La légende épique de Krishna est résumée dans les pages
faits capitaux de la vie de Krishna, fils de Vasudeva et de Devakî, roi des Yadavas; d'ailleurs, pensent-ils, ce roi guerrier est le même Krishna, fils de Devakî, dont la Chândogya Upanishad fait le disciple d'un saint brahmanique. — Nous ne pouvons mieux faire que de reproduire les ingénieuses déductions de M. L. D. Barnett (Heroes, p. 67).
Beaucoup de nobles s'occupaient de philosophie avec plus de liberté d'esprit que les brahmanes. Un de ces féodaux fut Krishna, nommé « fils de Devakî », du nom de sa mère, et Vasudeva, qui peut signifier fils de Vasudeva *, de la tribu Satvata ou Vrishni près de Mathura. A écarter les traits miraculeux, voici les grandes lignes de sa biographie. Il était encore enfant lorsque Kamsa, son cousin maternel, essaya de le tuer ; devenu grand, il tua Kamsa ; mais, attaqué par Jarasandha, roi de Magadha, il se retira à Dvaraka sur la côte du Kathiavar et y fonda un nouveau royaume. — « Il n'y a pas de raison valide pour mettre ces points en doute. La sobre histoire ne rejette pas un récit parce qu'il est brodé de mythe et de fiction ». Roi de Dvaraka où il règne sur les Yadavas, Krishna accorde son concours aux Pandavas engagés dans une guerre plus que civile avec les Kauravas, leurs cousins ; il prend large part au massacre et à la victoire. Trente-six ans après la guerre, vieillissant dans son Kathiavar, il assiste à la destruction de son peuple qui s'entretue, et périt lui-même blessé au talon par un chasseur. — « Cependant Krishna, parmi les soins de la guerre et du gouvernement, trouva temps et goût pour les choses de l'esprit. Avec des hommes instruits des Upanishads, il parlait de Brahman, de l'âme, du culte de Dieu ; et, apparemment, il fonda une petite « Église établie » à lui, combinant quelque partie des théories idéalistes de l'Upanishad avec le culte d'un Dieu suprême et de grâce, y ajoutant peut-être une sorte de discipline religieuse. Confessons que nous n'avons aucun renseignement
compactes de Hopkins, Epie Mythology, 213-217 ; presque aussi complet Winternitz, I, 282, 367, 380-386; voir aussi V. Henry, Littératures de Vlnde, p. 141.
1. On discute si Vasudeva ne fut pas, à l'origine, un personnage distinct de Krishna.
direct sur les doctrines qu'il professa. Tout ce que nous en savons est contenu dans un court paragraphe de la Chandogya Upanishad où le brahmane Ghora Angirasa fait un sermon à notre héros ; ce sermon ne nous dit pas grand chose sur Krishna ; mais il ne faut pas oublier que l'auteur s'intéresse plus à l'enseignement de Ghora qu'à l'instruction que Krishna voulut bien en tirer. Bien des siècles plus tard, on entend dans la Bhagavadgita un écho lointain de ce paragraphe de la Chandogya. Les commencements de la religion de Krishna sont donc très incertains: mais, en descendant le cours des âges, cette religion s'accroît et se répand. Nous voyons Krishna prendre l'aspect d'un héros et d'un docteur à demi divin ; nous voyons que, associé à d'autres héros à demi divins, il est adoré sous le nom de Bhagavat, « Seigneur ». Enfin, Krishna est identifié avec les anciens dieux et promu au rang de Dieu suprême, identifié avec le Dieu — en qui sont mêlés le Brahman des philosophes et le Très Haut des théistes — dont il avait, de son vivant, préconisé l'adoration. Comme cela arrive souvent, le docteur est maintenant le Dieu de son Église »>.
En contraste avec le Krishna guerrier, le héros noir à tant d'égards, par ses meurtres et par sa fin tragique, le Krishna d'idylle, l'enfant divin et l'amant1. — Des sources postérieures au Mahabharata et renouvelées jusque dans les temps modernes, racontent l'histoire de l'enfant échappant par miracle, après sept frères assassinés, à son oncle Kamsa-Hérode ; son éducation parmi les vachers, ses amours avec les vachères qu'il possède toutes en même temps — de même que chacun des quatre gardiens du monde crut que le Bouddha mangeait dans le vase à aumônes qu'il avait offert. Ces divagations d'un érotisme mystique trouvent leur finale expression dans le Bhagavata-purana et le Gitagovinda 2, œuvres tardives, qui inspirèrent à Renan une page blasphématoire d'un goût douteux.
