‹ Histoire du Moyen AgeChapitre 37 sur 65 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

De» Croisades. — Causes générales et particulière» de* guerre» saintes. — Les quatre premières Croisades.

§ 1er. De l'Orient et de l'Occident avant les guerres «iules.

Quand le voyageur chrétien visite aujourd'hui la Terre-Sainte, à r aspect de cette nature aride et désolée, n'offrant partout que champs presque stériles, montagnes âpres et nues et lits de torrents desséchés dans leur cours , la surprise et Iq tristesse s'emparent d'abord de son âme. Mais bientôt la vue de lieux à jamais célèbres éveillant à la fois tous ses souvenirs religieux, dans cette contrée qui ne ressemble à nulle autre, il reconnaît, selon l'expression d'un illustre écrivain, la terre travaillée par les miracles, et qui a comme gardé l'empreinte de la toutepuissante main de Dieu. Alors il ne s'étonne plus que vers ce

t Yoir pour pluf de détail» le chep* V, § III.

petit coin de F Asie, la chrétienté tout entière , à une certaine époque, ait porté ses regards, ses vœux et ses efforts les plus héroïques.

Ce fut, pendant deux siècles du Moyen-Age, un spectacle aussi grand qu'extraordinaire que de voir une partie de l'humanité se lever, au nom de la religion, pour aller combattre glorieusement, quelquefois vaincre , mais le plus souvent mourir aux mêmes lieux. Dans cet élan général, il sembla que toutes les barrières qui avaient jusque-là divisé les peuples eussent été rompues par une puissance surnaturelle. Réunis dans une même pensée, ces peuples marchèrent sous un même étendard, celui de la Foi; et alors dominant la confusion du Moyen-Age, comme elle avait autrefois dominé la ruine du monde païen , la Croix fut encore le glorieux symbole qui servit à rallier les rivalités diverses de race et de territoire.

Causes des Croisades, — Entreprises au nom de ce symbole^ d'où elles empruntèrent leur dénomination, les croisades furent ' des expéditions religieuses et militaires, accomplies pour reconquérir le tombeau de Jésus-Christ et délivrer les chrétiens d'Orient du joug des infidèles. Tel fut le but apparent des guerres saintes ; quant à leurs véritables causes, elles étaient complexes et dataient de bien loin. Dès l'antiquité la plus haute, on le sait, un violent antagonisme avait divisé l'Europe et l'Asie, et parsuitedéterminéces premières expéditions des âges héroïques, qui, chantées par le plus grand des poètes, deviurent immortelles comme son génie. Plus tard , cette rivalité se renouvela aux temps des invasions persiques contre lesquelles la Grèce devait réagir par la main victorieuse d'Alexandre; et quapd Home, élevée au-des-us des autres puissances, voulut se donner un maître , ce furent encore l'Europe et l'Asie qui, au combat d'Actium, se disputèrent l'empire du monde. A l'avènement de la société chrétienne, des intérêts nouveaux apportèrent à cette longue lutte une trêve de plusieurs siècles, jusqu'à l'époque où une religion conquérante, sortie du fond de l'Arabie, vint encore poser en face l'un de l'autre l'Occident et l'Orient, qui s'appelaient alors Christianisme et Mahométisme. Lorsque les deux religions ennemies se rencontrèrent pour la première fois sur lechampde bataille, elles reculèrent d horreur, tant était grande la différence qui les séparait ! Mais le Mahométisme , poursuivant son injuste agression , s'étendit bientôt des bords de l'Euphrate à ceux de la Loire, où il ne s'arrêta que devant la barrière opposée par l'armée de Charles- Martel. La France, ce jour-là, sauva donc la chrétienté de l'Invasion mahométane,

comme elle la vengea plus tard , en marchant la première à la téte des croisades.

