MOUT KM. RE1.IG. IV. H
de loi le firent uniquement dans l'intérêt bien entendu de la liberté religieuse et de la conscience individuelle? Les libres penseurs du grand conseil, et il en comptait bien quelques-uns dans ses rangs, ne voyaient-ils pas dans l'adoption du projet une victoire remportée sur la religion, bien plus qu'un hommage rendu à la religion? Nous savons que les procès de tendance sont toujours fâcheux, et, en bonne morale, il faut que l'historien combatte la tentation assez naturelle qu'il éprouve à en provoquer. Mais, dans nos pays de libre discussion et de liberté de la presse, le langage des journaux éclaire souvent d'un jour singulier les réticences de la tribune et les secrets de la votation. Devant la représentation nationale, un orateur qui se respecte garde les formes; il tempère son langage, il mesure ses paroles. Ce même orateur, hors de l'enceinte consacrée, redevenu ce qu'il est quelquefois, journaliste, dit plusnettement ce qu'il pense, il s'oublie même dans l'occasion jusqu'à confesser la vérité; il complète ce qu'il n'a fait qu'indiquer discrètement. Ne sait-on pas que, chez nous, la presse périodique est une tribune plus influente que la tribune ellemême! Il serait curieux, mais peu réjouissant, croyons-nous, de rechercher quelle a été la part du journalisme dans l'étroitesse dont l'autorité législative s'est si souvent rendue coupable dans les dix années qui ont suivi la révolution de 1830. Non pas, à la vérité, que toujours la voix des journaux exclusifs et intolérants ait trouvé de l'écho dans la salle du grand conseil, mais quand cet esprit d'exclusisme et d'intolérance s'est réveillé, n'est-ce pas aux journaux qu'on a dû le plus souvent en attribuer la cause? Après avoir les premiers soulevé certaines questions, ils les étudiaient, les développaient de manière à en faire des questions brûlantes d'ordre législatif ou administratif ; ils faisaient , ou s'efforçaient de faire euxmêmes sur ces sujets l'opinion du grand conseil, et ils atteignaient bien souvent leur but. N'est-ce pas ainsi que plusieurs
coup d'œil rétrospectif, 1831-1840. 830
des questions, et des plus graves, relatives à l'instruction publique, par exemple, ont été introduites dans les discussions du corps législatif, agitées sous des influences malsaines et résolues parfois au détriment de la vraie liberté!
Dans la période qui fait actuellement l'objet de notre étude, deux années ont eu une importance capitale. Au double point de vue ecclésiastique et religieux, 1838 et 1839 ont laissé une trace profonde dans la vie de notre peuple.
Au premier abord, et aux yeux d'un observateur superficiel, il semblerait qu'il n'était alors question que d'une simple révision des Ordonnances qui régissaient l'église nationale. Mais, aux termes de l'article de la constitution de 1831 qui exigeait que cette révision se fît dans un laps de temps déterminé, il s'agissait en réalité d'une organisation toute nouvelle de l'église. La loi qui sortirait des délibérations du corps législatif allait déterminer quelle serait désormais la situation de l'église vis-à-vis de l'état et de l'état vis-à-vis de l'église. L'église seraitelle un dicastère de l'administration civile? serait-elle absorbée par l'état ou indépendante de l'état? aurait-elle une vie propre, pleine, entière, ou n'aurait-elle que la mesure de vie que l'étal lui concéderait?
Nos lecteurs se sont déjà rendu compte de la gravité des questions qui agitaient les esprits avant même que ces questions se fussent posées officiellement devant les autorités constituées. Et pour discuter ces questions, nous ne disons pas pour les résoudre, quelle préparation avait-on subie ? Qui était en mesure de les aborder avec quelque connaissance de cause ? Qui les avait étudiées assez sérieusement en son particulier pour s'orienter dans ce dédale où gouvernement, clergé, représentation nationale allaient s'engager les uns après les autres
3i0 LA LIBERTÉ RELIGIEUSE DANS LE CANTON DE VAUD,
sans aucun fil conducteur ? Quelques hommes, il est vrai, rari liantes, n'avaient pas attendu à la dernière heure pour se faire un système tout prêt à être exhibé quand on le leur demanderait. Théoriciens qui, au jour décisif, ne parviendraient pas à s'entendre entre eux, à fusionner leurs plans, et qui verraient, les uns comme les autres, la position leur échapper pour tomber entre les mains de ces enfants du siècle, plus sages en leur génération que les enfants de lumière.
