‹ Histoire du movement religieux et ecclésiastique dans le canton de Vaud (volume 4)Chapitre 16 sur 269 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

crise, une entière neutralité, afin que leur ministère de paix fût toujours indistinctement à la disposition de tous ceux qui pouvaient le réclamer. Les pasteurs désiraient donc généralement garder le silence *.

La question ne fut pas immédiatement résolue. Tant que le gouvernement eut quelque doute sur le succès de cette mesure, les pasteurs purent croire qu'ils pourraient, en dehors de la révolution, continuer à s'occuper paisiblement d'une œuvre étrangère aux préoccupations politiques. Mais bientôt les adhésions des fonctionnaires de tous les ordres arrivèrent en foule; de toutes parts l'exemple donné par le tribunal d'appel fut suivi, et le gouvernement provisoire se sentit irrévocablement assis sur les fauteuils du château. Alors les exigences s'accrurent avec le succès; on déclara que les pasteurs étaient tenus d'adhérer comme tous les fonctionnaires. A la vérité, on avait été puissamment encouragé à prendre cette décision par les adhésions de quelques ministres qui avaient envoyé d'eux-mêmes un acte qu'on ne leur avait pas encore positivement demandé 2.

Ensuite de la décision du gouvernement provisoire, les ministres de l'église nationale étaient donc envisagés comme des fonctionnaires de l'état. Aux termes de la loi ecclésiastique de 1839 étaient-ils en effet autre chose? Cette loi, qu'ils n'avaient pas repoussée dans le moment opportun, qu'ils avaient acceptée puisqu'ils l'avaient subie, cette loi, qui assujettissait la religion au pouvoir civil, les considérait comme de véritables fonctionnaires de l'état, agissant partout pour l'état. Le jour

1 Conf. C. Baup, Précis des faits qui ont amené et suivi la démission de la majorité des pasteurs et des ministres, etc. (Lausanne, 1846), pag. 7.

2 Conf. Fréd. Chavannes, la Crise ecclésiastique, etc., pag. 5. Il paraît bien que le gouvernement provisoire n'eut pas d'abord l'idée de réclamer l'adhésion des pasteurs; tout au moins était-il hésitant. C'est alors, dit-on, qu'un pasteur, homme de cœur, mais qui n'avait pas le discernement des esprits et des circonstances, se rendit auprès de M. Druey et lui demanda si les pasteurs devaient adhérer? M. Druey, saisissant la balle au bond, répondit bien haut : « Sans doute ! sans doute ! »

était venu où, conservée intacte dans l'arsenal de la législation du canton, elle allait servir au parti triomphant d'instrument contre le clergé. A bien peu d'exceptions près, ce dernier avait accepté la loi en considération des hommes alors au pouvoir. Ces hommes étaient tombés, mais la loi était restée debout; elle allait se montrer cruelle à l'égard des serviteurs d'une église marquée au front du signe indélébile de l'esclavage.

Après s'être réduits eux-mêmes à la condition de fonctionnaires de l'état, les ministres de l'église nationale étaient-ils encore fondés à réclamer contre les conséquences logiques que l'état allait tirer de leur condition? Il est vrai que les ministres n'admettaient pas qu'ils ne fussent que des fonctionnaires de l'état. « En notre qualité de pasteurs d'une église unie à l'état, disaient-ils, nous avons une double position, qui en elle-même n'est pas nécessairement fausse, comme on le prétend, puisque, dans toutes les choses légitimes, en obéissant à l'état nous obéissons à Dieu. Mais, ajoutaient-ils, nous devons veiller à ce que notre position de fonctionnaires publics n'absorbe pas celle que nous a faite notre consécration à la charge si importante de ministres de Jésus-Christ1. » Ce raisonnement pouvait paraître juste aux membres du clergé, il ne l'était pas aux yeux du pouvoir civil. A teneur de la loi de 1839, c'était ce dernier qui déterminait, par règlement, le mode de procéder à l'examen pour l'admission à la consécration, et le mode de procéder à la consécration elle-même. C'est lui qui nommait les pasteurs et c'est encore par les lois de l'état qu'était réglé tout ce qui concernait les fonctions pastorales. Au point de vue de l'état, il était donc inévitable que la condition de fonctionnaires de l'église fût absorbée par celle de fonctionnaires de l'état. Comment ce dernier aurait-il compris une distinction qui ne pouvait servir qu'à tranquilliser la conscience d'hommes infiniment

