CHAPITRE IL
Tableau de» Invasions de« Harbares depuis la mort de Théodoae Jusqu'à la chute de l^mplre d Occident.
§ 1er, Situation géographique et mœurs des peuples germains
an quatrième siècle.
Au moment du déclin de l'empire et dans le cours du quatrième siècle de l'ère chrétienne, les vastes contrées désignées par les Romains sous les noms de Sarmatie et de Germanie élaienl occupées par des races d'hommes qui avaient une origine commune avec les Cimbres et les Teutons. Mais plus heureux qu'au temps de Marius, les nouveaux peuples germaniques étaient destinés non-seulement à faire trembler le monde romain, mais encore à s'y établir en conquérants et en maîtres.
Les Goths, le plus puissant de ces peuples, commencèrent à s'illustrer depuis le règne de l'empereur Caracalla. Ils demeuraient alors entre la Vistule, le Dniester, le Borysthène et le Tanaïs. On ne saurait décider s'ils ont occupé de tout temps ces régions; peut-être à une époque plus reculée habitaient-ils la Scandinavie, comme le prétend Jornandès, auteur goth du sixième siècle. 11 est du moins certain qu'ils étaient originairement germains. Lorsque l'empereur Anrélien eut été forcé de leur céder la Dacie romaine vers l'an 274, les Goths assujettirent à leur domination plusieurs peuplades sarmates ou slaves et se trouvèrent en contact avec l'empire; cette nation fut la première d'entre les races germaniques qui reçut la religion de l'Évangile, mais altérée par les erreurs d'Arius '. A l'époque où s'ouvre celte histoire, les Goths élaienl partagés en deux branches principales. On appelait Ostrogolhs ceux qui demeuraient vers Porient et le pont Euxin, entre le Dniester, le Borysthène et le Tanaïs, et Visigoths, la branche qui, s'étendant vers l'occident, occupait l'ancienne Dacie et les régions situées entre le Dniester, le Danube et la Vistule. Attaqués par les Huns vers l'an 375, les premiers furent subjugués et les autres forcés de quitter leurs demeures. Une partie des Visigoths se fixa alors dans la Thrace, dans la Mésie et dans la Dacie riveraine, du consentement des empereurs, qui accordèrent aussi aux Oslrogolhs des établissements dans la Pannonie, entre Vienne et Sirmium. Puis quand les Visigoths se furent élancés à la conquête de l'Italie, les Gépides ou traîneurs, dont la parenté avec les Goths est indubitable, vinrent de la Vistule et de l'Oder supérieur s'établir sur la rive gauche du bas Danube , où ils furent détruits en 565 par les Lombards et les Avares réunis.
Après les Goths venaient les anciens Quades et Marcomans dans la
1 Un éveque golh, nommé Théophile, avait figure parmi les prélats qui signèrent les actes du premier concile général de Nicée. Vers le milieu du quatrième siècle, IMphilas, autre évoque goth, traduisit la Dible dans la langue de sa nation et se servit de caractères grecs et romains. Ses quatre Évangiles, conservés dans le Codex argenteus de la bibliothèque d'Upsnl , sont le plus ancien monument qui nous reste de la langue germanique.
uni
Bohême ; les anciens Boiariens dans la Bavière, et les Tburingiens au centre de la Germanie, dans le pays qui a conservé leur nom, même après la destruction de leur empire par les Francs.
Les Vandales, établis d'abord dans la partie de la Germanie septentrionale qui s'étend entre l'Elbe et la Vistule, y formaient une branche des anciens Suèves. aussi bien que les Bourguignons et les Lombards. Dès le troisième siècle, on les trouve avec les Bourguignons occupés à faire la guerre aux Romains. Sous l'empereur Aurélien, ils passèrent dans la partie occidentale de la Dacie, c'est-à-dire dans la Transylvanie et dans une partie de la Hongrie actuelle. Pressés dans ces contrées par. lesGoths, ils obtinrent de Constantin-le-Grand des établissements dans la Pannonie, à la charge de rendre aux Romains des services militaires. C'est de là qu'au commencement du cinquième siècle ils s'acheminèrent vers la Gaule, s'associant en cette occasion les Alains, peuple originaire du mont Caucase et de la Scythie des anciens. A leur passage par la Germanie, les Vandales et les Alains s'adjoignirent une portion des Suèves, qui demeuraient alors près du Danube, à l'orient de la puissante nation des Alemanni; et tous ensemble ils ne tardèrent pas à se répandre dans la Gaule.
Le nom des Alemanni n'est point mentionné dans le précieux monument que nous a laissé Tacite. Cette confédération parait avoir pris naissance vers le commencement du troisième siècle, entre le Danube et le Mein. Plus lard, quand les Alemanni eurent conquis sur les Romains les champs Decumates (Wurtemberg et Souabe), ils s'étendirent jusqu'aux rives du Rhin, du Necker et de la Lahn. Alors ils eurent à l'est pour voisins et pour alliés les Suèves, qui avaient longtemps formé une confédération distincte et qui avaient dirigé depuis Ârminius les destinées de la Germanie. Les Alemanni finirent par ab- * sorber les Suèves et firent de fréquentes incursions en Gaule et en Italie ' dans le cours du troisième et du quatrième siècle.
A l'ouest de la Germanie, entre le Rhin, le Mein, le Weser et l'Elbe, se trouvait agglomérée une autre confédération puissante, celle des Francs, nom nouveau qui paraît pour la première fois dans l'histoire, au temps des empereurs Gallien et Aurélien. Parmi les tribus qui composaient cette association, on doit citer les Sicambres, les Chauces, lesChamaves, les Chérusques, les Caltes, les Angrivaires , les Ripuaires, les Saliens. Ces deux dernières désignations, dues à la situation de quelques-unes de ces tribus sur le Rhin ou sur la Saale, furent probablement inventées par les Romains et ensuite adoptées par les Francs eux-mêmes. Quoique unis pour la défense commune, ces peuples avaient chacun leur gouvernement, leurs lois, leurs chefs particuliers.
Les Saxons, ignores également de Tacite, commencèrent à se faire connaître depuis le deuxième siècle, où on les trouve établis au delà de l'Elbe, dans le Holstein, ayant pour voisins les Angles, habitants du Sleswic actuel. Ces peuples se signalèrent dans le siècle suivant par leurs pirateries. Tandis que les Francs et les Alemanni se répandaient dans l'intérieur de la Gaule, les Saxons en infestèrent les côtes et étendirent aussi leurs courses dans la Bretagne romaine. Les Francs ayant passé ensuite dans la Gaule avec leurs principales forces , les
Saxons iiauehirent l'Elbe et occupèrent avec le temps ou entraînèrent dans leur confédération la plus grande partie de l'ancienne Franchi, qui prit d'eux le nom de Saxe. On les trouve alors partagés en trois principales brandies : les Osiphaliens, à l'est ; les Wesphaliens, à l'ouest, et les Angariens siégeant entre les deux autres, le long du Weser et jusqu'aux confins de la liesse *.
L'étymologie du nom de Germains n'est point certaine, et rien n'établit qu'à l'époque dont nous nous occupons la race que nous appelons germanique se lût donné un nom commun. Ce n'est que longtemps après l'invasion qu'elle a accepté et gardé celui tfAlemanni , pour désigner la nation entière. Mais si cette race n'avait pas de nom générique, toutes les tribus qui la composaient avaient les mêmes mœurs et à peu près la même organisation civile et militaire.
