CHAPITRE III
Histoire des premiers peuple» Barbares établis dans l'Empire Romain jusqu'à leur complète réunion au catholicisme.
Au milieu du mouvement et de la confusion des migrations barbares, la chute de l'empire d'Occident se présente comme un temps d'arrêt. Des nations nouvelles occupent alors la scène du monde ; mais leurs destinées seront diverses. En effet, les Hérules et les Ostrogoths qui les remplacent en Italie, les Vandales en Afrique , les Visigoths dans ie midi de la Gaule, et dans T Espagne, ou s'effaceront comme races conquérantes ou perdront leur caractère originel. Au contraire, en suivant dans l'histoire les Francs, les Anglo-Saxons et les Lombards, ces derniers venus de l'invasion, on assistera au spectacle du développement de ces peuples, qui vont s'étendre, s'affermir et fonder des sociétés où prévaudront enfin les mœurs et les institutions de la Germanie.
Une autre réflexion générale qui s'offre aussi à l'observateur attentif, c'est qu'à la fin du sixième siècle, époque où s'arrête l'invasion barbare, l'unité morale et spirituelle, qui doit faire de toutes les races germaniques une seule et grande famille, viendra remplacer l'ancienne unité politique et matérielle du monde romain. Tandis que les Barbares, encore païens, auront embrassé la religion chrétienne , les Barbares restés ariens se convertiront au catholicisme. Il n'y aura plus qu'une foi parmi les nations, et l'œuvre de la reconstitution|sociale pourra commencer.
g 1er. Coup d'œil sur les Etats Barbares qui se rattachent aux premiers temps de l'invasion.
Ostrogoths.
Le premier royaume barbare fondé en Italie n'eut qu'uue existence éphémère. Odoacre ne commandait pas à un peuple,
mais à des bandes mercenaires, sans unité nationale, et déjà usées par un long séjour sous le eiel du Midi. Aussi, malgré ses grandes qualités personnelles, Odoacre ne put rien fonder. Ni ses alliances avec les Visigoths et avec Genséric, qui lui céda la Sicile, ni la conquête du pays des Rugiens, qui recula jusqu'au Danube les frontières du royaume d'Italie, ni la douceur Je son administration, ne parvinrent à lui donner une autorité durable. Après quinze ans de règne, il vit sa conquête passer aux mains d'un autre peuple et d'un autre roi.
Théodoric. — Les Ostrogoths, établis en Pannonie depuis la mort d'Attila, avaient renouvelé avec l'empire d'Orient leurs anciens traités d'alliance, s'engageant, moyennant subside, à défendre et à respecter les frontières. Un de leurs princes, Théodoric, fils de Théodemir, fut envoyé à Constantinople, comme otage. Encore enfant, il s'y forma de bonne heure à la connaissance des institutions et des habitudes romaines, mais sans imiter la mollesse et les vices de ses hôtes. En effet, revenu parmi ses compatriotes, il se montra digne de succéder au commandement de son père par des exploits qui firent trembler les Grecs. L'empereur Léon Ier, et après lui Zenon, que les armes de Théodoric avaient replacé sur le trône, lui prodiguèrent les distinctions honorifiques et les trésors de l'empire, afin d'obtenir sa neutralité ou sa protection. Mais les champs de la Pannonie ne ournissaicnt aux Ostrogoths ni assez de blé pour leur nourriture, ni des pâturages assez vastes pour leurs troupeaux. Pendant quatorze ans Théodoric promena sa peuplade dans les provinces limitrophes, achevant d'épuiser ces pays, depuis longtemps dévastés. Enfin Zénon, pour se débarrasser de voisins si exigeants et si incommodes, prit le parti de céder l'Italie à Théodoric, sous la condition qu'il quitterait, avec tout son peuple, le territoire de l'empire d'Orient et qu'il irait punir l'usurpateur Odoacre.
Fin du royaume des Hérules. — Le roi des Ostrogoths accepta avec un empressement qui fit penser que lui-même avait suggéré ce projet à la cour de Byzance. Emmenant avec lui toute sa nation et les débris des Rugiens, il se dirigea vers les Alpes juliennes à la tête de deux cent mille hommes en état de porter les armes (489). Malgré les embarras d'une longue marche et d'une émigration si considérable, les Ostrogoths n'éprouvèrent qu'une faible résistance de la part des mercenaires barbares et des soldats italiens d'Odoacre. Trois victoires successives, près d'Aquilée, sur les bords de l'Adige et devant Pavie, livrent à Théodoric toute l'Italie septentrionale. Pendant qu/Odoacre
s'enferme dans Ravenne, après avoir été repoussé de Rome, son heureux rival est reçu dans cette ville comme un libérateur ; puis il prend rapidement possession du midi de la péninsule , s'assure de l'amitié des Vandales et revient presser le siège de Ravenne, qui, défendue par vingt mille hommes , résiste encore pendant deux ans. Enfin , Odoacre capitule en stipulant pour lui-même un partage égal de l'autorité et des provinces. Mais le vainqueur, sous le prétexte vrai ou supposé d'un complot contre sa personne, le fait massacrer dans un festin avec ce qui lui restait de défenseurs. (Février 493.)
Gouvernement de Théodovic. — Seul maître de l'Italie, Théodoric fixa le siège de sa domination dans la ville impériale de Ravenne, et se revêtit de la pourpre, s'annonçaut ainsi non comme le destructeur, mais comme le restaurateur de la civilisation romaine. Il transféra aux Ostrogoths les concessions de terres faites aux Hérulcs, et leur réserva les charges militaires et l'exercice des armes, espérant par ce moyen posséder toujours une armée d'hommes forts et courageux. Au contraire, il les exclut des charges civiles, qu'il attribua aux seuls Italiens. Ceux-ci conservèrent la possession de leurs biens et la jouissance de leurs lois. Les relations des deux peuples furent même réglées d'après la législation romaine et sur le pied d'une égalité parfaite. A la cour de Théodoric, comme à celle des empereurs, il y eut un préfet du prétoire, un préfet de Rome, un questeur, un maître des offices, toute une hiérarchie de fonctionnaires payés par le trésor. Théodoric ne nomma qu'un consul pour Rome, parce que l'empereur Anastase nommait celui de Constantinople, et que les deux États, disait-il, ne devaient former qu'une seule république. Les distributions de blé furent maintenues, et deux cents livres d'or furent destinées annuellement à relever les murailles et les monuments de Rome.
Puissance et prospérité du royaume des Ostrogoths. — Au milieu de ces soins pacifiques, Théodoric ne négligeait rien pour agrandir ses États : la Rhétie, la Pannonie, Tlllyrie et même le Norique et la Vindélicie s'ajoutèrent successivement et comme d'elles-mêmes à un territoire déjà fort "étendu. Une guerre qui eut lieu, l'an 507, entre les Francs et les Visigoths lui fournit l'occasion de réunir à son royaume la province d'Arles et la Narbonnaise : acquisition importante, qui mettait en communication directe l'Italie et l'Espagne, où la minorité de son petit-fils Amalaric lui donnait la régence. Tant qu'il vécut, il gouverna l'Espagne par ses lieutenants, et toute la
nation des Goths, si longtemps divisée, se trouva une dernière fois réunie.
Théodoric eut aussi le talent de placer presque tous les rois barbares sous sa suzeraineté par des liens de famille. Outre ses deux filles, qu'il avait mariées au roi des Visigoths et à celui des Bourguignons, il donna sa sœur à Thrasimond, roi des Vandales, sa nièce à Hermanfried, roi desThuringiens, et luimême épousa en secondes noces Audoflède, sœur de Clovis, roi des Francs. Par-là, il se mettait à la tête d'une sorte de confédération des princes germaniques, auxquels il ne cessait de donuer les conseils d'un pacificateur et d'un père : a Vous êtes jeunes et vaillants, leur écrivait-il ; mais je ne puis voir sans douleur que vous vous laissiez dominer par la jalousie et la discorde j car les passions des rois sont la ruine des peuples. Mais si les rois sont unis, leur accord et leur amitié sont comme les veines qui font couler d'un peuple à l'autre la joie et lé bonheur. » Aussi l'éclat de sa renommée et de sa puissance laissa une longue trace parmi les hommes. Selon les traditions germaniques, Dietrich de Vérone (Théodoric) est le précurseur de Charlemagne. Comme lui, il est le héros de toot un cycle épique, et dans le poëme allemand des Niebelungen, il préside, avec Attila, à la grande lutte des guerriers de l'antique Germanie.
