IV. Ancienne dévotion bouddhique
1. Telle est, si je l'entends bien, la pensée de Jagobi dans Hastings, VII, 196 b.
Nous rangerons le Bouddhisme ancien, le Bouddhisme naissant, parmi les religions de bhakti.
1. Au témoignage des documents monastiques, il y eut, à l'origine, opposition et en quelque sorte divorce entre les religieux, mendiants et mendiantes, et les laïcs, adorateurs et adoratrices (upâsaka, upâsikâ). Cette opposition est exprimée avec netteté dans les paroles, presque les novissima verba, qu'on attribue au Bouddha (Dîgha, II, 141) : « Comment nous conduironsnous à l'égard du corps du Tathâgata ? — Ne vous occupez-pas du culte du corps (çarîrapûjâ) du Tathâgata. Faites effort pour votre propre bien ; attelezvous à votre propre bien ; soyez diligents, ardents, appliqués à votre propre bien. Il y a parmi les nobles, les brahmanes, les bourgeois, des hommes instruits et dévots (abhiprasanna) au Tathâgata : il feront la pûjâ du corps du Tathâgata. »
Les moines, dans la mesure où ils sont des candidats au Nirvana, n'ont pas à rendre un culte au Bouddha ; de même ils ne doivent accomplir aucune autre action méritoire. Tout culte, quel qu'il soit, est en contradiction avec le dogme bouddhique : la conquête du Nirvana est une œuvre strictement personnelle; le moine ne peut y être aidé ni par un dieu, ni par un Bouddha : « Soyez à vous-même votre propre lampe. »
En effet, pour entrer dans le chemin du Nirvana, l'ascète doit détruire dans son esprit l'idée de personne L'abandon de cette idée (satkdyadrsti) et des idées qu'elle implique constitue l'entrée dans le chemin. L'homme qui voit en vérité la douleur (première vérité) ignore la notion d'un être qui souffre. Le moine « qui s'apaise intelligemment » (avetya prasàda) dans le Bouddha, qui prend intelligemment refuge dans le Bouddha, sait que le Bouddha n'est pas une « personne », mais un certain ensemble d'éléments
matériels et mentaux : ce n'est pas dans cet agglomérat tout entier qu'il prend refuge; il ne prend pas refuge dans la personne physique, dans les pouvoirs miraculeux, dans la grande pitié du Bouddha, dans les pensées relatives au monde et aux êlres qui surgissent dans le Bouddha, mais seulement dans le double savoir que possède le Bouddha : « Toutes mes passions sont détruites; elles ne renaîtront plus » *.
Toutefois, les moines sont les fils de Çâkya (Majjhima, III, 29, Therïgâthâ, trad. p. xxxn). Le Bouddha est le sauveur, car c'est de lui que les simples mortels ont appris le chemin du salut ; c'est en lui que sont réalisées toutes les perfections du mystique et du saint; penser au Bouddha (buddhànusmrti) est aussi indispensable que penser à la mort : l'hygiène morale et intellectuelle du moine, candidat au Nirvana, comporte de la bhakti, non pas latrie, mais dulie, hyperdulie. — Une des anciennes écoles, celle des Sarvâstivâdins, est très calégorique sur ce point : si un homme, dans la présente existence, se fait moine et entre dans le chemin du Nirvana, il doit cet heur
1. Aussi, aux yeux du théologien, les « refuges » — les trois joyaux, le Bouddha, 13 Dharma et le Samgha — ne « protègent » pas de la manière dont un homme protège un autre homme. Mais la pensée qui s'est réfugiée dans le Dharma (=z Nirvana) et dans les qualités (savoirs 3t connaissances supérieurs par la possession desquels certaines personnes sont des Bouddhas ou des Saints) sera protégée le la souffrance, c'est-à-dire parviendra au Nirvana [La prise de refuge est, en quelque sorte, une prise de possession du Nirvana, une aspiration au Nirvana], — Quoiqu'on prenne refuge, on peut ne pas être protégé : lorsqu'on viole la loi du Bouddha ; de même le roi ne protège pas celui qui méprise ses ordres — La prise de refuge est seulement une semence de bonne conduite.
