Histoire du monde
Les Anglais attribuent à W. Jones l'honneur d'avoir découvert la parenté des langues de l'Europe et de l'Inde: « Il eut le génie d'observer que la langue sacrée de l'Inde — le sanscrit — la langue de la Perse, les langues de la Grèce et de Rome, les langues des Celtes, des Germains et des Slaves, étaient toutes étroitement apparentées ». La similitude du sanscrit et des langues classiques est frappante : « La question se posait comment expliquer cette similitude : la
Ces t notes » doivent beaucoup aux écrits de A. Meillet. Mon excellent ami, M. J. Mansion, a bien voulu lire tout ce qui s'y rencontre de grammatical, et je lui suis profondément reconnaissant.
vraie réponse fut suggérée par W. Jones, que le docteur Johnson nomme « un des plus éclairés parmi les enfants des hommes », et qui écrivit (1786) : « Si fortes sont les affinités du sanscrit, du grec et du latin qu'aucun linguiste ne peut examiner ces langues sans croire qu'elles sont issues d'une source commune qui peut-être n'existe plus. Des raisons semblables, bien que moins décisives, font supposer que le gothique et le celte, quoique mêlés avec un autre idiome, ont même origine que le sanscrit, et il se peut que le vieux perse doive être rattaché à la même famille » (Giles dans la Cambridge History of India de Rapson, I, p. 65) ».
Dès longtemps les missionnaires avaient constaté la parenté du sanscrit et des langues classiques. Le P. Paulin de S. Bartholomé (Philip Wesdin, de Hoff, Basse Autriche), dans un ouvrage publié en 1791 2,
1. Le terme t indo-européen > dans Th. Young, Quaterly Review, 1813 ; le terme « indo-germain » employé par Klaproth, 1823 (Giles, ibidem). Sur W. Jones et Colebrooke, Barth, Quarante ans d'Indianisme, III, 57 ; Oldenberg, Ueber Sanskritforschung dans Aus Indien und Iran, 1899 (qui est bien dur pour Jones : « ein unermùdlich coquettirender Schônreder »); Benfey, Gesch. der Sprachwissenschaft 1869 et Windisgh, Gesch. der sanskrit philologie, 1917. — Paulin de Saint-Barthelemy, si je ne me trompe, l'appelle praeclarus sed audax scriptor: il identifia Wodan et Bouddha, attribua la construction des pyramides aux architectes hindous, expliqua l'Inde tantôt par l'Ancien Testament tantôt par l'Amérique du Sud : mais c'est à son initiative qu'on doit la version de Çakuntala et des lois de Manou. Il fonda la Société Asiatique (1784) depuis Société Asiatique du Bengal.
Sur les débuts de l'Indianisme, Bréal, Intr. à la grammage comparée des langues indo-européennes de Bopp, 1875, I, p. xvi; Barth, Journal des Savants, février 1900; l'excellent petit livre de G. Barone, Vita, precursori ed opère del P. Paolino da S. Bartolommeo, Napoli, 1888. — Régnier, Journal des Savants, 1860, p. 482; Vinson, Découverte du sanscrit dans Revue anthropologique, 1920, p. 258; Caland, Ontdekkingsgeschiedeniss van den Veda, 1918; Zachari;e, Gott. Gel. Anz., 1921, p. 148; Hosten, J. oflndian history, II, p. 127 (1923).
2. Viaggio aile Indie Orientali... da Fra Paolino da S. Bartolommeo, Roma, 1796 ; lre éd. 1791 ; Voyage aux Indes Orientales... traduit de l'Italien par M..., avec les observations de M. M. Anquetil Du
déclare que « la langue grecque et la samskrétane ont eu, dans le temps le plus éloigné, une même source et origine;... la langue indienne mère [des langues modernes de l'Inde], est le sanscrit (samskrda), c'est-à-dire langue parfaite, pleine, bien formée;... elle est née, comme les autres, dans la Chaldée lors de la confusion des langues, et c'est à cette époque qu'il faut remonter pour expliquer l'analogie de tant de mots sanscrits avec les mots grecs et latins ; c'est que, dans l'origine, ces mots appartenaient à la tige primitive des Brahmes et des Latins, car il est évident que les Romains ne les portèrent pas dans les Indes et que les Indous ne vinrent pas en Grèce ou à Rome pour y apprendre le latin... La langue sanscrite est trop riche, trop poétique et trop parfaite pour avoir jamais été un idiome vulgaire et d'un usage général parmi le peuple. Elle porte des marques d'une langue des savants, d'une langue sacrée, liturgique et destinée à cacher au vulgaire les mystères de la religion ».