Une taille élevée, des yeux bleus, une longue cbevelure blonde ou rousse étaient les traits dislinclifs des Germains. Infatigables à la guerre, endurcis au froid et à la faim, ils résistaient difficilement à la chaleur et à la soif. Les dépouilles des animaux tués à la chasse, une tunique lâche, des braies et un manteau court formaient leurs vêtements. Leurs demeures étaient aussi simples que leurs habits. Point de villes importantes; poiut de fortifications à leurs bourgades, du moins dans les premiers temps. Leurs maisons, ou pour mieux dire leurs cabanes de bois, étaient isolées les unes des autres et entourées d'un enclos, qui fut plus tard la terre salique {sala, maison). C'est là, à vrai dire, la seule trace de la propriété territoriale chez les anciens Germains. Leurs principales richesses consistaient en chevaux, en armes, en troupeaux. Les terres à cultiver n'étaient distribuées que pour un an ; ce terme passé, elles redevenaient publiques. Aussi la tribu ne tenait nas au sol , et quand il fallait changer de résidence, elle allait ba tir ailleurs de nouvelles demeures, aussi peu stables que les premières.
Quoique chez les peuples nomades et pasteurs le mariage ne soit pas d'ordinaire soumis à des lois fixes, les Germains se contentaient d'une seule femme qui apportait en dot une armure complète. L'époux, de >oii côté, achetait le consentement de la famille de sa fiancée et donnait à celle-ci le présent du lendemain des noces (jiwrgengab). Le divorce était inconnu, et les lois punissaient sévèrement toute infraction à la sainteté du mariage. Les rois et les grands avaient seuls plusieurs femmes, comme pour rehausser l'éclat de leur dignité. Les enfants des sœurs étaient regardés dans la maison comme les enfants mêmes, et ce lien du sang passait dans les relations de famille pour le plus étroit et le plus saint.
L'hospitalité, ce besoin général des tribus barbares, était religieusement pratiquée au-delà du Rhin. Des repas servis avec une grossière abondance réunissaient les hôtes, les amis et les voisins ; on y décidait les mariages, on y terminait les procès, on y formait les entreprises. Mais quelquefois ces festins dégénéraient en rixes sanglantes. Souvent aussi les convive* s'abandonnaient à leur passion pour les jeux
1 Voy, Kocu, Tabii rfe< RiwlM VEuropt, période 1, p. 8.
PREMIÈRE PÉRIODE. — CIIAPlTIlE H. £5
de hasard ; et quand ils avaient tout perdu, ils engageaient jusqu'à leur liberté et se soumettaient à la servitude.
Le territoire habile par une tribu s'appelait canton (gau) et se subdivisait en bourgades {mark). La souveraineté résidait dans l'assemblée des hommes libres (mail) qui se tenait tantôt à la nouvelle, tantôt à la pleine lune, et qui était présidée ordinairement par les prêtres. On y venait armé. Le chef exposait le sujet de la délibération. Les vieillards, les sages prenaient la parole; et les guerriers manifestaient soit leur assentiment eu frappant sur leurs boucliers, soit leur désapprobation en poussant des murmures confus. Les traîtres et les lâches étaient soumis au jugement de cette assemblée, et pendus aux arbres ou étouffés dans la fange des bourbiers.
Mais les autres crimes, même le meurtre, étaient rachetés par une composition payable en argent ou en animaux domestiques et que l'on appelait wehrgeld. Dans chaque canton un ou plusieurs juges, avec l'aide de cent assesseurs tirés du peuple, rendaient la justice sous quelque grand arbre séculaire. Le plaignant devait prouver l'accusation par serment et par témoins; en cas de doute on recourait soit au combat singulier, soit à des épreuves de différentes natures. Ainsi nous retrouvons en germe le Jugement de Dieu qui ioua un si grand rôle dans la procédure du Moyen-Age, et l'institution du jury qui a pris place dans la législation moderne.
La plupart des tribus germaines reconnaissaient à quelques familles une sorte de caractère sacré et le privilège de donner des rois à la nation: mais ces rois n'avaient pas une puissance fixe et déterminée. Ils n'étaient point toujours les chefs de la nation pendant la guerre ; alors on n'avait égard qu'à la valeur. En dehors des expéditions nationales auxquelles tous les hommes libres prenaient part, les jeunes guerriers s'associaient sous la conduite d'un chef particulier pour des entreprises aventureuses qui les habituaient aux dangers et entretenaient parmi eux l'émulation et la discipline. L'esprit de la bande guerrière, du comitalusy tel que le décrit Tacite, était resté tout-puissant chez ces peuples. « Sur le champ de bataille il est honteux au prince d'être surpassé en courage, à la troupe de ne pas égaler le courage du prince. Mais un opprobre ineffaçable, c'est de lui survivre et de revenir sans lui du combat. Le défendre, le couvrir de son corps, rapporter à sa gloire ce qu'on fait soi-même de beau, voilà leur premier serment. Les princes combattent pour la victoire, les compagnons pour le prince... C'est au prince qu'ils demandent le cheval de bataille, la victorieuse et sanglante framée. Sa table abondante et grossière tient lieu de solde. Sa munificence est dans le pillage et les guerres. » Les bénéfices, origine et base de l'organisation féodale, ont leur source dans les libéralités ue ce heere-zog, ou conducteur d'armée répandait aussi sur ses dèles.
Dès que les jeunes gens avaient été présentés à l'assemblée générale et avaient reçu le bouclier et la framée, leur émancipation était complète ; ils n'appartenaient plus qu'à la patrie. Le pouvoir absolu du père de famille et le droit d'aînesse, ces deux fondements de la législation romaine, n'étaient admis que par exception chex les Germains. Souveut
même le dernier-né, celui qui paraissait le plus faible, recevait une plus large part d'héritage. Les femmes, quoique chargées des travaux domestiques, accompagnaient leurs époux à la guerre, les encourageaient, soignaient leurs blessures, les ramenaient au combat. Placées, non plus au-dessous, mais à coté de leurs maris, elles étaient leurs compagnes dévouées dans la vie et dans la mort. Les Germains admettaient qu'il y a chez les femmes quelque chose de divin et de prophétique. Des prêtresses, telles qu'Aurinie et Velléda, étaient même l'objet d'un culte public.
À la différence de la société romaine, l'esclavage domestique était à peu près inconnu des anciens Germains. Chez eux les esclaves étaient plutôt des colons ou des fermiers cultivant la terre moyennant une redevance en nature. Rarement ils étaient frappés, chargés de fers ou soumis à un travail forcé. Si parfois le maître tuait son esclave, c'était dans un mouvement de colère comme on tue un ennemi, mais non en vertu du droit du propriétaire sur sa chose. Ainsi l'émancipation de l'esclave comme celle de la femme existait en principe dans la société germaine.
La religion des anciens Germains était un grossier mélange des superstitions orientales et de la mythologie grecque. Ils adoraient le soleil, la lune, le feu; mais leur principale divinité était la terre (Herlha) dont le fils Tuist ou Teutsch paraît avoir donné son nom à la race entière, teutons. Mars, Hercule, Mercure, souvent même des objets matériels tels que les fontaines et les arbre* , recevaient aussi leurs hommages. Plus tard, la propagation du culte d'Odin, qui promettait aux braves l'immortalité et un bonheur éternel dans un paradis barbare, apporta chez les Germains des principes plus héroïques et plus moraux. Tel est l'empire du sentiment religieux sur le cœur de l'homme que, même chez ce peuple enfant, la religion sanctionnait toutes les institutions. Les prêtres jouissaient d'un pouvoir très-étendu. C'étaient eux qui faisaient la police dans les assemblées du peuple. Il n'était permis qu'à eux de châtier, de lier, de frapper; car dans l'opinion générale, ils n'agissaient en cela que par l'inspiration de la divinité. Montesquieu remarque que les évêques en Gaule succédèrent a cette influence des prêtres germains, et trouvèrent les barbares déjà disposés à accepter leur autorité et leur arbitrage.
g II. Premières invasions el premiers établissements des Barbares.
