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CHAPITRE PREMIER

Radistchev et son livre. — Alexandre Ier. — La révolte des décembristes.

Comme nous l'avons dit dans l'introduction,, le premier cri de révolte d'un sujet russe contre le régime autocratique et pour la liberté fut le livre célèbre d'Alexandre Radistchev : Voyage de Saint-Pétersbourg à Moscou, paru en 1790.

Radistchev, né le 20 août 1749, appartenait à une vieille famille (son arrière grand-père était l'un des compagnons d'enfance de Pierre le Grand) et avait reçu une éducation très soignée sous la direction d'un émigrant français, ancien conseiller au Parlement de Rouen, qui s'était réfugié en Russie pour échapper aux persécutions du gouvernement de Louis XV. En 1762 Alexandre1 Radistchev entra au Corps des Pages, ce qui lui permit, étant de service au palais, d'observer do près La vie et Les mœurs de la Cour de Catherine IL

En Allemagne, où il fut envoyé par L'impératrice, av onze autres gentilhomme, pour étudier Les sci Radistchev étonnait [ses professeurs par ses capacités extraordinaires, aussi lui et son camarade Ouchakov étaient-ils toujours cités en exemple aux autres étudiants. A propos de ce camarade que la mort Lui ravit prématurément, citons la pensée qu'à 1 a Radistchev nota dans son journal. Cédant à sa prière Lnst Les médecins qui soignaient Ouchakov Lui avouèrent qu'il

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Autorisé par la censure, l'ouvrage de Radistchev se vendait assez rapidement. Par hasard, il tomba sous les yeux de l'impératrice. Très libérale dans sa correspondance avec Voltaire, en réalité la grande Catherine était plus despote que ne le fut jamais aucun autre souverain de la Russie. Le livre de Radistchev la mit dans une colère indicible. Sur son ordre l'auteur et l'éditeur furent arrêtés. Le fameux Chechkovsky, chef de la terrible Chancellerie secrète, fut chargé d'instruire l'affaire. Evidemment Catherine avait oublié les instructions qu'elle avait données à Radistchev et aux autres jeunes gens envoyés par elle en Allemagne, d'étudier les principes du droit naturel. Elle fit de l'affaire Radistchev presque une affaire personnelle et rédigea elle-même les questions qu'il fallait poser à l'inculpé. En outre, persuadée que Radistchev devait avoir des complices, elle ordonna l'arrestation de plusieurs personnes. La Chambre criminelle, qui, par ordre de l'impératrice, devait juger Radistchev, n'avait qu'à trouver la loi, l'inculpé étant condamné d'avance. Mais ce n'était pas chose si facile : le livre avait été édité avec l'autorisation de la censure et, en somme, exposait les principes soutenus peu de temps auparavant par l'impératrice elle-même. Néanmoins, la Chambre criminelle appliqua à Radistchev les articles du Code visant les attentats contre la vie des souverains, les complots et la trahison, et le condamna à la peine de mort.

Par bonheur pour Radistchev, juste à ce moment la Russie signait la paix avec la Suède et « par magnanimité* et pour la joie générale » Catherine commua La peine de Radistchev, qui fut envoyé en Sibérie. 11 y resta six ans. En 1796 l'empereur Paul l'autorisa à rentrer en Ru à la condition de demeurer dans ses terres du gouvernement de Kalouga. Il fut gracié définitivement en c8oi, par l'amnistie générale, don de joyeux avènement

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Chronologiquement, Radistchev est le premier « révolutionnaire » russe. Ses idées devaient être reprises un quart de siècle plus tard par les Décembristes.

Le 12 mars 1801, l'empereur Paul était tué à Pétersbourg. Plus de soixante personnes, parmi lesquelles son propre fils, avaient participé à cette révolution de palais. Alexandre Ier monta sur le trône. Instruit par des maîtres aux idées libérales tels que le colonel suisse La Harpe, admirateur passionné de Voltaire et de Rousseau ; le fameux Pallas, le mathématicien Masson, le littérateur Mouraviov, on attendait du jeune souverain de grandes réformes. Les premiers actes d'Alexandre Ier répondirent à cette confiance que la société russe mettait en lui. Le 15 mai, trois jours après son avènement au trône il accorda l'amnistie la plus large pour tous les déportés, prisonniers et émigrants politiques : sept cents personnes furent ainsi graciées, entre autres Radistchev. Sur les murs de la forteresse de Pierre et Paul quelqu'un avait écrit : « Libre de locataires », et l'empereur avait dit, à ce propos : « Il est très désirable que ce soit pour toujours ». Par le même ukase était supprimée la fameuse Chancellerie secrète. Les Molokans (1), envoyés en masse en Sibérie, pondant le règne de Paul Ier, furent également autorisés à rentrer en Russie; en même temps paraissait un décret de l'empereur très favorable à la liberté des cultes. Le 31 mars de la même année, Alexandre Ier autorisa l'importation de L'étranger des livres et de la musique, interdite par Paul Ie* et l'ouverture d'imprimeries privées. Le nouvel empereur montra aussi, dès le début de son règne, son intention d'améft le sort des serfs. Le 28 mai parut le premier ukase inter-