Comment le clergé s'était-il préparé à aborder les questions qui l'intéressaient au premier chef? Il ne s'y était point préparé du tout, ou si mal, d'une manière si insuffisante, qu'il eût mieux valu pour lui, pour son repos, pour sa considération, pour son influence, qu'il se fût refusé nettement à s'en occuper d'une manière officielle. Ici la piété ne suffisait pas. Si elle eût suffi, il n'est pas douteux que le clergé n'eût sauvé l'église. Mais il s'agissait d'organiser cette dernière, et le clergé n'avait point, dans son ensemble, porté antérieurement son attention sur ces sujets-là. La plupart de ses membres ignoraient le premier mot des questions. Oui, il eût mieux valu que le clergé ne fût pas consulté, car s'il était unanime sur la doctrine, il était profondément divisé sur l'organisation à donner à l'église. Une maison divisée contre elle-même ne peut pas subsister. Le clergé, incapable de construire le tabernacle qui renfermerait l'arche de l'alliance, verrait un jour cette arche tomber entre les mains des Philistins; on lui démolirait son église, afin d'en enlever la doctrine.
Autour du clergé se mouvait tout un peuple de laïques, membres de l'église, mais qui voulaient celle-ci, les uns d'une façon, les autres d'une autre, chacun à sa convenance. Et dans cette confusion d'idées, de principes et de volontés contradictoires, se formait ou se dessinait un parti, puissant par l'intelligence du but qu'il poursuivait; puissant par la volonté d'atteindre ce but ; puissant par la hardiesse des moyens qu'il
COUP d'œu. RÉTROSPECTIF, |g31-184o, $41
comptait employer. A sa tête, se trouvait un magistrat doué de facultés remarquables, théoricien, mais non moins homme d'action, qui devait varier intrépidement ses formules, mais qui ne varierait pas dans son ambition, et dont l'objectif, toujours le même, donnerait seul à sa vie une unité que ses actes mettraient parfois en question. Cet homme était le plus grand et le plus redoutable ennemi du clergé, parce qu'il était avant tout l'ennemi de la doctrine proclamée par le clergé et enseignée officiellement dans l'église. A côté de cet homme, et à ses ordres, on peut dire qu'il n'y avait que des comparses, gens personnellement sans grande valeur, mais utiles comme instruments entre les mains du chef. Il y avait longtemps que ce dernier étudiait la situation. Le peuple, il le connaissait bien, et il savait sur quel ressort il faudrait peser lorsqu'on voudrait obtenir de lui ce coup d'épaule auquel il ne se refuse pas lorsqu'il y a quelque chose à renverser. Le clergé, il ne le connaissait pas moins bien. On dit que la haine aveugle. Il se pourrait que, dans certains cas, elle rendît plus clairvoyant. L'amour aussi aveugle ; l'affection rend partial. Le clergé avait bien des vertus, il avait également des faiblesses ; faiblesses relevées avec une àpreté sans entrailles, sans justice, mais qui, interprétées au goût du parti contraire, devenaient des griefs suffisants. On le vit bien lors des assemblées de la délégation des classes. Comme toutes les divergences de vues, chez les membres de la délégation, étaient signalées avec soin, accentuées avec insistance, exagérées avec l'intention évidente de discréditer le clergé, de le rendre suspect au peuple, de le montrer en dessous de la lâche, impuissant à la remplir et à répondre ainsi à l'attente du pays et de l'église ! Ce n'est pas de 1845 seulement que date la déconsidération qui a atteint notre clergé et qui a dés lors pesé sur lui d'une manière si regrettable, c'est de ces années fâcheuses où le clergé mis en scène n'a pas su ou n'a pas pu jouer le beau rû!e que sa mission lui imposait. Hâtons-nous de
le dire : dans cette lutte inégale, le clergé avait affaire à bien forte partie et il avait trop bonne opinion de ses adversaires. Supposant chez ces derniers la loyauté dont il était lui-même animé , il ne s'attendait point à l'emploi de moyens d'action que son honnêteté lui faisait ignorer ou repousser. En face de la politique la plus cauteleuse, il n'avait à son service que ses bonnes intentions. Fort quand il s'agissait de défendre la saine doctrine, la foi traditionnelle de l'église vaudoise, il était faible quand il s'agissait de déjouer, en matière d'organisation, les ruses de la diplomatie. Dans le premier cas, c'était sa conscience et sa foi qui étaient en jeu , et sur ce terrain il pouvait se mesurer avec n'importe quel adversaire. Dans le second cas, c'était, si nous pouvons nous exprimer ainsi, sa tête qui se montrait faible, hésitante, embarrassée.