Ce prince, à demi Barbare, à demi Romain, sut constamment tenir la balance entre les deux races d'hommes dont il dirigeait les destinées. 11 est vrai qu'il fut puissamment aidé dans celte tâche par Cassiodore, ministre aussi distingué par ses vertus que par ses lumières. Loin de fermer les écoles, ïhcoiloric » engagea les Italiens à les fréquenter, mais il en interdit l'accès aux Ostrogoths, qui ne devaient avoir d'autre soin que la guerre. L'étude du droit, de la médecine, de la philosophie refleurit à Pavie, à Ravenne, à Rame : l'historien goth Jornandès, l'évêque Ennodius, le savant Boèce et son beau-père Symmaque brillèrent à la cour du roi des Ostrogoths !. Les marais furent desséchés, les routes rétablies; l'agriculture, encouragée, prospéra. Mille vaisseaux légers, appelés dromones ou coureurs, protégèrent le commerce de la Méditerranée, et l'essor de la fortune publique sembla ranimer les esprits depuis longtemps engourdis.
Mort de Théodoric. — Cette situation si calme et si prospère
1 Théodoric était lui-même fort instruit, et cependant il ne pot jamate écrire «on nom qu'au moyen d'une lame d'or percée à jour qui lui servait de patron.
en apparence cachait des difficultés réelles et des défiances réciproques, qui éclatèrent d'une manière inattendue. Le roi desGoths était arien, et 1 Italie restait invariablement attachée aux principes du symbole de JNicée. Quoique Théodoric eût accordé jusqu'alors une entière liberté aux catholiques, il ne put voir sans regret les édils publiés par l'empereur Justin Ier contre les ariens, et il menaça d'user de représailles envers les orthodoxes de ses États. La résistance du pape Jean Ier, un complot attribué au sénateur Albinus, la généreuse intervention de Boèce aigrirent le monarque, qui se lit persécuteur. La tour de Pavie devint la prison de Boèce et bientôt le lieu de son supplice. Symmaque ayant déploré le sort de son gendre, fut immolé à son tour aux soupçons du roi. Mais celui-ci ne put chasser les remords dont il fut poursuivi après cette double et injuste exécution. Un jour qu'on lui servit à table une téte de poisson, il s'imagina voir la tète menaçante de Symmaque, se mit au lit, et mourut à temps pour l'église et trop tard pour sa gloire (526). Il fut sans contredit, après Clovis ou conjointement avec lui, le plus grand des rois barbares qui fondèrent un État sur les ruines de l'empire romain.
Précoce décadence des Ostrogoths. — Soit désir d'éviter tirie révolution sociale, soit impuissance à remplacer les institutions qu'il trouvait établies, Théodoric n'avait pas fondé une domination qui fut assise sur des bases nouvelles et durables. Il avait seulement réalisé le rêve d'Ataulf, relevant le vieil édifice av«c les ruines que les Barbares eux-mêmes avaient faites. Sous ee • climat fatal à leur race, les Goths semblèrent frappés d*une décadence prématurée, et il ne fallut pas un demi-siècle pour qu'ils disparussent entièrement de l'Italie.
Dès que les cendres du vainqueur d'Odoacre eurent été déposées sous la coupole de Ravenne, l'affaiblissement commença. Athalaric, petit-fils de Théodoric, reconnu roi par ïês Ostrogoths sous la régence de sa mère Amalasuinthe, supporta impatiemment le joug de cette princesse éclairée, et mourut à dix-huit ans, victime de ses excès (584). Amalasuinthe, pour conserver le pouvoir, s'associa son cousin Théodât, dernier rejeton de la race des Amales, prince savant comme elle , et connue elle aussi méprisé par les Goths. Mais rttmbitîon rendit Théodat ingrat et parricide : par ses ordres, Amalasuinthe retenue captive fut ensuite étranglée, et ce crime eut pour conséquence de rattacher l'Italie à l'empire d'Orient.
Conquête de l'Italie par Justinien. — Justirtien régnait alors à Constantinople. Le meurtre d'Aroalasuintbe lui fournit le
prétexte qu'il cherchait pour renverser la domination des Ostrogoths. Pendant qu'une flotte grecque soumettait la Dalmatie, Bélisaire, général de l'empereur, réduisait la Sicile en peu de jours, débarquait à Rhégium, emportait Naples d'assaut et marchait sur Rome. Indignés de la lâcheté ou de la trahison de Théodat, les Goths le déposèrent et élevèrent sur le bouclier inaugural le brave Vitigès (536). Pendant que celui-ci se replie vers le Nord pour y rassembler des forces , le peuple de Rome, lassé du joug des ariens, ouvre les portes à Bélisaire.
Vitigès se ligue avec les Francs et avec les Perses, ennemis de Justinien, et ramène contre Rome cent cinquante mi Ile combattants. Pendant un an, Bélisaire, avec une poignée d'hommes, défend l'immense enceinte de cette ville, et, par une habile diversion, force le roi des Goths à lever le siège pour aller défendre sa capitale. La jalousie de Bélisaire contre Narsès, que Justinien venait d'envoyer avec des renforts, et surtout une invasion des Francs et des Bourguignons, qui dévastèrent Gênes et Milan, retardèrent quelque temps la défaite de Vitigès. Mais serré de près dans Ravenne, il finit par succomber (539). Bélisaire prit possession de cette place importante , et retourna ensuite à Constantinople avec le roi vaincu, qui fut décoré des honneurs du patriciat.
Le départ de Bélisaire ranima le courage des Goths. Après les règnes éphémères d'Hildebald et d'Euraric, Totila reprend vigoureusement l'offensive. Le nouveau roi remporte sur les Grecs une grande victoire à Faenza, soumet, en courant, Naples et le midi de la péninsule, revient sur Rome et menace même de transporter la guerre dans le Péloponèse. Justinien est obligé de renvoyer Bélisaire en Italie ; mais il le laisse sans troupes, sans argent et dans l'impossibilité de sauver Rome. La ville éternelle, après avoir subi une effroyable famine, est de nouveau prise et pillée par les Goths victorieux (546). Bélisaire réussit à rentrer dans Rome, devenue presque un désert; mais, lassé de languir dans l'inaction, il obtient son rappel.
Les sollicitations du clergé catholique empêchèrent Justinien de renoncer à cette guerre. Germanus, puis Narsès, furent chargés d'arrêter les succès de Totila , et toutes les forces de l'empire furent mises à la disposition du nouveau général. Une grande bataille livrée à Tagina, dans le Pérugio, anéantit l'armée des Ostrogoths et coûta la vie à Totila (552). Son successeur Teias soutint un an encore une lutle désespérée. Vaincu enfin sur les bords du Sarnus, il ferma, par une mort glorieuse, la liste des successeurs du grand Théodoric. Les débris de sa
PREMIÈRE PÉtttOOË. — CHAMTHK lit. 4<J
nation obtinrent une capitulation honorable, à la condition d'abandonner pour jamais le pays où leurs pères avaient régné. L'heureux Narsès triompha non moins facilement d'une nouvelle et formidable invasion des Francs (voir le chap. IV), et gouverna sa conquête avec le titre d'exarque. L'Italie redevint une province romaine (554); mais elle était dépeuplée, sans agriculture et sans commerce.
Vandales.
État du royaume des Vandales. — L'Afrique entre les mains des Vandales ne goûta jamais les avantages de la paix et de la prospérité dont l'Italie du moins avait joui sous Théodoric. Les violences des premiers temps de la conquête durèrent longtemps après rétablissement des vainqueurs, et ce malheureux pays sembla voué à une dévastation systématique , qui s'attaquait aux productions de la nature aussi bien qu'aux monuments des hommes. Le terrible Genséric était mort en 477, rassasié de rapines et de cruautés. Mais, par un juste arrêt de Dieu, il prépara lui-même l'extinction de sa race, en décidant que le trône devait toujours passer au plus âgé de ses descendants.