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époque : Kotchoubeï reçut le portefeuille de l'Intérieur ; le poète Derjavine, celui de la Justice ; Zavadovsky celui de l'Instruction publique ; Vorontzov, celui des Affaires étrangères ; Mordvinov, celui de la Marine et de la Guerre ; Vassiliev celui des Finances. En même temps se poursuivait l'amélioration du sort des paysans. En 1803 parut le fameux ukase dit des « Laboureurs libres », d'après lequel les paysans pouvaient racheter leur liberté et des terres. Par ordre d'Alexandre Ier le Trésor donna 120.000 roubles pour faire éditer les œuvres d'Adam Smith, de Beccaria, de Rousseau, de Bentham et autres. Speransky, devenu le conseiller intime de l'empereur, sur l'ordre de celui-ci élabora en 1809 la Constitution finlandaise, excessivement libérale, confirmée solennellement par le manifeste du 15 mars de cette même année. Enfin, durant toute cette période du règne d'Alexandre Ier, des journaux paraissent, des revues se fondent : Viestnik Evropy (Le Messager de l'Europe) est fondé en 1802, par Katchenovsky et Karamzine ; Rousski Viestnik ; Syn Otietchestva (Le fils de la Patrie) ; en un mot, un mouvement littéraire naît en Russie. Mais vers 181 1 déjà commence la lutte entre le parti libéral, soutenu surtout par Speransky* et Mordvinov, et le parti conservateur en tête duquel se trouvait le célèbre historien Karamzine. Le 15 mars 181 1, Karamzine remit à l'empereur une « Note sur la Russie ancienne et nouvelle », qui attaquait directement le plan réformateur de Speransky. Le coup porta si bien que l'année suivante, avant qu'éclatât la grande guerre nationale contre Napoléon, Speransky fut accusé ouvertement! par le Ministre de la police, Balachov, de crime contre La sûreté de l'Etat. Le crime, c'étaient ses projets de séparation des pouvoirs législatif, judiciaire e1 exécutif et l'établissement d'un gouvernement représentatif, car Alexandre Ier, qui avait doté la Finlande et la Pologne de parlements, avait pensé donner le même régime à la Russie.

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« Frères ! Pitié ! » entend-on à travers le roulement sourd des tambours. Mais avoir pitié c'est être puni soi-même, et les baguettes continuent de frapper. Bientôt tout le corps n'est plus qu'une plaie ; parfois des lambeaux de chair se détachent ; et lentement s'avance le mort vivant, les yeux exorbités... Mais voilà qu'il tombe, cependant il reste encore beaucoup de coups à donner. On met le cadavre vivant sur une charrette et de nouveau on le promène aller et retour entre les deux rangées de soldats, dont les baguettes fouaillent la bouillie sanglante. Les gémissements se taisent. On entend un clapotement, comme quand on remue de la boue avec un bâton, et les sinistres tambours battent »

Il n'est pas étonnant que dans les colonies militaires, où se pratiquaient souvent de pareilles punitions, et, en général, dans l'armée, les révoltes fussent fréquentes.

L'une des plus importantes fut celle de 1819, dans Les colonies militaires du gouvernement de Tchougouiev. Elle se termina par la condamnation de 2.204 soldats, dont 273 furent condamnes à passer de six à vingt-quatre fois devant les « Schpitzruten » de cinq cents soldats. Six officiers étaient impliqués dans cette révolte, ils furent dégradés. Une autre grave mutinerie eut lieu dans le régiment de la garde Sémionovsky, le 17 octobre' [820. Quelques-uns des officiers qui y participaient Eurent impliquées plus tard dans la révolte des Décembrist

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Un autre délateur, le capitaine Maïboroda, eut une fin plus tragique : ayant détourné de grosses sommes, au Caucase, sur le point d'être arrêté, il se tua.