Weber a cru que le culte de Krishna enfant avait ses origines dans des influences chrétiennes — des coïncidences curieuses rendent l'emprunt vraisemblable — mais ces ren-
1. Sur Krishna enfant, J.R.A.S. 1907, 951-992 ; 1988, 469, 505, 533.
2. Gitagovinda, pastorale de Jayadeva, trad. par G. Courtillier avec une préface de S. Lévi, 1904 ; voir Revue Histoire Religions, 1904, I, 430. — Avant le Bhagavata, le Harivamsa supplément du Mahabharata et le Vishnupurana.
contres sont étrangères à nos documents les plus anciens. Le culte de Krishna enfant est certainement hindou, mais semble n'avoir aucune relation avec cette forme de la légende et de la religion krishnaites qui s'affirme dans l'épopée. — Examinant ce problème, M. Barnett conclut qu'il y a ici une donnée nouvelle, un nouveau dieu : « Le plus vraisemblable est que cette nouvelle légende de Krishna fut créée par les acteurs mêmes qui figurent dans cette légende, c'est-à-dire au sein de cette tribu de pasteurs qui vivait dans les environs de Mathura : peut-être les Abhiras ancêtres des modernes Ahirs... Il paraît très vraisemblable que certaine tribu pastorale adorait un enfant bleu ou noir de teint, et peut-être l'appelait Krishna : culte où prenait coudées franches une imagination grossière et rustique. Il advint que ce culte fut, dans certains cercles, mis en contact avec le cycle épique de Krishna, fils de Vasudeva, le Bhagavat ; et certains adorateurs de Bhagavat, conscients des « possibilités » qu'offrait ce culte, lui donnèrent une expression savante; ils en firent ainsi une partie intégrante de la légende de Bhagavat. Alors la religion de Krishna enfant « prit » dans l'imagination populaire et se répandit, tel un incendie, par toute l'Inde; car elle satisfaisait bien des aspirations... » (Heroes, p. 96).
3. Que la biographie de Krishna contienne des souvenirs historiques, on peut l'admettre. Nous croirons, si on y tient, qu'un prince (kshatriya) a vécu qui se nommait Krishna « le Noir », fils d'un certain Vasudeva et d'une certaine Devakî, et que ce prince fut adoré par son peuple : la foi nous manque, en effet, pour suivre Victor Henry et voir dans Krishna le soleil obscur, le soleil de la nuit qui va rejoindre à l'Occident son épouse Rukrninî « la Brillante », c'est-à-dire l'Aurore; et nous hésitons aussi à expliquer Krishna par la mousson — hypothèse de Kennedy — ou par l'Esprit de la végétation, comme nous y invite M. Keith. Trop de précision fausse et discrédite la doctrine mythologique si plausible à la prendre en gros et sans pédantisrne.
Mais peut-on faire de Dvâraka un centre intellec-
tuel, peut-on tirer une chronique de Pàpi<rrei'a de Krishna, admettre que le récit de sa mort est proprement historique ? D'après nos auteurs, le roi de Dvâraka aurait péri victime d'un accident, blessé au talon par un chasseur nommé Jaras, « vieillesse », après avoir vainement essayé de calmer la rixe qui avait éclaté parmi ses vassaux : singulière interprétation de la scène brutale et puissante où les herbes des champs se changent en massues dans la main des Yâdavas hallucinés ! Nous avons ici la même vision mythique dont l'eschatologie des bouddhistes a tiré parti: l'humanité périt parla maladie, par la disette, par Pépée : « L'esprit de méchanceté naît en eux : des qu'un homme aperçoit un homme, tel le chasseur à l'aspect de la gazelle, il conçoit des pensées de haine. Prenant ce qui leur tombe sous la main, bois, plante d'aconit, ces choses deviennent des armes aiguës et ils se transpercent » (Abhidharmakoça, m, 99). — C'est étrangement s'abuser que de voir dans le récit de la mort de Krishna l'embellissement d'un épisode arrivé.