En 1838 et 1839 il y avait une forteresse à renverser. Cette forteresse, défendue par le clergé, était la confession de foi helvétique. Nous n'avons pas à traiter ici la question générale des confessions de foi, de leur valeur et de leur opportunité. Nous entendons des théologiens distingués, mieux encore, d'excellents chrétiens parler les uns pour, les autres contre l'usage des confessions de foi. Au XVIe siècle, on ne mettait pas en doute la nécessité pour une église de posséder un tel document qui témoignât de sa croyance, qui proclamât les doctrines en vertu desquelles elle existait elle-même comme église. L'église vaudoise, comme ses sœurs de la Suisse réformée, s'était rattachée à la confession de foi helvétique. En 1838 et 1839, cette confession était encore le centre vivant de l'église nationale du canton de Vaud ; la base sur laquelle elle reposait et qui ne paraissait pas pouvoir être enlevée sans que l'édifice tout entier ne croulât. Cependant, depuis les jours de la Réforme,
coup d'œil rétrospectif, 1881*1840. 343 on en était venu graduellement;! envisager la confession de foi helvétique, non pas tant comme la règle de la foi de l'église, ce qu'elle était à l'origine, que comme la règle d'enseignement pour le clergé. Nous avons eu déjà l'occasion d'exprimer des doutes sur la légitimité de cette distinction, trop subtile assurément pour être entrée jamais dans l'esprit du peuple de l'église. Ce dernier, évidemment, ne connaissait plus le document théologique autour duquel il devait se livrer de si vifs combats. La confession aurait disparu sans bruit, comme cela avait eu lieu dans d'autres parties de la Suisse réformée, qu'il ne s'en serait pas aperçu. Aussi, on peut le dire sans courir le risque de se tromper beaucoup, la confession de foi helvétique, à ce moment de l'histoire que nous racontons, était moins le drapeau de cette abstraction qu'on appelait l'église vaudoise, que le centre de ralliement du clergé. Rares, très rares étaient alors les voix ecclésiastiques qui protestaient contre la confession et demandaient l'abolition de ce monument de la foi des pères. Encore plus rares, si possible, auraient été les voix qui auraient proclamé une doctrine autre que celle de la confession. Pour le clergé, c'était l'arche sainte, la norme consacrée de l'enseignement ; pour la partie pieuse, vivante de l'église, c'était le thème vénérable que les pasteurs développaient dans leurs instructions; pour les ennemis d'un christianisme positif et vivant, encore une fois, c'était la forteresse à démanteler.
C'est donc autour de la confession de foi helvétique que la lutte engagée sur le terrain et sous le prétexte de la liberté religieuse devait se dénouer. C'est sur ce point que devait porter, d'un côté tout l'eiïort de la négation et de I intolérance, de l'autre, toute la résistance de la foi et de la conscience.
A entendre les adversaires de la confession de foi, celle-ci était le plus grand obstacle à l'établissement parmi nous d'une liberté religieuse complète. La confession renversée, c'était le triomphe définitif de la liberté. Sans aucun doute, la contes-
sion de foi était le plus grand obstacle à une certaine liberté religieuse, à la libre prédication de toutes les doctrines qui, sous un déguisement quelconque, auraient pu être portées en chaire par les pasteurs d'une école qu'on espérait bien voir naître sans tarder. En principe, une confession de foi ne garantit sans doute pas 1 unité de la prédication ; en principe, également, l'absence d'une confession de foi n'est pas une cause de divergences essentielles dans la doctrine; mais ici, on avait devant soi un fait, le fait que le clergé de l'église nationale vaudoise tenait à la confession de foi helvétique; le fait que, grâce à cette confession, semblait-il, le clergé vaudois avait toujours conservé la saine doctrine et l'unité de doctrine. Or, c'est à ce fait qu'on en voulait réellement; c'est ce fait qu'on voulait anéantir et dont on voulait rendre le retour impossible dans la suite, afin que l'église, ouverte à d'autres idées, à un autre esprit, ne fût plus un obstacle à l'accomplissement d'un plan qui avait pour objectif la doctrine elle-même. Le christianisme biblique, évangélique, traditionnel, avait fait son temps: il devait être remplacé. Mais ce christianisme, tout entier contenu dans la confession helvétique, avait été récemment vivifié par la séve d'une nouvelle ferveur religieuse, et l'on avait vu ce que devenait une confession de foi lorsqu'elle était élevée par des mains fermes comme un drapeau sur une église. Il y avait pour les ennemis du christianisme évangélique une pressante nécessité à neutraliser, si possible, l'action d'une doctrine dont ils ne voulaient plus, ni pour eux-mêmes, ni pour le pays.
