CHAPITRE V
Dans l'église libre du canton surtout, le deuil causé par la mort de M. Vinet fut aussi profond que général. « Il s'en allait trop tôt, selon nos vues et nos cœurs *. » En quel temps son secours eût-il paru plus utile, plus nécessaire ? Et l'arbre tombait au moment où il allait produire les fruits les plus excellents 1 « Nous courbons la tête, lisons-nous quelque part, avec tous ceux qui pleurent Vinet, sous le coup douloureux qui nous l'enlève, sous cette dispensation rendue plus sévère encore par la gravité des temps où nous vivons; et nous avons besoin de nous souvenir, par la foi, que rien n'est absolument nécessaire à l'église que la présence, l'esprit et la vie de son souverain chef Jésus-Christ.... Sachons, même en pleurant, offrir encore à Dieu nos actions de grâces de ce qu'il a daigné allumer au milieu de nous cette lumière dans laquelle nous avons pu, pour un peu de temps, nous réjouir.... Ne bénirons-nous pas Dieu, même au jour où il nous le reprend, de nous avoir donné Vinet durant quelques années? Ce don de sa bonté sera longtemps encore précieux à son église : Vinet ne nous est pas repris tout entier; son œuvre reste; quoique mort, il parlera encore au milieu de nous. Il est vrai de lui, plus que de beaucoup d'autres, que sa vie a été un temps de semailles; et bien qu'elle ait déjà recueilli de riches prémices, c'est plus tard surtout qu'elle produira sa pleine moisson.
» En voyant ce génie si vaste et si profond, renonçant à sa propre sagesse, saisir avec tant de puissance l'ensemble et l'harmonie des voies de Dieu dans le salut, nous pouvons savourer quelques légers avant-goûts du bonheur qu'il y aura dans le ciel à connaître pleinement ces voies et à les admirer sans cesse; nous entrevoyons un peu mieux l'accord parfait qui existera entre le conseil de Dieu envers les pécheurs et l'intelligence humaine, quand elle ne sera plus obscurcie par le péché. Sous ce rapport (sans parler des autres), les écrits
1 Chrétien êvangélique de 1870, pag. 331. (Article cité de M. Cbappuis.)
de Vinet sont une apologétique continuelle, et ils ont déjà réconcilié avec l'Evangile plus d'une intelligence orgueilleuse qu'ils ont amenée à s'humilier.
» Une autre mission spéciale à laquelle Vinet s'était senti appelé, fut de travailler à l'affranchissement de l'église et à la libre manifestation de la foi. A cet égard encore, il n'a fait que semer; et, comme Wilberforce, il a vécu justement assez pour voir, avant de mourir, un premier pas fait dans la réalisation de sa théorie favorite. Homme de spéculation et de pensée plus que d'action, il a vu cette théorie passer à la pratique, et sa dernière œuvre ici-bas a été de travailler à cette transition même, après laquelle il pouvait croire que sa tâche, dans cette sphère, touchait à sa fin; ça été là une grande joie pour lui, et la dernière de sa vie1.!) « Oui, ajouterons-nous avec M. Chappuis, » l'heure était venue dans un certain sens, pour Vinet; son » œuvre essentielle était faite et il lui avait été donné de voir » luire l'aurore du jour en vue duquel il avait travaillé 2. »
Avant de se séparer, le synode constituant avait chargé une commission spéciale de pourvoir à la mise à exécution de la constitution de l'église libre. En conséquence, cette commission,
1 Feuille religieuse du canton de Vaud, 1847. pag. 206, 207.
* Chrétien évangélique, 1870, pag. 331 . La mort de Vinet provoqua une explosion de regrets dont les journaux du temps, indigènes et étrangers, politiques aussi bien que religieux, se firent à l'envi les échos. Parmi les publications périodiques de notre pays auxquelles nous pourrions renvoyer nos lecteurs, nous indiquerions, outre celles que nous avons déjà citées : la Revue suisse, 1847, où se trouvent de beaux articles de M. Fréd. Chavannes et d'autres encore ; l'Avenir, 1847, N° 10, 12 mai; la Héformalion au XIXe siècle, 1847, N° 19, 13 mai. Il va sans dire qu'en France le Semeur se hâta de rendre un hommage bien mérité au plus célèbre de ses collaborateurs. (N° 20, 19 mai.) Le lecteur trouvera quelques détails touchants sur les derniers jours et sur la fin de M. Vinet, dans la notice que lui a consacrée M. Rambert. (Alexandre Vinet, tome II, pag. 318-324, 3e édition.)