Mais le premier savant qui fit de la grammaire comparée fut le P. Cœurdoux l (1767) auquel on doit
Perron, I. R. Forster et Silvestre de Sagy et une dissertation de M. Anquetil; Sur la propriété individuelle et foncière dans l'Inde et en Egypte, Paris, 1808 — Sidharubam seu Grammatica samscridamica, 1790, Systema Brahmanicum, liturgicum mythologicum civile, 1791, Amarasinha, 1798. De antiquitate et affinitate linguae zendicae, samscridamicae et germanicae dissertatio, 1798, De lalini sermonis origine et cum orientalibus linguis connexione, 1802 (Indos veteres latine locutos fuisse, Latinos indice), Vyacarana seu locupletissima samscridamicae linguae institutio in usum praeconum... 1804. (D'après G. Barone, p. 184 et suiv.). — Dans ses Réflexions sur les mariages des Indous, il inaugure les études de sociologie comparée; il a des remarques plus gauches sur les rapports des dieux grecs et des dieux de l'Inde.
1. Mémoires de VAc. des L et B.-L., vol. 49 (1808), p. 647. — Notons que le nom du P. Goeurdoux est signalé non seulement par Bréal dans la Préface à la traduction de Bopp et par Maillet, Introduction à l'étude des langues indo- européennes p. 286, mais encore dans la Geschichte de Benfey, 222, 333-341 ; dans la Science of Language de
des remarques « du plus grand bon sens, de la plus saine critique » (Anquetil). Il connaissait surtout le sanscrit à travers le tamoul, mais assez pour signaler, non seulement les rencontres de vocabulaire, l'identité des noms de nombre., mais encore l'analogie profonde des grammaires : « Le samskroutam a, comme le grec, un singulier, un duel, un pluriel, tant dans les verbes que dans les noms; un augment syllabique aux aoristes ; V alpha privatif des Grecs y est très commun;... touam est une autre terminaison fort commune en Samskroutam; elle repond à celle de tas en latin : devatouam, divinitas » — « Cette communication et cette ressemblance de termes ne peut, ce semble, être attribuée qu'à une de ces six causes : au commerce, aux sciences, au voisinage des pays, à la religion, à la domination, à une commune origine, ou à plusieurs de ces causes réunies ». On explique ainsi fort aisément comment l'Inde au-delà du Gange a été sanscritisée et brâhmanisée. Mais, pour se rendre compte des relations linguistiques de l'Inde et de l'Occident, seule est solide l'explication par une commune origine : « Les Brahmes viennent du nord; et encore aujourd'hui, ceux qui sont nés dans des pays plus septentrionaux se regardent comme supérieurs aux méridionaux. La couleur des Brahmes est bien moins basanée que celle des autres Indiens, ce qui indique le lieu de leur origine ». « C'est de la Tartarie que je fais venir les Brahmes dans les Indes, avec la langue Samskroutane. qu'ils ont ensuite mêlée avec toutes les langues de l'Inde ».
Max Mùller (p. 222, éd. de 1899) qui dit : t M. Michel Breal... vindicated for this modest missionary the crédit that certainly belongs to him, of having anticipated some of the most important results of comparative philology by at least fifty years »; dans Oldenberg, Aus Indien und Iran (1899, p. 7).