Partage de l'empire à la mort de Thévdose.— Menacé par les Germains depuis plus d'un siècle , l'empire dégénéré avait dû son salut à une politique tour à tour énergique ou artificieuse. En effet, Rome avait arrêté jusque-là leurs invasions, soit par la force des armes, soit par des concessions de terres, tantôt fomentant parmi eux les divisions intestines, tantôt incorporant leurs plus braves guerriers dans les légions, et opposant ainsi les Barbares aux Barbares. Cependant la défaite deValens à Andrinoplc par une fraction de la nation des Goths,
fuyant devant les Huns, fit bien voir la décadence réelle de la puissance romaine (378). L'habileté de Théodose retarda encore quelque temps la crise devenue de plus en plus imminente. Mais après lui son vaste héritage fut partagé entre ses deux fils, Areadiuset Honorius (395). Ce dernier, à qui l'Occident, c'est-à-dire l'Italie, l'Afrique et la préfecture des Gaules était échu en partage , eut d'abord pour ministre ou plutôt pour tuteur le vandale Stilicon, qui déploya autant d'adresse que d'activité. Les tribus germaines de la rive droite du Rhin furent gagnées par des promesses ou obligées de se soumettre en livrant des otages ; les garnisons des places frontières de la Gaule furent augmentées; la révolte du Maure Gildon fut étouffée en Afrique. Mais Stilicon, tout-puissant en Occident, devint, en Orient, un objet de jalousie et de crainte pour les ministres d'Areadius. Un décret du sénat de Constantinople le déclara ennemi de l'Etat, et confisqua les vastes possessions qu'il tenait de la libéralité de Théodose. Ainsi, dans un moment où l'unité et la concorde étaient plus que jamais nécessaires, les deux empires apprirent à se regarder comme ennemis, et à se réjouir de leurs calamités réciproques.
tes Visigoths en Grèce et en Italie. — L'année même de la mort de Théodose, les Visigoths, campés sur la rive gauche du Danube, avaient passé ce fleuve, et s'étaient répandus en armes depuis les côtes de la Dalmatie jusqu'au Bosphore de Thrace. Mécontents du payement irrégulier des subsides qui leur étaient promis, excités secrètement par Rufin, ministre d'Aroadius, ils pénétrèrent sans obstacle dans la Macédoine et la Grèce. Le massacre du traître Rufin et son remplacement par Eutrope ne les empêchèrent pas de ravager pendant deux ans la Phocide, la Béotie, i'Attique et le Péloponèse. Quoiqu'il fût interdit à Stilicon de s'immiscer dans les affaires de l'Orient, il voulut remplir le vœu de Théodose mourant, en défendant l'héritage de son fils aîné. Dans les premiers mois de l'année 397, il débarqua près des ruines de Corinthe avec une nombreuse armée, et par des marches savantes, il réussit à enfermer les Visigoths dans les montagnes de l'Arcadie, où la famine devait bientôt les lui livrer ; mais ceux-ci avaient pour chef Alaric, de la famille des Baltes , qui joignait à l'intrépidité d'un Barbare le sang-froid d'un général consommé. Profitant d'une absence momentanée de Stilicon, il passa à travers les retranchements romains, se transporta de l'autre côté du golfe avec son butin, et se mit en possession de l'Epire. Par une concession inexplicable, Arcadius le nomma aussitôt préfet de la milice en lllyrie. Sans perdre
de temps, Alaric réorganise ses troupes, en équipe de nouvelles aux dépens des arsenaux de la province, se fait proclamer par les siens roi ou chef suprême, et se met en marche vers l'Italie (401).
Dès qu'il eut passé les Alpes, le siège d'Aquilée et la ruine des campagnes de la Vénétie annoncèrent la venue des Barbares. Honorius, épouvanté, abandonna Milan, et voulut gagner la Gaule ; mais, atteint par la cavalerie d'Alaric, il n'eut que le temps de se jeter dans Asti, où il se vit bientôt resserré par les Visigoths. Stilicon arriva enfin, ramenant un corps d'élite avec lequel il pénétra dans la place. En même temps, les troupes romaines débouchaient successivement de tous les passages des Alpes. D'assiégeant devenu assiégé, Alaric accepta la bataille, et fut vaincu à Pollentia, après une résistance acharnée. Il repassa le Pô, voulut se saisir de Vérone, qui était la clef des Alpes rhétiennes, éprouva une nouvelle défaite sous les murs de cette ville, et rentra en ïllyrie avec les débris de ses troupes (403).
Invasion des Suives, des Vandales et des Afains.— A peine était-il éloigné, qu'un nouveau flot de Barbares tomba du haut des Alpes. Un premier déplacement des Huns avait amené les Visigoths dans l'empire. Un second mouvement de ces peuples, en poussant en avant les Slaves de la Vistule, décida l'émigration des tribus suéviques de la Baltique, des Hérulcs, des Vandales, des Bourguignons et des Alains. Deux cent mille guerriers de toute race, sans compter les femmes, les enfants et les esclaves, arrivèrent au pied des Alpes, et Badagaise, un de leurs chefs, prenant avec lui le tiers des tribus combinées, pénétra en Italie. Depuis l'invasion d'Alaric, Honorius avait transporté sa résidence dans la ville de Bavenne, que des marais inabordables et des fortifications naturelles mettaient à l'abri d'un coup de main. Aussi les Barbares, sans s'arrêter «nu siège de ce palais inaccessible, marchèrent droit au centre de la Péninsule, et investirent Florence (406). La terreur fut au comble. Alaric et les siens étaient au moins chrétiens ; mais Badagaise ne connaissait d'autre paradis que le Walhalla d'Odin, et avait juré, disait-on, d'immoler à ses dieux tous les Bomains prisonniers. Stilicon sauva encore une fois l'Italie. Avec trente légions composées presque uniquement de Barbares auxiliaires, il assiégea à son tour Badagaise sur les rochers de Fésoles, et fit périr son armée de faim, de soif et de maladies. Badagaise eut la tête tranchée; les autres captifs furent vendus comme esclaves. A cette nouvelle, les tribus germaines, qui étaient res-
PKEM1È1Œ l ÈltlODE
CIIAl'lTHK II.
tées dans la Rhétie, se rapprochèrent du Rhin avec l'intention de se jeter sur la Gaule. Vainement les francs Ripuaircs, alliés fidèles de l'empire, disputèrent le passage aux Vandales ; ils furent obligés de céder à l'irrésistible cavalerie des Alains ; et le dernier jour de Tannée 406, dans une saison où les eaux du Rhin étaient probablement glacées, les tribus confédérées se précipitèrent comme un torrent dans la Gaule.
Dévastation de la Gaule et de l'Espagne. — Les florissantes contrées qui bordaient les deux rives du Rhin furent livrées à la dévastation, et pendant deux ans les Barbares parcoururent pôlemêle et sans obstacle la Lyonnaise, la Séquanaise, l'Aquitaine et la Novempopulanie. Un usurpateur, du nom de Constantin, proclamé par les légions de Bretagne, profita de crUe anarchie pour se faire reconnaître empereur par les villes de la Gaule qui avaient échappé au joug des envahisseurs, et fonda ainsi une domination précaire. Soit que les Barbares n'eussent pu franchir les remparts des Cévennes pour se répandre dans la Narbonnaise, soit qu'ils fussent appelés par les deux partis rivaux, ils s'écoulèrent vers les Pyrénées. Les Bourguignons restèrent entre le Jura et la Saône; mais les Vandales, les Suèves, les Alains, les Hérules envahirent l'Espagne, qui fut livrée à toutes les horreurs du meurtre, du pillage, de la famine et de la peste. Lassés de leurs propres excès, les Barbares se fixèrent enlin en se partageant le territoire. La Bétique échut à Godegisèle, roi des Silinges, branche de la nation des Vandales. Hermanaric, roi des Suèves et du reste des Vandales, occupa la Galice et ce qui fut plus tard la Vieille-Castille. Les Alains s'établirent, avec Respendiat, dans la Carthaginoise et la Lusitanie (409 et suiv.).