Mais la piété n'entend pas les choses ainsi : les trois joyaux sont des divinités protectrices et assurent à leurs adorateurs, non pas le Nirvana, mais le bonheur céleste : « Ceux qui prennent refuge dans le Bouddha, dans le Dharma, dans le Samgha, ils ne vont pas en enfer ; ils ne renaissent pas dans des corps humains ; ils obtiennent des corps célestes» (Divya, p. 196).
inappréciable à d'anciens actes de dévotion à l'égard du Bouddha l.
2. A considérer le Bouddhisme des adhérents laïcs, on voit dès l'abord que la bhakti en est une pièce essentielle, la pièce essentielle.
Il n'est pas exact de dire que « l'adhésion des laïcs ne comporte aucune profession de foi ». Les upàsakas doivent, devant une personne qualifiée, prendre refuge en Bouddha, dans le Dharma, dans la Communauté ; ils s'astreignent à une certaine discipline morale; ils constituent, à côté des mendiants et des mendiantes, un tiers ordre ; ils ont des devoirs et des droits à l'égard des moines.
Mais le laïc, par le fait même qu'il reste dans la maison » et demeure l'esclave du désir sous toutes les formes, plaisir, orgueil, avarice, ne peut pas en principe prétendre à l'extase, encore moins à la « vue » des vérités et au Nirvana. Il doit acquérir du « mérite » pour couvrir les péchés inévitables dans la vie du monde, pour s'assurer des renaissances heureuses, divines et humaines : le Nirvana est au bout du « mérite ». Le laïc est par définition l'observateur du pentalogue (ne pas tuer, etc.) ; par le jeûne bi-mensuel (upavâsa), il s'associe périodiquement et humblement à la vie monastique; surtout, par le don, il cultive les « champs de mérite », c'est-à dire il verse ses aumônes et ses offrandes là où le mérite du don fructifie au centuple; l'affection, la foi, surtout accompagnées d'actes du corps et de la voix, sont merveilleusement efficaces : « Si une feuille, une fleur, un fruit, un
4. Ces actes sont les mokshabhâgiya, les actes qui produisent la délivrance de la transmigration, voir Abhidharmakoça, IV. 150. Le Divyàvadâna, p. 360, enseigne que la dévotion, même petite, porte pour fruitle Nirvana. [Il dit au même endroit que c'est seulement par la grâce de Bouddha que peuvent être lavés les péchés commis contre le Bouddha].
peu d'eau m'est offert par dévotion je tiens pour agréable ce don de l'homme vertueux » (Senart, Gonf. Mu- Musée Guimet, t. XXV, p. 143) « Celui qui a pour moi foi (çraddha) et affection (premari) ira au ciel » (Majjhima, I, 142).
D'où le culte des reliques ; les offrandes de fleurs, de lampes, de musique et de parfums ; les pèlerinages aux lieux saints, le culte public ou domestique des symboles et des images, la construction de temples et de couvents1.
Les théologiens de la dogmatique la plus rigoureuse ne peuvent qu'approuver cette dulie, car, disent-ils, le Bouddha, au moment du Nirvana, a accepté d'avance les dons des générations sans nombre. D'ailleurs la
4. La religion bouddhique, ou bhakii du Bouddha, n'est, à l'époque ancienne, systématiquement décrite dans aucun livre; pour l'étudier nous devons grouper les renseignements épars dans les traités monastiques, interpréter les monuments et les légendes consignées à époque tardive. — Cette bhakti, dans la littérature du Grand Véhicule, présente tous les caractères de la bhakti hindoue : dévotion ardente et superstitieuse, monothéisme (Amitabha) tempéré par une hagyolâtrie à saints spécialisés (guérison du corps, absolution des péchés), démonologie de magie noire et blanche. Elle reste, dans l'ensemble, morale; elle était très nettement morale à l'origine : le fidèle laïc est par définition, comme nous avons vu, «l'observateur des cinq règles » (ne pas tuer, etc.); le dieu qu'il adore doit le pouvoir souverain et universel à la pratique millénaire des plus hautes vertus, don, patience, force. Le Bouddha est un saint ; les moines ne permettent pas au laïc d'oublier que le Bouddha fut un moine, fondateur de l'ordre ; leur littérature, parlée et figurée, reste en grande partie historique (Fou cher, Art. du Gandhâra).