Quant à l'origine du Samskroutam, le missionnaire, visiblement, ne veut rien dire « qui ne soit conforme à l'Écriture et à ses savants commentateurs, d'après lesquels je pourrais faire un grand mais inutile étalage de doctrine ». — Les langues furent brouillées à Babel. « Mais cette confusion fut-elle si totale qu'il ne restât point quelques mots communs à tous les nouveaux langages ?... Plusieurs termes communs restèrent dans les langues nouvelles ; un grand nombre se sont perdus par le laps du temps; d'autres ont été défigurés à un point qu'ils ne sont plus reeonnaissables. Quelques-uns ont échappé à ce naufrage, pour être aux hommes un mémorial éternel de leur commune origine et de leur antique fraternité... Japhet, fils aîné de Noé, partit des plaines de Sennaar, emmenant avec lui le tiers des hommes vers l'Occident. Ses sept enfants étaient sans doute chefs d'autant de grandes familles, dont chacune devait parler une des nouvelles langues originales, comme le latin, le grec, le sclavon, etc. Qu'il me soit permis d'y joindre le samskroutam : il mérite autant qu'aucune autre langue, vu son étendue, d'être mis au nombre des langues primitives. La supposition que je fais à présent deviendra peut-être dans la suite une réalité... Ces grandes familles, quoique séparées les unes des autres, avaient sans doute, surtout dans les commencements, beaucoup de communications entre elles. C'étaient des frères dont on se séparait pour toujours. Cette communication dut produire un mélange des langues, tel qu'il se trouve dans des pays limitrophes. On conserve sa langue, mais altérée par celle des voisins; et voilà pourquoi il se trouvo du latin et du grec dans le samskroutam et du samskroutam dans le grec et le latin. Le mélange put être augmenté par des familles particulières qui quittèrent
leurs chefs pour suivre la fortune de quelque autre... »
§ 2. — L'indo-européen r,
En substance le travail des grammairiens fut de montrer que les langues dites indo-européennes sont parentes, c'est-à-dire de montrer qu'elles ne sont qu'une certaine langue primitive diversifiée par des évolutions autonomes. Telle langue peut avoir perdu presque tous les caractères de la langue mère, ou indo-européen, et les avoir remplacés par des caractères nouveaux : elle est cependant une langue indoeuropéenne parce que, de l'origine à nos jours, il n'y a pas eu solution de continuité dans l'évolution linguistique (Meillet, Le problème de la parenté des langues, Linguistique historique, 76).
Pour apprécier la légitimité et la sécurité de la méthode employée par les linguistes pour reconstruire l'indo-européen, il faut être fixé sur la nature des changements phonétiques.
A certain moment se produit une modification dans le mode d'articulation de certains phonèmes. On passe de amo à aime parce que l'articulation de a accentué est reportée vers la partie antérieure de la bouche : a accentué passe à é dans amo et dans tous les mots où il se trouve dans les mêmes conditions que dans amo. Tandis que le/) continue à être prononcé p lorsqu'il est initial, il s'altère en espagnol et en
1. A. Meillet, Introduc lion à l'étude comparative, des langues indoeuropéennes, iTB éd. 1903, 5e éd. 1922 qui diffère notablement des précédentes (Bull. SL. XXIII. 2. p. 44). — Aperçu d'une histoire de la langue grecque, lre éd. 1913, 2e éd. 1920. — Les dialectes indo-européens, 1908. — Linguistique historique et linguistique générale, 1921.
français lorsqu'il est intervocalique : sapor = sabor, saveur. « Pas de contradictions, pas de disparates. Une langue constitue un système articulatoire parfaitement cohérent... C'est qu'un changement phonétique est en réalité la transformation d'un mode articulatoire et que, par conséquent, tous les éléments du système qui comportaient le mode ancien sont atteints par la transformation » (Grammont, Notes de phonétique générale, M S L. xix, 1916, 245). Les choses se passant ainsi, on conçoit que les langues apparentées présentent des correspondances phonétiques régulières.
Il est donc possible d'établir un tableau complet et précis des équivalences des diverses langues indoeuropéennes au point de vue des sons, et par conséquent de comparer leur grammaire — jeux de déclinaison, de conjugaison, de dérivation ; groupement des mots et des phrases. — On montre que les divers organismes linguistiques, parfaitement distincts, que constituent les langues indo-européennes, ont tous leur origine dans le système phonétique et grammatical d'une langue primitive. Cette langue primitive est aux langues de la famille indo-européenne ce que le latin est aux langues romanes. Nous continuons à parler latin, à parler indo-européen.
Si les sources latines avaient disparu, les savants pourraient s'assurer que tel son français correspond à tel son provençal ou espagnol; mais pourraient-ils retracer l'histoire des diverses langues romanes audelà des plus anciens documents de chacune d'elles? Pourraient-ils définir le latin ? Le français est du latin évolué, mais il comporte bien des éléments phonétiques, grammaticaux, de vocabulaire, que le latin n'explique pas. — La grammaire historique des langues romanes prend, de la connaissance de la langue
mère, une précision et une sécurité qui manquera certainement à la grammaire historique des langues indo-européennes.
On peut cependant définir exactement, dans l'ensemble, la langue indo-européenne. Cette langue, telle que nous la restituons, est mieux qu'un schéma algébrique des concordances ou des équivalences constatées dans les langues qui en dérivent. Elle nous dorme l'explication phonétique la plus plausible des formes divergentes attestées dans les langues filles.