J/or* de Stilicon et retour d'Alaric en Italie.— Pendant que la Gaule et l'Espagne étaient en proie aux usurpations et aux ravages, Alaric menaçait de nouveau l'Italie, promettant do tourner ses armes contre Constantin, si l'on voulait lui donner quatre mille livres d'or à titre de subside. Stilicon proposa au sénat de Rome d'accepter les propositions d'Alaric; mais il rencontra une résistance inusitée. Son crédit commençait à chanceler; on l'accusait de n'être qu'à moitié chrétien, et d'avoir une prédilection marquée pour les Barbares; on allait même jusqu'à lui reprocher d'avoir ouvert à ceux-ci le chemin de la Gaule. L'hypocrite Olympius l'ayant supplanté dans la faveur d'Honorius, obtint du prince une sentence de mort contre le plus ferme soutien de l'empire chancelant. Les principaux amis et officiers de Stilicon furent massacrés à Pavie dans une sédition militaire. Lui-même, attiré par trahison hors d'une église
de Ravenne,. fut égorgé avec son fils Eucherius (août 408) ; et sa mort devint le signal d'une réaction terrible contre les Barbares auxiliaires. Tous ceux qu'on put atteindre dans les villes d'Italie furent mis à mort et leurs biens pillés. Trente mille guerriers, échappés au massacre, allèrent rejoindre Alaric dans son camp d Œmona, et l'excitèrent sans peine à une prompte vengeance.
Aussitôt qu'Alaric eut appris la mort deStilicon, il revint en Italie, força les passages des Alpes, et marcha droit sur Rome, laissant le faible empereur, qu'il méprisait, siéger dans Ravenne. La ville éternelle, vers laquelle le chef barbare se sentait entraîné comme par une impulbion surnaturelle, était toujours la vraie capitale de l'empire. Une population d'environ douze cent mille Ames remplissait son enceinte et ses faubourgs. On y comptait dix-sept cent quatre-vingts palais, dont plusieurs contenaient des temples, des hippodromes et des jardins. Là étaient entassées les dépouilles du monde entier, que les (ils dégénérés des vieux Romains redoutaient de perdre, et ne savaient plus défendre. En vain ils crurent effrayer Alaric en lui parlant da leur nombre et de leur force ; le Barbare n'en fit que rire : « Plus l'herbe est épaisse, dit-il, plus elle est facile à faucher. » Et comme il exigeait qu'on lui livrât tout For, tout l'argent, toutes les provisions, tous les esclaves germains : a Que veux-tu donc nous laisser, demandèrent les députés? » — La vie, répondit-il. 11 fallut céder et dépouiller les édifices publics aussi bien que les maisons des particuliers pour fournir les cinq mille livres d'or, les trente mille livres d'argent, les étoffes et les denrées précieuses qui devaient payer la rançon de Rome. Alaric respecta les clauses de la capitulation, et alla prendre ses quartiers d'hiver en Toscane, où il fut rejoint par de nombreux renforts d'esclaves et d'auxiliaires.
Prise de Rome. — L'Italie entière ne prononçait qu'avec respect le formidable nom d'Alaric. Seule, la cour de Ravenne s'obstina à rejeter ses demandes et ses offres pacifiques. Le Barbare reprit les armes, s'empara d'Ostie, la clef et le grenier de Rome, et imposa aux Romains un autre empereur nommé Attale, qui s'empressa de lui conférer le titre de maître-général des armées de l'Occident. Mais bieutôt Alaric, ne pouvant faire reconnaître ce nouvel empereur, se dégoûta d'un prince qui manquait de talent pour commander et de docilité pour obéir. Attale fut dégradé publiquement dans la plaine de Rimini, et ses ornements impériaux furent renvoyés au fils de Théodqse. Honorius, toutefois, n'eut pas la sagesse de saisir cette occasion pour conclure la paix avec le roi barbare. Ses troupes essayèrent
d'enlever pendant la nuit le camp des Visigoths, et Alaric, furieux, jura de se venger sur Rome. Introduits dans la ville par les esclaves révoltés, les Goths y pénétrèrent pendant la nuit du 23 août 410, et y portèrent le pillage et l'incendie. Les palais de l'empereur et des plus riches sénateurs furent livrés à la dévastation. Mais au milieu même des excès de la licence, Alaric recommanda à ses troupes de respecter le6 églises des saints Apôtres, et fit reporter en grande pompe des vases d'or et d'argent qui appartenaient à Saint-Pierre. On vit les Romains et les Goths, confondus dans un même sentiment de piété, s'agenouiller sur le passage du cortège, et l'empire d'une religion de paix et d'amour suspendit un moment les fureurs de la guerre.
Mort (ï Alaric .—Alaric ne resta que six jours à Rome, et partit pour le sud de l'Italie avec son armée chargée de richesses. On croit qu'il voulait passer en Sicile, et de là conquérir l'Afrique, quand il fut arrêté par la mort à Gosenza, dans la trentedeuxième année de son âge. Tout le peuple des Visigoths le pleura et lui prépara un tombeau digne de sa mémoire. Les eaux du Busento furent détournées de leur lit, et une vaste fosse fut creusée au milieu du fleuve. Les Visigoths y déposèrent leur roi tout équipé avec son cheval de bataille et les trophées de sa gloire ; puis ils rompirent les digues, et les eaux, reprenant leur cours, dérobèrent pour toujours à la haine ou à l'avarice des Romains le tombeau où le grand Alaric se reposait de ses victoires.
Les Visigoths dans la Gaule.— Ataulf, beau-frère et successeur cT Alaric, consentit à sortir d'Italie pour aller combattre, au nom d'Honorius, les tyrans qui s'étaient élevés dans la Gaules. Rieif ne résista : Narbonne, Toulouse, Bordeaux reçurent les Visigoths. Ataulf était un génie tout romain, frappé avant tout parla grandeur de la civilisation romaine : «Mous voulions dans le principe, disait-il, renverser l'empire de Rome pour y substituer un empire gothique ; mais nous avons vu qu'il valait mieux, après tout, laisser subsister ce qui était déjà. » Pour sceller son alliance avec Honorius, il épousa sa sœur Placidie qui, au moment de la prise de Rome, était tombée entre les mains des Visigoths. Les noces furent célébrées à Narbonne avec une magnificence extraordinaire1; et, pour mieux
1 Les historiens du temps parlent de cent bassins remplis d'or monnayé et de pierreries qui furent offerts par Ataulf à Placidie. Entre autres richesses inestimables, le trésor des Goths renfermait le m\ttorium% plat d'or du poids de 500 livres, et une table d'émeraude à trois rangs de perles.
prouver son zèle, le roi barbare tourna aussitôt ses armes contre Jovin et Sébastien, qui, après l'abdication et la mort de Constantin1, avaient pris eux-mêmes la pourpre. Les deux frères vaincus et faits prisonniers furent décapités, et la Gaule reconnut de nouveau les lois d'Honorius.