C'était vouer d'avance à la mort ceux des membres de sa famille que leur âge placerait avant les fils des princes régnants. Aussi l'histoire des rois vandales n'est-elle qu'une longue suite de meurtres et de trahisons. Hunneric, fils aîné de Genséric, se signale par d'odieuses persécutions contre les catholiques et par l'assassinat de son frère et d'un de ses neveux. Mais ces crimes ne peuvent assurer à son fils une couronne qui passe successivement à ses deux autres neveux (486-524). Gondamond et Thrasimond se montrent à leur tour ariens fanatiques, et restent impuissants contre les ravages périodiques des Maures. Hil— deric , fils d'Hunneric, retiré à Constantinople et élevé dans l'orthodoxie, parvient enfin au trône en vertu de la loi fondamentale. Mais sa sagesse et sa tolérance indisposent les Vandales. Gélimer le renverse et cherche à consolider son usurpation par de nouvelles violences (531).
Conquête de l'Afrique par Justinien.— Justinien, alors presque au début de son glorieux règne , saisit cette occasion de replacer l'Afrique sous l'autorité impériale. La religion était ici d'accord avec la politique, comme elle le fut aussi dans la guerre contre les Ostrogoths. Les ministres de l'empereur hésitaient ; mais les évêques intervinrent, « J'ai eu une vision a céleste, dit l'un d'eux à Justinien : c'est le ciel qui veut que
« vous ne renonciez pas à la délivrance de l'église d'Afrique. a Le Dieu des batailles marchera devant vous et dispersera a vos ennemis, qui sont ceux de son fils. » Comme on apprit en même temps qu'un parti nombreux se formait pour Hilderic, que la Sarddigne s'était déclarée contre Gélimer et que la province de Tripoli était prête à se soumettre, la flotte grecque partit sous les ordres de Bélisaire et aborda au promontoire de Caput-Vada, près de Sullecte, sans avoir rencontré un seul vaisseau ennemi.
Les Vandales paraissaient frappés d'aveuglement. Ces Barbares , usés de bonne heure par tous les raffinements du luxe, portaient des robes flottantes, passaient de la salle du bain dans la salle du festin, se plaisaient aux courses de chars et aux jeux du théâtre. Aussi Bélisaire, recevant sur sa route la soumission des villes, arriva avec son armée en bon ordre presque aux portes de Carthage. Gélimer, sortant enfin de sa léthargie, entreprit de défendre les abords de sa capitale. Vaincu, il s'enfuit en Numidie après avoir fait égorger Hilderic* Le lieutenant de Justinien entra aussitôt à Carthage, dont il releva les murailles pour la mettre è l'abri d'un coup de main. Gélimer, en effet, ayant rassemblé toutes les forces qui lui restaient, n'osa pas tenter le siège de cette ville, et essaya de la réduire en ravageant la campagne et en coupant les aqueducs. Mais bientôt la bataille décisive de Tricaméron anéantit la monarchie et la nationalité des Vandales (533). Gélimer, de nouveau fugitif et assiégé sur le mont Papua par Pharax, chef des Huns auxiliaires, fut forcé de se rendre : « Je ne te demande que trois « choses, dit le prince à son vainqueur : du pain* parce que je « n'en ai pas vu depuis trois mois ; une éponge pour laver mes « blessures; une lyre pour chauter mes malheurs. » Conduit devant Justinien, le dernier roi des Vandales reçut un domaine en Galatie et y finit ses jours.
Six mois avaient suffi pour entreprendre et achever cette importante conquête. L'Afrique, délivrée, fut partagée en cinq gouvernements, sous le commandement supérieur d'un magistrat militaire, qui reçut, Comme en Italie, le nom d'exarque.
Vlslgotha.
Deux des peuples barbares qui s'étaient établis dans l'empire étaient ou détruits ou soumis,' et avec eux l'élément germanique semblait reculer devant le fantôme du passé. Quant aux Visigoths, dont le souvenir se rattache aux premiers temps de l'invasion, ils furent plutôt absorbés par l'ancienne civilisation
qu'ils ne contribuèrent au développement de la nouvelle. Frappés aussi d'une décadence graduelle, ils ne furent sauvés d'une prompte ruine que parce qu'ils ne trouvèrent au delà des Pyrénées aucun ennemi qui pût profiter de leur faiblesse.
Etablissement des Visigoths en Espagne. — Après la mort de Thorismond, îhéodoric II, son frère et son meurtrier, avait envahi l'Espagne sous prétexte d'y combattre les Suèves; mais un traité secret conclu avec Àvitus lui assurait la possession absolue des conquêtes qu'il pourrait faire dans ce pays. 11 battit les Suèves et porta jusqu'à Mérida ses armes victorieuses (456). L'avénement de Majorien arrêta son ambition; mais dix ans après, son successeur, Eufic, fonda définitivement la monarchie gothique en Espagne et en Gaule. Il s'empara de Pampelune, de Saragosse, soumit la Lusitanie, et imposa aux Suèves de la Galice la souveraineté des rois Baltes. En Gaule, l'Auvergne et le Berry essayèrent en vain de défendre leur indépendance, et bientôt tout le pays compris entre le Rhône, la Loire et la mer, reconnut les lois d'Euric (466-484).
Guerre contre les Francs. — Ce prince fttt Un arien zélé. Son fils, Alaric 1T, pour se concilier les populations catholiques, rappela les évêques exilés et donna aux vaincus la jouissance de leurs lois par la publication du Breviarium, abrégé du code théodosien. Mais bientôt les succès de Clovis, roi des Francs, la conversion de ce prince au catholicisme, la joie et les espérances que cet événement inspirait aux orthodoxes, excitèrent la jalousie ou les craintes d' Alaric, qui devint persécuteur. La bataille de Vouglé, où il fut vaincu et tué par Clovis (507), frappa d'un coup terrible la domination des Visigoths dans la Gaule. Toulouse et les villes les plus importantes du Midi tombèrent entre les mains du vainqueur, qui ne fut arrêté que par l'intervention de Thcodoric, roi des Ostrogoths, beau-père d'Alaric II. Une forte armée, sous les ordres d'ibbas, vint défendre les droits de l'héritier légitime, Amalaric, contre les Francs et contre l'usurpation de Gésalic que les Goths venaient d'élire à Narbonne. Les Francs, qui assiégeaient Arles , furent obligés de se retirer avec tfne perte de trente mille hommes, et Clovis de son côté leva à l'approche d'ibbas le siège de Carcassonne. Tout le pays situé entre le Rhône, les Cévennes et la Garonne, avec Narbonne pour capitale, resta aux Visigoths sous le nom de Septimanie ou Gothie *. Ibbas se déclara aussitôt
1 On doit entendre par Septimanie ,1e territoire des sépt ville* épiscopales appartenant au diocèse métropolitain de Narbonne : Béliers, Magnelonne, Nîmes, Agde, Lodève, Carcassonne et Elne.
UISIOlllE DU MOYEN-AGE.
contre Gésalic, le suivit en Espagne, le battit deux fois près de Barcelone, le prit et le fit périr ( 509-5 11).
Royauté élective. — Anarchie. — Théodoric gouverna alors les possessions des Visigoths en Gaule et en Espagne sous le nom de son petit— fils. Mais l'autorité réelle fut exercée par le commandant militaire Theudis. A la mort du roi des Ostrogoths (526), Amalaric, devenu majeur, épousa Clotilde, fille de Clovis et sœur des quatre rois francs qui s'étaient partagé la Gaule du Nord. Epoux arien d'une princesse catholique, il exerça contre elle, pour la contraindre à renoncer à sa foi, des violences qui trouvèrent un vengeur dans Childebert, roi de Paris. Celui-ci envahit la Septimanie et faillit surprendre Amalaric dans Naibonne. Le roi des Visigoths s'embarqua précipitamment pour l'Espagne; mais ses sujets le massacrèrent à Barcelone et élurent Theudis à sa place (531). De là datent Ja royauté élective des Visigoths et la translation du siège de leur empire en Espagne.