Situation du Mahométisme. — Qumd cette heure des représailles fut arrivée, il était facile de prévoir qui l'emporterait des Chrétiens ou des Infidèles. Déjà l'Islamisme, encore jeune d'années, mais en réalité vieilli avant l'âge, était frappé d'une décadence prématurée, dont les principales causes étaient l'impuissance du fatalisme, l'absence de tout lien social, et les discordes politiques et religieuses élevées entre les trois califats. A côté de ces Etats mahométans, usés par les vices même de leur constitution, combien la société chrétienne n'était-elle pas pleine de jeunesse et de vie, au moment où éclatèrent les croisades ? L'Eglise , régénérée par Grégoire VII , venait de se relever dans toute sa force, et la tiare dominant les autres couronnes, marquait le point culminant de la suprématie pontificale. Ainsi, tandis que le Mahométisme, divisé, affaibli, tendait vers sa ruine, la chrétienté, au contraire, puissante par son unité, se montrait dans tout l'éclat de sa grandeur et de sa gloire.

Dans cette situation, les peuples représentant les deux cultes, semblaient n'attendre qu'une occasion , les uns pour venger d'anciennes injures, les autres pour s'abandonner de nouveau à un violent instinct de conquêtes. Le signal de la guerre partit de l'Orient. Placé entre les Turcs Seldjoucides, qui venaient d'envahir une partie de l' Asie-Mineure, et les Normands d'Italie, qui attaquaient ses provinces occidentales, l'empire byzantin se trouvait réduit à la plus fâcheuse extrémité. Contre les attaques des Infidèles , qui de Nicée menaçaient impunément le Bosphore, les souverains de Constantinople n'avaient trouvé une diversion passagère que dans les discordes intérieures qui déchiraient l'Islamisme. La secte fanatique des Assassins 1 , dont le chef était connu sous le nom de Vieux de la Montagne, répandait alors la terreur parmi les princes mahométans, et chacun d'eux, à son réveil, craignait de trouver le terrible poignard qui lui annonçait une mort prochaine. Déjà le puissant Malek Shah avait été la victime de ces invisibles ennemis (1092), et deux années après sa mort , les Fatimites profitant du démembrement de l'empire turc, s'étaient de nouveau emparés de Jérusalem.

Le bruit de la prise de la ville sainte et des cruelles persécu-

1 Ce nom à*A$$aitin$ dérive, dit-on, du mot Hachich, sorte de substance composée dont le Vieux de la Montagne se servait pour exalter le courage des fédairiéi, ou serviteurs dévoués à ses vengeances.

tions exercées par les Infidèles sur les Chrétiens d'Orient, tentit d'un bout à l'autre de l'Europe, et souleva un ébranlement général. Depuis longtemps déjà, il faut le dire, le mouvement avait commencé. Soit ferveur religieuse , soit par suite du vague et mystérieux penchant qui porte l'homme à faire de sa vie un long pèlerinage, une foule de pieux voyageurs s'étaient depuis bien des siècles acheminés vers la Terre-Sainte. Tel était l'empressement à visiter les lieux berceau du Christianisme , que les pieds semblaient s'y porter d'eux-mêmes, selon la vive expression d'un historien. Et pourtant c'était alors une rude et périlleuse entreprise ! Beaucoup mouraient, épuisés en chemin, et s'il en était de plus heureux qui arrivaient au but, le plus souvent ils y succombaient sous les mauvais traitements des Infidèles.

Concile de Clermont (1095). — Témoin de leurs maux qu'il avait partagés, un pauvre pèlerin, originaire de Picardie, et nommé Pierre-l'Ermite, revint par Borne, où il fit au pape un touchant récit des souffrances endurées par ses frères d'Orient. Urbain II, alors souverain pontife, en fut vivement touché. Son esprit, accessible aux grandes choses, résolut d'accomplir le dessein déjà conçu par un pape, Français comme lui, par Sylvestre II, dessein qui avait aussi préoccupé le vaste génie de Grégoire VII. Pierre-l'Ermite reçut donc l'autorisation de prêcher partout la délivrance des saints lieux, et bientôt sa foi ardente, son éloquence sympathique et populaire, tout jusqu'à la singularité de sa personne, ne tarda pas à exercer sur les populations un entraînement irrésistible. Quand les choses eurent été ainsi préparées, Urbain II convoqua le concile de Clermont, où se réunirent une grande quantité d'évéques et de seigneurs, au milieu d'un immense concours de peuple. A la voix du souverain pontife et de Pierre-l'Ermite , tous les assistants, saisis d'un enthousiasme religieux, s'écrièrent qu'ils étaient prêts à partir pour Jérusalem, en répétant avec le prédicateur : Dieu le veut I En même temps, comme gage de leur promesse, ils prirent et attachèrent sur leurs vêtements une croix d'étoffe rouge, d'où ils reçurent le nom de Croisés (1095).