Etablissement des Bourguignons.— k la faveur de l'anarchie , qui depuis Tan 406 avait désolé la Gaule, les Bourguignons s'étaient affermis dans la Séquanaise, en traitant les habitants avec modération. D'abord protégés par Jovin, qui comptait sur leur appui, ils furent confirmés par Honorius dans la possession de cette province, où Gondicaire,leur chef, fonda lepremier royaume germain qui se soit établi dans l'empire (413). Les successeurs de ce prince étendirent leur domination sur les pays voisins, et Besançon, Lyon, Genève, devinrent les villes principales des Bourguignons».
Cession de V Aquitaine aux Visigoths. — Cependant Ataulf avait peine à contenir les murmures des siens, qui se disaient frustrés du blé promis par la cour de Ravenne. Un conflit devenait imminent entre les Visigoths et les troupes romaines, commandées par Constantius, lorsque Ataulf, cédant à son amour pourPlacidie, accepta les propositions d'Honorius, et partit pour reprendre l'Espagne aux Barbares. Mais, à peine arrivé à Barcelone, il tomba sous le poignard d'un assassin (415). Après le règne violent et éphémère de Sigerich, Wallia fut élevé sur le pavois selon la coutume de ces peuples. Ambitieux et entreprenant, le nouveau prince sembla d'abord vouloir conquérir l'Espagne pour son compte. Mais bientôt il s'accommoda avec Honorius, lui renvoya Placidie, reçut pour ses troupes affamées six cent mille mesures de grains, et attaqua vigoureusement les autres Barbares déchirés par leurs discordes intestines. Les Alains et les Silinges, qui occupaient le centre et le midi de la Péninsule, furent détruits en trois campagnes. Quant aux Vandales, ils restèrent cantonnés sur les frontières de la Bétique, et les Suèves continuèrent à résider dans les provinces du nordouest, du consentement même d'Honorius (419). Wallia, qui aurait pu s'opposer à ce traité, aima mieux remettre ses cou-
i Constantius, général romain, après avoir détruit le parti de Géronlius en Espagne, avait resserré et assiégé Constantin dans la ville d'Arles. L'usurpateur se rendit a condition qu'il aurait la vie sauve; mais il fnt mis à mort en arrivant en Italie (41 1).
s La démarcation du langage français et allemand en Suisse nous montre encore aujourd'hui l'ancienne limite des Bourguignons et des Alemanni. Les Bourguignons renoncèrent de bonne heure à la langue germanique, pour adopter celle que parlait la population Gallo-Romaine.
quêtes entre les mains de l'empereur, et reçut en récompense la seconde Aquitaine. Ses Etats s'étendirent de la Loire aux Pyrénées, avec Toulouse pour capitale. Peu de temps après, il eut pour successeur Théodoric Ier, fils d'Alaric.
Etat de l'empire à la mort d'Honorius. — Ainsi, trois royaumes germains, ceux des Bourguignons, des Suèves et des Visigoths, s'étaient formés en Occident, et la politique impériale ratifiait elle-même le morcellement de l'empire. La presqu'île armoricaine, et une puissante confédération de villes entre la Loire et la Seine, s'étaient déclarées indépendantes. L'île de Bretagne, abandonnée par les troupes romaines (420), allait devenir la proie des pirates saxons. Les Francs saliens, établis au nordest, sur la rive gauche du Rhin, s'avançaient dans la Belgique. L'Afrique était destinée à subir le joug des Barbares qui, campés à titre d'auxiliaires dans l'Italie elle-même, se préparaient à en de venir les maîtres. Telle était la situation de l'empire, lorsque Honorius mourut après un règne fécond en grands événements, mais où son action personnelle fut presque nulle (424). Si dans les derniers temps son gouvernement essaya de ranimer le patriotisme gaulois par quelques mesures utiles ou réparatrices, ces tentatives restèrent impuissantes au milieu d'une dissolution sociale de jour en jour plus profonde.
Aétius et Boniface. — La succession d'Honorius revenait à son neveu Tbéodose II, empereur d'Orient. Mais la division de l'empire était devenue plus que jamais une nécessité, et Théodose donna la pourpre au jeune Valentinien, né du second mariage de Placidie avec le brave Constantius. Une armes impériale ramena le nouveau prince et sa mère de Constantînople à Ravenne, où s'était fait proclamer un usurpateur nomme Jean, qui fut aisément renversé. Le diocèse de llllyrie occidentale fut rattaché à l'empire d'Orient, et les deux empereurs, bien qu'unis par des liens de parenté, restèrent indépendants l'un de l'autre. Placidie prit aussitôt les rênes du gouvernement au nom de son fils encore enfant, et donna la plus grande part dans sa faveur au patrice Aétius. Celui-ci, lié d'origine et d'amitié avec les Barbares, pouvait mieux que tout autre défend i e contre eux l'Italie par les négociations ou par les armes. Mais, ambitieux à l'excès, il devint jaloux du comte Boniface, gouverneur de l'Afrique : et il calomnia tour à tour son rival auprès de l'impératrice, et l'impératrice auprès de son rival. Persuade que la désobéissance était son seul espoir de salut , Boniface, après une longue hésitation, s'adressa à Gonderic, roi des Vandales, et lui offrit un établissement en Afrique,
Conquête de l'Afrique par les Vandales. ~- Depuis le départ des Visigoths, les Suèves et les Vandales continuaient de se faire la guerre dans les montagnes de la Galice et de la Lusitanie. Vainqueurs d'une armée romaine, les Vandales prirent alors possession de la Bétique, s'emparèrent de Séville et de Carthagène, et se trouvèrent maîtres d'une flotte tout équipée. Leur nouveau roi Genséric, frère et successeur de Gonderic, se hâta d'accepter les propositions de Boniface. Petit de taille et boiteux, il rachetait ces désavantages extérieurs par une bravoure entreprenante et un esprit aussi pénétrant que dissimulé. Au moment de partir, il repoussa une invasion des Suèves, les poursuivit jusqu'à Mérida, et revint tranquillement présider à l'embarquement des siens. Il emmenait avec lui tout son peuple, qui ne comptait guère plus de quarante mille hommes en état de porter les armes. Les Espagnols fournirent eux-mêmes tout ce qui était nécessaire au transport de ces hôtes redoutables (mai 429)^V'
En arrivant en Afrique, les Vandales y trouvèrent, pour alliés naturels, les tribus nomades des Maures et la secte des Donatistes qu'Honorius avait persécutés, et qui regardaient l'arien Genséric comme un puissant protecteur : c'est là ce qui explique les rapides succès des Vandales. En vain le comte Boniface, ramené dans le devoir par les conseils de saint Augustin, chercha-t-il à réparer les malheurs qu'il venait d'attirer sur l'Afrique. Vaincu par les Vandales, il ne put empêcher la dévastation de cette côte fertile qu'on appelait le Grenier de Rome 4 . Carthage , Cirtha , Hippone furent les seules villes qui résistèrent aux conquérants. Hippone même fut bientôt investie, et saint Augustin, dont la piété ranimait le courage de Boniface, mourut pendant le siège. Soutenu par des renforts qui lui étaient venus de Constantinople, Boniface tenta une seconde fois le sort des armes, fut défait, abandonna Hippone aux Vandales, et revint en Italie pour y périr dans un combat de la main d'Aétius. Cependant Genséric consolida péniblement sa conquête. Menacé de tous côtés par les défections et par les révoltes, il se montra aussi rigoureux pour ses parents que pour ses ennemis, et frappa d'une égale terreur ses compatriotes et les indigènes. En 435, il eut l'adresse de se faire céder par Valentinien III la plus grande partie de l'Afrique, à l'exception de Carthage; puis, mettant une paix trompeuse à profit, il surprit cette grande ville,
* Le mot de vandalisme est resté dans notre langue pour signiOer l'acte d'une destruction aveugle et brutale. Cependant il est à croire qne les calamités de la guerre furent aggravées par la férocité des Maures et par le fanalisme réactionnaire des donatistes.
en fit la capitale de son empire, et se donna le titre de roi de la terre, de la mer et des îles (octobre 439).