Le règne de Theudis fut troublé par les incursions des Franes et par l'ambition de l'aristocratie, dont il avait accru les privilèges. Il fut assassiné au retour d'une expédition contre Ceuta ; et cette désastreuse coutume de renverser et de tuer les rois devint pour les Visigoths une nouvelle cause d'affaiblissement et de désordres. Theudigild ne fait que passer sur le trône. Agila, son successeur, trouve un compétiteur redoutable dans Athanagild, qui appelle les Grecs à son secours. Justinien envoie une flotte, sous les ordres de Libérius, prendre possession de la Bétique : Agila, vaincu et mis à mort, cède la place à son rival (554). Mais le nouveau roi ne peut se débarrasser de ses auxiliaires, qui, tirant de l'Afrique des provisions et des secours, restent maîtres de la côte orientale, des îles Baléares et des Algarves. Avec quelques efforts de plus, l'empereur d'Orient aurait pu faire éprouver aux Visigoths le sort des Ostrogoths et des Vandales
- Révolte d" Herménegild. — Athanagild fixa sa résidence à Tolède et chercha des appuis au dehors. Il maria ses deux filles, Brunehaut et Galsuinthe, à Sigebert et à Chilpéric, rois des Francs, et gouverna paisiblement pendant quatorze ans. Après lui la monarchie gothique fut un moment partagée. Liuva régna sur la Septimanie et Leuvigild sur l'Espagne, à laquelle il réunit en 572 la province de son frère et de sou collègue. Ce prince reprit aux Grecs les villes de Gordoue et de Medina-Sidonia et les rejeta dans leurs forteresses de la côte • Mais sa vieillesse, comme celle du grand Théodoric, fut agitée
par des querelles religieuses, et sa gloire ternie par des persécutions. Son fils Herménegild, qu'il s'était associé, cédant aux sollicitations de sa femme, Ingonde, fille de Brunehaut, et à celles de Léandre, archevêque de Séville, se déclara catholique et reçut un second baptême. Leuvigild, arien zélé, vit dans cette conversion , à laquelle applaudissait toute la population orthodoxe de FEspagne, le signal d'une révolte qui menaçait à la fois sa couronne et sa vie. 11 poursuivit son fils avec acharnement, le fit prisonnier, le dégrada de sou titre héréditaire, puis, après lui avoir pardonné, finit par ordonner son supplice. Herménegild refusa de sauver sa vie en acceptant la communion arienne, et le jour de Pâques de Fan 685 il mourut martyr de sa nouvelle foi.
Fin du royaume des Suives. — Le roi des Visigoths, qui, pendant cette lutte déplorable, avait repoussé les Gascons et les Francs et avait détruit le royaume des Suèves1, ne survécut longtemps ni à son crime ni à ses victoires. Il était réservé à son successeur , Récarède , d'effacer la tache du nom paterne/ (586).
Conversion des Visigoths au catholicisme. — Après avoir ^ défendu avec succès la Septimanic contre les Francs et avoir conclu une paix honorable (589), Récarède voulut accomplir la révolution religieuse pour laquelle son malheureux frère avait combattu et péri. Afin de parvenir à ce but salutaire, il convoqua une assemblée du clergé et de la noblesse, annonça qu'il était catholique et pressa ses sujets de suivre l'exemple de leur souverain, en leur représentant que le monde entier, romain ou barbare, ne reconnaissait plus qu'une seule foi, celle du symbole de Nicée. Soixante-dix évêques prononcèrent l'anathémc contre les erreurs d'Arius, et l'assemblée entière adopta la décision du concile. A la suite de quelques révoltes qui furent sévèrement comprimées, le reste de la nation rentra dans la communion orthodoxe, et la foi delà génération naissante fut aussi fervente que sincère. De concert avec l'archevêque Léandre et avec le pape saint Grégoire-le-Grand, Récarède travailla à éta-
1 On connaît peu l'histoire des Suéves établis dans la Galice et dans le nord du Portugal. Au milieu du sixième siècle, Cararic, leur roi, rentra avec tout son peuple dans le sein de l'Église en abjurant l'arianisme. Theodemir son successeur acheva de détruite l'hérésie dans ses États, et au concile de Braga tout le clergé Suéve fil publiquement profession de la foi catholique (565). Theodemir 11, ayant secouru Herménegild, fut battu par le roi des Visigoihs cl forcé de le reconnaître pour souverain. Après lui, Euric fut renfermé dans un cloître par Andéca; celui-ci, attaqué de nouveau par Leuvigild, succomba, et la monarchie des Suèves finit avec lui.
blir l'unité politique sur lu base de l'unité religieuse. La fusion des trois races, Visigoths, Suèves, Romano-Espagnols, s'opéra sans effort. Les institutions germaniques s'adoucirent ou s'effacèrent sous les formes administratives usitées par les Romains, et la langue latine prévalut à tel point que la langue gothique s'éteignit tout à fait. Depuis le règne de Récarède, les évêques acquirent la prépondérance dans le gouvernement; et leur influence eut même pour résultat, vers la seconde moitié du septième siècle, de transporter des assemblées nationales aux conciles la décision des affaires publiques.
Prépondérance des évêques. — Les deux successeurs de Récarède, Liuva II et Witteric, moururent assassinés (601-610), et ces meurtres rendirent encore plus nécessaire l'intervention ecclésiastique, Gondemar ne régna que deux ans. Son successeur Sisebut fit aux Grecs établis en Espagne une guerre acharnée, les détruisit presque tous et prépara leur ruine entière. Il porta ensuite ses armes au delà du détroit et conquit Tanger, Ceuta et une partie de la Mauritanie (620). Swintila acheva l'expulsion des Grecs, qui abandonnèrent leurs dernières positions dans les Algarves. Mais ce prince mécontenta les grands du royaume en s'associant sans les consulter son fils encore enfant. L'assemblée des évêques et des nobles le déposa et mit à sa place Sisenand, gouverneur de Septimanie (631). Sous ce prince, le quatrième concile de Tolède déclara que personne ne pourrait parvenir au trône sans le consentement des évêques et des officiers palatins ; que le roi jurerait de ne prononcer aucun jugement en matière capitale sans l'avis de ces mêmes officiers ; que les évêques pourraient appeler dans les conciles ou en exclure tous ceux qu'ils voudraient ; qu'enfin les ecclésiastiques seraient exempts de tout impôt. Quelques années après, le sixième concile de Tolède consacra d'une manière absolue l'éligibilité du pouvoir royal. Ainsi l'Espagne se trouva soumise à une aristocratie sacerdotale dont la domination fut généralement bienfaisante. L'état du peuple, incertain et précaire sous les premiers rois visigoths, s'améliora à mesure que le catholicisme prit un plus grand ascendant sur les hautes classes. Mais , au milieu de ses longues discordes intestines, la race conquérante avait fini par perdre son énergie première, et lesVisigoths énervés ne purent introduire dans la population espagnole ces éléments de jeunesse et de vigueur que d'autres peuples germaniques apportèrent avec eux dans d'autres contrées. Malgré leurs efforts, les évêques se trouvèrent ainsi privés d'un puissant moyen de résister à l'invasion étrangère; ils
se virent désarmés, n'ayant à opposer au fanatisme des Arabes qu'une royauté sans force, une noblesse divisée et une population à peine émancipée de la servitude. Le temps leur manqua pour constituer une nationalité; et toutes les ressources d une société virile leur firent défaut à la fois. Dans le naufrage commun, les Visigoths disparurent sans laisser d'autre trace qu'un code de lois, le fuero juzgo, qui, transmis par la tradition, devait sortir victorieux de la conquête musulmane , austi bien que du mélange des races.
§ II. Coup d'reil sur let États Barbares «jni appartiennent kU seconde période de l'invasion.
Il est nécessaire de s'arrêter ici pour étudier à leur tour trois autres peuples germaniques qui appartiennent a ce qu'on peut appeler la seconde période de l'invasion. Avant la chute de l'empire d'Occident, ils ont à peine paru sur la scène, et cependant, quoique venus après les autres, ils doivent influer d'une manière plus durable sur la constitution des sociétés modernes. Nous voulons parler des Francs, dont l'établissement sera définitif, et des Anglo-Saxons et des Lombards, dont les lois, les mœurs et les idées survivront même à la ruine de leur domination politique.
Franc».