A certain phonème grec, latin ou germanique, correspond, suivant des règles fixes et en tenant compte du contexte, tel phonème du slave ou de l'indien. Les concordances ainsi établies permettent de postuler pour la langue mère un phonème susceptible de se diversifier de telle ou de telle manière et que nous représenterons d'abord par un signe de convention et sans préjuger de sa véritable prononciation.
Mais celle-ci, dans des cas nombreux, n'est pas douteuse. Si, par exemple, à s initiale en indien, germanique, latin, etc. correspond régulièrement en grec et en iranien une aspiration (« esprit rude »), les lois générales de la phonétique, science expérimentale, veulent que l'aspiration ait remplacé, dans le grec et dans l'iranien, la sifflante primitive. L'hypothèse inverse est hors de cause. — De même, à frater correspondent le germanique brother, le zend bratar, le sanscrit bhratar, le grec çpaTYjp : nous affirmons en toute sécurité que l'indo-européen prononçait bh (labiale sonore aspirée) qui aboutit ici à b (labiale sonore non aspirée), là à <p (= ph, labiale sourde aspirée), ailleurs kf (labiale spirante).
Souvent, il est vrai, nous sommes réduits à postuler, pour l'indo-européen, un phonème sur la nature duquel nous ne sommes pas fixés. Par exemple, alors
que le sanscrit répond le plus souvent par a à latin a (ago, aj-), il répond par i à l'a de pater et de ita : pitar, iti. Donc le son indo-européen qui donne a en italique pour pater et ita, n'est pas le même son qui donne le a de ago> puisque, dans l'Inde, il aboutit à i. Nous supposerons donc, avec F. de Saussure i9 que l'indo-européen possédait une certaine voyelle mal déterminée, susceptible de se confondre avec a et avec i ; nous représentons cette voyelle par un e renversé, d, pur symbole des correspondances paterpitar, ita-iti> etc., sigle conventionnel sans valeur phonétique précise.
Remarquons encore que ce ne sont pas les mêmes parties de l'appareil indo-européen qui ont été attaquées et modifiées dans les diverses langues: le vocalisme grec (a, g, o) est, en somme, le vocalisme indoeuropéen ; le vocalisme sanscrit a mêlé a e et o, mais il a gardé la voyelle r (r) ; le rôle indo-européen de i, y, u, w est méconnaissable en grec, mais reste très net dans l'Inde; l'accentuation ancienne n'existe plus en latin ; elle subsiste ailleurs 2. — De même pour la grammaire : le sanscrit fait, de tous les verbes, des verbes en \li, le latin des verbes en w, mais le grec et le zend distinguent les deux catégories primitives.
La tâche des linguistes est favorisée par cette circonstance que, si la grammaire romane n'a presque plus rien de la grammaire latine, plusieurs des lan-
1. Mémoire sur le système primitif des voyelles dans les langues indoeuropéennes, 1878-1819, ouvrage qui est le point de départ de la linguistique contemporaine.
2. L'enquête ne porte pas seulement sur les sons proprement dits, mais encore sur l'accentuation, le rythme, la métrique. Elle a donné des résultats très encourageants. Voir par exemple, Mkillet, Langue grecque 2, 103 {les origines de la métrique grecque), Leumann d'après BEFEO. 1920, IV, 158; Meillet, MSL. XXI, 193, JAs. 1900, I, 267, Génitif-accusatif en vieux slave, p. 184.
gués indo-européennes nous sont connues à une époque où elles étaient encore du type indo-européen, notamment en ce qui concerne la flexion.