C'est au nom de la liberté que les adversaires de la confession de foi se rangent en bataille contre elle. Ils font sonner bien haut le mot de liberté religieuse, comme si, réellement, ils n'avaient à cœur que le triomphe de cette dernière. Mais, en réalité, ce ne sont là que des phrases, un trompe-l'œil destiné à abuser les simples, à masquer une batterie dont le feu s'ouvrira au moment opportun. Ce que le parti qui se donne
coup d'œil rétrospectif, 1831-1840. 845 tant de mouvement veut surtout, veut uniquement, c'est l'asservissement de l'église à l'état par l'annulation de l'église , c'est-à-dire par sa nullité doctrinale. Quand ainsi l'église aura été dépouillée de ce que tout le monde au fond envisageait alors comme la condition essentielle de sa vie propre, que lui resterat-il? Un corps sans âme est mort. Il restera un établissement officiel de moralisation publique; une école destinée à saturer le peuple des principes de la culture moderne en religion et en morale. Qu'imporiait au parti de la libre pensée la confession de foi? Ce qui lui importait, c'était une église qui eût rompu avec les doctrines traditionnelles d'un christianisme évangélique; une église ouverte à tout vent de doctrines. Du moment qu'on ne pouvait pas en faire abstraction complète, il fallait du moins en faire un instrument docile entre les mains de l'autorité civile. Quelque amoindrie que fût déjà l'église, à quelque degré d'impuissance qu'elle eût été déjà réduite par les régimes antérieurs, elle était encore trop forte ; il ne fallait pas même lui laisser une apparence d'autonomie.
Dans la délégation des classes, les défenseurs de la confession helvétique avaient réuni une majorité qui équivalait à l'unanimité, puisque cette majorité représentait toutes les voix moins une. Mais, du moment que les représentants de l'église laissaient l'ennemi pénétrer dans la place par les brèehes qu'ils y faisaient eux-mêmes, cette unanimité était réduite à l'impuissance. Il ne serait pas équitable de faire un crime aux délégués des classes de n'avoir pas été unanimes sur des points d'organisation qui appartiennent encore de nos jours aux questions controversées ; mais avec une connaissance plus profonde de la situation de l'église vis-à-vis des partis qui la menaçaient, avec plus de discernement des esprits, plus d'expérience des dangers que la politique fait courir à la religion, ils se seraient davantage serrés les uns contre les autres; ils auraient présenté une ligne de défense plus compacte; ils ne se seraient
pas laissé entamer sur le point capital. Il fallait sacrifier les ouvrages avancés pour sauver et conserver le cœur de la place. Ah! qu'il connaissait bien la puissance qu'exercent sur les meilleurs les divergences de vues sur les points secondaires, cet homme d'état qui s'était félicité publiquement en voyant que le clergé allait devenir son meil'eur auxiliaire dans la guerre qu'il avait déclarée à la foi de l'église!
La loi ecclésiastique de 1839 a été le triomphe légal du gouvernementalisme en matière d'église, la négation officielle et constitutionnelle de la liberté religieuse. La première partie de cette thèse ne saurait faire l'objet d'un doute pour quiconque a suivi les diverses phases parcourues par la loi, depuis le jour où elle a fait sa première apparition dans le projet de la commission législative, jusqu'au jour où, amoindrie, affaiblie et méconnaissable, elle a été adoptée par le grand conseil. A chaque retouche, la loi ecclésiastique perdait de son originalité première, de sa valeur, de sa force. Après deux ans de refontes successives, elle arrivait à ne plus ressembler à rien de ce qu'on avait primitivement imaginé. Les extrêmes se touchent, dit-on. En tout cas, après avoir parcouru le cycle des transformations possibles, la loi ecclésiastique en était arrivée au reniement le plus absolu de son point de départ. Elle avait fini par constituer une église complètement différente de celle qu'elle avait d'abord songé à organiser. C'est donc avec une pleine raison que l'honorable professeur Gindroz pouvait dire qu'avec la nouvelle loi ecclésiastique l'ancienne église avait en réalité cessé de vivre, et qu'à une église nouvelle il fallait aussi une loi nouvelle. Notre récit a du reste suffisamment expliqué la cause de ces transformations radicales de la loi primitive, en disant que cette loi avait dû
coup d'œil rétrospectif, 1831-1840. 347 subir tous les remaniements que lui infligeaient les hommes politiques du temps, métamorphosés tout d'un coup en théologiens.
