CHAPITRE t
la refonte d'institutions ecclésiastiques vieilles de près de trois siècles. Le pouvoir civil qui succédait à celui de Leurs Excellences, non-seulement ne toucha pas à l'établissement religieux que la réforme avait enfanté et que la main du souverain avait façonné, mais encore, ce pouvoir exprima aussitôt et très vivement le désir de voir la religion entourer de ses sympathies et sanctionner ainsi l'ordre de choses tout nouveau créé par l'émancipation. A en juger par les procès-verbaux de Yassemblée représentative, il semblerait que cette autorité ait éprouvé quelque appréhension relativement à la manière dont le clergé accueillerait les nombreux changements intérieurs qui allaient être l'inévitable conséquence de la révolution. On tient évidemment à pouvoir compter sur les fonctionnaires de tous ordres, mais plus particulièrement sur les ministres du culte, comme on se mit alors, en Suisse, à appeler les ecclésiastiques \ On reconnaissait encore à ces derniers une certaine influence, surtout sur le peuple des campagnes, et on sentait qu'à ce point de vuelà, tout au moins, il y avait quelque chose à gagner à mettre le clergé du côté de la révolution. En outre, il ne faut pas oublier qu'on avait besoin des ministres, auxquels étaient confiées la tenue des registres de l'état civil, la direction et l'inspection des écoles. Plus que toute autre classe de la société, ils possédaient une somme générale de vertus et de lumières dont il était impossible de méconnaître l'importance dans les circonstances du moment. Ainsi s'expliquerait pour nous l'espèce d'anxiété avec laquelle était attendue, par le gouvernement provisoire, l'adhésion du clergé vaudois à l'ordre de choses issu de la révolution. Une semaine ne s'est pas encore écoulée depuis que l'assemblée représentative est entrée en fonctions, et déjà, dans le sein de cette assemblée, on observe que parmi les minis-
1 Cette expression déplaisait souverainement au pasteur L. Curtat qui, dans un sermon de jeûne prêché en 1794, à Berne, avait déjà protesté contre la substitution du mot culte à celui de religion.
g LIVRE I.
très de la religion, il en est quelques-uns, — des égarés, dit-on, qui ne prêchent pas toujours au peuple la doctrine de la liberté. On ajoute donc à la proclamation générale destinée à démontrer au peuple ta justice et la nécessité de la révolution, un article de la plus grande force, — ainsi s'exprime le Bulletin officiel, « pour rappeler aux pasteurs leurs devoirs et pour les menacer de la vengeance des lois s'ils tendaient à troubler le bon ordre l.» En terminant, l'autorité civile adjure les ministres des autels, au nom de Dieu, au nom du peuple, au nom de leur sûreté et du bonheur de tous, de rester dignes de ce Dieu qu'ils disent ser vir ! On conviendra que ce langage impérieux trahit bien peu de confiance dans le patriotisme de ceux que l'on appelle emphatiquement les ministres des autels2. On va même jusqu'à prévoir le cas où ils pourraient tendre à troubler le bon ordre ! !
Les pasteurs craignirent-ils de tomber sous le coup des lois dont on les menaçait, ou bien la rude éloquence des représentants du peuple leur fit-elle envisager la situation présente de leur patrie sous une face toute nouvelle? Nous l'ignorons. Nous sommes cependant porté à croire que ce fut dans l'amour qu'ils éprouvaient pour leur patrie, dans leur dévouement à leurs concitoyens et dans le sentiment d'un devoir rendu plus sacré parles circonstances mêmes, bien plutôt que dans la crainte de déplaire aux hommes, que les pasteurs puisèrent les motifs d'une adhésion qui ne parut tardive qu'à la fiévreuse attente du gouvernement provisoire.
1 « Nous savons, — disait la proclamation, — que les ministres delà sainte religion chrétienne, pénétrés de ses principes, prêchent en général le droit de l'homme à la liberté et à l'égalité : mais nous savons aussi qu'il est des exceptions à cette règle. Quelques caractères vains et orgueilleux se rencontrent parmi eux, et annoncent une doctrine aussi éloignée de la religion que des bases de notre régénération. Décidés à maintenir cette religion dans toute sa vigueur, et à conserver et protéger la liberté des cultes, nous rappelons à leur devoir ces pasteurs égarés en les prévenant qu'en cas d'obstination, la loi les atteindra et la patrie sera vengée. » (3 février 1798.)
* Cette expression n'était du reste qu'un emprunt fait à la phraséologie de la révolution française. (Assemblée nationale, 10 août 1789.)