Leur histoire jusqu'à Clovis. — De tous les Barbares qui envahirent l'empire romain, les Francs étaient ceux auxquels était destiné le rôle le plus brillant. Aussi semble-t-il que leurs premiers historiens aient eu comme un pressentiment de l'avenir en cherchant à rattacher les Francs aux plus glorieux souvenirs du passé. Pour leur attribuer une origine commune avec les Troyens, ces chroniqueurs invoquent de bonne foi les traditions confuses qui étaient parvenues jusqu'à eux. Mais ce que nous avons dit plus haut de l'obscurité de ce peuple et de sa première apparition dans l'histoire suffit à faire justice de ces prétentions fabuleuses; et les Francs ont d'autres titres de gloire que le mérite très-douteux d'être descendus d'un petitfils du roi Priam.
On a vu que leur confédération se divisait en deux branches principales : les Ripuaircs, à l'est des Ardennes et sur les rives du Rhin; les Saliens, sur les bords de l'Jssel (Saale j, dans les îles des Bataves et en Belgique. Etablis d'abord d'une manière fixe entre l'Escaut et la Meuse, les Francs Saiiens, sous Clo-
dion , avaient pris Cambrai et s'étaient avancés jusqu'à la Somme (voir plus haut, page 35). Mérovée, son fils, prit part, sous les étendards d'Aétius, à la grande mêlée des champs Catalauniques et affermit la domination de son peuple dans la Goule septentrionale. Au moment où Childéric succéda à Mérovée (457), nous trouvons les Ripuaires fixés à Cologne, et d'autres tribus franques établies à Thérpuanne, à Calais et jusque dans ie pays des Cénomans (le Maine). Égidius, chef des milices romaines, qui gouvernait avec une autorité indépendante la plus grande partie du pays entre l'Oise, la Seine et la Loire, rechercha l'alliance de ces Barbares ; et les Saliens ayant chassé Childéric pour avoir outragé des femmes libres, se mirent à la solde d'Egidius qu'ils appelaient le roi des Romains. Après sept ans d'exil et de romanesques aventures, Childéric, rappelé par les siens, reprit l'exercice du pouvoir ; mais son autorité fut contrebaslancée par l'influence de Syagrius , fils d'Egidius , qui avait adopté les mœurs et le langage des Francs. L'avénement de Clovis allait faire cesser l'incertitude de cette situation subalterne, en amenant définitivement le triomphe et l'extension de la race conquérante (481).
La conversion de Clovis au christianisme, la prépondérance de l'empire franc par l'annexion de la Thuringe et de la Bourgogne, la lutte de la Neuslrie et de l'Austrasie, l'avénement des Héristals, sont des faits trop importants pour entrer avec tous les développements qu'ils comportent dans le cadre de ce chapitre (voir les chap. IV et V). Qu'il nous suffise de les signaler seulement, pour bien marquer la place des Francs dans le coup d'œil sommaire que nous jetons ici sur les Etats germains de la seconde invasion.
Anglo-Hason*
Fondation de Vheptarchie anglo-saxonne, — A la suite des premiers pirates Saxons qui, sous la conduite d'Henghist, avaient fondé dans l'île de Bretagne le royaume de Kent, d'autres aventuriers venus comme eux du Danemark et des bords de la Baltique avaient créé de nouveaux royaumes. La résistance du penteyrn Ambrosius et celle de son successeur Nazaleod, ne purent empêcher Ella de s'établir avec ses compagnons dans le Sussex (pays des Saxons du sud) (491), et Cerdic de former en 516 l'Etat de Wessex (pays des Saxons de l'ouest). Enfin dix ans après, Erkenwin établit par un démembrement du royaume de Kent celui d'Essex ou des Saxons orientaux (526).
PREMIÈRE PÊlUObE. - CHAPITRE III
Attirée par les succès des premiers conquérants, toute la nation des Angles vint à son tour débarquer sur la côte nordest de la Bretagne. Tel fut l'effroi inspiré aux indigènes par ces nouveaux envahisseurs que les Bretons appelèrent leur chef Idda V homme de feu. Cependant ils résistèrent; mais pressés entre les Scots et les Angles, ils perdirent une sanglante bataille et succombèrent presque tous. Idda s'empara alors du Northumberland , qui, divisé sous ses fils en deux royaumes (Deïre et Bernicie), n'en forma plus qu'un sous son petit-fils Ethelfrid (547-590). Une troupe d'Angles détachée de l'armée d'Idda, avait déjà formé sur la côte une colonie qui s étendit sous Ofïa, et devint le royaume d'Estanglie (571). Quelques années après (584), Crida se fixa sur la frontière des Cambriens, et donna ainsi naissance au royaume de Mercie (Merk, marche, frontière). Ce fut le dernier des sept Etats fondés par les Germains dans l'ile de Bretagne et dont l'ensemble est désigné communément sous le nom d'Heptarchie.
Extinction de la race bretonne. — Le pays conquis changea son ancien nom pour celui de Saxe transmarine et bientôt pour celui d'England (terre des Angles, Angleterre). Quant aux débris de la population vaincue, ils allèrent grossir les colonies bretonnes de l'Armorique ou renforcer les Cambriens de la Cornouailles et du pays de Galles, qui devaient conserver si longtemps leur indépendance. Un des rois de cette nation, Arthur, dont l'histoire a été défigurée ou embellie par les romans de chevalerie, vainquit en 520 les Saxons à la célèbre bataille de Badon-Hill; mais il ne fit qu'arrêter pour un moment les progrès de l'invasion étrangère. En abandonnant Ja terre de leurs aïeux, les Bretons ont disparu de l'histoire; mais ils ont laissé après eux ce mystérieux attrait qui s'attache au souvenir des races éteintes.
« Cette conquête plus que toute autre, dit un auteur moderne, entraîna d'effroyables désastres pour la population indigène; car les Saxons n'avaient point, comme les premiers Germains, une fois entrés dans les provinces romaines, perdu en partie le caractère et les habitudes de la vie sauvage. Mais de cette invasion sortit au moins pour l'Angleterre une société nouvelle où la civilisation aurait pris sans doute de rapides accroissements, si d'autres peuples du Nord n'étaient vernis troubler l'Etat naissant par leurs incursions. L'on paraît croire souvent que les Normands ont apporté le système féodal en Angleterre, que l'ile avant eux était le théâtre de désordres et de luttes Continuelles, le séjour de la barbarie. Nul doute que les Normands
n'aient donné à la féodalité une forme plus précise, plus arrêtée; nul doute encore que les Normands n'aient fait beaucoup pour la civilisation de la Grande-Bretagne. Mais, n'oublions pas que les Saxons avaient su établir une société régulière où se retrouvent presque tous les principes du régime féodal; qu'une civilisation inconnue jusqu'alors dans cette île naquit et devint assez brillante pour que Charlemagne recourût aux Saxons , quand il voulut faire revivre les lettres dans la Gaule. »
Conversion des Saxons an christianisme. — C'est au christianisme toutefois, et à lui seul, que les Anglo-Saxons durent leur initiation à la vie morale et policée. Jusqu'alors ils ne s'étaient distingués que par leur amour pour la destruction et par leur attachement au culte sanguinaire dOdin. Divisés en petits Etats et impatients de se soustraire au joug d'une autorité commune , ils paraissent n'avoir reconnu qu'accidentellement des chefs supérieurs appelés bretwaldas. Ce fut sous le règne d'Ethelbert , troisième bretwalda et roi particulier du pays de Kent , qu'un heureux concours de circonstances amena l'introduction de l'Evangile parmi ces farouches peuplades.