Quelques données historiques qui traînent dans la biographie de Krishna, ce sont les spéculations mythiques et théologiques qui en constituent l'intérêt *. Ecarter le mythe, ramener encore la légende à la sobriété de l'histoire, c'est détruire la personnalité même de Krishna et presque refuser d'examiner ce qu'il fut pour ses adorateurs.
L'évéhmérisme est justifié — ou amusant — en ce
1. Windisch, Mara und Buddha, p. 180, cite Senart, Légende du Buddha, p. XII : « ... dans son ensemble, et quelques souvenirs authentiques qui aient pu s'y glisser, la légende du Buddha ne représente pas une vie véritable... ». — Ce pauvre Windisch ne comprend rien à la syntaxe de cette phrase, non plus qu'à la pensée qu'elle exprime, et il corrige en note; « Zu lesen excepté? » (Excepté quelques souvenirs authentiques...)
qui regarde Çâkyamuni, le maître Gautama : un ascète qui, à une époque semi-historique, fut considéré comme un Bouddha, comme un Tathâgata, et dont les foules se disputèrent les reliques. Sans doute il y a témérité à nous faire une idée précise de ce grand homme et de sa psychologie: mais c'est une manière comme une autre, plus littéraire si peut-être un peu pédante, d'étudier le Bouddhisme ancien et l'idée que les moines se firent du fondateur de leur secte. En ce qui concerne Krishna, aucune de nos sources ne le présente comme un simple mortel : Indra et Héraclès sont aussi humains que lui. Comme Héraclès, il est plus dieu après sa mort que de son vivant ; la malédiction de Gandhârî dirigea la flèche de Jaras, mais, pour avoir subi la grande épreuve, Krishna n'en est pas moins immortel.
Ce que Krishna fut pour ses premiers adorateurs, nous sommes réduits à le deviner à travers l'actuelle rédaction, très remaniée, du Mahâbhârata.
La critique discerne diverses phases dans sa personnalité, héros tribal, demi-dieu, dieu, et ponctue « la progression assez lente et chronologiquement déterminable de sa déification » (Barth). Dans l'ensemble, comme nous avons vu, le Mahâbhârata est çivaïte, et les passages ne manquent pas qui montrent que Krishna n'est pas le dieu de tout le monde : « Ils sont fous ceux qui ne reconnaissent pas Krishna pour Dieu », « Ceux qui ne vénèrent pas Krishna aux yeux de lotus, ils sont morts quoique vivants. On ne doit pas leur parler » (II, 45, 4; 39, 8) (Barth, iv. 396). Non contents de nier sa divinité, les ennemis de Krishna nient la noblesse de sa naissance : esclave, il se prétend roi. Il y a eu conflit, et on se demande si les trails de la légende qui accusent, d'une manière parfois désobligeante, l'humanité de Krishna, n'ont
pas leur origine dans l'opposition des sectes. Mais mieux vaut croire que les caractères humains et divins se combinent chez lui depuis le jour où sa légende se cristallisa ] : rien de métaphysique dans la divinité de cet homme-dieu; de naissance muni d'un pouvoir surnaturel qui le rend, à l'occasion, supérieur aux dieux, il est parfois démuni de ce pouvoir et réduit à ses ressources humaines qui sont grandes et variées : il ne se pique ni de loyauté ni de bravoure, digne camarade des héros du Mahâbhârata ; héros tel que ies anciens bardes pouvaient le chanter.
Ce héros fut adoré par un clan ; il fut une « divinité ethnique » (kuladeoatà); il fut la divinité d'élection (ishtadevatd) de plusieurs ; on lui donna le titre de Bhagavat « Seigneur » et ses dévots, qui vénèrent aussi d'autres Bhagavats (Arjuna), prirent le nom de Bhdgavatas « Adorateurs du Seigneur » ou encore « Adorateurs du fils de Vasudeva ». Toujours il garda, dans certains milieux, le caractère d'un dieu de secte, d'un dieu qui reste la propriété de ses amis. Mais, dès avant la refonte brahmanique du Mahâbhârata, Krishna proclame qu'il est Dieu : « C'est à moi, dit-il, que s'adressent toutes les prières, tous les hommages, quel que soit le dieu que l'homme ignorant croit invoquer ».
