CHAPITRE IX
Scènes barbares à Ylsle. — Plainte de Jacques Magnin. — Dépositions de Juvet devant le juge de paix. — Enquête sans résultat. — Conflit entre les ministres exclus des rangs du clergé et l'église nationale, à propos de baptêmes d'enfants. — Correspondance de Juvet et du pasteur Chavannes-Porta.
Depuis son établissement à Lausanne, Juvet s'était rendu deux ou trois fois dans son ancienne paroisse de l'Isle, pour y visiter les fidèles, pour les exhorter à persévérer dans la foi, et pour chercher à établir parmi eux un service religieux selon la vérité. Dans ce but, et pour plus de facilité, il loua au nom des fidèles une chambre l, dans laquelle ceux-ci se réunirent chaque dimanche. Ils étaient présidés par un frère tiré de leur sein et établi pour cela par leur pasteur2.
* Dans la maison d'un serrurier nommé Chaillet.
* Recueil des pièces officielles.
294 livre m.
Mais à la vue de ce qui se passait, l'irritation des adversaires ne fit que grandir, et elle en vint au point qu'un dimanche, le 2 novembre, la contrée de l'Isle fut le théâtre de scènes tellement barbares et révoltantes, que les deux principales victimes de la rage et de la violence populaires crurent devoir adresser au conseil d'état un récit des faits qui les concernaient, et réclamer pour eux-mêmes la protection des lois. Ce dimanche, en effet, un attroupement considérable s'était formé devant la maison où la petite assemblée des fidèles se réunissait pour s'édifier par la lecture et par la méditation de la parole de Dieu, par la prière et par le chant des louanges du Seigneur. Le culte, une fois terminé, l'attroupement bien loin de se dissiper, se fit un horrible jeu d'accompagner jusque chez eux, en les maltraitant, un homme de Mont-la-Ville et son frère. Cet homme a écrit lui-même le récit qu'on va lire et qui est trop touchant pour que nous ne le communiquions pas in extenso à nos lecteurs :
Lausanne, le 4 novembre 1823.
Très honorés monsieur le landammann et messieurs les membres du conseil d'état,
Je ne viens point, dans ce qui va suivre, porter plainte contre personne, pour le faire punir, mais uniquement vous rendre sachants de ce qui se passe sous votre gouvernement, au mépris de nos lois et de nos droits comme citoyens vaudois.
Le dimanche 2 novembre, les chrétiens de l'Isle et des environs étaient réunis, comme à l'ordinaire, dans une chambre qu'ils ont louée pour pouvoir ensemble lire la Parole de Dieu, chanter ses louanges, s'exhorter à une vie sainte, juste et pieuse.
Pendant notre service, comme nous chantions les louanges de Dieu au cinquième cantique du livre des psaumes, on a déjà jeté une pierre qui a cassé deux vitres et qui est tombée dans la chambre sur un homme; elle a fait peu de mal.
Au sortir de l'assemblée, nous avons été lapidés par un grand concours de gens de tout âge et de tout sexe. Un de mes frères et moi nous avons été poursuivis sur le chemin à coups de pierre et de bâton, et ren-