nouvelles lois furent mises en vigueur avec tant de zèle que « les chaudkaris, khûts et muqaddams n'eurent plus la liberté de monter à cheval, de se procurer des armes, de porter de fins vêtements ou de consommer du bétel. » La politique de l'Etat exigea que les Hindous fussent dépourvus de tout ce qui pût leur permettre de monter, à cheval, de porter de beaux habits ou des armes et de s'adonner à des habitudes fastueuses. Ils furent réduits à un état d'épouvantable misère, à un tel degré que les femmes des khûts et des muqaddams durent louer leurs services dans les maisons des musulmans3. Barani loue Sharaf Gai, le vizir naib de l'empereur et dit qu'il engloba toutes les provinces sous une seule loi d'imposition, comme si elles n'étaient qu'un seul village. Pour la perception des impôts il fit une loi appli-
1. Barani, Tarikh-i-Firuz Shahi, Biblioth. Ind., pp. 290-291; Elliot, III, p. 184.
2. Khûts et balâhars sont des termes employés évidemment à désigner des propriétaires ruraux (Elliot, III, Appendix, p. 623; Major Fuller dans sa traduction du Tarikh-i-Firuz Shahi (J. A. S. B., 1870, p. 7) fait usage du mot khûî pour désigner un homme fort et beau. Khût signifie à proprement parler : propriétaire de terres.
3. Barani, Tarikh-i-Firuz Shahi, Biblioth. Ind., p. 288; Elliot, III, p. 182-183.
248 HISTOIRE DE i/lNDE AU MOYEN-AGE
cable à tous les propriétaires ruraux et « leur obéissance devint telle qu'un seul chaprasi du département fiscal pouvait suffire à administrer coups et bastonnades à vingt propriétaires de terrains chefs et agents. Il rechercha tous les cas de déloyauté et punit sévèrement les fauteurs de torts. Si le livre de comptes du palwari trahissait une erreur d'un seul jiial en regard du nom d'un officier, il était puni de la torture ou de l'emprisonnement. Le poste de clerc préposé aux taxes fut considéré comme une situation dangereuse; quelques esprits forts en étaient les rares candidats1.
Organisation de V armée et contrôle des marchés. — Une armée bien organisée était de toute nécessité pour une monarchie de caractère essentiellement militaire. L'immense empire fondé par Alauddin ne pouvait se maintenir sans le secours d'une armée active permanente. Dans cette intention, des réformes militaires furent entreprises, et des généraux capables et expérimentés prirent le commandement des troupes royales. La paye d'un soldat fut fixée à 234 tankâs par an, et un homme ayant deux chevaux reçut 78 tankâs de plus. Mais l'entretien d'une telle armée devait dépasser le budget de l'Etat: aussi le Sultan décida-t-il de prendre des mesures afin de diminuer le coût de la vie. Il dressa un tarif établissant le prix de tous les produits dont la nécessité est quotidienne2.
1. Barani écrit {Tarikh-i-Firuz Shahi, Bibliolh. Ind., p. 280), que l'office de clerc aux impôts tomba dans une telle disgrâce que le malheureux préposé à ce poste ne pouvait trouver quelqu'un qui lui accordât sa fille en mariage. Seuls ceux qui ne tenaient guère à leur vie se proposèrent à l'office de musarrif; ils étaient fréquemment jetés en prison.