Histoire du mouvement révolutionnaire en Russie
La révolution qui a éclaté en Russie, au mois de mars 1917, n'a pas tant étonné le monde par sa soudaineté et sa rapidité, qu'elle ne l'a surpris par son développement et par la forme qu'elle a revêtue.
Une dynastie qui régnait depuis trois siècles, une autocratie despotique à l'égal d'une satrapie d'Orient, une puissante armée de dix millions d'hommes, un immense empire dont le pouvoir était centralisé plus qu'en tout autre Etat européen, tout cela brusquement s'est effondré ; de tout cela, en quelques mois, il n'est rien resté.
Un pays agricole, dont l'industrie, qui ne date que de vingt-cinq ans, est encore à l'état embryonnaire, voit surgir la dictature du prolétariat, et cette dictature pactise avec l'impérialisme le plus farouche. Les classes intellectuelles, qui toujours furent en tête du mouvement libérateur, et contribuèrent pour la plus grande part à la révolution, contraintes d'abandonner le pouvoir, voient condamnées à une rapide et systématique extermination. La révolution, qui a éclaté pendant la guerre, alors que l'ennemi occupait une large portion du territoire russe, non seulement ne suscite pas l'union patriotique, mais provoque au contraire un mouvement ratiste qui disloque L'immense empire en dizaine de pays proclamant leur indépendance. Comment expli [uer la possibilité de tous ces faits, d'apparence si paradoxale, qui ont engendre un tel chaos ? Pour cela il tant se rappeler que l'empire russe, situé entre l'Occident et L'Orient, s'est formé, ou, comme on dit en russe, a s'est rama-
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que Pierre Ier abolit la hiérarchie moscovite et y substitua le tableau des rangs qui, dans ses quatorze classes, comprend le monde officiel russe. C'est à l'Allemagne qu'il emprunte les titres honorifiques qui ne désignent pas des fonctions réelles ; le tchine, qui fait dépendre le rang de l'emploi n'a été que le règne de la bureaucratie, c'està-dire de la routine, de la paresse, de la médiocrité. 11 a eu pour résultat de maintenir la noblesse dans une étroite dépendance, de l'éloigner des campagnes, de la pousser dans les villes où s'acquièrent les rarîgs. Les grands seigneurs attirés à la Cour prirent l'habitude de quitter leurs domaines, dont ils laissaient l'administration à des intendants qui pressuraient les paysans avec une dureté impitoyable. »
Dans son admiration de l'Allemand, Pierre Ier va jusqu'à la schlague, qu'il introduit en Russie, et lui-même, à sa Cour, bâtonne personnellement les grands seigneurs coupables de quelques fautes. Rambaud a dit, parlant de Pierre le Grand, qu' « il habituait à coups de canne ses gentilshommes à se sentir des hommes libres et des Européens. »
Pierre le Grand exigea aussi que la langue allemande fût seule parlée à la Cour. Il donna à son fils un gouverneur allemand et l'envoya étudier à Dresde. Puis il l'obligea à épouser contre son gré une princesse allemande, qui, ainsi qu'il était stipulé dans les négociations du mari devait amener en Russie une Cour tout allemande. 1 premier pangermaniste, Leibnitz, qui avait été mêlé à ces négociations, comme l'affirme Rousseau, avait com] osé à L'occasion de ce mariage des acrostiches latins et des vers français.
Ainsi, grâce à Pierre le Grand, les Allemands s'implantèrent profondément en Russie où ils occupèrent peu à peu les plus hautes situations à la Cour, dans L'administration et même dans L'armée. Grâce à Pierre Le Grand, remarque J.-J. Rousseau,- L'esprit national russe a 1
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révolutionnaire d'un membre de la société russe contre le régime qui l'opprimait. Toute la lutte révolutionnaire n'est que la lutte contre cette bureaucratie imposée par Pierre le Grand et devenue le véritable fléau de la Russie. La bureaucratie se dressait comme une muraille entre le peuple et le pouvoir suprême. Aussi quand les idées de liberté qui, de la littérature, se répandirent peu à peu dans la conscience de la société pour atteindre ensuite les couches profondes du peuple, se traduisirent par des actes, ce fut à saper cette muraille qu'elles s'appliquèrent. Mais quand enfin cette muraille s'écroula elle entraîna dans sa chute le pouvoir suprême.
La révolution russe de 1917 est l'aboutissement logique de toute l'histoire de la Russie. On espérait, il est vrai, qu'elle n'éclaterait qu'à la fin de la guerre, car, au début des hostilités, tous les partis politiques, même les plus extrêmes, avaient conclu une sorte de trêve; l'union sacrée s'était faite pour mener la lutte contre l'ennemi de la Russie, l'Allemagne. C'est le gouvernement lui-même qui, ne comprenant pas la portée des événements, ne se rendant pas compte de la haine accumulée dans le peuple et de ses souffrances, c'est lui qui, par ses mesures, poussa le peuple à bout et hâta l'explosion. Pour comprendre la révolution russe et se rendre compte de son développement, il faut donc connaître préalablement tout le mouvement révolutionnaire depuis ses origines jusqu'à nos jours.
Après le livre de Radistehev, la révolte des Décembristes fut la première manifestation révolutionnaire en Russie. Les mouvements insurrectionnels antérieurs avaient eu exclusivement Le caractère de révolutions de palais : on tuait un souverain pour Le remplacer par un autre. Même li tentative de limitation du pow de l'impératrice Anna loanovna, en 17.;*'. par U
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arraché au gouvernement après une série de troubles et de révoltes armées des paysans, véritables jacqueries qui commençaient à inquiéter sérieusement le gouvernement tzariste. Alexandre II, en même temps qu'il signait le célèbre rescrit au gouverneur général de Vilna, Nazimov, dans lequel pour la première fois il exprimait sa volonté de donner la liberté aux paysans, lui disait dans un entretien intime, qu' « il vaut mieux que la liberté vienne d'en haut, pour qu'on ne l'arrache pas d'en bas ».