Le pape saint Grégoire-le-Grand, ayant vu des esclaves anglo-saxons exposés en vente dans un marché de Borne, fut frappé de la beauté de leurs traits : « Ce ne seraient pas des Angles, mais des anges, s'ils étaient chrétiens, » s'écria-t-il ; et aussitôt il conçut le projet d'envoyer des missionnaires parmi les conquérants de l'île de Bretagne. Un grand nombre de prêtres Italiens ou Francs , dirigés par le moine Augustin , arrivèrent en 596 sur la côte de Kent et trouvèrent Ethelbert préparé à recevoir leurs saintes prédications. Ce prince, qui avait épousé Berthe, fille de Caribert, roi de Paris, se convertit avec dix mille des plus nobles de la nation ; et bientôt après, son neveu Sébert, roi d'Essex, se soumit aussi au baptême par les soins de Mellitus, premier évêque de Londres. Les travaux d'Augustin furent récompensés par l'envoi du pallium, insigne de la dignité archiépiscopale, et le siège de l'église métropolitaine pour l'Angleterre méridionale fut fixé à Cantorbery. Mais le clergé breton, corrompu par le joug abrutissant des Barbares et jaloux de la suprématie d'Augustin, non-seulement refusa de réformer sa discipline et ses mœurs, mais encore de travailler avec lui à la conversion des Anglo-Saxons. Le iils d'Ethelbert retourna au paganisme; les fils de Sébert chassèrent Mellitus et ses compagnons ; et sans les efforts et la persévérance de Lau-
rentius, successeur d'Augustin (619), la lumière du christianisme aurait pu s'éteindre une seconde fois en Angleterre. H faut encore un demi-siècle pour opérer définitivement la conquête spirituelle des Saxons, et même le paganisme ne fut détruit dans l'Etat de Sussex qu'en 680.
Conversion des Arides. — Dans les royaumes fondés par les Angles, la foi chrétienne ne triompha qu'après de longues alternatives de revers et de succès. Le northumbrien Edilirid, après avoir renversé le roi légitime Edwin, le poursuivit jusque dans le pays de Galles ; et , à la suite d'une bataille livrée près de Chester, fit égorger au nombre de douze cents tous les moines du couvent de Bangor. Edwin, rétabli sur le trône (616), se convertit, grâce au zèle de sa femme Edilber^e et du missionnaire Paulin, qui fut promu, comme Augustin, aux honneurs épiscopaux. York devint alors la métropole du nord comme Cantorbery était déjà celle du midi. Le règne d'Edwin fut glorieux ; il prépara la conversion de l'Estanglie, achevée en 629 par le roi Sigebert, qui avait connu le christianisme en France, et qui établit pour la première fois des écoles publiques à Cambridge. Après la mort d'Edwin et au milieu des discordes de ses successeurs, la religion nouvelle eut à subir de dures épreuves. Peada, roi de Mercie, attaché obstinément à l'ancien culte et jaloux de la suprématie northumbrienne, lutta pendant plus de vingt ans par ses intrigues et par ses armes contre l'ascendant de l'Evangile. Oswald, roi de Northumbrie, périt en combattant contre lui; mais Oswio, frère d'Oswald, le vengea. Dans une bataille décisive Peada fut tué , et le paganisme succomba pour ne plus se relever (654). Le (lis de Peada acheva la conversion des Merciens; et bientôt après , à la voix de l'archevêque d'York, Wilfrid, le clergé breton rentra dans le sein de l'Eglise catholique en consentant à se conformer aux usages romains. A partir de ce moment, les Anglo-Saxons devinrent des chrétiens fervents, et Ton vit plus de trente rois et reines de ce pays quitter le monde pour se consacrer à Dieu dans la solitude des cloîtres. Ces couvents qui , dès leur fondation, parvinrent à un haut degré de splendeur, servirent aussi de refuge aux sciences et aux lettres que les malheurs de la guerre forçaient à s'exiler du reste de l'Europe; la Grande- Bretagne, rendant à la civilisation les bienfaits qu'elle en avait reçus, envoya à son tour de nombreux missionnaires qui portèrent la parole divine dans les forêts de la Germanie et dans les îles sauvages de la mer du Nord.
Irlande. — L'Irlande convertie dès la première partie du cin-
quième siècle, à la voix de l'Écossais saint Patrice, Ht de tels progrès dans la religon chrétienne , qu'elle mérita d'être surnommée Ytle des saints. Le fameux Colum ou Columban, né en 521, après avoir fondé plusieurs monastères, établit sur un rocher des Hébrides, à Iona (Colum-Kill) une communauté d'hommes pauvres et laborieux comme lui, qui devint bientôt aussi célèbre que celle de Bangor. Pendant trente ans il ne cessa de traverser la mer dans son bateau d'osier pour aller prêcher l'Evangile aux Pietés et aux Scots. Mais quoique entrée dans la voie du progrès sous le rapport religieux, l'Irlande n'en demeura pas moins dans l'isolement politique. Cette lie reculée resta a l'abri de l'invasion germanique comme elle avait échappé à la domination romaine. Elle continua d être divisée en une foule de clans ou tribus, gouvernés par des chefs subalternes qui, dans les circonstances importantes, reconnaissaient l'aurité d'un roi supérieur [ardriagh), élu par une assemblée générale. Cette forme de gouvernement ouvrait la voie à l'anarchie; et la loi traditionnelle qui prescrivait le retour des terres à la tribu après la mort du possesseur, privait l'Irlande de ces éléments de force et de durée que la transmission héréditaire des biens apporte à toute société régulière.
Faiblesse des petits Etats de l'Heptarchie. — Depuis la conversion des Anglo-Saxons au christianisme, l'histoire politique de l'Heptarchie est presque entièrement concentrée dans celle des trois royaumes de Northumbrie, de Mercie et de Wessex. L'inégalité primitive des sept Etats ayant amené entre eux des rapports de supériorité et de subordination, les plus puissants se disputent entre eux la domination des plus faibles. De là une série monotone de guerres et d'usurpations au milieu desquelles se dégagent avec quelque gloire les noms de Ceadwalla etd'Ina, rois de Wessex, et celui d'Ofla, roi de Mercie, qui tous trois se distinguèrent par de sages lois et par leur soumission à l'Eglise romaine. Mais aucun de ces princes ne réussit à obtenir une suprématie durable et incontestée jusqu'à Egbert-le- Grand, roi de Wessex, qui réunit enfin sous un même sceptre toute la Grande-Bretagne au commencement du neuvième siècle.
Lombards.
Guerre des Lombards et des Gépides. — Les Lombards, qui demeuraient déjà sur les bords de l'Elbe au temps de Tacite, sont vantés par cet historien comme une des plus braves tribus delà Germanie. Peu à peu ils descendirent vers le Sud, où on
les retrouve, au sixième siècle, ayant pour voisins les Gépides, établis dans l'ancienne Dacie depuis la dissolution de l'empire des Huns. Lorsque les Ostrogoths partirent pour l'Italie, les Gépides s'étaient emparés des terres devenues vacantes, sans attendre la permission de la cour de Byzance. Aussi les empereurs d'Orient, désirant se débarrasser d'une alliance incommode, excitèrent les Lombards contre les Gépides. Les deux peuples se firent bientôt une guerre terrible qui dura trente ans, et pendant laquelle Justinien, en affectant de secourir tour-àtour les nations rivales, les poussa à s'entre-détruire. Après des hostilités sans résultat, le roi des Lombards Alboin ayant demandé la main de la belle Rosamonde, fille de Cunimund, roi des Gépides, éprouva un humiliant refus. Des deux côtés on reprit les armes. Soutenu par les Avares , peuple nouveau ré- v cemment arrivé de l'Asie, Alboin défit Cunimund dans une \ bataille décisive et le tua de sa main (566). Rosamonde devint, avec les dépouilles de la nation vaincue, le prix de ce succès ; et Baian, khan des Avares, s'établissant à la place des Gépides, entre les Krapacks, le Pruth et le Danube, y fonda une puissauce qui devait bientôt devenir formidable à J'empire d'Orient.
Préparatifs d' Alboin. — Les succès d' Alboin le conduisaient aux portes de l'Italie, où Narsès, le destructe ur de la monarchie des Ostrogoths, avait été disgracié et outragé par l'impératrice Sophie, femme de Justin II. «Venez, lui écrivait-elle, reprendre « votre place et votre quenouille parmi les femmes du palais. « — Dites-lui, répondit Narsès, que je lui filerai une fusée « qu'elle ne dévidera jamais. » Ces paroles ont fait penser que l'exarque, irrité, avait appelé les Lombards pour punir l'ingratitude dont on payait ses services. Mais aucun texte authentique n'établit positivement cette trahison. Il est probable que l'ambition naturelle à Alboin , les récits des vieux guerriers lombards qui avaient fait la guerre sous Narsès, et surtout l'assurance de ne rencontrer aucune résistance organisée, décidèrent le vainqueur des Gépides à tenter la conquête de l'Italie. Réunissant à son peuple plusieurs tribus de Saxons, de Bavarois et de Bulgares, Alboin se mit en marche au printemps de l'année 568, et la nation lombarde émigra en masse vers cette contrée, dont la beauté fatale attira les Barbares de tous les pays et de tous les temps.
