CHAPITRE II
prêté le serment de leur consécration; ils l'ont relevé, non pour en faire dans l'avenir un moyen disciplinaire et un fardeau pour les consciences, mais pour exprimer leur foi actuelle, la direction et la nature de leur enseignement, et pour se poser nettement comme les vrais continuateurs de l'église de la réformalion, comme les vrais héritiers de l'ancienne église nationale, de l'église de leurs pères. Les signataires ont indiqué et mis dans une plus grande lumière les doctrines qui ont amené leur schisme d'avec l'état. Ils ont senti le besoin d'exprimer leur communion avec l'église universelle, et, en le faisant, ils ont fait un acte capital, bien propre à les laver devant le pays et devant tous les chrétiens de toute tendance sectaire1. Ils ont ainsi voulu travailler, avec toutes les églises protestantes et réformées, « à tout ce qui pourrait amener X unité du protestantisme évangéMque et contribuer à l'avancement du règne de Dieu. » — « Cette conclusion, dit un publiciste que nous avons plus d'une fois cité, donne la clef du mouvement qui s'est fait jusqu'ici, et qui se continuera contre toutes les églises nationales. C'est l'esprit chrétien, l'esprit cosmopolite, l'esprit catholique, clans sa signification d'universel, qui préside à ce mouvement. Cela seul devrait éclairer les gouvernements sur l'inanité des moyens de résistance qu'ils prétendent encore y opposer2. »
La déclaration du 22 avril répondait à une double exigence; d'abord à une exigence actuelle et locale, puis à une exigence fondamentale et permanente découlant de la nature même de l'église en formation.
A l'heure où, grâce au système et à la pratique du gouver-
1 Sixième circulaire de la Commission, etc., 21 janvier 1846.
2 L. Jottrand, De la question religieuse dans le canton de Vaud, pag. 138.
nement, un établissement politique se substituait à une institution qui avait conservé quelques éléments religieux du passé, il était de toute nécessité que les serviteurs du Chef de l'église relevassent l'ancien drapeau de leur foi. Ce qui ne s'était pas fait en 1839, devait donc se faire en 184-6. Au début de la lutte, un seul principe avait été revendiqué : celui de la liberté du ministère et de la suprématie de Christ dans le gouvernement de l'église. La question débattue le 12 novembre était proprement une question de discipline, question vitale sans doute, mais qui était étroitement liée à une autre plus vitale encore, à celle des doctrines. C'est à sa doctrine qu'une église se reconnaît; c'est elle qui lui donne vie; c'est par elle qu'elle peut croître et fleurir. Après avoir repoussé les prétentions de César sur les droits et les devoirs du ministère, n'était-ce pas le moment de rendre à Dieu la gloire qui lui est due, en remettant solennellement en évidence les grandes doctrines du salut? Sans attacher plus d'importance qu'il n'en méritait à l'étrange dilemme de la circulaire du 24 décembre, n'était-il pas du devoir des pasteurs affranchis du joug de l'état de proclamer ce qu'ils voulaient, et de dire aux chrétiens de notre pays : « Nous prêchons les doctrines de nos pères; nous n'avons pas cessé de vous les annoncer; mais nous voulons que l'église universelle le sache, et, dans ce but, nous relevons le symbole de la réforme. On a cru flétrir du nom de méthodisme l'antique croyance helvétique; eh bien, qu'on reconnaisse qu'elle remonte au berceau de l'église, et, qu'en rompant le lien avec l'état, le premier besoin de nos cœurs est de nous rattacher, par un acte authentique et solennel, à ces pures et vivantes doctrines exprimées dans la confession de nos aïeux1. »
Nous l'avons déjà fait entendre plus d'une fois, mais nous ne craignons pas de revenir sur ce point et d'y insister : l'église
1 Conf. Y Avenir, 1846, N° 2, 4 février. (L'église libre et sa confession de foi.)
qui devait se constituer librement au milieu de nous dans les années 1846 et 1847 ne date pas du 12 novembre 1845, mais bien, pour ne pas remonter plus haut, du jour où le grand conseil de 1839 a abrogé la confession de foi helvétique. La suppression de ce formulaire n'était qu'une réaction contre les progrès de l'Evangile au milieu de nous, une attaque directe contre les saintes et augustes vérités qu'il contenait, un premier coup de sape porté à la foi de l'église, et comme un ballon d'essai relativement à l'esclavage qu'on entendait faire subir au clergé, et, par lui, à l'église. L'esprit qui avait fait le 14 décembre 1839 fut aussi celui qui fil le 14 février 1845. On se hâta de regagner, en quelques mois, le temps qu'on avait perdu pendant cinq ans.