Le point de départ de la loi avait été l'introduction des laïques dans les divers corps constitués de l'église, le gouvernement de l'église par elle-même. Le point d arrivée était l'exclusion des laïques des divers corps constitués de l'église, le gouvernement de l'église par l'état. Il ne pouvait y avoir de contradiction plus flagrante. Personne ne devait s'y tromper, et ce n'était certainement pas sans réprimer un sourire involontaire que plusieurs allaient répétant que le gouvernement de l'état étant laïque, le gouvernement de l'église l'était également, ces deux gouvernements étant une seule et même chose.
La seconde partie de notre thèse se justifie tout aussi bien que la première, par les faits. Si la liberté religieuse devait être intronisée quelque part, c'était assurément dans cette église évangélique qui a pour mission d'appeler les esclaves du péché à la liberté des enfants de Dieu, dans cette église qui a pour principe fondamental la loi royale de la liberté! La révision de 1839, en asservissant l'église à l'état, en faisant d'elle un département de l'administration civile, lui ùlait son caractère propre, son caractère spirituel. Privée de ce caractère, l'église n'était plus libre, et la liberté religieuse, déniée à l'église nationale, était, par cela même, virtuellement détruite Il importe ici de ne pas s'arrêter aux apparences ; l'église nationale privée, comme église, de la liberté qui est une des conditions d'existence de tout corps spirituel, les autres congrégations religieuses qui pouvaient sortir d élie ou naître à côté d'elle n'avaient également aucun droit à la liberté. Sur ce point, les déclarations les plus explicites n ont qu'une valeur momentanée, accidentelle; elles participent à la fragilité des hommes qui les font. N'est-ce pas là ce que l'histoire ultérieure
de l'église vaudoise a surabondamment démontré? En fait, it restera évident que 4839 a été une date fatale pour l'église évangélique réformée du canton de Vaud, parce qu'à cette époque la liberté religieuse a été refusée à l'église et concédée à bien plaire seulement au pays. Si, comme nous en sommes convaincu, la question de la liberté religieuse était impliquée dans la question plus spéciale de la confession de foi helvétique, on comprendra maintenant que, d'un certain côté, l'on n'ait revendiqué bien haut la liberté religieuse que pour la détruire plus efficacement. La doctrine évangélique dans sa pureté et dans sa force est la meilleure sauvegarde de la liberté. Otez la première, vous ruinez du même coup la seconde. Voilà ce que les hommes qui devaient faire 1845 avaient déjà parfaitement compris en 1839.
Les résultats déplorables du triomphe du gouvernementalisme et les effets non moins déplorables de la négation de la liberté religieuse ne se sont pas montrés immédiatement après les événements de 1839. Il n'y a rien dans ce fait qui soit de nature à nous étonner. D'abord, ce n'est pas nécessairement du jour au lendemain que les conséquences d'un principe sortent de ce principe. Il y a souvent, après une lutte qui a été longue, douloureuse, un temps de repos forcé. C'est l'armistice que concluent ensemble deux armées fatiguées de combats; armistice pendant lequel ces mêmes armées répareront leurs désastres, reprendront des forces, avant la dernière grande bataille, la bataille décisive.