qu'extraordinaires. Pour subvenir aux frais d'une telle entreprise, les seigneurs engageaient leurs domaines, vendaient à prix d'or des franchises à leurs vassaux, tandis que les artisans et les serfs quittaient leurs métiers ou leur charrue pour s'enrôler aussi sous la bannière de la Croix. C'était un renverse-

ment complet dans Tordre des idées , des sentiments et des habitudes, car chacun, quittant tout ce qu'il aimait, courait à la croisade avec la même ardeur que les premiers chrétiens couraient autrefois au martyre. Le mouvement fut d'abord spontané, général, étranger à tout ordre comme à toute direction, a Alors toute âme fidèle, dit une chronique contemporaine, prit Dieu seul pour guide, pour camarade de guerre. » Bien que la prédication ne se fût fait entendre qu'aux Français, quel peuple chrétien ne fournit aussi des soldats ? Vous auriez vu les Ecossais couverts d'un manteau hérissé, accourir du fond de leurs marais... Je prends Dieu à témoin qu'il débarqua dans nos ports des Barbâtes de je ne sais quelle nation ; personne ne comprenait leur langue ; eux, plaçant leurs doigts en forme de croix, ils faisaient signe qu'ils voulaient aller à la défense de la foi chrétienne... Il y avait des gens qui d'abord n'avaient nulle envie de partir, qui se moquaient de ceux qui se défaisaient de leurs biens, leur prédisant un triste voyage et un plus triste retour. Et le lendemain, les moqueurs eux-mêmes, par un mouvement soudain, donnaient tout leur avoir pour quelque argent, et partaient avec ceux dont ils s'étaient raillés. Qui pourrait dire les enfants, les vieilles femmes qui se préparaient à la guerre? Qui pourrait compter les vierges, les vieillards tremblant sous le poids de l'âge? Vous auriez ri de voir les pauvres ferrer leurs boeufs comme des chevaux, traînant dans des chariots leurs minces provisions avec leurs jeunes enfants ; et ces petits , à chaque ville ou château qu'ils apercevaient, demandaient dans leur simplicité : « N'est-ce pas là cette Jérusalem où nous allons 1 ? »

Mais un grand désordre, suivi d'excès inévitables, devait être le résultat d'une pareille levée d'hommes une fois mise en marche. Sous la conduite de Pierre- l'Ermite et d'un pauvre gentilhomme, appelé Gauthier-Sans-Avoir, tout ce monde était parti pêle-mêle, prenaut son chemin à travers l'Allemagne, sans discipline et sans ressources, vivant enfin aux dépens des pays qu'il rançonnait en passant. Il arriva bientôt qu'une partie de ces bandes périt de privations, de fatigue et de misère : d'autres furent massacrés par les habitants de la Hongrie, le reste de ces malheureux alla succomber sous le fer des Inlidèles. Une si triste fin fit sentir la nécessité d'organiser une autre expédition, avec une véritable armée, soumise à la discipline militaire, et dirigée par des chefs dignes de la commander. Alors commença en réalité la croisade.

l Gafyert de tyogent ; 1. II, çhaj>. «.

il. i remiere ptrioac acs guerres saïuies»

Première Croisade (1096-1099).

Principaux chefs : Godefroy de Bouillon, Hugues de Vermandois et Raymond do Toulouse ; sous le pontificat d'Urbain II et le règne de Philippe I«r, roi de France.

