COUP D ŒIL RÉTROSPECTIF, 183M
{dosions de colère; protestation d'une sombre, d'une lugubre éloquence, mais qui prouvait une fois de plus qu'en réalité l'on n'avait rien gagné à fermer constitutionnellement la porte à la liberté, tandis que cette porte était demeurée légalement ouverte à l'intolérance.
Nous avons dit ailleurs ce que furent les impressions, les tristesses des amis sincères de la liberté, ce que furent aussi les déceptions de ceux qui avaient cru peut-être assurer le triomphe finai de la liberté, en l'introduisant par contrebande dans le? mœurs. Assurément, les mœurs inspirent trop souvent les lois, mais les lois aussi modifient, transforment parfois les mœurs, et, à une époque où. chez nous, la loi jouissait encore de quelque prestige, où elle avait encore quelque puissance sur tes esprits, combien n'aurait-il pas été précieux de fournir à la loi fondamentale du pays les moyens d'agir sur les mœurs0 On a accusé les iocirimaires d'avoir des idées plus avancées que les mœurs du temps. C'est possible; mais eux, du moins, voulaient faire de la loi un instrument de réforme à l'égard des mœurs, en faisant passer l'idée, de la loi dans les esprits et de là dans les habitudes.
Il y a une logique des faits qui n'échappe point aux instincts populaires. Les théoriciens avaient pu se dire que la tolérance était entrée dans nos mœurs: qu'elle suppléerait suffisamment au silence de la constitution. L'instinct populaire n'admettait point ce raisonnement. Pour lui, il y avait un fait, fait constitutionnel, donc légal, savoir que toute manifestation religieuse dépassant certaines limites tracées par la loi tombait sous le coup de la proscription. Dans ce point de vue, auquel, après tout, il n'était pas facile de contredire, la légalité, c'était l'intolérance. Aussi, quel embarras pour le pouvoir lorsque les scènes de Vevey, reproduites sur une moindre échelle dans d'autres localités du canton, vinrent démontrer que, la constitution à la main, la liberté dont on avait cru pouvoir user sans
crainte, était interdite, condamnée comme une violation de la loi. Les pièces justificatives que nous avons placées à leur rang, à cette époque agitée de l'histoire de notre canton, nous dispensent de prouver longuement ce que nous venons d'avancer. La répression des désordres fut bien plus le fait de la conscience publique que celui des agents du pouvoir et des représentants de la loi. Au fond, cette répression fut timide, et elle ne laissa pas que d'imposer de nouvelles entraves à l'exercice de la liberté religieuse.
Le régime de la loi du 20 mai, qui s'était prolongé bien en deçà de la révolution de 4830, et qui logiquement devait légitimer les troubles de Vevey aux yeux des promoteurs et des instruments de ces troubles, ce régime, disons-nous, avaitachevé de se dégrader dans le dernier paroxysme de sa colère. On devait espérer que la représentation nationale en finirait résolûment avec ces tristes errements d'une époque séparée du moment actuel par le large fossé que 1830 avait creusé. Et cependant avec quelle peine, avec quelle difficulté les partisans de la liberté religieuse parvinrent-ils à arracher au grand conseil de 1833 cette loi boiteuse et mal assise, à l'ouïe de laquelle on se demandait si c'était une loi pour, ou une loi contre la liberté? Et il est de fait que, dans la pensée de ceux qui la formulèrent, elle devait servir à entraver l'exercice de la liberté. Il fallait qu'on eût bien désespéré d'obtenir mieux, pour que les amis de la liberté religieuse éprouvassent le besoin de se réjouir à la vue d'un si beau résultat. Quelle dérision! quelle ironie! quelle satire, indirecte, mais amère, de la nouvelle loi! Une loi contre le prosélytisme, c'est-à dire contre l'essence même de la liberté, accueillie comme une sanction de la liberté! En réalité, la représentation nationale de 1833 n'avait pas plus admis la liberté religieuse que la constituante de 1831. Elle avait recueilli le mot d'ordre donné trois ans auparavant, et elle se disposait à le passer à son tour à la législature qui lui succéderait.
coup d'œil rétrospectif, 1881*1840. 886 On avait ainsi laissé échapper deux admirables occasions de répudier énergiqueraent un passé qui devait laisser après lui de si tristes souvenirs! Mais un abîme appelle un autre abîme, tout principe porte avec lui ses conséquences, toute faute qui n'est pas réparée devient la cause nécessaire d une faute nouvelle, 1831 appelait 1833. Parce que la constituante avait craint de proclamer la liberté religieuse, le grand conseil de 1833 devait être impuissant à édicter une loi formelle en faveur de celle même liberté. La tradition du libéralisme en matière de convictions religieuses n'était pas encore née, ni à la veille de naître.
Nous avons intitulé notre VIIe livre : Le régime de la liberté. Comment, après ce que nous venons de dire, ce titre se justifiet-il? Rappelons une distinction que nous avons eu plus d'une fois déjà l'occasion de faire. Il y a la liberté de fait et la liberté de droit. Or, à partir du retrait de la loi du 20 mai, de 1834 à 1845, on peut bien affirmer que la liberté religieuse a. de fait, régné dans notre pays.