Chez nous aussi, et sur le terrain ecclésiastique, nous avons vu quelque chose de semblable. Après 1839, il y a un temps d'arrêt. Des mécontentements individuels se font jour avec une vivacité plus ou moins grande, mais ce sont des tirailleurs iso-
coup d'œil rétrospectif, 1831-18 lu. 3ï9 lés qui déchargent leurs armes, avant de se retirer sous leurs tentes : le gros de l'armée se replie, se recueille, dans le pressentiment d'événements futurs encore enveloppés dans les ombres du mystère et de l'inconnu. Les vainqueurs eux-mêmes retiennent plutôt l'expression de leur joie ; ils ne sont pas si certains de l'avenir qu'ils puissent s'endormir sur leurs lauriers. Le gouvernement, de son côté, craindrait par-dessus tout les complications qu'amènerait infailliblement une rencontre immédiate des deux partis, et il s'efforce de verser du baume dans la blessure des vaincus. Il n'y a pas jusqu'au coryphée du parti victorieux, M. Druey lui-même, qui ne s'efforce de maintenir un état de calme qui ne saurait pourtant être confondu avec un état de paix. Mais, pour ce membre toujours plus influent du conseil d'état, il suffisait, pour le moment, de la victoire remportée aux derniers jours de 1839.
Dans la lutte où la confession helvétique avait succombé, quelle avait été la physionomie de la représentation nationale? Lorsqu'il s'agit de trancher les grandes questions, ce sont les chefs de file qui décident et qui entraînent la masse des représentants du peuple. Dans les débats sur le premier projet de loi du conseil d'état, le chiffre des partisans de la confession de foi avait à peu près balancé celui des adversaires de cette dernière. L'abolition du formulaire de doctrine n'avait eu lieu que grâce à une majorité peu considérable, mais il était à prévoir, par les dispositions évidentes des meneurs, que celte majorité grandirait. Le sort de la confession était déjà bien compromis. Au fond, les partisans de cette dernière étaient moins décidés, moins convaincus ou moins ardents que ses adversaires. Nous faisons ici allusion à la masse des volants: les chefs du parti s'étaient déclarés aussi convaincus que ceux du parti contraire. Et cependant, il faut bien le reconnaître, si les ennemis de la confession n'auraient pour rien au monde fait la moindre concession, les partisans de la confession ne
devaient pas se montrer si tenaces. Il y avait parmi eux des hommes supérieurs, mais chez lesquels le point de vue politique contrariait parfois, compromettait même gravement le point de vue religieux ou ecclésiastique. Aussi, plusieurs d'entre eux devaient-ils à la fin courber la tête devant ce qu'ils envisageaient comme une nécessité politique. Les questions religieuses et ecclésiastiques ont-elles jamais gagné à être tranchées par les corps politiques? Leurs avocats les plus pieux ne subissent-ils pas inévitablement les inconvénients d'une position fausse? C'est là ce que les débats sur la confession helvétique devaient montrer une fois de plus. A mesure que les discussions se succédaient, que les arguments de nécessité présente s'accumulaient dans les discours des adversaires de la confession, à mesure aussi on voyait faiblir les partisans de cette dernière et leurs rangs s'éclaircir. Ils cédaient évidemment à une pression morale; ils en souffraient, mais ils ne voyaient plus d'autre issue à une situation aussi critique. Les chiffres ont ici leur éloquence. Si, en janvier 1839, la minorité qui votait en faveur de la confession avait été de 57 voix, en décembre de cette même année elle n'en comptait plus que 25. Et ce n'est pas que les 32 voix qui manquaient à la minorité se fussent abstenues; nullement, elles avaient été grossir les rangs de la majorité.
Le triomphe des ennemis de la confession helvétique était donc réel, définitif, semblait-il. Au dernier moment, ils avaient trouvé dans quelques-uns de leurs adversaires de la veille des auxiliaires inespérés et grâce auxquels leur victoire avait été plus complète qu'ils n'auraient osé l'espérer eux-mêmes. Ils pouvaient aller de l'avant, compter sur de nouveaux succès ; la carrière leur était grande ouverte. Maintenant que l'église avait perdu son point d'appui, son palladium ; maintenant que, sous le nom de liberté, on avait introduit dans son sein un ('lément de dissolution; maintenant qu'on pouvait entrevoir
coup d'œil hêtrospectii-', 1831 1840. :;5l
le jour où le travail persévérant de longues années serait achevé par la transformation de l'église nationale en école de la libre pensée, on pouvait se dispenser de presser trop vivement la liquidation commencée; elle viendrait bien toute seule, en son temps et à son heure ; la force des choses l'amènerait d'ellemême ; l'exercice pur et simple de la loi ecclésiastique accomplirait cette œuvre.