La conséquence de ces faits était évidente. A moins que l'église en formation en 1846 ne voulût être dans l'avenir tout autre chose que ce qu'était l'église avant 1839, elle devait reprendre cette confession de foi si brutalement enlevée. Du reste, la future église libre avait deux antécédents qui l'obligeaient encore: l'un était la tentative d'affranchissement qu'essayèrent au XVIe siècle Viret, de Bèze et leurs amis, tentative sur laquelle nous aurons à revenir plus lard; l'autre, rattachement que le clergé vaudois avait montré, de tout temps, aux doctrines fondamentales de la foi, telles qu'elles se trouvaient exposées dans la confession helvétique.
Pour une église libre, une confession de foi nous paraît être d'une absolue nécessité. Dès son origine, elle peut se rattacher à une ancienne confession sans y rien changer, la prendre avec quelques modifications, en formuler une nouvelle, et chaque année ce travail peut être revu intégralement ou dans quelqu'une de ses parties. Cela ne veut point dire qu'on le fasse, mais on pourrait le faire, et cela suffit pour conclure que, dans une église libre, les confessions de foi ne sont pas condamnées à l'immobilité comme dans les églises d'état. Lorsqu'une église
est séparée de l'état, il faut, pour lui appartenir, tout au moins qu'on le veuille; et comment consentir à être d'une église sans s'être informé de la foi qu'elle professe? Il faut à cette église une base dogmatique, et que cette base soit une confession explicite des vérités évangéliques. Cela est surtout vrai d'une église à la fois libre et presbytérienne, ou d'une confédération de communautés ecclésiastiques. En s'associant à un troupeau, on s'associe de fait à tous les troupeaux; en se plaçant sous la houlette d'un pasteur, on se range sous celle de tous. Une église presbytérienne sans confession de foi est un fait anormal et incompréhensible.
L'église libre en formation dans le canton de Vaud devait être à la fois multitudinisle et presbytérienne. Multitudiniste, elle ne devait exclure systématiquement aucun de ceux qui viendraient volontairement à elle; presbytérienne, son organisation ne manquerait pas d'une certaine force, de cette force d'association par laquelle on peut faire de grandes choses. Mais ainsi elle pourrait aisément devenir l'instrument d'un parti; danger d'autant plus grand que l'église officielle n'était plus que cela pour le parti qui gouvernait. Comment prévenir ce danger, si ce n'est par l'adoption d'une base fortement dogmatique, ou d'une confession franche et catégorique deja foi? L'église en formation ne devait pas se distinguer de l'église officielle uniquement par son indépendance du pouvoir civil ; elle devait être une église clairement et positivement évangélique. Par l'adoption d'une confession de foi, elle verrait s'effacer cette couleur politique que les événements lui imprimaient malgré elle, en même temps qu'elle se séparerait franchement de l'église officielle et de l'ancienne dissidence.
En résumé, si la future église libre du canton de Vaud tenait à rattacher le présent au passé; si, d'un autre côté, elle voulait assurer son avenir, ne pas faire schisme avec l'église vaudoise de la réformation, et ne pas s'exposer à voir dans son
chapitre n. 333 sein de misérables scissions, — misérables par les causes qui les produiraient, — son devoir était de reprendre, ou du moins de condenser la partie proprement dogmatique de la confession de foi abrogée en 1839
Le travail de formation de l'église indépendante se poursuivait lentement et obscurément, au milieu des nombreux obstacles que lui opposaient, chacun à sa manière, le gouvernement et le peuple. Le premier, par le moyen de ses circulaires et de ses arrêtés, avait prévenu le pays contre toute tentative des pasteurs démissionnaires de constituer quoi que ce fût qui ressemblât à une église. Et le peuple n'avait eu garde de demeurer sourd à un pareil avertissement. De son côté, la presse semi-officielle ne cessait d'exciter les passions populaires et de les animer contre toute revendication de fait de la liberté de eulte. Nous avons eu, tout récemment encore, l'occasion de citer d'assez méchants articles du Nouvelliste vatidois sur ce sujet.
