F. DUMONT
ministre du saint Evangile.
Cossonay, le 6 février 1822.
P.S. Vous aurez bien la bonté, mon cher et respectable père, de me renvoyer la copie ci-jointe, à votre loisir, quand vous en aurez fait la lecture.
Réponse à une lettre circulaire, anonyme, imprimée et répandue dans le canton de Yaud sous ce titre : Lettre aux jeunes ministres vaudois qui figurent comme interlocuteurs dans la brochure intitulée : « Conventicule de Rolle. »
Cossonay, le 19 janvier IS22.
Très cher frère et ami .
Je viens dans cet instant même de recevoir ta circulaire anonyme, adressée aux jeunes ministres vaudois qui figurent, etc. Je dis, ta circulaire. car quoiqu'elle ne porte ni date de lieu, ni signature, et qu'il me soit pénible de t'attribuer une lettre anonyme, je n'ai pu la méconnaître un seul instant pour être de toi. Bien que je pusse aisément me dispenser d'y répondre, pour deux raisons très solides, la première, que je ne suis point un de ceux à qui elle s'adresse, la seconde, qu'elle est anonyme, néanmoins la justice et l'amitié m'engagent Tune et l'autre à mettre la main à la plume pour répondre aux reproches injustes dont tu nous charges, plusieurs de mes confrères et moi, sans doute par ignorance, et à raison de ton éloignement du canton.
Peut-être, surtout si ta circulaire a été rendue publique et répandue dans le canton, comme tu parais l'insinuer (pag. 1, ligues 10 et 11). quelqu'un (d'autre que moi) trouvera-t-il à propos d'y répondre aussi par la voie de l'impression, mais en attendant je t'écris ceci en ami et en frère, pour te désabuser, s'il est possible, de quelques idées étranges que tu t'es formées sur notre compte. J'écris en mon propre nom , et sans avoir vu ni consulté aucun de ceux auxquels, selon toute, apparence, ta circulaire aura été adressée aussi bien qu'à moi, et je prie Dieu du fond de mon cœur pour que, dans toute ma réponse, l'humilité chrétienne, la charité et la vérité guident constamment ma plume !
D'abord, je ne figure point comme interlocuteur dans le conventicule de Rolle. J'étais h Cossonay, lorsque ce conventicule a eu lieu, et je n'en ai entendu parler que quelque temps après. Je n'ai même jamais vu M. Malan, et quant à l'écrit qu'il a publié sur cette assemblée, je n'en ai lu que quelques fragments, dans lesquels plusieurs choses m'ont déplu. Je trouve d'abord que la publication même de cet ouvrage est un manque de convenance très grand, sous plusieurs rapports ; je le trouve ensuite très peu scripturaire, et renfermant plusieurs idées particulières à M. Malan, que je suis loin d'adopter. (Je pourrais aisément citer, s'il le fallait, deux ou. trois principes de ce genre.) Mais ce qui m'a fait le plus de peine dans ce que j'ai lu de cet ouvrage, c'est bien assurément quel-
ques-unes des choses qui se rapportent à M. Curtat. Je me souviens entre autres d'avoir lu avec une sorte d'effroi ces mots dans une prière: 0 Dieu! serait-il possible ?... réticence qu'on pourrait presque expliquer, d'après le nexe : Serait-il possible que M. Curtat, après avoir prêché aux autres , fût trouvé lui-même non recevable ? Mais j'ai su depuis , à ma grande satisfaction, par une personne qui a demandé à M. Malan luimême le sens de cette réticence, qu'il n'avait point eu cette idée-là en vue, mais une autre qui revient à peu près à ceci, autant qu'il m'en souvient: «0 Dieu! serait-il possible qu'un homme animé d'un tel zèle, cessât de l'appliquer à la défense de la foi et de l'église de Christ?... » Du reste, je ne puis pas me rappeler ces explications par le nexe du passage, n'ayant pas l'ouvrage sous la main. Je ne crois pas même qu'il en existe un seul exemplaire à Cossonay. Quant à d'autres parties de l'ouvrage, il y a certainement