Le retrait de la loi du 20 mai est un fait dont nous ne voulons nullement diminuer l'importance. La loi avait été une grande iniquité. En la retirant, le pouvoir législatif condamnait implicitement cette iniquité. Il l'aurait encore mieux réparée si, au lieu de cette arme à deux tranchants, à laquelle, par euphémisme, on donna le nom de loi sur la liberté religieuse, il avait franchement arboré le drapeau de la liberté. \ partir de ce moment, il se montre quelque lassitude chez les ennemis de la liberté religieuse. Quelque lassitude, disons-nous, on peut-être aussi quelque calcul d'une politique prudente. Ils se recueillent; ils replient leurs forces; ils en auront besoin un jour, car le zèle même des amis de la liberté ne permettra point à ses adversaires de s endormir dans une trompeuse sécurité.
La lutte n'est que retardée. Les nécessités législatives ramèneront, et plus promptement même qu'on ne le voudra, les deux partis adverses sur le terrain des discussions, c'est-à-dire au fond sur le champ de bataille. Ce jour, qui marquera le triomphe de l'un des partis, signalera la défaite de l'autre. Il est vrai que ce triomphe et cette défaite ne seront point définitifs. Il faudra, pour en juger sainement, faire abstraction des apparences, regarder plus loin et plus haut que le moment présent.
Ne devançons pas les temps. La liberté de fait existe. Notre récit en fournit plus d une preuve. Nous ne révoquons en doute aucun des témoignages que nous avons cités. Les dispositions connues du pouvoir exécutif à cet égard pèsent d'un grand poids dans la balance et font pencher d'une manière sensible celui des plateaux qui contient la tolérance. Tout cela est vrai; nous l'avons reconnu hautement, nous le reconnaissons encore avec joie. Mais, dans ce coup d'œil rétrospectif, pourrions-nous oublier que nous sommes encore engagés dans une période de transition, que la cause de la liberté religieuse est encore loin d'être gagnée? Ce n'est pas sans un frémissement intérieur que les ennemis du mouvement religieux en suivent les diverses phases, en observent la marche, en constatent les progrès, en pèsent les conséquences. Malgré les dispositions libérales du gouvernement, l'intolérance relève de temps à autre la tête : les pasteurs trop zélés sont gênés dans l'exercice de leur ministère; les impositionnaires trop ardents sont réprimés; les cultes extra-officiels sont l'objet d'une surveillance plutôt hostile. Une certaine presse se fait de plus en plus l'écho de préjugés, de rancunes qui ne rappellent que trop les procédés d'un temps dont on pouvait se croire déjà fort éloigné. Mais ce sera précisément cette presse qui deviendra le plus puissant levier pour soulever le peuple contre la liberté religieuse prise au sérieux. Il serait inutile que nous entrassions
coup d'œil rétrospectif, 1831-1640. 337 ici dans des détails que notre récit a déjà fait amplement connaître. Mais nous pouvons bien signaler encore une fois la perfide insistance avec laquelle certaines feuilles publiques de notre canton se sont appliquées, pendant des années, à battre en brèche une église qu'on voulait réduire à l'impuissance, en lui ôtant, de par la loi, la doctrine qui faisait toute sa force. (Juelle habileté à rechercher le défaut d'une cuirasse qui n'était pas toute d'une pièce, et quelle persévérance à pénétrer, par cette fissure, jusqu'au cœur même qu'on voulait percer!
L'église, malheureusement trop identifiée par sa constitution avec le clergé, ne pouvait manquer de prêter le flanc à beaucoup d'attaques, maison aurait pu remarquer avec quelle maligne satisfaction les ennemis du clergé relevaient tout ce qui pouvait être à la charge de ce dernier, afin d'en faire autant de griefs spéciaux contre l'église elle-même. Et comme le clergé n'était point infaillible, comme les meilleurs même d'entre ses membres tombaient parfois en faute, le procès intenté à l'église devait être perdu par elle.
Dans la période dont nous venons de retracer l'histoire, la question religieuse reparaît fréquemment à la tribune du grand conseil, mais la manière dont cette question se pose, ou est résolue, trahit, mieux que les considérations auxquelles nous pourrions nous livrer, les vraies dispositions de la représentation nationale, surtout à la fin de cette période. L'influence des libéraux, des doctrinaires, puisqu'on s'est plu à les qualifier ainsi, parvient bien à retarder la dernière victoire des ennemis de la liberté religieuse, mais elle ne fait que la retarder. S'agit-il, par exemple, comme en 1835, de reconnnître au mariage civil, et au mariage civil seul, une valeur légale? quelle résistance le projet de loi ne rencontre t-il pas dans le sein du grand conseil, et de la part même d'hommes dont on était en droit d'attendre plus de libéralisme, sinon plus de spiritualité î Est-il même bien sûr que plusieurs de ceux qui votèrent le projet