Conquête de V Italie septentrionale. — Du haut des Alpes, Alboin contempla avec ravissement ces fertiles plaines du Po qui devaient conserver jusqu'à nos jours le nom de son peuple.
Un chef fidèle resta avec un corps d'armée dans le Frioul, ponr protéger la retraite en cas de revers ou pour fermer l'Italie aux autres Barbares. Les habitants d'Aquilée se sauvèrent à Venise avec leurs trésors; Trévise se soumit et fut épargnée; la ville et le palais de Vérone furent occupés par les conquérants ; et deux ans après son départ de laPannonie, Alboinvint investir Milan, qui ne tarda pas à capituler. Le vainqueur se fit proclamer roi d'Italie dans la cité impériale où avait régné le grand Théodose; mais il trouva une résistance imprévue devant Pavie, que les Goths avaient jadis fortifiée avec soin et qui résista pendant trois ans à toutes les attaques des Lombards.
Pendant le blocus de cette ville, Alboin, avec la plus grande partie de l'armée, pénètre dans l'Italie centrale et subjugue, en courant, la Ligurie, l'Emilie, la Toscane, l'Ombrie et même le Samnium, sans que l'exarque Longin entreprenne de défendre les conquêtes de Narsès. Le roi lombard établit des ducs ou chefs militaires pour gouverner les provinces soumises et introduit partout le système féodal dans sa première simplicité. Puis il revient devant Pavie , que la famine ne tarde pas à lui livrer. Alboin avait juré d'en exterminer tous les habitants pour les punir de leur obstination. Mais, comme il passait sons la porte de la vil'e, son cheval broncha et s'abattit. Il vit dans cet accident un signe de la colère céleste et épargna les courageux défenseurs de Pavie (573).
Abandonnés par la plus grande partie de leurs auxiliaires, les Lombards ne purent achever la conquête de l'Italie : la cour de Byzance conserva toutes les côtes depuis l'embouchure du Pô jusqu'à celle du Tibre, et, dans l'intérieur, l'exarchat de Ravenne (Ferrare, Bologne et la Romagne) avec la Pentapole 1 et le Brutium, entre l'Apennin et l'Adriatique. Rome et son territoire continuèrent d'être gouvernés par le pape, sous la suzeraineté de l'empereur d'Orient, et plusieurs villes maritimes telles que Venise, Naples, Amalfi, Gaète, commencèrent à se rendre indépendantes.
Institutions des Lombards. — Les nouveaux maîtres de l'Italie étaient ariens pour la plupart; quelques-uns même étaient encore attachés au paganisme. Cependant ils respectèrent généralement les églises et les prêtres catholiques. Ils laissèrent aussi toutes les terres aux anciens possesseurs, en se contentant du tiers des revenus, et une organisation nouvelle remplaça l'ancienne fiscalité impériale. Les ducs, qui avaient reçu leurs
> C'est-à-dire le» cinq vMe$t Ancône, Riroini, Pesaro, Fano et Sinigaglia.
fiefs à la charge de récompenser par des concessions analogues ceux qui les avaient suivis à la guerre, s'attribuèrent bientôt l'hérédité. Leurs vassaux suivirent cet exemple. Des comtes, des juges, des chefs de cantons administrèrent le pays d'après les coutumes usitées sur les bords du Rhin ou du Danube, et les institutions germaniques s'implantèrent fortement dans le sol italien.
Anarchie après le meurtre dy Alboin. — Alboin ne jouit pas longtemps du fruit de sa conquête. A la suite d'un festin, il se fit apporter le cràue de Cunimund , dont il s'était fait une coupe, et força Rosamonde d'y boire à son tour. Pour venger son père, cette reine criminelle fit égorger son mari par son séducteur Hemilchild, et se réfugia avec lui à Ravenne. Mais bientôt, ayant voulu se défaire de son complice, elle fut forcée de partager avec lui un breuvage empoisonné, et les deux coupables périrent ensemble, l'un par l'autre (574).
Gleph, successeur d' Alboin, eut le même sort, après un règne violent qui dura deux ans à peine. Les seigneurs lombards, voyant les esprits dégoûtés de la monarchie, se constituèrent en oligarchie militaire, et trente ducs, dont les principaux étaient ceux deFrioul, d'Ivrée, de Mqdène, de Parme, deLucques et de Spolète, se partagèrent le royaume df Alboin. Mais cette république, sans unité, n'aurait pu subsister longtemps au milieu des dangers de toute espèce qui la menaçaient. Des discordes intestines arrêtèrent l'élan de la conquête. Les Grecs de Ravenne reprirent l'offensive, et les Francs, sous Chiidebert, se préparèrent à descendre en Italie comme alliés de l'empereur Maurice. Le retour au gouvernement monarchique parut le seul moyen de conjurer le péril, et le vaillant Autharis, fils de Cleph, fut proclamé roi dans une assemblée générale de la nation (584).
Autharis et Agilulf. — Ce prince, tout en confirmant les droits des grands feudataires, exigea d'eux la moitié de leurs revenus, et les astreignit au service militaire toutes les fois qu'il jugerait à propos de les appeler aux armes. Par des lois pleines d'équité il mit fin aux désordres de tout genre qui avaient signalé le gouvernement des ducs. Il sut aussi repousser trois invasions successives des Francs, qui, secondés mollement par les Grecs, ne purent s'emparer d'aucune ville, et, après avoir dévasté les campagnes, s'écoulèrent avec la rapidité d'un torrent. Autharis, triomphant, tourna ses armes contre les Grecs, fonda les duchés de Rénévent et de Capoue, réunis dans la suite, étendit ses États jusqu'à l'isthme de Cosenza, et alla mêmetou-
cher de sa lance la colonne Rhégine, comme pour prendre possession de l'extrémité de la Péninsule. La mort vint l'arrêter au milieu de ses projets (590) ; et sa veuve, la belle et vertueuse Théodelinde, donna la couronne au duc de Turin, Agilulf, qu'elle avait choisi pour époux et qui fut reconnu roi par les Lombards. Cédant à la conviction et à la reconnaissance, Agilulf embrassa
le catholicisme, qui était la religion de la reine ; et les efforts réunis des deux époux, que le pape saint Grégoire encourageait dans leur tâche pieuse, propagèrent la religion chrétienne parmi les conquérants, soit ariens soit païens (602). En pénétrant chez ces peuples turbulents et sauvages, la civilisation les attacha au sol de leur nouvelle patrie. On vit les guerriers lombards, semblables aux premiers Romains, se mettre au travail pour fertiliser des champs trop longtemps déserts, et par là ils se distinguèrent de toutes les autres races germaniques. L'agriculture refleurit à l'ombre des châteaux -forts, et les mains qui ne savaient manier que Pépée apprirent à diriger la charrue.
