CHAPITRE IV
se rendre compte du prodigieux travail accompli dans les esprits depuis le jour où, par le fait de la démission, la majorité du clergé vaudois avait rompu avec l'institution créée par la loi de 1839. Plusieurs, sans doute, auraient voulu que ce travail eût été plus complet, que la rupture avec le passé eût été plus absolue. A l'heure qu'il est, après une expérience de plus de trente années, il est permis de penser qu'une œuvre de transaction doit céder le pas à une œuvre définitive et que les concessions faites à l'origine ne doivent pas devenir un obstacle permanent à ce que toutes les conséquences légitimes se dégagent de principes, vrais au fond, mais parfois trop peu accentués. Au fait, l'histoire de ces trente dernières années, si nous étions appelé à la raconter, nous apprendrait probablement qu'il en a été ainsi à beaucoup d'égards, et que l'église libre a été plus conséquente avec son principe générateur qu'on n'était en droit de l'attendre ou de l'espérer. Vinet lui-même, qui s'était montré d'abord assez perplexe à la vue des modifications nombreuses que le synode apportait au projet dont il était l'un des auteurs, écrivait ceci peu de semaines avant sa mort et alors que l'œuvre du synode était achevée :
Depuis ma première lettre, vous avez, vous et vos amis, discuté en second et en troisième débat le projet qui vous était soumis, et vous en êtes au point de soumettre vous-mêmes aux églises libres du canton de Yaud une constitution dont le principe fondamental ou le point de départ est leur union en un même corps, qui prend lui-même le nom d'église.
Si j'ai été bien informé, tous les membres du synode, à l'exception d'un seul, ont revêtu le document de leur signature, et cette unanimité a été franche et cordiale, encore que plusieurs aient conservé des doutes, des scrupules et des regrets, et qu'aucun n'ait obtenu exactement ce qu'il souhaitait. On n'a pas signé pour en finir, mais parce que. tout considéré, aucune des vérités de l'Evangile ne paraît recevoir la moindre atteinte dans ce document, et que rien, dans les dispositions dont il est formé, ne paraît incompatible, ni directement, ni indirectement, avec le développement de la vie spirituelle, c'est-à-dire avec l'unique but de l'institution ecclésiastique.
Cette conviction encourageante est aussi la mienne. J'avouerai bien que ni le travail définitif, ni le projet lui-même, ne s'élève jusqu'à l'idéal que je m'étais formé, d'après les notions chrétiennes, de ce que peut et de ce que doit être une église évangélique. On a timidement abordé et l'on n'a consacré qu'avec une extrême réserve des vérités ecclésiastiques dans lesquelles l'extrême ancienneté fait l'extrême nouveauté. C'est ainsi qu'on n'a osé ni reconnaître catégoriquement le caractère primitif de l'anciennat, ou, en d'autres termes, la pluralité des ministères, ni dénier absolument aux ministres le caractère sacerdotal que l'Evangile leur dénie, tout en les mettant à part pour l'assemblage des saints et l'édiiication du corps de Christ. On pourra reprocher au synode d'avoir manqué l'occasion et de s'être refusé l'honneur de promulguer distinctement des principes dont l'importance et la beauté méritaient bien, sans doute, une énonciation franche et précise. Sur plus d'un point où il eût dû appuyer, il a mieux aimé glisser; il a préféré l'expression faible à l'expression forte, et, là même où la vérité a été formulée de manière à ne laisser aucune ressource aux chicanes de l'exégèse, elle l'est pourtant avec une répugnance trop visible. En cédant sur les choses, on a marchandé sur les mots, comme s'il était moins honorable et moins sûr de dire les choses qu'il n'est honorable et sûr de les penser1.
Ainsi, de l'aveu de Vinet, les choses, sinon toujours les mots, se trouvent dans la constitution sous le régime de laquelle l'église libre s'est placée dès le 12 mars 1847 et a marché dès lors sans luttes, sans dissensions intestines, dans la paix et dans la concorde. Et n'est-ce pas là au fond ce qu'espérait et attendait Vinet lui-même lorsqu'il s'écriait : « Dieu soit béni, je verrai enfin une église2! »
1 Voir E. Schérer, Alexandre Vinet, pag. 173-175.
* Cette parole nous a été répétée par M. le professeur Chappuis, qui l'avait recueillie de la bouche même de son ami.