C'était une bien grande faute de la part de plusieurs des partisans de la confession de foi d'avoir lâché pied au moment décisif. Il n'est pas douteux que le vote d'abolition l'eût également emporté. Mais, au moins, n'aurait-on pas eu à se reprocher l'abandon d'une cause pour laquelle jusqu'au dernier jour on avait si vaillamment combattu. Ici, il faut bien se le dire, la question soumise aux délibérations du grand conseil n'était pas une de ces questions de politique ou d'administration, c'est-à-dire d'ordre temporel, dont la solution dans un sens ou dans un autre n'entraîne pas de conséquences durables. On comprend fort bien que, pour en finir, on se range en certains cas à l'opinion de ses adversaires, quand il ne s'agit que d'intérêts passagers et matériels. Mais en décembre 1839 les questions débattues étaient d'un ordre tout spirituel, car la confession de foi ne pouvait en aucune façon être envisagée comme ressortissant à l'ordre politique. A la bonne heure s'il s'était agi du principe de l'union ou de la séparation de l'église et de l'état. Là, l'intervention de l'état dans la question aurait été justifiée. Mais la confession de foi appartenait à l'église comme église, et c'est en tant que chrétiens, membres de l'église, et non pas en tant que citoyens, membres de l'état, que les défenseurs de la confession de foi dans le sein du grand conseil devaient se montrer intraitables sur ce point La défec-
tion de plusieurs n'allait à rien moins qu'à faire envisager la confession de foi, c'est-à-dire au fond la doctrine qu'elle renfermait, comme d'une moindre importance qu'un intérêt d'ordre politique. On paraissait faire ainsi abandon de ce que, peu auparavant, on déclarait positivement nécessaire à l'existence même de l'église, à son intégrité, à sa prospérité spirituelle. N'était-ce pas un précédent fâcheux que cette adhésion à un ordre de choses que l'on condamnait implicitement, par tous les arguments mêmes qu'on avait précédemment avancés contre son introduction? Et ne se mettait-on pas ainsi dans l'impossibilité morale de réagir aussi ouvertement et aussi efficacement qu on le voudrait un jour?
Réagir, on y sera forcément amené. Encore quelques années, quatre ou cinq, et grâce aux événements politiques, envenimés par les questions religieuses, le feu suspendu se rouvrira et la bataille recommencera plus ardente, plus acharnée que jamais.
Alors les secrets des cœurs seront manifestés. Les vainqueurs de 1839, impatients du joug qu'ils ont paru accepter pour mieux cacher leur jeu, las de garder une retenue qui n'est ni dans leur esprit ni dans leur cœur, pressés de réaliser les théories dont ils se nourrissent eux-mêmes depuis de longues années, les vainqueurs de 1839, disons-nous, feront enfin connaître les articles secrets de leur programme et étaleront au grand jour, avec un sans-façon tout démocratique, leurs négations et leurs prétentions. Rien de l'ancienne foi, rien de l'Evangile pris au sérieux, rien de la liberté des cultes, rien de la liberté religieuse. Tous ces grands mots au moyen desquels on avait renversé la confession de foi helvétique, pour lui substituer, disait-on, la Parole de Dieu toute seule, n'étaient que des mots vides de sens, mais d'autant plus sonores. La vérité
coup d'œil rétrospectif, 1831-1840. 3.".°. était que, dès l'origine, on avait voulu, non In liberté, mais l'autorité ; l'église devait être la servante de l'état, l'instrument du pouvoir, rien de plus ; l'état lui-même devait être éféqoe, imposer les croyances et, d'abord, les formuler. Après la confession de foi helvétique, la vieille liturgie, le catéchisme devaient être révisés, accommodés au goût du jour. La doctrine devait être passée au crible de la philosophie hégélienne, réduite à sa plus simple expression, se fondre peu à peu dans une morale qui deviendrait à son tour de plus en plus indépendante. Ce serait là le terme du procès, la réalisation complète du système, l'issue de la lutte. Un si beau résultat valait bien sans doute des années de travail et le bouleversement d'une église qui, entre autres torts, avait celui de s'être immobilisée dans une doctrine positive, nettement définie, et de n'avoir pas su ou pas voulu faire progresser le christianisme. La philosophie ferait ce que l'église n'avait pu faire. C'est à amener une telle situation que devaient être consacrées par le radicalisme les années qui séparent 1839 de 18-45. La troisième partie de cette histoire nous dira ce que fut cette tentative d'asservissement.
i décembre 1876.
ÏOl'VEM. RF.LIG. IV.
TABLE DES MATIÈRES