Les annales révolutionnaires ont retenu également les noms des délateurs Bochniak et Kostovtzev, ce qui n'empêcha pas ce dernier de faire une brillante carrière administrative.

Avant sa mort, Alexandre Ier signa le premier ordre d'arrestation concernant la conjuration de Vatkovsky.

Le 14 décembre 1825, moins d'un mois après la mort d'Alexandre Ier, survenue à Taganrog, le 19 novembre, la première insurrection révolutionnaire, celle des Décembristes, éclatait à Saint-Pétersbourg.

La société des Décembristes — comme on appela ensuite le groupe des conjurés du mouvement révolutionnaire du 14/26 décembre 1825 — s'était constituée vers 1815, aussitôt après le retour de Paris des jeunes officiers russes. En 181 5, au quartier général de la seconde armée, dont le commandant en chef était le feld-maréchal prince Wittenstein, deux officiers, les frères Mouraviov, fondèrent une société politique secrète. A Pétersbourg, où ils s'étaient rendus pour sonder le terrain dans la garde impériale, ils avaient vu qu'un large mouvement politique existait déjà et que des groupes importants d'officiers, animés des idées de liberté, étaient déjà unis en société secrète. Peu après la création de la société des Mouraviov, les conjurés entrèrent en relation avec le colonel Pestel, aide de camp du feld-maréchal Wittenstein.

Aussitôt qwe Pestel se fut joint à eux il devint L'âme du groupe. Grâce à lui Les aspirations libérales des conjurés reçoivent un caractère pratique et tendent vers un but bien défini. Pestel était un républicain convaincu

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En 1823, furent fondés quatre nouveaux groupes, dépendant de la société mère, dont la direction principale se trouvait à Toultchino, siège de l'état-major général de la 2e armée. Ces quatre filiales portaient les noms de « L'Union du bien public », « L'Union du salut », la « Société du Nord » et la « Société du Sud ». L'influence de Pestel était immense. Il n'avait plus besoin de « recourir à la ruse », comme s'exprime la Commission d'enquête chargée par Nicolas Ier d'instruire le procès des Décembristes. Dans tous ses entretiens « il pose nettement la question du changement complet et radical de la forme du gouvernement sur la base non seulement républicaine mais socialiste » (i), et, dans une des réunions, le sort des membres de la famille impériale fut même envisagé. Les uns ayant opté pour la déportation, les autres pour l'emprisonnement ou l'exil, Pestel déclara froidement qu'il faudrait « les supprimer ». Cette résolution, finalement fut votée. Bestoujev-Rumine reçut la mission d'aller à Varsovie s'entendre avec les sociétés secrètes polonaises, avec lesquelles les conjurés russes étaient en relation, pour que, si la marche des événements l'exigeait, le grand duc héritier Constantin fût tué et que les Polonais, eux aussi, proclamassent la république. La « Société du Sud » forma avec une des sociétés secrètes polonaises une nouvelle société qui reçut le nom de a Société des Slaves réunis », dont le but était l'union do toutes les populations slaves et la formation d'une république fédérative. Sur la proposition de Bestoujev-Rumine! cette société se joignit également à l'organisation principale.

Le temps d'agir approchait. En effet, on commençait à connaître l'existence de ces sociétés secrètes et R

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Rambaud, dans son Histoire de la Russie, a dit de cette première insurrection révolutionnaire : « Bien que les idées des Décembristes étaient peut-être prématurées en 1825, ils avaient su montrer qu'il y avait en Russie des hommes capables de mourir pour la liberté. Si la conspiration des Décembristes n'a pas réussi, son effet moral fut énorme i. « Les canons de la place Saint-Isaae, a écrit Hertzen, ont éveillé toute une génération. Jusqu'alors on n'avait pas eu la possibilité d'une insurrection politique dont le but fut d'attaquer le monstre du tzarisme impérial, les armes à la main, dans les rues mêmes de Pétersbourg. Les assassinats de palais d'un Pierre ou d'un Paul, afin de remplacer un potentat par un mitre semblable, n'étaient un mystère pour personne, mais entre ces meurtres clandestins et la haute protestation contre le despotisme, dans la rue, protestation scellée par le sang et les souffrances des héros , il n*\ a rien de commun. »

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