On le vit, en effet, étendre ses ravapes sur toutes les côtes de la Sicile, de l'Italie et de la Grèce, préludant ainsi aux pirate riesdes États barbaresques.i>e Tanger à Tripoli, toute l'Afrique
* reconnut les lois de Genséric. Les forêts de l'Atlas lui fournirent des bois de construction, les ports de la côte, des matelots expérimentés. Dans le cours d'un règne qui fut long et constamment heureux, il assujettit successivement les îles Baléares, la Sardaigne, la Corse, la Sicile. Toujours prêt à l'invasion et au pillage, il semblait obéir, sous la main de Dieu, à un entraînement irrésistible. Dans une de ses expéditions, tout était disposé pour le départ, et lui-même s'était embarqué, sans savoir encore où il allait : « Maître, lui dit le pilote, à quels peuples veuxtu porter la guerre ? —A ceux-là, répondit le Vandale, contre qui Dieu est irrité. »
Commencements des Francs.- Dans le même temps les Francs Saliens, qui s étaient fixés dans la Gaule, s'avancèrent au
• midi sous la conduite d'un chef nommé Clodiou1. Vers 430 ce chef partit de Dispargum , sa résidence , sur la frontière des Tongriens, s'empara de Tournay, de Cambrai, d'Amiens, et étendit ses conquêtes jusqu'à la Somme; mais il fut repoussé par les Romains» et son fils périt devant Soissons. Un autre de ses fils, Mérovée, lui succéda peu de temps après (448).
Etablissement des Saxons dans l'He de Bretagne.—' L'île de Bretagne était définitivement perdue pour l'empire. Depuis la retraite des gouverneurs et des légions de Rome , les cités de cette province s'administraient par leurs propres lois , tandis que les campagnes étaient désolées par les violences d'une foule de petits tyrans. A cette cause d'anarchie se joignaient les incursions des Bretons du nord qui , sous le nom de Pietés et de Scots, rendaient aux Cambriens et aux Logriens du sud les maux qu'ils avaient jadis soufferts. Abandonnés à 1 leurs seules forces , les Bretons romains formèrent une confédération et prirent pour penteyrn ou chef Vortigern , roi des Silures (comté de Monmouth). Mais ce remède était insuffisant. Vortigern implora contre les Pietés le secours des Saxons du Holstein , déjà connus par leurs courses maritimes. Un corps d'aventuriers, commandé par deux frères , Henghist et Uorsa, fat établi par lui dans l'ile de Thanet , qui devint pour les
t L'existence de Pharamond, comme premier roi des Francs, a élé depuis . longtemps reléguée parmi les faits le» plus douteux de l'histoire.
5t> HISTOIRE DU MOYEN-AGE.
Saxons un refuge contre la tempête et un entrepôt pouf le butin (448). Après avoir combattu vaillamment les Pietés, les pirates du Nord se tournèrent bientôt contre leurs anciens alliés. Renforcés par de nouveaux aventuriers , Angles et Jutiens, ils battirent deux fois Vorttgern , qui céda la place à son fils Vortimer. Mais la mort de ce jeune héros détruisit les espérances de la nation bretonne. Hengist resta maître du pays compris entre la Tamise inférieure et la Manche , et fonda le royaume de Kent (455). Les Bretons émigrèrent, les uns dans jos montagnes de Galles et de Cornouailles , les autres dans F Armorique gauloise où leur langue s'est conservée jusqu'à nous.
5 111. Puissance des Huns, — Fin de l'Empire d'Occident,
Une nouvelle et formidable invasion vint alors menacer d'une égale destruction le monde romain qui acbevait de se dissoudre, et le monde barbare qui commençait à se fixer. La nombreuse famille Scythique, dont les Romains n'avaient aperçu que l'avant-garde, s'étendait dans les profondeurs de l'Asie orientale jusqu'aux limites de la Chine. Elle comprenait une foule de peuples connus plus tard sous les noms de Huns ou Hiong-Nou, de Mongols, de Turcs, de Hongrois ou Magyares, de Bulgares, d'Avares. Les Huns qui parurent les premiers, venaient, dit-on, du Catay, d'où ils avaient été chassés par l'empereur chinois Han-Vou-Ti, environ deux cents ans avant Jésus-Christ. Après avoir erré longtemps dans les déserts au centre de l'Asie , ils se partagèrent en deux corps , dont Tun sous le nom de Nephthalites ou Blancs se dirigea vers rOxus. tandis que l'autre gardant le nom de Huns franchissait le Volga vers son embouchure , subjuguait les Alains et bouleversait le puissant empire des Ostrogoths.
Portrait des Huns. — Les Huns, comme les autres peuples de race tartare, avaient la taille courte et trapue, le visage noir, aplati et presque imberbe , la tête grosse et ronde , et dans cette tète des trous plutôt que des yeux. Toujours errants avec leurs chariots et leurs troupeaux, ils se tenaient habituellement sur leurs chevaux, petits et difformes comme eux, mais, comme eux aussi, infatigables. Vêtus de peaux de bêtes ou de toiles grossièrement peintes, ils se nourrissaient d herbes sauvages et de viandes à moitié crues. Ils adoraient le soleil et la lune, et avaient conservé au milieu de leurs superstitions un grand respect pour les morts et une vague idée de l'immortalité de l'àme. Ils exigeaient des vaincus qu'ils épargnaient
une soumission absolue, et forçaient les prisonniers et les otages à combattre pour eux au premier rang.
Puissance d'Attila.— Satisfaits de pouvoir errer en liberté dans les steppes de la Sarmatie méridionale , les Huns oublièrent pendant soixante ans les Romains et les Goths, sans se douter que le contre-coup de leurs excursions dût amener la plus grande révolution dont le monde eût encore été témoin. Mais les choses changèrent de face lorsqu' Attila ou Etzel, fils de Mundzuk, succéda à son oncle Rugilas et prit le titre de tanshou ou chef des chefs (433). Un pâtre ayant trouvé une épée cachée sous l'herbe , la porta au prince scythe. Celui-ci prétendit que c'était Tépée de Mars, ce symbole de la force que les Huns plaçaient sur leurs autels rustiques et arrosaient du sang des victimes. Armé de ce glaive, Attila réclama l'empire de sa nation et de l'univers; puis, s'étant défait de son frère Bleda qui gênait son ambition , peu à peu il se vit seul maître des Huns, desGépides, des Ostrogoths, des Alains, des Quades, des Marcomans. Par ses conquêtes ou par celles de ses lieutenants, son empire s'étendit des bords du Weser aux rives de la mer Caspienne, et de la Baltique aux montagnes delà Grèce septentrionale. Submergée dans cette inondation de barbares plus barbares qu'elle-même, la Germanie s'étonna d'avoir été vaincue avant d'avoir pu combattre. Elle céda à cette puissance formidable, et donna au conquérant le surnom de Fléau de Dieu (Gott-geissel , Godesigel), qu'il accepta avec orgueil.