d'excellentes choses, et entre autres, à mon avis, une comparaison très belle, très intéressante et très ingénieuse sur la communion des saints, une autre sur le salut gratuit, sous limage du don d'une Bible, etc. On doit en le lisant se rappeler ces paroles de saint Paul : Eprouvez toutes choses, et retenez ce qui est bon. — Mais quoi qu'il en soit , je regarde cette brochure comme plus propre à faire du tort à la cause de l'évangile et de la vérité qu'à l'avancer, surtout dans notre pays. Et c'est là aussi entièrement la façon de penser de tous ceux de mes frères et amis d'entre ceux que l'on accuse de prêcher une nouvelle doctrine, que j'ai eu occasion de voir depuis que cette brochure a paru ; je parle de Rochat aîné, de M. Olivier, père, et de ses deux fils, de Juvet, etc. Je n'ai point vu Dupraz ni Chavannes depuis la dernière consécration , mais l'on m'a assuré positivement que l'un et l'autre ayant reçu de M. Malan des ballots de ses Conventicule de Rolle, les lui ont renvoyés de suite. Rochat aîné (je tiens ce fait de lui-même), à la réception d'un ballot de ces Conventicule, qui lui avait été adressé par Malan, l'a jeté au feu , et a écrit de suite à Malan une lettre dans laquelle il lui a fait de fortes observations sur le contenu de cet ouvrage. D'autres ministres du canton doivent aussi lui avoir écrit dans le même sens. — Ainsi, mon cher ami, tu vois que ni les uns ni les autres de ceux à qui tu as adressé ta circulaire ne regardent Malan comme leur maître, ainsi que tu l'appelles. Tant qu'il prêchera l'évangile de Christ sans aucune addition humaine , nous lui tendrons de tout notre cœur la main d'association et de fraternité, mais s'il y ajoute quelque chose, au delà de ce qui nous a été annoncé, s'il nous prêche un autre évangile que Vévangile de Christ, et nous annonce d'autres choses que celles qui nous
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ont été dites et annoncées ci-devant par les apôtres de notre Seigneur Jésus- Christ, nous les rejetterons ouvertement. Nous n'avons qu'un seul Maître, qui est Jésus-Christ, et pour nous, nous sommes lous frères ; nous devons tous être de fidèles ministres de Jésus-Christ, et les dispensateurs des mystères de Dieu. Nous ne sommes les disciples ni de Paul, ni d'Apollos, ni de Céphas, mais seulement de Christ. Car celui qui plante n'est rien, ni celui qui arrose; Dieu seul est tout, lui qui donne l'accroissement. Et personne ne peut poser d'autre fondement que celui qui a été posé, qui est Jésus-Christ. — Or comme nous croyons que c'est sur ce seul et unique fondement, sur cette pierre angulaire, choisie et précieuse, que sont basés en entier les livres symboliques de notre église, savoir les conclusions de la dispute de Berne de 1528, les actes du synode de Berne de 1532, et la Confession helvétique de 1566, nous les regardons, après l'Ecriture, comme les fondements de la doctrine évangélique et de la morale chrétienne que nous devons enseigner, en y conformant toutes nos instructions (voyez Ordonn. eccl., titre II, § 2), jusqu'à ce qu'ensuite d'un synode général, et après une dispute ou règne l'esprit d'impartialité, les pasteurs et tous les autres ecclésiastiques ou laïques qui s'opposent à nous, nous aient démontré par l'Ecriture sainte qui est la seule colonne et l'appui de la vérité, que ces livres symboliques, que je viens de citer, renferment des erreurs dangereuses, et que nous avons grand tort de les admettre en plein et de nous efforcer de mettre en pratique les devoirs qu'ils nous imposent, Voilà donc, mon cher ami, ce que c'est que cette doctrine qu'il te plaît d'appeler nouvelle, mêlée d'erreurs, et renfermant un curieux mélange d'humilité et d'orgueil.