L'erreur ne fut pas grande des premiers linguistes qui saluèrent dans le sanscrit, plus exactement dans le vieil indien ou langue védique, la langue mère des autres langues indo-européennes. C'est un idiome très archaïque où sont encore d'emploi régulier des formations dont quelques traces à peine subsistent ailleurs. Presque toute la tâche des grammairiens a été de reconnaître où le grec, le latin, le zend étaient plus proches de la langue primitive *. Cependant il n'est pas de langue qui, sur certains points, n'ap-
1. La connaissance du sanscrit — encore que Rask soit arrivé à des conclusions très précises par l'étude presque exclusive des langues européennes — a été décisive: « Tout d'abord, le sanskrit a conservé une morphologie très archaïque et un système consonantique qui seuls permettent de se faire une idée un peu nette de ce qu'a pu être l'indo-européen et sans lesquels une foule de traits essentiels de cette langue seraient toujours restés inconnus ou mal connus. En second lieu, les grammairiens de l'Inde — Panini — avaient analysé avec une précision extrême jusqu'aux détails les plus menus de la phonétique et de la grammaire de cet idiome si archaïque ». (Meillet, Introduction 2, p. 387). Ils avaient, ce que la transparence étymologique de leur langue rendait facile, établi les notions de racine, de suffixe, de désinence, étudié les variations du vocalisme des racines (guna, « ablaut », apophonie), etc. « Il est étonnant, écrit le P. Pons (23 nov. 1740), que l'esprit humain ait pu atteindre à la perfection de l'art qui éclate dans ces grammaires. Les auteurs y ont réduit par l'analyse la plus riche langue du monde à un petit nombre d'éléments primitifs qu'on peut regarder comme le caput mortuum de la langue. Ces éléments ne sont par eux-mêmes d'aucun usage, ils ne signifient proprement rien ; ils ont seulement rapport à une idée, par exemple Kru à l'idée d'action. Les éléments secondaires qui affectent le primitif, sont les terminaisons qui le fixent à être nom ou verbe, celles selon lesquels il doit se décliner ou se conjuguer, un certain nombre de syllabes à placer entre l'élément primitif et les terminaisons, quelques prépositions, etc. A l'approche des éléments secondaires, le primitif change souvent de figure : Kru, par exemple, devient, selon ce qui lui est ajouté, Kar, Kra, Kri, Kir, etc. La synthèse réunit et combine tous ces éléments... C'est cet art qui a donné le nom à la langue, car samskret signifie synthétique ou composé » (Lettres édifiantes et curieuses, Mémoires des Indes, VIII, p. 39, Lyon, 1819),
porte sa contribution personnelle à la reconstruction de la langue mère, soit en fournissant une forme archaïque, soit en fournissant une donnée aberrante qui permettra de dégager l'inconnue.
On obtient de la sorte — en corrigeant les langues les unes par les autres et en déterminant la forme préhistorique susceptible d'expliquer les formes historiques, en appliquant les principes relatifs à l'assimilation, à la dissimilation, etc., dégagés par l'histoire des parlers modernes, — une langue qui étonne par la clarté étymologique de ses formations grammaticales, par le nombre et la délicatesse de ses flexions, par le jeu savant des éléments vocaliques des racines et des suffixes : « La flexion indo-européenne était extrêmement complexe... La flexion védique même no donne sans doute qu'une idée très atténuée de cette complexité » (Meillet, Linguistique historique, p. 40). — Le P. Paulin de S. Bartholomé ne pensait pas que le sanscrit eût jamais été une langue populaire, et certain philosophe écossais décida que les brahmanes avaient fabriqué le sanscrit avec les grammaires grecque et latine. Ne doutons pas cependant que l'indo-européen des linguistes, encore que refait sur la mesure des grammaires modernes, ne représente assez fidèlement une langue parlée.
Assez fidèlement. L'accord des diverses langues peut s'expliquer en effet de deux manières, « par l'identité du point de départ ou par le parallélisme des développements ». Les langues sœurs ou cousines ont souvent évolué dans la même direction (Meillet, Linguistique historique, 318): il y a « convergence des développements linguistiques » autonomes tant au point de vue de la phonétique qu'au point de vue de la grammaire (ibid. 61, 43). — Ailleurs toute restitution de l'état primitif est impossible, parce qu'aucune
langue n'a conservé l'état primitif, parce que toutes ont évolué d'une manière spéciale {ibid. 43) : il faut poser pour l'indo-européen des formes jumelles (désinence de première personne du pluriel mes, mos et men, etc.).
§ 3. — Evolution linguistique.
1. « On a longtemps cru que l'indo-européen était une langue primitive: on entendait par là que la grammaire comparée permettait d'entrevoir une période « organique » où la langue se serait constituée et où sa forme se serait établie » (Meillet, Introduction 2 p. 27, Linguistique historique, 132). Bopp décrivit le travail de synthèse par lequel furent agglutinées, pour former la déclinaison et la conjugaison, les racines nominales, verbales et pronominales !. — On pense aujourd'hui que la langue indo-européenne constituait un système complet et achevé, que l'histoire de sa formation était pour ainsi dire close, ou du moins que la langue était parvenue comme à un stade do perfection avec le maximum de développement de ses caractéristiques essentielles : emploi libre des racines comme thèmes, multiplicité des thèmes verbaux, richesse désinentielle, etc. Les langues, au cours de leur histoire, ont souvent une période d'équilibre durant laquelle les multiples parties de la machine sont solides, durant laquello les influences
4. t II n'y a que le mystère des racines ou, en d'autres termes, la cause pour laquelle telle conception primitive est marquée par tel son et non par tel autre, que nous nous abstiendrons de pénétrer. A la réserve de ce seul point, nous chercherons à observer le langage eu quelque sorte dans son éclosion et son développement ».