La première croisade avait eu pour instigateur le pape Urbain II, pour prédicateur Pierre-l'Ermite : elle trouva enfin le chef qu'elle attendait dans Godefroy de Bouillon , duc de Basse-Lorraine, qui fut mis à la tête de l'armée régulière partant de France. C'était un homme d'une force et d'une valeur à toute épreuve, plein d'une foi sincère dans la cause sainte qu'il avait embrassée, et méritant par ses hautes vertus d'en assurer le succès. L'armée des croisés était divisée en trois corps principaux, placés sous le commandement particulier d'Hugues de Vermandois, frère du roi de France, de Baudouin et d'Eustache, frères de Godefroy de Bouillon, et de Raymond, comte de Toulouse. Autour de ces différents princes, on voyait briller la fleur de la noblesse de France, et plusieurs seigneurs étrangers parmi lesquels se distinguaient les Normands Bohémond, fils de Robert Guiscard, et le brave Tancrède, son cousin. Guidés par ces vaillants chefs, les Croisés suivirent trois routes différentes, et après bien des difficultés, ils parvinrent à se réunir sous les murs de Constantinople. L'arrivée de ces masses guerrières venues de l'Occident effraya d'abord l'empereur Alexis, qui, à force d'adresse, conjura le danger dont il se croyait menacé , et se fit même prêter serment d'hommage par les principaux chefs des Croisés.

Ceux-ci, quittant bientôt une ville où ils n'avaient trouvé qu'une alliance suspecte, se dirigèrent d'abord vers Nicée, alors défendue par le sultan Soliman, qui avait exterminé les derniers compagnons de Gauthier-sans-Avoir. Une première victoire eût ouvert aux Chrétiens les portes de cette place, si l'empereur Alexis ne leur eût soustrait cette légitime conquête en la plaçant sous la protection de l'étendard grec. Toutefois un second triomphe, remporté à Dorylée, permit aux Croisés d'entrer dans l'Asie-Mineure, et d'aller ensuite former le siège d'Antioche. Après huit mois d'une résistance opiniâtre, cette ville tomba enfin au pouvoir des assiégeants, et devint la capitale d'un État chrétien dont la souveraineté fut donnée à Bohémond, prince de Tarente (1098). Mais le but de la croisade n'était pas atteint, car il restait encore à faire une conquête bien plus

importante, celle de Jérusalem. Arrivés enfin près de cette ville, à la suite d'efforts inouis , les Croisés , tout épuisés qu'Us étaient, sentirent tout d'un coup renaître leur courage. Us commencèrent aussitôt le siège avec une ardeur extrême, sans se laisser arrêter par les obstacles que leur présentait un pays aride où ils ne trouvaient que la soif, la famine et la mort. Faute de bois , ils eurent surtout beaucoup de peine à construire les machines de guerre et les tours roulantes alors employées dans les sièges. Enfin, le vendredi 15 juillet 1009, après avoir fait le tour de la ville en procession solennelle, ils donnèrent un dernier assaut , et à trois heures de l'aprèsmidi, à l'heure même où Jésus-Christ avait expiré sur le Calvaire, l'étendard de la croix était arboré sur les remparts de Jérusalem.

La ville sainte ainsi conquise, Godefroy de Bouillon, après avoir été remercier Dieu et accomplir ses dévotions au tombeau du Sauveur, fut. proclamé roi par ses compagnons d'armes; mais il refusa d'abord ce titre, et se contenta de prendre celui de gardien du Saint-Sépulcre qui convenait mieux à son humilité chrétienne. Par ses soins, la Palestine, soumise à de nouveaux maîtres, reçut l'organisation féodale, mais sous une forme plus sévère qu'aucun pays de l'Occident. Le territoire fut partagé en domaines ou fiefs, dont les possesseurs titulaires prirent différents noms, tels que baron de Sidon, marquis de Jaffa, prince de Galilée. Singulier spectacle qui montrait l'image d'un petit royaume d'Europe transporté en Asie, et la chrétienté occupant au milieu des infidèles le berceau même de sa religion ! Cette constitution féodale fut réglée dans le code connu sous le nom d'Assises de Jérusalem, que Godefroy de Bouillon rédigea de concert avec ses barons dans l'idiome français de l'époque.