Puissance des Um\bards sous Rotharis. — Leur réunion au catholicisme. — Agilulf sut consolider, à l'extérieur comme à l'intérieur, la monarchie lombarde. 11 punit la trahison de plusieurs ducs ainsi que la perfidie des Grecs, et se serait même emparé de Rome, si le pape saint Grégoire n'eût protégé, par son intervention puissante, l'indépendance de la ville éternelle. Aussi prudent que courageux, il conclut avec les Francs une paix durable et fiança son lils Adeloald à la fille de Théodebertll. Ce jeune prince, devenu roi en G 15, fut dépouillé par son beau-frère Ariovald, et cette usurpation hâta la mort de Théodelinde. Mais la veuve d'Ariovald, Gondeberge, suivant l'exemple de son illustre mère, donna sa main et le trône au duc de Brescia, Rotharis, prince conquérant et législateur (636). Le nouveau roi reprit aussitôt la guerre contre les Grecs, réduisit une partie de la Vénétie, s'empara de Gènes et de toute la côte ligurienne, et remporta sur l'exarque Platon une victoire signalée. Une paix qui dura quatre-vingts ans fut le résultat de ces glorieuses expéditions. Rotharis en profita pour donner à son peuple un code de lois, promulgué à la diète de Pavie, en 643, et qui devint la base de la législation italienne. Dans la suite, ce code fut développé et amendé sous Grimoald et Luitprand, les deux seuls rois qui méritent d'être tirés de l'oubli durant l'anarchie qui suivit la mort de Rotharis. En effet, le code de ce prince avait pour but de maintenir le repos public et de protéger les personnes et les propriétés : mais il ne réglait ui la constitution politique du pays, ni la nature, les limites
l'IŒMiÈRB PÉRIODE. — CHAPITRE 111. (5
et la transmission du pouvoir royal. Aussi les ducs tendirent de plus en plus à une entière indépendance, ou convoitèrent et usurpèrent le sceptre quand il était tenu par de faibles mains. Grimoald, vainqueur des Grecs et des Francs, établit dans ses États l'unité religieuse. L'arianisme , un moment ranimé par Rotharis, s'effaça sans trouble devant l'ascendant du catholicisme, qui devint et resta la religion dominante des Lombards (G 70). Mfiis les tentatives de Luitprand pour fonder F unité de domination furent moins heureuses. En voulant soumettre Tltalie entière à une même loi et à un même souverain, il se trouva engagé dans des démêlés inévitables avec les pontifes de Rome. (Voir le chap. V.) Ces démêlés amenèrent l'intervention des Francs en Italie et préparèrent ainsi la chute du royaume des Lombards (712-744).
Durée des institutions lombardes. — Au milieu des discordes et des guerres civiles, l'histoire de ce peuple offre pourtant des intervalles de paix, d'ordre et de bonheur domestique ; et Ton peut dire que les institutions qu'il apporta aux vaincus sont les plus modérées et les plus équitables de toutes celles qui s'établirent, avec les Barbares, sur les ruines de l'empire romain . Aussi furent-elles moins passagères, et les Lombards prirent-ilu racine en quelque sorte sur cette terre où les Hérules et les Ostrogoths avaient à peine laissé quelque traces de leur puissance. Toutes les collines se couvrirent de maisons fortifiées, où se forma et s'aguerrit cette noblesse qui lutta &i longtemps contre les bourgeois des villes. Les nobles italiens, au moyen âge, sont les vrais fils des conquérants lombards. Le royaume fondé par ceux-ci pourra tomber, au bout de deux siècles d'existence, sous l'épée de Chariemagne ; mais les descendants des compagnons d'Alboin resteront dans leurs châteaux pour reparaître, après la chute de l'empire carlovingicn, avec leurs mœurs, leurs idées et leurs lois.
§ III. Pontificat de saiut Gréçoire-le-Grand. — Direction donnée parle
Saint-Siège à la société chrétienne.
Les Lombards, nous l'avons dit, sont les derniers venus de l'invasion. Par eux s'achève la grande révolution destinée à changer totalement la face du monde civilise». Les sociétés vieillies ont fait place à des populations vigoureuses, pleines de jeunesse et d'avenir. Mais ces populations livrées à elles-mêmes sont impuissantes a rebâtir sur les ruiues. Il faut une lumière dans ce chaos, un lien dans celte dissolution générale. A l'Eglise seule est réservée la mission divine de reconstituer l'ordre nouveau, en réunissant dans son sein tous les Barbares, et en opérant kur fusion avec les vaincus. Par une coïucidence remarquable, et oji l'on doit voir le doigt de Dieu, c'est au moment même où l'invasion s'arrête
et se fixe que se fait entendre la voix qui doit désormais diriger les destinées de tous les peuples chrétiens , réunis pour la première fois dans une parfaite identité de sentiments et de croyances.
Ce grand résultat fut préparé par un homme qui fut à la hauteur du rôle que la Providence avait attribué au Saint-Siège. Nous voulons parler de saint Grégoire-le-Grand, politique habile, apôtre infatigable, gardien rigide de la pureté des dogmes et de la morale. Depuis la conversion de Constantin les souverains pontifes avaient lutté contre les hérétiques ou avaient défendu leurs droits contre les empereurs, mais sans exercer sur le gouvernement de la société une influence directe et permanente que la constitution politique de l'empire leur interdisait. Après l'invasion des peuples germains, l'Église, seul pouvoir resté debout, prit en main la cause des populations catholiques opprimées par leurs nouveaux maîtres païens ou ariens ; et elle parvint presque
Îiartout à adoucir les maux de la conquête. Mais son action eût été ocale et incomplète, si les Barbares fussent restés en dehors d'elle. Sous le pontiûcat de saint Grégoire, cette action prit pour la première fois le caractère d'universalité qui lui manquait. Les vainqueurs comme les vaincus s'inclinèrent devant cette direction immuable qui s'étendait sans se relâcher et se perpétuait avec une autorité toujours égale. Tous commencèrent à comprendre qu'ils avaient des devoirs et des intérêts communs et qu'ils appartenaient également à cette grande famille chrétienne dont l'organisation hiérarchique fut l'idéal du Moyen-Age.
Grégoire, fils du sénateur Gordien, avait renoncé aux charges publiues pour embrasser la vie religieuse. Après avoir rempli les fonctions e légat auprès des empereurs Tibère et Maurice, il fut élevé sur la chaire de saint Pierre par les suffrages unanimes du clergé, du sénat et du peuple (590). Aussitôt il se mit à l'œuvre avec une ardeur que rien ne put ralentir; son zèle s'étendit à toutes les contrées qui de l'Atlantique à l'Indus reconnaissaient la loi de Jésus-Christ. Il ramena plusieurs évéques schisma tiques et détruisit en Afrique l'hérésie des donatistes. II mit fin aux abus de la simonie qui s'était introduite chez les Francs et chez les Visigoths. 11 s'opposa énergiquement aux prétentions du patriarche de Constautinople qui prenait le titre d'évêcjue universel, contre les droits incontestables du sié^e de Rome; mais il se contenta pour luimême du titre de Serviteur des Serviteurs de Dieu. Après avoir raffermi la discipline et la hiérarchie dans l'EgLse, il s'occupa des Barbares, x commença la conversion des Anglo-Saxons et celle des peuples de la Sardaigne, ramena au catholicisme les Visigoths et les Lombards, et soutint, par une correspondance assidue, la foi chancelante des peuples et des rois. Enfin il prépara cette révolution pacifique d'où devait sortir l'autorité temporelle du Saint-Siège et par suite la régénération efficace de la société en Occident. Pour que ce centre d'influence et d'action commune qui manquait au monde barbare pût exister et durer, il fallait que les papes échappassent à la dépendance où les tenaient encore les empereurs d'Orient. D'une part saint Grégoire prit sur lui de combattre ou de négocier avec les Lombards sans attendre l'assentiment d'une cour lointaine et jalouse; et en sauvant son pays malgré l'empereur, il
ménagea à ses successeurs un pouvoir fondé sur le patriotisme et la reconnaissance; d'autre part il administra avec sagesse les biens de l'Eglise de Rome, distribua aux pauvres les richesses de saint Pierre, fonda des hôpitaux, des écoles, secourut toutes les misères en ne négligeant aucun établissement utile, et sut rendre son autorité aussi bienfaisante que nécessaire. C'est pourquoi la suprématie nominale des empereurs s'évanouit au premier souffle, dès qu'ils osèrent menacer l'Italie dans sa foi religieuse. Les Romains ne reconnaissaient plos d'autre chef que leur père spirituel, et les successeurs de saint Grégoire recueillirent sans effort le fruit de ses glorieux travaux.
Quand l'indépendance temporelle du Saint-Siège eut été complétée et affermie par les donations dey Carlovingiens, la formation du grand empire chrétien de Charlemagne permit à la société catholique de se constituer fortement. Mais le travail d'organisation auquel nous assisterons dans la deuxième période de cette histoire avait été inauguré dès la fin du sixième siècle, le jour où les Barbares réunis dans une foi commune se tournèrent tous vers la croix qui brillait au Vatican et comprirent que cette croii devait civiliser le monde.