La théorie du don (y compris les offrandes pieuses et la bhakti) dans Abhidharmakoça, IV. 113 et suiv.
Sur les pujas qui assurent le salut au mourant, Visuddhimagga, p. 550 ; Hastings, IV, p. 449.
Sur les stupas et leur relation avec la tombe védique, Th. Bloch, Excavations at Lauria Nandangarh, Arch. Survey, 1906-7, p. 119; Przyluski, Funérailles du Bouddha, p. 209 et suivantes. — Barth II, 311, IV, 391. — Si la construction des stupas est conforme à la tradition védique, le culte des reliques parait très peu brahmanique : « Pour les brahmanes, les ossements restent impurs même après qu'ils ont passé par le feu ».
bhakti est, en soi et par soi, fructueuse, bien que le Bouddha, objet de cette bhakti, soit éteint : de même que ]a méditation de bienveillance et de pitié, quoique tout à fait inutile aux malheureux qui en sont l'objet, purifie l'âme de celui qui s'y exerce. — Soyons sûrs que les simples se préoccupaient peu de ces subtilités.
3. Les textes nous invitent à distinguer le Bouddhisme des moines et le Bouddhisme des laïcs, et les textes sont nos maîtres. Mais nous ne commettrons pas l'erreur d'opposer nettement ces deux Bouddhismes et d'être plus orthodoxes que les auteurs des Traités (çàstra) eux-mêmes.
Tous les laïcs ne se contentaient pas de pratiquer ou d'étudier les trois traités ou sermons de la moralité, de l'aumône et de la naissance dans le ciel (Przyluski, Légende d'Açoka, p. 196). On ne leur cachait pas l'enseignement bouddhique proprement dit : que les plaisirs sont misérables, même ceux du ciel; qu'il y a quatre vérités saintes et le reste. Àçoka recommande aux laïcs comme aux moines des livres ou sermons savants. Nous savons que des laïcs ont collaboré à la collection des écritures ; nous savons que les « fruits do la vie religieuse », et même le plus sublime de tous ou qualité d'Arhat, ne leur étaient absolument pas inaccessibles.
D'autre part, c'est bien la tradition monastique qui nous instruit de la biographie du Bouddha, si mêlée de légende et de mythe, de la dévotion du Bouddhisme ancien, des théories « supra-naturalistes » qui reconnurent dans Çâkyamuni l'avatar d'un Bouddha céleste : nous ne croirons pas que l'ensemble de la communauté prit l'attitude renfrognée et dédaigneuse d'un Udâyin à l'endroit des miracles du Bouddha. Plusieurs historiens, dans la masse confuse, mal datée, hétérogène, des Écritures, réunissent sans effort
des définitions rationalistes, des déclarations non ambiguës sur l'agnosticisme du Bouddha et son « moralisme » (mépris de toutes les questions qui n'intéressent pas la manière de vivre), la condamnation des excès ascétiques et mystiques. Ils construisent ainsi et, nous le reconnaissons volontiers, avec de bons matériaux, une sage et tempérée philosophie, une « religion de l'esprit » d'aspect très occidental : « Le Bouddhisme était, disent-ils, une méthode de salut lente, intellectuelle et personnelle : il se fait dévot, formaliste, mystique ». — Le Bouddha a dit : « Eviter le mal, faire le bien, purifier la pensée : telle est la loi des Bouddhas. »
Nous ne suivrons pas ces historiens. Si obscurs que soient et les antécédents du Bouddhisme, et la première période bouddhique, et, on peut le dire, toute les périodes de l'histoire bouddhique ancienne, nous savons au moins que le Bouddhisme est hindou. Windisch déclare que le Bouddha n'a certainement pas raconté les Jâtakas, c'est-à-dire l'histoire de ses anciennes existences, car, dit-il, « quel homme sensé peut croire qu'il se souvient d'anciennes existences?» — Cette observation, à notre avis, caractérise une méthode surannée.