1 C. Baup, Coup d'œil sur la position de l'église nationale du canton de Vaud, pag.27.

respectables, mais qui, demandant en principe le règne absolu de la vérité et de la liberté, s'étaient accommodés toutefois d'un régime d'exception? Dans leur pensée, en effet, la loi de 1839 ne devait pas être autre chose. Mais ils avaient compté sur les hommes et les hommes leur faisaient brusquement défaut, les laissant eux-mêmes en présence d'un état de choses tout nouveau, qu'ils ne pouvaient voir avec satisfaction et qui éloignait d'eux leurs paroissiens, auteurs ou partisans de la révolution. Grâce à la loi de 1839 qui ôtait tout pouvoir aux paroisses, les pasteurs n'avaient gardé sur leurs ouailles qu'une influence très limitée. Si donc le jour devait venir où le pouvoir civil aurait quelque raison d'accuser les pasteurs (l'insubordination, par exemple, quel refuge ces derniers trouveraient-ils dans la loi, dont l'art. 130 se dresserait contre eux pour les condamner?

Le 19 février, une circulaire du gouvernement provisoire, adressée par l'organe des préfets à tous les pasteurs, exigeait l'adhésion de ces derniers au nouvel ordre de choses, et, entre autres, aux résolutions des assemblées populaires l. Cette demande plaça les pasteurs dans une position embarrassante et pénible; ils se réunirent en conférences locales pour aviser à ce qu'il y avait à faire. Il est incontestable que la grande majorité des membres du clergé avaient vu avec tristesse la chute d'un gouvernement sous l'administration duquel ils avaient joui d'une grande liberté d'action. C'était avec anxiété qu'ils avaient suivi les premiers pas du gouvernement nouveau etconslaté l'esprit dont la révolution était animée à l'égard de la religion et de

1 La circulaire était conçue en ces termes : « Des doutes se sont élevés sur la question de savoir si MM. les pasteurs étaient tenus de donner leur adhésion aux résolutions des assemblées populaires des 14 et 15 courant. Le gouvernement provisoire a résolu cette question affirmativement. »

ses ministres. Chez plusieurs des organes ordinaires du clergé, on avait déjà pu remarquer les signes d'un mécontentement justifié par la manière dont le parti radical était arrivé au pouvoir. De son côté, le gouvernement provisoire, se défiant des ministres, voulait couper court à toute velléité d'indépendance de leur part, en les forçant à se placer sur le même pied que les autres fonctionnaires de l'état. L'adhésion exigée d'eux devait amener ce résultat.

La position des pasteurs étant des plus graves et des plus délicates, on comprend, comme nous l'a dit M. Baup, qu'ils désirassent généralement garder le silence. Adhérer, c'était se reconnaître fonctionnaires de l'état au même titre que tous les autres, et nous savons combien cette assimilation brutale répugnait à la plupart d'entre eux. Cependant c'était le fait légal. Refuser d'adhérer, c'était s'élever contre une loi qu'on acceptait encore, c'était se soustraire à son pouvoir, et, par conséquent, renoncer à sa position légale; c'était se déclarer démissionnaire. Voilà la double et douloureuse alternative en présence de laquelle les pasteurs se trouvaient placés par les exigences du gouvernement; alternative rendue plus cruelle encore par la crainte très fondée d'avoir l'air de mêler la politique et l'esprit de parti à une question purement morale el ecclésiastique. C'était pour les pasteurs un si étonnant imjirévu, qu'ils devaient nécessairement tomber dans le piège qui leur était tendu.

Comment auraient-ils pu éviter un conflit entre leurs devoirs comme pasteurs et leurs devoirs comme citoyens? Comme citoyens, ils ne pouvaient être que les adversaires du nouvel ordre de choses. Les premières scènes de la révolution, les votations de Montbenon et de la Grenette, avaient été de telle nature, qu'elles contraignaient à l'unanimité d'opinion tous ceux qui, en dépit du bruit et des menaces, tenaient à ce que leur conscience leur déclarait être la sauvegarde de toute na-

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