‹ Histoire du movement religieux et ecclésiastique dans le canton de Vaud (volume 4)Chapitre 240 sur 269 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

c'est pour le ciel que tu nous formes, et que Vinet vient d'être reçu par ses frères qui l'avaient devancél Dimanche, en entendant M. Espérandieu prier pour Vinet à l'agonie, je ne pus retenir mes larmes. Aujourd'hui, quand je fus entré dans cette cour du Châtelard, d'où si souvent Vinet avait dû admirer la magnificence et la douceur des œuvres de Dieu ; quand, au haut de l'escalier, j'ai été reçu par G. S. qui me serra la main; quand j'eus vu le cadavre de Vinet, cette pensée disparue, avec cette répugnance que cette immobilité et celle pâleur inspirent, et que je fus redescendu dans la salle où se trouvaient tous ces amis dont j'avais si souvent vu Vinet entouré, je ne pus retenir mes larmes; je retournai vers le corps sur lequel se trouvaient quelques fleurs et ces mots : « Ceux qui en auront amené plu- » sieurs à la justice luiront comme des étoiles à toujours et à » perpétuité 4. »

» Le service commença à quatre heures. Cette grande salle du Châtelard, avec son caractère pensif, était comble. Mme Vinet, sa belle-sœur et quelques dames entrèrent. Mme Vinet ne laissait échapper aucune larme; il y avait, sur son visage, je ne sais quel reflet solennel de tristesse et de force. Sa douleur n'était pas commune. M. le pasteur L. Leresche, de Morges, parla en ami d'un puissant serviteur de Christ : « Glorifions notre Dieu » tandis qu'il en est temps, » entendis-je résonner à mon oreille. Suivit la lecture, faite avec gravité, par un vieillard, ancien de l'église libre de Montreux, de l'Ecriture sainte : « L'herbe est » séchée et sa fleur est tombée ; mais la parole de Dieu demeure » éternellement, etc. » Le professeur Chappuis se mit alors à prier. Il y avait dans sa voix quelque chose de ferme et de fervent à la fois, comme dans la voix d'un homme qui parle avec la clarté que donne la contemplation de l'éternité : « Dieu de )> miséricorde, que nous ne nous confiions plus en la chair.... » Remplis de toi seul ce vide, ce désert que tu crées dans nos

1 Cette parole de l'Ecriture a été gravée sur le marbre du tombeau de Vinet.

» cœurs.... Pour ton serviteur qui a vécu courbé sur les mysd tères de ton amour, dans l'humilité, maintenant rien n'arrête » plus son regard.... » A tant de traits qui rappelaient notre frère, à cette voix émue, mes larmes ne tarissaient pas. En sortant, je touchai la main de Mme Vinet qui serra la mienne en pleurant.

» Le convoi fut long; j'étais un des porteurs. A plusieurs reprises, un incident me fit sourire malgré moi : un agneau revenait sans cesse se placer sous la bière. Au cimetière, au bord de la fosse, les étudiants chantèrent un cantique suivi de quelques mots d'adieu prononcés par A. Steinlen, et pleins d'une reconnaissance et d'une affection bien senties. M. G. Monod, pasteur de l'église nationale, prononça quelques paroles : « Hier, c'était Rochat ; aujourd'hui, c'est Vinet; demain, qui » sera-ce?... Hélas 1 le pays est en feu 1 la paix, l'union !... »

» Je repris le chemin de Vevey. Vinet dans la tombe 1 Seigneur, revêts-nous de force pour le combat, et que ce soit après la bataille et la victoire que nous criions : Paixl paix ! »

La mort de M. Vinet fut vivement sentie partout. Quel poids sur le cœur de tous ceux qui, sans même l'avoir connu personnellement, se sentaient avec lui en communion de pensées et de vie l Combien d'âmes éclairées par lui sur leurs intérêts éternels, affermies, consolées, édifiées par ses écrits, pleurèrent en lui un guide plein de lumière et d'expérience, un vrai père spirituel l Aussi le sentiment qui se manifesta de toutes parts, dans cette douloureuse semaine, était-il moins le regret d'un si beau génie que le regret d'une personne si chère; ce n'était pas l'admiration qui pleurait, mais le cœur, et l'on oubliait presque l'écrivain en pensant à l'ami.

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