Dans l'état actuel de la recherche, il est difficile de supposer que le Bouddhisme ne fut pas toujours ce qu'il est d'après nos sources, à la fois une gnose et une religion, une méthode de yoga et une bhakti. Par définition et en théorie, la méthode de yoga, telle que l'entendent les bouddhistes, n'est pas dévote ; le Bouddha montre le chemin où le bouddhiste marche par ses seules forces. Ce chemin est un chemin « mystique » : un chemin où l'on entre et où on chemine par l'extase : « On ne voit les choses comme elles sont que dans l'état de recueillement ». Ce qu'il faut voir est
très simple, simple d'une simplicité enfantine : que tout est douloureux, que « je » suis seulement une série de pensées, de sensations, et une masse périssable de chair. Mais l'idée de la douleur et de Pimpermanence ne pénètre pas, ne « parfume » pas l'esprit, aussi longtemps qu'on ne s'en imbibe pas par la méditation. Plusieurs textes décrivent le Saint qui se livre à la méditation dans les cimetières, supprimant la respiration, se coupant la gorge quand l'extase lui échappe. Tout cela n'est pas pur intellectualisme. — En théorie, disons-nous, la gnose n'est pas dévote. Mais le Bouddhisme historique ne montre-t-il pas la dévotion étroitement conjuguée aux spéculations radicalement nihilistes de la Prajnâpâramitâ ? Un Çântideva nie la douleur, la transmigration, le Nirvana, le Bouddha : « Le Bouddha n'est qu'un nom » ; il a cependant trouvé des formules d'horreur pour le péché et de contrition, de piété et de reconnaissance pour les Bouddhas, qui nous émeuvent et que les sectes dévotes ont adoptées — à moins qu'il ne les leur ait empruntées. — Que beaucoup, parmi les anciens yogins du Bouddhisme, aient adoré Bhagavat comme les nihilistes de la Prajnâ adorent lesBodhisattvas, c'est tout à fait vraisemblable.
Normalement, dans le Bouddhisme comme dans l'Hindouisme, gnose et bhakti sont mêlées. Mais il y a des sectes bouddhistes de pure bhakti. Mais, et aussi haut que nous remontions, nous rencontrons des textes, nous suivons une tradition qui fait effort pour condamner toute dévotion : « Ne vous occupez pas du corps duTathâgata; cela regarde les laïcs », «Le vrai miracle est le miracle de l'enseignement ; les autres miracles peuvent être accomplis par magie ». Ananda se réjouissait du pouvoir souverain du Bouddha, capa-
ble d'illuminer des milliers d'univers : « Quelle bonne fortune pour moi, dit-il, d'avoir un maître aussi puissant 1 » Udâyin réprimanda Ananda : « Qu'est ce que cela peut te faire que ton maître soit si puissant ? » Alors le Bouddha réprimanda Udâyin: «Ne parle pas ainsi! Grâce à la pieuse complaisance qu'il a prise pour moi, Ananda obtiendra de renaître sept fois roi des dieux... » — Cette tradition rationaliste (car comment la désigner autrement ?) s'affirme souvent dans le canon. Çâkyamuni y apparaît quelquefois comme un homme semblable à tous les autres : « seulement plus grand, plus puissant dans ses efforts, il lui était réservé de découvrir le chemin sur lequel les autres n'ont plus qu'à suivre ses traces » (Oldenberg, Bouddha, p. 320). — Mais telle n'est pas, dans l'ensemble, l'attitude des bouddhistes à l'égard de leur maître.
L'Index, la carte et les Appendices à la fin du second volume consacré à l'Inde.
Table des Matières
Introduction a l'Histoire de l'Inde. — Notes sur les Indoeuropéens et les Indo- iraniens 1