CHAPITRE IL
en fût grande en un tel temps, en de telles circonstances et avec un esprit si porté à dégager les vues pratiques contenues en germe dans les textes médités.
Au point de vue de la vie chrétienne, Rochat a donc, dans la période que nous racontons, exercé une influence considérable sur notre histoire religieuse. Non pas, il est vrai, tout à fait dans le même sens et de la même manière que Vinet, bien que, dans ses nombreux discours, il n'y ait pas un mot qui tende à affaiblir l'obligation morale, mais Rochat est essentiellement l'homme du dogme. A cet égard, il complète Vinet, ou, pour mieux dire, ils se complètent mutuellement.
Ce serait ici le lieu de mentionner quelques autres publications religieuses qui parurent de 1830 à 1834 et qui eurent pour auteurs des chrétiens vaudois tels que Dupraz, Gonthier, L. Rurnier, etc.; mais notre pensée étant de consacrer un chapitre spécial à la littérature religieuse de la seconde phase de notre histoire (1831-1840), nous renvoyons à ce moment de parler d'une foule d'écrits dont nous aurons à étudier l'influence sur le mouvement religieux et ecclésiastique dans notre canton.
Les faits de diverse nature racontés dans nos deux derniers chapitres fournissent la preuve que le mouvement religieux dont notre pays avait été le théâtre avant 1830 ne cessait point de se produire après cette date. Cependant, ce mouvement rencontrait et devait rencontrer encore bien des obstacles, soit intérieurs et tenant à l'imperfection même des instruments employés, soit extérieurs et provenant de causes très diverses. Au point de vue religieux et moral, les dispositions de notre peuple, considéré dans son ensemble, étaient loin de trahir une grande sympathie pour les œuvres au bénéfice desquelles on avait
l'ambition de le placer. A côté de tout le bien qui s'accomplissait au milieu de nous, il y avait encore beaucoup de mal, et, lorsque l'occasion s'en présentait, les conducteurs spirituels du peuple gémissaient publiquement sur bien des plaies, sans qu'on osât s'inscrire en faux contre leurs appréciations. Voici, par exemple, comment, le jour du jeûne fédéral de 1832, un prédicateur jugeait l'état religieux et moral du canton de Yaud. Après avoir montré que l'Evangile de la grâce de Dieu était encore conservé parmi nous dans toute sa force et dans toute sa pureté, il présentait le côté sombre du tableau et disait entre autres : « On n'imagine pas même jusqu'à quel point l'oubli de Dieu, l'ignorance en matière de religion, l'incrédulité, sont encore poussées parmi nous.... La foule n'est absolument chrétienne que de nom. Il y a une multitude d'indifférents en matière de religion. Nous avons au milieu de nous des hommes qui haïssent, dans toute la force du mot, cette vérité venue d'en haut qui pouvait les sauver.... Les chrétiens sont peu nombreux ; ceux qui repoussent ouvertement le salut ont nom légion.... »
Le prédicateur, abordant le chapitre de la moralité, signalait cette « corruption basse et grossière qui dégoûtait et révoltait même les enfants du siècle. » — « Pour savoir où nous en sommes, disait-il, il faut pénétrer dans les mystères d'iniquité que les bas lieux de la société recèlent... Des désordres qui, autrefois, étaient rares, sont devenus fort communs et l'on commence à les justifier »
Assurément, voilà un triste tableau et nous ne sommes point autorisés à en suspecter l'exactitude parce que nous le rencontrons dans un sermon de jeûne. Il est vrai que, ce jour-là, les pasteurs usaient du droit, qu'on leur reconnaissait du reste très libéralement, de dire ouvertement à leurs paroissiens tout
1 Feuille religieuse, 1832.