chapitre y. 507 composée de MM. R. Wyttembach, Théocl. Rivièr, et Espérandieu, pasteur, adressa, le 5 avril 1847, aux diverses églises libres qui avaient eu des représentants au synode, une circulaire les invitant à réunir le plus tôt possible l'assemblée générale de l'église, afin de lui soumettre la constitution et de faire connaître dans la quinzaine la décision prise au sujet de cet acte. L'adhésion des diverses églises une fois donnée, celles-ci seraient appelées à se constituer selon les principes proclamés et à nommer leurs conseils et leurs députés au synode, en sorte que la commission exéculive pût convoquer ce dernier dans le délai fixé de soixante jours. « Vos délégués vous diront, ainsi s'exprimait la circulaire, que ce fut un beau jour, et dont nul d'entre eux, sans doute, ne perdra la mémoire, que celui où, après onze journées de discussions laborieuses, les représentants des églises, émus, joyeux, pleins d'espoir et surtout de reconnaissance envers Dieu, se pressèrent autour de l'œuvre qu'ils venaient d'achever, pour la couronner par leur unanime consentement. L'unité de la foi et de la charité l'avait emporté sur la diversité des esprits. Gloire en soit à la fidélité de notre Dieu! Ce fait, chers frères, nous paraît significatif; il est un indice, sans doute, que le Seigneur a mis sa bonne main à cette œuvre, qu'il l'a consentie, qu'elle est même, quelque imparfaite qu'elle soit, à cause des hommes, un don de son amour. Que de grâces, chers frères, ce grand Dieu et Sauveur ne nous at-il pas accordées depuis un an I Ne nous a-t-il pas conduits jusqu'à ce jour comme par la main? Ne nous a-t-il pas fait suivre des routes qu'il avait évidemment préparées et que nous n'aurions jamais suivies de nous-mêmes? N'avons-nous pas eu à reconnaître sa grâce et son support, même au milieu des circonstances en apparence les plus désastreuses et les plus décourageantes? N'a-t-il pas édifié notre chère église de sa propre main? Ne l'a-t-il pas choisie dans son infirmité, pour être en bénédiction à plusieurs? N'avons-nous pas le doux sentiment
qu'il a mis en elle son esprit? S'il en est ainsi, reconnaissons encore un nouveau bienfait, et acceptons avec joie et avec gratitude cette constitution qui va réunir dans une même profession de foi, dans un même amour, dans une même vie, toutes les églises libres de notre pays1. »
Le 22 avril suivant, la commission exécutive annonçait aux églises que, presque partout, le Seigneur avait fait obtenir à la constitution la même et joyeuse unanimité qu'il avait voulue dans le synode. Les églises étaient donc invitées de nouveau à s'organiser définitivement, à compléter leur assemblée générale, à nommer leurs conseils et leurs députés au synode. La commission leur donnait sur ces divers points plusieurs directions utiles et pratiques; elle les prévenait que les professeurs de la faculté libre de théologie seraient provisoirement membres du synode, jusqu'à ce que la faculté eût été définitivement constituée, et elle les invitait à faire promptement toutes les opérations exigées afin que le synode pût être convoqué pour la date fixée2.
Comme la chose allait de soi, les églises obtempérèrent avec empressement aux invitations et aux conseils de la commission d'exécution, et le premier synode régulier de l'église libre put s'ouvrir à Lausanne le 8 juin suivant. La session dura trois jours. Depuis le synode constituant, plusieurs églises nouvelles s'étaient formées et rattachées au faisceau général, en sorte que le synode compta 92 délégués, représentant 37 églises dont voici la liste : Aubonne, Ballaigues, Boltens, Clieseaux, ChevrouXy Daillier, Echallens, Etoy et Lussy, Grandson, Granges de Sainte-Croix, la Sarraz, la Toar-de-Peilzy Lausanne, Lutry,
1 Circulaire autographiée du 4 avril 1847. * Circulaire autograpliiée du 22 avril 1847.