L'autorité morale de M. Vinet était trop considérable dans le canton de Vaud pour ne pas être importune à la révolution.
1 Conf. sur ce sujet trois articles de la Ré formation au XIXe siècle, 1 846, N°s 3-5, 15-29 janvier. (Nécessité d'une confession de foi pour l'église libre du canton de Vaud.) A propos de confessions de foi, le vénérable pasteur Fabre nous racontait un jour qu'en 181.5, aux réunions de septembre, le professeur Gaussen, deGenève, ayant reproché aux pasteurs vaudois de s'être laissé enlever la confession helvétique, et ayant proposé lui-même, comme un remède aux maux présents de l'église, une confession très théologique, le professeur Herzogse leva, et, avec une rude franchise, une brusquerie peut-être trop grande parce qu'on souffrait, se prononça contre toute idée de confession de foi et déclara que la cause du mal était la symbololâtrie. D'une voix de stentor, il développa l'idée qu'on avait abusé du symbole; qu'on en avait dégoûté les multitudes et qu'il n'y avait pas lieu d'y revenir. Il fallait que chacun se fît son chemin comme il pourrait. M. Gaussen remit en poche son manuscrit et toute discussion cessa.
L'organe du parti radical ne crut pouvoir se dispenser de lui jeter un peu de cette boue dont il couvrait tous les mérites et toutes les vertus. Dans un article du 13 mars, intitulé M. Vinet, ses doctrines et son église, le Nouvelliste entreprit d'opposer la conduite du publiciste à ses écrits. Il trouva piquant de le montrer en faute à deux époques différentes dans deux sens tout à fait contradictoires. Pour cela, revenant sur les brochures publiées en 1829 par M. Vinet i, et faussant quelques citations, il s'écria sur le ton de la vertu indignée : « Il n'y a pas de sansculotte qui ait jamais prêché des théories plus subversives de l'ordre légal. On n'a pas émis de principes aussi dissolvants depuis la révolution de février. » El plus loin, après avoir cité une page des Considérations présentées à MM. les ministres démissionnaires-, le journal ajouta : « Si on rapproche ces paroles de celles de 1829, ce n'est plus le fanatique qui veut renverser les lois ou du moins les braver, qui pousse à la révolte pour arriver à ses fins; c'est le réformateur qui, du coin de son feu, enseigne la prudence pastorale aux bergers qui n'ont pas de troupeaux. » Suivant le Nouvelliste, M. Vinet avait préparé la révolte du clergé par son enseignement, et, à l'heure du mouvement, le 12 novembre, il avait eu la lâcheté de se tenir à l'écart.
Il ne fut pas difficile à M. Vinet de répondre. Il le fit d'abord dans les colonnes mêmes du journal qui l'avait attaqué^; puis, après avoir développé sa réponse, il la fit imprimer sous le litre de Réclamation 4 . Rétablir et justifier le sens des écrits dont on avait détaché quelques phrases, relever les cyniques assertions du Nouvelliste sur la conscience et la persécution, montrer que l'auteur des Considérations était resté fidèle, dans toute sa conduite, non seulement à ses convictions, mais encore à la
* Observations et Nouvelles Observations. (Voy. notre tom.II, pag. 242-25G.)
* Pag. 45 de la seconde édition citée par nous dans ce volume même, pag. 273. 3 Nouvelliste vaudois, 1846, N'° 2i, 24 mars.
* 22 mars, Lausanne, G. Bridel, 1846. 20 pag. in-8.