Ainsi, sur cette terre illustrée par tant de prodiges, notre langue déjà portée par les Normands en Angleterre et en Sicile, vint encore dominer avec la gloire de nos armes ; 'aux traditions saintes consacrées par la Bible , les Croisés français mêlèrent les nobles souvenirs de la chevalerie : l'antiquité et le moyen-âge se rapprochèrent, se connurent par la croisade. Mais ces résultats que l'imagination aime à se représenter ne peuvent en faire oublier d'autresd'une bien triste réalité.Six cent mille hommes, disent les historiens, avaient pris la croix ; or, le nombre en était déjà réduit à vingt mille après le siège d'Antioche, et quand Jérusalem eut été prise, Godefroy de Bouillon n'avait plus que trois cents chevaliers pour garder le Saint- Sépulcre. D'autres étaient répandus dans quelques places fortes

de la Palestine ou de la Syrie ; dix mille au plus étaient retournés en Europe; tout le reste avait péri.

Royaume chrétien de Jérusalem depuis la première jusqu'à la seconde croisade (1100-1147).— Le règne de Godefroy de Bouillon, si bien rempli par la fondation du royaume de Jérusalem» ne dura qu'une seule année. Après lui, Baudouin Ier, son frère et son successeur, se montra digne du nom qu'il portait, et parvint à se rendre maitre des villes de Saint-Jean-d'Acre, de Béryte et de Sidon. Ces conquêtes, sous Baudouin II , sont couronnées par la prise de Tyr, que les galères vénitiennes étaient venues bloquer; mais malheureusement Zenghi, prince de Moussoul, enlève bientôt aux chrétiens la ville d'Edesse , qui est entièrement détruite (1144). Poursuivant ses succès, Noureddin, son ûls, porte au royaume de Jérusalem les coups les plus terribles, et cet état naissant eut succombé sans l'héroïque secours de deux ordres religieux fondés tout récemment pour le défendre. Ces deux ordres étaient ceux de Saint-Jean et du Temple établis, le premier, en 1100, par Gérard de Martigues, et le second, en 1118, par Hugues de Payens : glorieuses milices dont chaque membre était à la fois moine et chevalier, et auxquelles devait s'ajouter plus tard l'ordre teutonique, qui eut Henri Walpot pour fondateur (1190). Mais les exploits des vaillants défenseurs du Saint-Sépulcre sont insuffisants à défendre le royaume chrétien d'Orient , et pour résister à Noureddin, Baudouin III réclame l'intervention d'une nouvelle croisade.

Deuxième eroleade (1147-1149.)

Chefs : Conrad III, empereur d'Allemagne, et Louis VII, roi de France; sous le pontificat d'Eugène III, et le règne de Baudouin III, roi de Jérusalem.

La nouvelle des événements désastreux dont la Palestine était le théâtre avait trouvé surtout de l'écho dans le royaume de France. Louis VII, le jeune, qui régnait alors, était un prince fort pieux, conservant toutes les impressions d'une enfance élevée à l'ombre du cloître Notre-Dame , mais d'un caractère faible, et d'autant plus facile à exalter qu'il avait en ce moment la conscience tourmentée de violents remords. Dans un accès d'emportement à la prise de Vitry en Champagne, il avait fait mettre le feu à une église où une partie de la population s'était réfugiée, et treize cents victimes avaient péri dans les flammes. En expiation de cet acte de cruauté sacrilège , le roi crut devoir saisir l'occasion de donner un gage solennel à la religion qu'il avait outragée. Malgré la prudente opposition du célèbre Suger,

abbé do Saint-Denis, il résolut donc de prendre la croix et de marcher au secours des chrétiens d'Orient. A cette époque, un homme aussi éminent par la sainteté de sa vie que par la grandeur de son caractère et l'éloquence de sa parole était l'oracle de l'Église de France : c'était saint Bernard, abbé du monastère de Clairvaux. Plus vivement que tout autre il avait ressenti le dernier coup qui avait frappé la chrétienté, et son âme ardente s'embrasant à Tidée de la foi en péril, il était venu à Vezelai en il 47 pour y prêcher la croisade. L'effet de sa parole brûlante fut aussi prompt que l'éclair ; le roi, la reine et les principaux seigneurs prirent la croix, et bientôt l'ascendant de l'abbé de Clairvaux s'étant fait sentir en Allemagne comme en France, l'empereur Conrad III se décida à partir aussi pour la croisade.