Attila m Orient.— Les premiers coups d'Attila furent dirigés contre l'empire d'Orient. Il commença par s'emparer de Sirmium ; puis , à la tête d'une armée immense , il ravagea tous les pays compris entre le Pont-Euxin et la mer Adriatique. Soixante-dix villes populeuses furent brûlées , et les armées rappelées des frontières éprouvèrent une défaite qui amena les Huns jusqu'aux faubourgs de Constantinople (447). Théodosele-Jeune n'obtint la paix qu'en donnant six mille livres d'or avec promesse d'un tribut annuel de deux mille livres. Attila revint camper au milieu des plaines de la Hongrie , recevant dans son palais de bois les ambassadeurs des deux empires et ceux de Genséric. Ce prince l'excitait à mettre fin à la domination romaine et à écraser du même coup les Bourguignons et les Visigoths, auxiliaires de l'ennemi commun. Attila était homme à comprendre Genséric. Passionné pour la guerre, il savait cependant diriger et modérer son ardeur, écouter ou donner un sage conseil et pardonner aux suppliants, par dédain ou par politique. Simple dans ses mœurs au milieu des pompes
de la toute-puissance, il méprisait la fausse grandeur : « Les « généraux des empereurs sont des valets, disait-il; les géné- « raux d'Attila sont des empereurs. »
Dévastation de la Gaule par les Huns. — Cédant aux sollicitations de Genséric, ou plutôt poussé par la colère de Dieu , Attila dirigea tout à coup vers l'Occident ses hordes innombrables. Le prétexte qu'il mettait en avant, c'était le refus de la cour de Ravenne de lui donner pour épouse Honoria, sœur de l'empereur Valentinien III. Après une marche rapide de deux cent cinquante lieues, il arriva an confluent du Necker et du Rhin, détruisit près de Bàle l'armée des Bourguignons, passa le fleuve sur plusieurs points, livra au pillage et aux flammes Trêves, Mayence, Spire, Strasbourg, Metz; mais au milieu de ses dévastations il épargna Troyes à la recommandation de saint Loup. Les prières de sainte Geneviève éloignèrent les Huns de Paris, et les Barbares s' avançant au cœur de la Gaule vinrent concentrer tous leurs eflorts contre Orléans.
Marche d'Âétius. — Aétius, rentré en grâce auprès de Placidie, gouvernait alors ce qui restait aux Romains au-delà des Alpes. A la tête de soixante mille fédérés de toutes races qui lui étaient personnellement attachés , il avait tenu en respect Fambition de Théodoric , successeur de Wallia à Toulouse , et avait imposé son arbitrage aux Francs saliens , divisés depuis la mort de Clodion entre deux chefs rivaux. Au moment de l'arrivée d'Attila, il laissa passer le torrent jusqu'à ce qu'il fut parvenu à réunir tous les Barbares cantonnés dans la Gaule, et pour qui l'invasion des Huns n'était pas moins redoutable que pour les Romains. Tous vinrent en effet : les Visigoths avec leur roi , les Francs sous Mérovée, les Alains auxiliaires commandés par Sangiban, les débris des Bourguignons et jusqu'à une peuplade saxonne établie déjà à Bayeux. Orléans n'attendait plus que la ruine et la mort, lorsque l'évêque, saint Agnan, envoya par trois fois ses messagers regarder du haut des tours. On vint enfin lui dire qu'un léger nuage s'élevait à Thorizon : « C'est le secours dq Seigneur! » s'écria l'évêque. En effet, Aétius parut avec son armée, Orléans fut délivrée, et Attila se replia jusqu'aux champs catalauniques.
Bataille de Châlons. — Ce fut dans les vastes plaines des environs de Chàlons-sur-Marne , au lieu nommé Mauriac (aujourd'hui Méry-sur-Seine) , qu'eut lieu cette effroyable mêlée des Barbares de l'Asie et de l'Europe. Attila déploya sa cavalerie, plaça aux deux ailes les Cépides et les Ostrogoths, et se réserva le commandement du centre et la conduite de la
bataille. La foule des autres rois , ses serviteurs , étaient attentifs au moindre signe et exécutaient ses ordres en silence ; lui seul, le roi des rois, veillait pour tous. Dans l'armée ennemie, Aétius prit le commandement de L'aile gauche et Théodoric de l'aile droite; les Alains fuient placés au centre comme moins sûrs. La bataille commença par un engagement où les Visigoths s'emparèrent d une éminence qui dominait le camp des Huns. Attila hésita un moment; il consulta ses devins et les membres des victimes pour connaître l'issue de la lutte; mais quelle que fût la réponse des prêtres , il ne pouvait plus éviter le combat. Les Huns, perçant aisément le centre, se jetèrent sur les Visigoths d'après Tordre d'Attila. Théodoric fut tué; mais ses sujets le vengèrent et firent reculer les cavaliers scythes. En même temps Aétius et les Francs restaient vainqueurs dei Gépides : l'approche de la nuit sauva Attila d'une défaite totale. Il se retira fièrement derrière le rempart de ses chariots , ordonna aux siens d'entonner leurs chants de guerre mêlés au cliquetis de leurs armes, et fit élever avec les selles de ses chevaux un immense bûcher pour s'y précipiter, s'il était forcé dans son asile. Le lendemain les Visigoths voulaient recommencer le combat; mais Aétius, par prudence ou par politique , les en détourna en conseillant à leur nouveau roi , Thorismond , d'aller au plus tôt prendre possession de la couronne. Attila surpris de l'inaction des alliés, attendit quelques jours; puis, il opéra sa retraite, suivi de loin par les Francs de Mérovée, qui observèrent sa marche jusqu'aux confins de la Thuringe. Cent soixante-*dix mille morts restèrent, dit-on, sur le champ de bataille témoin de cette horrible lutte entre taut dépeuples (451).
Invasion de l'Italie. — Mort d'Attila. — Au printemps suivant le roi des Huns se vengea cruellement sur l'Italie. Il passa les Alpes, prit après trois mois de siège la ville dAquilée, dont la génération suivante put à peine distinguer les ruines, détruisit Altinum, Padoue, Concordia, laissa debout, mais dépeuplées et appauvries, Vicence, Vérone et Bergame. La dévastation de la Cisalpine décida une foule de familles à s'expatrier ; elles cherchèrent un refuge dans les lagunes de la Vénétie, et Venise sortit du milieu des eaux pour en devenir un jour la reine.
Au milieu de la consternation générale, Valentinien s'était sauvé à Rome. A défaut d'armée , il eut recours à l'éloquence du pape saint Léon, qui vint avec tout son clergé se présenter au Barbare campé près du lac Benacus. « Suis l'exemple de la « Divinité, lui dit solennellement le pontife; elle n'annonce sa
HISTOIRE DU MOYEN-ACfi.
« puissance que par des bienfaits, et toi tu as été le destructeur « des hommes. Crains que Dieu , dont tu te nommes le fléau, « ne te brise entre ses mains redoutables, si tu oses l'attaquer « dans son sanctuaire. Sou viens- toi d'Alaric : tu n'es qu'un « homme comme lui, et le Dieu qui te parle par ma bouche est « le maître de tous les hommes. » L'attitude majestueuse de Léon, ses habits pontificaux, et sans doute cette mystérieuse influence exercée par la religion sur les Barbares , inspirèrent à Attila un sentiment de vénération pour le père des chrétiens; il consentit à évacuer l'Italie en se faisant donner une somme immense comme douaire d Honoria. Mais à peine de retour en Pannonie , il mourut subitement à la suite d'un festin nuptial (453). Les Huns le pleurèrent à la mode de leur nation, en se tailladant le visage de profondes blessures pour lui offrir en hommage, non pas les larmes des femmes, mais le sang des guerriers. Son corps fut exposé sous une tente de soie; tous à cheval en firent le tour, chantant les exploits du grand Attila qui était allé rejoindre les esprits des héros ses aïeux. Pendant la nuit il futmis dans un triple cercueil. Ses harnais, ses armes, ses ornements royaux, et les captifs qui avaient creusé la fosse furent enterrés avec lui, de sorte que nul ne put révéler jamais en quel lieu de la terre avait disparu le terrible Fléau de Dieu.
