CHAPITRE EL O
essai du ministre vaudois. Cela était d'autant plus naturel que l'écrit de M. Levade était une des rares productions originales de notre littérature religieuse à cette époque. Telle est aussi la raison pour laquelle nous en parlons nous-même ici. C'est également le désir d'être aussi complet que possible sur ce point qui nous engage à dire deux mots d'une brochure assez curieuse qui parut en 1810 sous ce titre : L'homme animal formé par le monde, et Vhomme spirituel instruit par la religion. Discours chrétien sur la première épilre aux Corinthiens, chap. Il, vers. 14 et 15, adressé aux amis de la vérité *.
L'auteur de l'écrit dont nous venons de transcrire le titre était un certain J.-P. Courlat, qui s'intitulait emphatiquement : Apôtre de Jésus-Christ. Ce M. Courlat avait desservi diverses cures du canton et en dernier lieu celle de Château-d'Œx, d'où il avait dû être expulsé par la force. Ayant eu le malheur de perdre la raison, M. Courlat ne s'en croyait pas moins pasteur de Châteaud'Œx, et, malgré les sommations officielles, il refusait de quitter la cure. Il y soutint même, dit-on, un siège en règle, et, du haut d'une fenêtre, il accablait de pierres les représentants de l'autorité. Bien des années plus tard, les étudiants de Lausanne, qui nommaient malicieusement M. Courlat Vhomme animal, pouvaient encore le voir, en longue barbe blanche, errer autour des bâtiments académiques, tandis que le clergé d'Orbe et Grandson se plaignait au gouvernement de ce que le dit ministre se livrait à une sorte de vagabondage et de mendicité, vendant dans les places publiques et autres lieux des pièces religieuses sur lesquelles « il y aurait bien des observations à faire, etc 2. » Quoiqu'il en soit de la folie de M. Courlat et des orages de sa vie pastorale, son discours renfermait d'excellentes choses et, sous une exposition quelque peu diffuse, la saine doctrine elle-même dans ses traits essentiels. M. Courlat adoptait volontiers le
4 Paris, 99 pag.
s Registres de la classe, 1817, 28 niai.
ton du réquisitoire contre l'homme animal, mais ses idées sur l'église ne manquaient pas d'originalité et de justesse.
Gomme on le voit, cette littérature, en y comprenant même les sermonnaires, était encore bien incomplète, bien insuffisante. Elle ne pouvait pas réveiller. Cependant, il ne faudrait peut-être pas trop rabaisser l'influence qu'elle a pu exercer dans son temps. Il y avait là des aspirations, des efforts qui répondaient à des besoins., sinon très généraux, du moins assez perceptibles pour que ces ouvrages trouvassent des lecteurs sympathiques. Lorsque, dans les ténèbres de la nuit, une faible lueur se montre dans le lointain, elle attire aussitôt les regards du voyageur attardé et peut-être inquiet. Cette lueur devient pour lui ce qu'est le phare pour le marin ballotté sur les flots. 11 en reçoit un encouragement précieux, une force nouvelle, une impulsion plus forte, Telle nous apparaît, en son genre, l'œuvre accomplie par les hommes, qui, de loin et sans vue bien distincte de l'avenir, ont contribué en quelque mesure à maintenir, à nourrir et à exciter le sentiment religieux, au sein d'une patrie que les événements semblaient devoir éloigner à tout jamais des grandes vérités du christianisme.