Ce dieu était trop grand pour que les brahmanes ne l'adorassent pas. Contraints de lui faire une place dans leur panthéon, et une des premières, ils reconnurent en lui l'incarnation de Vishnu. — Pourquoi de
1. Les limites sont incertaines entre le dieu et Dieu, entre l'homme et le dieu. Dans le Rig, Indra s'enivre et s'invigore avec le Soma, tel un homme ; écrase les démons par sa magie supérieure, ce qui est d'un dieu ; garde l'ordre éternel et sépare le ciel et la terre : ces conceptions ne sont pas nécessairement successives.
Vishnu parmi tant de dieux ? Sans doute en raison d'affinités mythiques que nous pouvons deviner (Senart, Légende) ; parce que Vishnu était une figure à transformations. — Krishna et Vishnu gagnèrent à être identifiés : Vishnu fut promu dieu souverain ; Krishna, adopté par les savants, devint capable de la théologie et de la morale de la Bhagavadgïtâ. Malgré sa biographie, il est le dieu de la sainteté dévote et du devoir !.
Que faut-il penser du Krishna idyllique? Ses relations avec le Krishna guerrier du Mahâbhârata sontelles fortuites et tardives ? — Que Krishna, enfant, amoureux et vacher, soit inconnu du Mahâbhârata, ce point n'est pas d'une parfaite évidence. Krishna est encore enfant lorsqu'il tue Kamsa (XIII, 148, 57 ; ailleurs il est adulte) ; il a seize mille femmes qui, après son départ pour la geste héroïque, tombent au pouvoir des vachers et des voleurs; il est cher au peuple des vachères; il reçoit le nom de Govinda « Vacher ». Admettons toutefois que ces indices prêtent à la discussion; admettons que la légende enfantine et bucolique n'est pas très anciennement attestée. Nous ne croirons pas pour cela que cette légende est tardive et que son centre fut d'abord un enfant bleu ou noir des Abhïras.
— C'est un principe de ces biographies, Achille, Héraclès, Dionysos, Bouddha, Krishna, que la jeunesse du héros soit amoureuse. Du grand effort qui cherchait à pénétrer l'imagination des vieux âges et expliquait la confusion des nuages avec vaches et vachères, la confusion des héros humains et des mythes solaires,
— confusion qui, ne l'oublions pas, est attestée par les textes, — la critique moderne se refuse à admettre la
1. Si nous errons, nous orrons raisonnablement et en bonne compagûie.
légitimité, réservant ses faveurs exclusives au bric à brac de l'ethnographie. Mais, sans examiner ici cette controverse, pourquoi ne pas admettre que la piété, une fois fixée sur un homme dieu, s'est préoccupée de son enfance et de sa jeunesse ? La célébration du huitième jour de la naissance est ordonnée par Çiva lui-même (XIII, 14, 290) ; le culte de Krishna n'est pas sanglant et ne requiert que des fleurs et des gâteaux (XII, 269 ; 277) : Krishna, dans l'Epopée, est déjà un dieu aimable.
Reste à examiner la mention de Krishna, fils de Devakï, dans la Chândogya. — Si, à l'époque de cette Upanishad, Krishna, prince de philosophie, s'asseyait aux genoux de Ghora, combien de siècles mettronsnous entre Ghora et les documents épiques ? « Comment l'obscur disciple d'un certain Ghora serait-il soudainement devenu le héros national d'un peuple important de l'Inde, le belliqueux auteur de tant de prouesses, non pas seulement merveilleuses, mais clairement mythologiques? » [Légende, p. 395). — Le plus simple — si on ne veut pas corriger PUpanishad et lire « Krishna » au lieu de « Krishna fils de Devakï » — est de croire que l'auteur brahmanique connaissait Krishna, grand prince de la légende et n'était pas de ceux qui le divinisaient1. C'était la mode, à l'époque des Upanishads, de mettre en scène des kshatriyas. Disons, au plus court, que « cette représentation absolument évéhmériste [de Krishna dans l'Upanishad] paraît moins originale que celle que montre l'épopée ». {Barth, I, 152)