Pendant que ce prince se dirigeait vers Constantinople , Louis VII achevait de réunir une nombreuse armée et partait, laissant la régence du royaume à ce même abbé Suger, qui s'était si vivement opposé à cette périlleuse expédition. Le roi de France s'aventura imprudemment à la 6uite de Conrad , à travers cette fatale vallée du Danube, où de distance en distance le chemin était encore tracé par les ossements blanchis des premiers croisés. La difficulté de la marche , le manque de vivres et les désordres inséparables d'un si grand mouvement d'hommes, avaient déjà bien diminué l'armée chrétienne quand elle arriva devant Constantinople. La trahison de Manuel Comnène, qui régnait alors sur l'empire grec, mit le comble à ces premiers désastres. Voulant à tout prix se débarrasser d'hôtes incommodes, dont il redoutait le nombre et la turbulence, il leur fit à la hâte traverser le Bosphore. Là, par de fausses indications, il les poussa à s'engager témérairement dans le centre de l'Asie- Mineure, au milieu de montagnes et de défilés dangereux où ils tombèrent sans défense sous les flèches des ennemis. Déjà l'empereur Conrad, victime de cette perfidie des Grecs, avait vu périr la plus grande partie de son armée, quand Louis VU, qui le suivait, vint en recueillir les derniers débris. Une si funeste expérience ne rendit point le roi de France plus prudent. Excité par quelques avantages remportés sur les bords du Méandre, il continua de s'aventurer dans un pays où tout était à combattre, nature et habitants. Mais bientôt surpris dans un étroit passage de montagnes, à quelque distance de Laodicée , les croisés y furent accablés par les infidèles. Les premiers seigneurs de France y trouvèrent la mort auprès du roi; lui-même, poursuivi jusque sur un rocher, où il avait cherché un refuge,

n'échappa au massacre que par le plus prodigieux des hasards (U48).

Apres cette fatale journée, Louis VII, qui avait fini par rallier les restes de son armée , parvint avec grande peine jusqu'en Syrie où il mit le siège devant Damas. Au premier bruit de cette arrivée, quelque tardive qu'elle fût, les chrétiens d'Orient se crurent sauvés : il y avait si longtemps qu'ils attendaient ce secours de leurs frères de France. Mais leur espoir ne tarda pas à être complètement déçu. Les croisés ne furent pas plus heureux sous les murs de Damas que dans les autres parties de leur expédition, et les deux princes alliés, qui s'étaient divisés, ne pensèrent plus qu'à abandonner leur malheureuse entreprise. Conrad, après avoir échoué une dernière fois devant Ascalon, s'embarqua pour l'Europe. De son côté, Louis VII, retenu encore quelque temps en Terre-Sainte pour l'accomplissement de ses vœux, y acheva toutes ses dévotions; puis il partit, plutôt en pèlerin qu'en roi, pour revenir presque seul dans ses Etats, après mainte pénible aventure (1149).