Mais revenons-en à M. Curtat, notre cher et bien-aimé père en Jésus- Christ. A Dieu ne plaise que jamais nous oubliions ses délicieux entretiens, ses touchantes et pressantes exhortations, et tous ces épanchements de cœur dont le souvenir seul m'est toujours si doux et si agréable !... A Dieu ne plaise que jamais nous oubliions tout le bien qu'il nous a fait, ou plutôt la grâce de Dieu qui était en lui, par ses excellentes directions, et ses précieux conseils!... C'est à lui, après Dieu , que nous devons la plupart, nous le reconnaissons tous, d'être venus à la connaissance de la vérité qui est selon la piété ; car, pour me servir d'une de ses expressions, familière quoiqu'un peu triviale, il nous a mis la main sur le piclet1, mais sans nous ouvrir la porte; il nous a adressés aux pères de l'église, aux réformateurs, à tous ces anciens sermonnaires protestants du XVII0
1 Piclet, expression vaudoise vulgaire, pour désigner le loquet d'une porte.
siècle qui sont si chrétiens et si évangéliques, en un mot, à tous ces anciens documents de la piété et de la pureté de foi de nos ancêtres. Mais malheureusement cet homme, dont le génie ardent et l'imagination vive s'embrasent si aisément, a été circonvenu, dès les premiers instants où a commencé à se manifester dans notre pays cet heureux réveil religieux qui, grâces à Dieu, fait chaque jour de plus grands progrès, par des personnes qui lui ont présenté ce qui se passait sous des couleurs tout à fait fausses ; il n'a pas pris la peine de remonter lui-même aux sources, mais s'appuyant sur quelques faits isolés et souvent même tout à fait dénaturés par la calomnie du public (je n'en veux pour exemple que la lettre des missionnaires de Bâle, Betzner et Saltet; voyez le Magazin évangélique , janvier 1822), il a écrit ses deux ouvrages sur les Conventicules, etc., dont l'effet a certainement été chez un grand nombre de personnes un refroidissement religieux très marqué, et chez d'autres, un sentiment de douleur de voir ainsi celui qui semblait ne respirer que le zèle et l'amour de son Sauveur, attaquer (je ne parle pas des conventicules, ce n'est pas un article de foi, mais) la doctrine de ceux-là même d'entre ses anciens disciples qui se sont efforcés de mettre à profit le plus possible ses excellentes leçons, car tu ne peux pas disconvenir qu'il ne nous ait présentés , dans son second ouvrage surtout, comme des sectaires dangereux, et sur la doctrine desquels il importait à chacun de se mettre en garde. — Mais quoi qu'il ait pu dire ou faire, je lui ai voué dès longtemps un attachement et une reconnaissance que rien ne saurait altérer. Et la preuve la plus manifeste que tous mes confrères d'accusation en tant qu'exaltés, méthodistes, etc., l'aiment comme moi, c'est qu'aucun d'eux n'a écrit le plus petit mot en réponse aux inculpations erronées dont il nous charge, quoiqu'il nous fût à tous si aisé de mettre la vérité au grand jour. Tous ont préféré au contraire porter l'opprobre de Christ, les noms méprisants demômiers ou de sectaires, et souffrir mille injures et mille calomnies de la part des impies et des faux chrétiens, en s'efforçant seulement de dissiper les préjugés du monde contre eux par leur conduite, par leur support, par la pureté de leur doctrine, plutôt que de relever le gant que leur avait en quelque sorte jeté leur cher et ancien pasteur et père en Jésus-Christ, plutôt que de se mettre ouvertement en opposition avec lui.