Une fois transplanté en Russie le mouvement révolutionnaire ne put être étouffé. Les proclamations se succèdent suivies de procès politiques retentissants. Mais jusqu'en 1878 le mouvement garde un caractère presque exclusivement pacifique : il se borne à la propagande des idées socialistes parmi les paysans et les ouvriers. Cette longue période idéaliste est caractérisée par ce qu'on appela en Russie « aller au peuple ». Les jeunes gens des deux sexes abandonnaient leurs familles, renonçaient à leurs études, sacrifiaient tout leur avenir pour aller se mêler au peuple, vivre de sa vie, souffrir de ses souffrant r-, lui apprendre à lire et écrire et surtout lui inculquer les idées socialistes. C'était la période d'adoration du peuple, que la littérature représente comme un dieu endormi qu'il faut réveiller.
Il est vrai que plusieurs esprits clairvoyants étaient plus modérés dans leurs espérances sur Le peuple et sur la forme que prendrait la révolution en Russie. Par exemple, Tchernychevski écrivait en 1874 dans le journal de Pierre Lavrov, Vperiod (En avant) : e Le peuple ignorant, plein de préjugés grossiers et d'une haine aveugle pour tous ceux qui ont abandonné ses sauvages coutume s, le peuple ne ferait aueune différence entre les gens qui portent l'habit allemand (européen). Avec tous il agirait
de la même manière ; il ne ferait grâce ni à la science ni à la poésie, ni à l'art ; il détruirait toute notre civilisation. 1
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pendant cette première période du mouvement révolutionnaire, jusqu'en 1877, il faut citer celui du fameux Netchaiev, fondateur de la Société clandestine Narodnaia Raspravas (La vindicte du peuple) et celui desDolgouchintzy.
Cette période idéaliste et idyllique du nihilisme, cette évangélisation des masses par la jeunesse intellectuelle se termina, en 1878, après que le célèbre procès des 193 eut arraché les nihilistes et les socialistes à leur rêve de prédication pacifique et de réforme sociale sous les yeux indifférents de l'autorité. Une nouvelle méthode, terroriste, avait été envisagée £dès 1877. Dixsept jeunes gens s'étaient réunis en « congrès » dans une petite ville du gouvernement de Tambov, Lipetzk, et avaient décidé de marcher carrément sur les traces de Karakosov. On étudia les moyens, on se partagea les rôles, on rédigea un programme, on forma une Commission dirigeante avec un Comité exécutif, et on résolut de remplacer désormais le revolver par la dynamite et autres explosifs ; on prit pour mot d'ordre « mort pour mort » ainsi que le déclara le célèbre révolutionnaire Jéliabov, au procès des meurtriers d'Alexandre IL
Une pareille politique, si éloignée des principes et de la propagande pacifique du nihilisme théorique et humanitaire des années précédentes, ne pouvait être acceptée de tous sans résistance.. Une scission se produisit dans le parti révolutionnaire russe, jusqu'alors uni : les violents, ou terroristes, préconisaient « la suppression » des gouvernants ; tandis que les modérés ou simples propagandisti repoussaient le meurtre. Les terroristes formèrent le parti de fla Narodnaia Volia (la Volonté du Peupe), et les modérés le parti du Tchomy Pcrédiel (Partage général ; littéralement, partage noir) ; et tandis que ce dernier était plus purement socialiste et 1 lus rural, Tautre était plus politique et plus citadin.
La période terroriste dura, avec quelques accalmies, environ quatre ans, et se termina par le meurtre
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aux persécutions du gouvernement, se sont enfuis à l'étranger, s'établit une communication permanente.
A mesure que le mouvement s'étend, qu'il gagne la société, les partis politiques commencent à se former. Les anciens partis : celui de la Narodnaia Volia et du Tchorny Perédiel cèdent la place au parti socialiste révolutionnaire et au parti social-démocrate, ce dernier se scindant à son tour en deux fractions : les bolcheviki et les mencheviki (maximalistes et minimalistes).
A côté de ces partis socialistes paraissent également des partis politiques bourgeois : les constitutionnels démocrates (cadets) et le parti plus modéré connu dans la suite sous le nom de parti octobriste. En 1905, les partis révolutionnaires se sentaient déjà assez forts pour tenter la première révolte ouverte contre le gouvernement. Bien qu'avortée cette tentative de révolution aboutit à l'acte constitutionnel du 17 /30 octobre 1905 qui dotait la Russie de son premier Parlement.
Pendant dix ans la lutte entre le gouvernement et l'opposition se poursuivit dans l'enceinte du palais de Tauride sur le terrain parlementaire, et, en dehors de cette enceinte, sur le terrain révolutionnaire. Contraint à donner au peuple russe une sorte de Constitution, le gouvernement autocratique de Nicolas II ne pouvait se résigner à abandonner une partie de son pouvoir, et toute la seconde moitié du règne de ce souverain n'est que la lutte incessante et terrible pour reprendre ce qu'il a dû céder. Pour cela le gouvernement avait recours à tous les moyens. Il déclara la guerre non seulement aux révolutionnaires des partis extrêmes mais à toute la société russe, ne reconnaissant pour amis que les fonctionnaires de TOkhrana et de la gendarmerie. Cette lutte formidable, implacable, aboutit à la révolution de 1917 et à la chute de la dynastie des Romanov.
Tel est le schéma du mouvement révolutionnaire en Russie, d'après lequel le plan de notre travail se trace
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