Destruction de l'empire d'Attila. — L'immense empire d'Attila, fondé uniquement sur la grandeur d'un homme et n'ayant ni centre fixe, ni liens communs, s'écroula à sa mort. Les diverses tribus, germaniques ou slaves, s'insurgèrent contre la race scy tbique. Ellak, fils aîné du conquérant, périt avec une foule de Huns en combattant Ardaric, roi des Gépides. Dengisich , son frère, après avoir lutté pendant quinze ans contre les Ostrogohs , se jeta sur l'empire d'Orient et fut tué. Irnak, le plus jeune des fils d'Attila, ramena en Asie les débris de la nation, qui finirent par se confondre avec d'autres races tartares. A la suite de cette grande mêlée , quatre royaumes germaniques s'élevèrent sur les ruines de l'empire des Huns : celui des Gépides , dans l'ancienne Dacie , de la Theiss à la mer Noire; celui des Ostrogoths, dans la Pannonie, depuis Vienne jusqu'à Sirmium ; celui des Rugiens, dans le Norique; celui des Thuringiens et des Hermundures, qui s'étendirent de la rive gauche du Danube jusqu'aux frontières des Saxons.
Prise de Rome par les Vandales. — Au milieu de ce grand mouvement des peuples barbares, l'empire d'Occident s'avançait rapidement vers sa chute. Valentinien prétendit ressaisir une autorité qu'il était incapable d'exercer avec honneur. De
PKEMIÈKK 1>ÉK10DE. — CHAPITRE 11.
son épée qu'il n'avait jamais tirée pour la défense de Rome, il frappa en trahison le seul homme qui donnât encore une apparence de vie au fantôme de l'empire. Aétius, trop puissant pour ne pas exciter l'envie, tomba , comme Stilicon , victime d'une intrigue de cour; mais le lâche empereur périt à son tour, massacré dans le Champ-de-Mars à l'instigation du sénateur Pétrone Maxime, dont il avait déshonoré la femme ( 1 6 mars 455). Avec lui s'éteignit la postérité mâle du grand Théodose. Maxime prit alors la pourpre, força Eudoxie, veuve de Valentinicn, h l'épouser, et, dans l'ivresse d'une si haute fortune, il ne craignit pas d'avouer son crime à l'impératrice. Celle-ci, voulant ù tout prix se délivrer de liens odieux, appela à son aide Genséric, roi des Vandales, qui arriva aussitôt avec une flotte formidable. Maxime fut immolé par les Romains avant l'entrée des Vandales; mais ceux-ci étaient venus pour piller, et ils ne furent arrêtés ni par \e châtiment du meurtrier, ni par l'intervention de saint Léon, qui essaya de sauver une seconde fois son troupeau. Pendant quatorze jours et quatorze nuits Rome fut livrée à toutes les horreurs du pillage; et les nouveaux sujets de Genséric remportèrent en Afrique les richesses que la flotte de Scipion avait jadis enlevées à Carthage. Les trésors du palais impérial et des particuliers, les statues des faux dieux, les vases sacrés des églises chrétiennes furent entassés pêle-mêle sur les vaisseaux des Vandales avec plusieurs milliers de captifs. Eudoxie ellemême et ses deux filles furent entraînées à Carthage, où l'inépuisable charité do lévêque Deogratias adoucit seule les souffrances des malheureux exilés.
Derniers empereurs romains. — A partir de cette époque, l'empire, presque entièrement réduit à l'Italie, vécut vingt ans encore ; mais cette vie ne fut qu'une longue agonie. Àvitus , gouverneur de la Narbonnaise , ayant pris la pourpre à Arles après la mort de Maxime, indisposa les Romains par son étroite alliance avec les Yisigoths; et le Suève Ricimer, principal commandant des troupes barbares, le contraignit presque aussitôt à abdiquer. Majorien, Romain de naissance, proclamé par Ricimer et reconnu par le Sénat, montra des sentimenîs dignes des plus beaux temps de l'empire : il publia de sa^es ordonnances, repoussa les Allemands; puis, décidé à transporter la guerre chez les Vandales, il fit équiper dans le port de Carthagène une flotte qui devait rendre à 1 Afrique les maux qu'elle venait de causer à l'Italie. Mais ce règne fut comme la dernière lueur d'un astre près de s'éteindre. L'or de Genséric ou la trahison fit échouer les projets de Majorien, qui reviut
en Italie pour mourir au pied des Alpes, sacrifié , selon toute apparence ♦ à l'ambition jalouse de Ricimer (461). Après lui, Libius Sévère, instrument docile entre les mains de l'orgueilleux patrice , céda bientôt la place à Anthémius , que la cour de Constantinople avait désigné aux suffrages de Home. Mais ni le secours de l'empereur d'Orient, ni les efforts combinés d' Anthémius et de Ricimer ne purent arracher l'Afrique aux Vandales et délivrer la Méditerranée de ces insatiables pirates. Le mauvais succès de cette expédition fut aggravé par des divisions nouvelles : Ricimer se sépara d'Anthémius, vint l'assiéger dans Rome, le mit à mort et nomma à sa place un ami de Genséric, Olybrius, qui avait épousé la seconde fille de Valentinien III.
Odoacre. — Fin de l'empire romain d'Occident.— Ricimer et Olybrius ayant succombé la même année , l'Italie , de nouveau sans maître, reçut pour la seconde fois un souverain de la main de l'empereur d'Orient. Julius Nepos triompha aisément d'un obscur soldat appelé Glycerius que les Bourguignons avaient revêtu de la pourpre. Mais le patrice Oreste , Pannonien d'origine, se souleva avec les troupes barbares dont il avait le commandement, et renversa Nepos qu'il força de fuir en Dalmatie. Puis, refusant pour lui-même le titre d'empereur > il le fit donner à son fils, Romulus Augustule, qui à ces deux noms, écrasants pour sa faiblesse , devait attacher une si triste célébrité. Les Barbares demandèrent aussitôt le prix de leur victoire : c'était le tiers des terres de l'Italie qu'ils exigeaient qu'on leur distribuât sans délai. Sur le refus d'Oreste, cette multitude composée d'Hérules , de Rugiens , de Turcilinges , sort de ses cantonnements, prend pour chef Odoacre (Ottokar), fils d'un ancien ministre d'Attila , et marche sur Pavie, où Oreste s'était renfermé. Ce père ambitieux est pris et décapité (28 août 476). Augustule est déposé; et le premier roi d'Italie accorde au dernier empereur de Rome une pension de six mille pièces d'or, en lui assignant pour retraite l'ancienne villa de Lucullus, située sur le promontoire de Misène.
Ainsi finit l'empire d'Occident. Le Sénat renvoya lui-même à Constantinople les ornements impériaux et sollicita de Zénon pour Odoacre le gouvernement de l'Italie, alors réduite à l'humble titre de diocèse. Le monde, que Rome avait enchaîné si longtemps, apprit avec indifférence son abdication volontaire; et ce grand événement passa inaperçu au milieu des révolutions qui changeaient les anciennes provinces en États nouveaux. Ceux qui restaient attachés aux vieilles supersti-
tions virent dans la chute de l'empire l'accomplissement de cette prédiction des augures, aux yeux desquels les douze vautours observés par Romulus annonçaient qu'un terme de douze siècles était fixé pour la durée de Rome. Mais l'antique civilisation ne périssait ainsi que dans sa forme extérieure : des ruines du Passé devait sortir tout un monde qui avait pour lui le Présent et l'Avenir; et Rome, centre de la religion nouvelle, était destinée à rester le lien de ce monde nouveau, transformé par le Christianisme et rajeuni par les Barbares.