Quant aux reproches que tu fais à ceux des ministres vaudois qui ont assisté personnellement au conventicule de Rolle, relativement à ce qu'ils ont pu dire ou laisser dire à M. Malan par rapport à M. Curtat,
n'ayant pas été moi-même à cette assemblée, et ne faisant profession d'être de personne, sinon de Christ, je suis déjà par là même dispensé d'y répondre, et je leur en laisse le soin. D'ailleurs s'il leur est échappé dans ce moment-là, je le suppose, quelque parole contraire à la charité et à la reconnaissance, savons-nous, sais-tu s'ils n'en ont pas eu bientôt après les plus vifs regrets? Savons-nous aussi, si en parlant de l'ouvrage de M. Curtat, ils n'ont pas cru laisser absolument intacte sa réputation comme pasteur, et le respect dû à son âge, à sa personne, et à son caractère?... Savons-nous s'ils ne l'ont pas envisagé, ainsi que je le fais moi-même, comme aveuglé momentanément par des préjugés qui se dissiperont tôt ou tard, quand ses passions, qui sont toutes en jeu dans ce moment, seront un peu calmées? Savons-nous aussi si nos confrères, qui ont assisté au conventicule de Rolle, n'ont pas fait à M. Malan plusieurs observations, tendant à excuser la conduite de M. Curtat, et que M. Malan ait oubliées, entre le moment de l'assemblée et celui où il a écrit son ouvrage? Or si nous ignorons toutes ces choses, la charité chré- ' tienne ne doit-elle pas nous porter à juger favorablement de la conduite qu'ont tenue dans cette occasion nos chers confrères, amis et anciens condisciples ? — Je blâme sans doute l'expression de Malan en parlant de M. Curtat : Les chrétiens l'honoraient. Pour quant à ce qu'il dit, qu'il a porté des coups à V église de Christ, je trouve bien qu'il serait plus juste dédire: Sa ou ses brochures sur les conventicules ont porté des coups à l 'église de Christ, que de dire que c'est M. Curtat, car tu m'avoueras que M. Curtat en chaire, ou nous instruisant dans son cabinet, et l'auteur des brochures en question, sont deux hommes absolument différents. Je ne saurais approuver ses brochures , mais j'estimerai, je chérirai, j'honorerai toujours l'auteur et je ne cesserai, dans aucun temps de ma vie, d'implorer toutes les bénédictions célestes sur lui en particulier, et sur tous mes autres bien-aimés pères et frères en Jésus-Christ.
Voilà, mon cher ami, une assez longue lettre ; j'aurais bien préféré sans doute te voir et t'entretenir de bouche, que de t'écrire. Mais trente lieues et plus de distance y mettent obstacle. Je désire du moins que nos cœurs soient plus rapprochés que nos personnes !
Que la grâce de notre Seigneur Jésus- Christ soit avec ton esprit !
Présente, je te prie, mes respects affectueux à madame ton épouse., et reçois l'assurance bien sincère de mon attachement fraternel. Ton ami et frère tout dévoué.
François Dcmont, ministre du saint Evangile.
N.B. Je n'ai reçu aucune réponse ni de Vinet, ni de M. Curtat, aux lettres que je leur avais adressées, et M. Curtat ne m'a point renvoyé ma copie, comme je le lui demandais dans un Post-scriptum.
J'avais espéré (non sans fondement) que Yinet reviendrait de ses préjugés contre nous. — Et en effet, il n'y a qu'à lire la courte préface qu'il a ajoutée à la traduction qu'il a donnée au public, en cette même année 1822, d'un sermon du professeur de Wette sur l'épreuve des esprits (Bâle, chez Neukirch, 1822), pour se convaincre qu'un changement notable s'était déjà opéré alors dans sa manière de voir à cet égard, depuis le commencement de cette année-là (époque de sa circulaire) à celle de la publication de cette brochure. Si cela n'était pas, il n'aurait pas dit alors, dans cette préface : « Si ces vérités (que contient le sermon de M. de Wette) étaient évidentes à tous les esprits, moins d'amertume sortirait des différences d'opinion en matière de foi. On ne verrait pas ceux qu'une piété distinguée recommande à l'estime de leurs frères devenir l'objet d'une dérision profane, parce que quelques opinions controversées et quelques formés inusitées se joignent à leur solide et fervente dévotion, etc., etc. »
Je crois donc pouvoir espérer, sans trop de prétention, que la lettre ci-dessus a pu contribuer avec d'autres moyens, dans la main de Dieu, à faire" réfléchir Vinet, et à le ramener à des sentiments plus justes et plus modérés à l'égard de ses frères en Christ. — Le Seigneur a fait le reste.