LANGUES INDO-EUliOPKENNKS 13
perturbatrices sont faibles. L'unité des langues indoeuropéennes s'explique bien si l'on suppose que ces langues sont sorties d'un indo-européen relativement fixé et unifié.
Il y a du vrai dans cette manière de voir, mais elle comporte sans doute une part d'illusion. La perfection de la langue indo-européenne, les linguistes en doivent un peu réclamer l'honneur. De môme que les grammairiens indiens ont construit le sanscrit, la langue ornée, perfectionnée (samskrta) par les lois grammaticales comme un homme est « fait » « refait » par les sacrements (samskàras) , de même sans doute les linguistes ont construit un indo-européen plus beau que nature. D'ailleurs la richesse et la liberté de la langue indo-européenne sont embarassanl.es ; elles excluent l'idée d'un usage prolongé et littéraire, elles donnent plutôt l'impression d'une morphologie non encore fixée ou fixée de manières différentes dans les différents lieux. 11 semble que la conception do Bopp sur le « caractère primitif » de la langue indo-européenne puisse être reprise, en l'amendant : cette langue comporte des formations, sinon « primitives », du moins nouvelles et « récentes ». C'est ce que montre notamment l'étude de la déclinaison !.
1. « Les formes de la déclinaison indo-européenne ont des origines multiples et diverses... Les deux cas indo-européens qui désignent purement des notions de lieu — le lieu de résidence pour le locatif, le point de départ pour l'ablatif — ne sont pas exprimés d'une manière sûre et, sans pouvoir rien prouver rigoureusement, l'on entrevoit que leurs désinences propres sont d'anciennes postpositions » (Meillet, Du nominatif et de l'accusatif, MSL. XXII, 1929, pp. 49-55 201). On constate que la langue indo-européenne n'employait pas de désinence casuelle là où la forme était claire par elle même. — L'augment, qui est un adverbe marquant le passé, n'est en usage que dans une partie restreinte du domaine indo-européen. Quelques-uns croient qu'il a été éliminé dans les langues attestées plus tardivement ; mais d'autres doutent qu'il ait été connu de tous les groupes indo-européens.
2. L'histoire des langues indo-européennes est pour une part l'histoire de l'usure du vieux phonétisme et de l'appareil grammatical. En raison de causes qu'il est parfois possible de deviner, la transformation a été tantôt lente, tantôt rapide.
Le morcellement dialectal varie singulièrement d'après les circonstances historiques et l'état social : « Alors que, sur toute l'étendue de l'empire russe, la langue est encore une presque comme au xie siècle... il suffit parfois sur le domaine roman de quelques dizaines de kilomètres pour que des gens parlant leur patois local cessent de s'entendre » (Meillet, Linguistique historique, p. 315) — « Le slave a maintenu à peu de chose près toute la richesse en cas de la déclinaison indo-européenne, emploie encore le duel au xe siècle après J. -G., tandis que... l'attique même le perd tout à fait de 360 à 320 ». (p. 41). — Le védique, propriété des brahmanes, représente un état linguistique antérieur peut-être à l'entrée dans l'Inde des tribus indoeuropéennes : Pécole l'a fixé à jamais sous la forme faiblement évoluée du sanscrit auquel les parlers modernes empruntent, tel quel, leur vocabulaire. — Une langue, adoptée par des allogènes, subit une crise grave, tel le français mué en créole de la Réunion ou de la Martinique (p. 85) ; toute langue « impériale » évolue vite (voir ci-dessous p. 59) *.
L'évolution linguistique est une évolution créatrice. Lorsque les altérations phonétiques — la chute des finales par exemple — ont privé les mots de leur valeur grammaticale, le sujet parlant crée de nouvelles flexions, ou bien inaugure des procédés nouveaux (prépositions, lois de disposition des mots dans la phrase, etc) qui remplacent les anciens modes d'ex-