Royaume chrétien de Jérusalem entre la seconde et la troisième croisade (1149-1187). — L'intervalle compris entre la deuxième et la troisième croisade ne fut pour les chrétiens d'Orient qu'une nouvelle série de fautes et de malheurs. La dernière expédition tentée en leur faveur ne leur avait été d'aucun secours : abandonnés à leurs propres forces, ils devaient à la fin succomber dans la lutte inégale qu'ils soutenaient contre leurs terribles ennemis. A Baudouin III, roi de Jérusalem , avait succédé Amaury, son frère , qui releva pour un temps la puissance chrétienne, et parvint même à porter jusque sur les murs du Caire l'étendard de la croix. Mais ce triomphe passager s'évanouit à l'avènement du redoutable Saladin, fondateur des Ayoubites, lequel força les chrétiens d'évacuer l'Egypte. Le fils d' Amaury, Baudouin IV, mourut jeune encore , sans laisser de postérité, et son neveu Baudouin V, fils de sa sœur Sibylle, venait d'être appelé au trône, quand la mort soudaine de ce prince mit sa mère en possession du royaume de Jérusalem. Sibylle n'accepta cette dangereuse succession que pour la donner à son second époux , Gui de Lusignan, qu'elle fit couronner roi de Jérusalem. Celui-ci, malheureusement, ne put longtemps résister & son adversaire, le sultan Saladin qui, maître de l'Egypte et vainqueur de la Syrie, avait concentré toutes ses forces contre le petit royaume de Jérusalem. Lusignan, soutenu par les chevaliers de Saint-Jean et du Temple, veut en vain secourir Tibériade, assiégée par le

prince Ayoubite. Malgré des prodiges de valeur, son armée est détruite parle fer et le feu des ennemis; la vraie croix, ce labarum sacré qui avait soutenu le courage des chrétiens, tombe au pouvoir des infidèles, et Lusignan, fait lui-même prisonnier, apprend bientôt dans les fers, le massacre de ses sujets et la prise de la ville sainte (1 187).

Troisième croisade (1186-1199).

Chefs : Frédéric Barberousse, empereur d'Allemagne , Philippe-Auguste , roi de France, Richard Cœur-de-lion, roi d'Angleterre; sous le pontificat de Clément 111, et le règne de Gui de Lusignan, roi de Jérusalem.

Quand l'Europe connut la désastreuse défaite de Tibériade, quand les populations virent surtout passer sous leurs yeux une image représentant Jérusalem esclave aux pieds d'un infidèle qui profanait le saint Sépulcre, ce fut partout une consternation profonde. Les souverains s'en émurent : le pape Urbain 111 en mourut de douleur. Entraînés par un commun élan , l'empereur d'Allemagne, les rois de France et d'Angleterre se disposèrent aune nouvelle croisade. Plusieurs conciles furent assemblés à cet effet, et l'on y décréta une contribution universelle, nommée dîme saladine, destinée à subvenir aux frais de l'expédition.

Le premier , Frédéric Barberousse , se mit en marche par la voie de terre, suivi d'une puissante armée avec laquelle il comptait relever l'honneur de ses armes qui avait reçu de si rudes atteintes en Italie. Après avoir triomphé des obstacles de la route et des embûches tendues par les Grecs, il parvint à gagner une grande victoire sur le sultan d'Iconium. Mais ce fut là le terme de ses exploits; car il ne tarda pas à périr, en voulant traverser imprudemment les froides eaux d'une petite rivière de la Cilicie. Son fils Frédéric de Souabe, qui avait pris le commandement de l'armée pour la conduire devant Saint- Jeand'Acre, succomba lui-même au bout de quelques mois sous les murs de cette ville. Pendant ce temps, les flottes des rois de France et d'Angleterre, retenues par les vents, avaient été forcées de s'arrêter en Sicile et d'y passer l'hiver. Là, l'esprit de mésintelligence qui divisait les deux princes éclata bientôt pour passer ensuite dans les rangs de l'armée. Rivaux d'intérêt et de gloire, également opposés par le caractère, il était impossible à ces souverains de vivre long-temps dans la concorde. Philippe, suzerain de Richard, ne pouvait supporter les hauteurs d'un vassal qui, ne reconnaissant d'autre droit que la force de son bras et de son épéc, était trop fier pour s'abaisser à la moindre

concession. Enfin , Philippe-Auguste mit à la voile pour les côtes de Syrie, et sans attendre Richard, il arriva le premier au siège de Saint-Jcan-d'Acre. La flotte du roi d'Angleterre, qui en passant s'était emparé de l'île de Chypre, parut entin, et les deux armées, se réunissant dans un intérêt commun , se joignirent aux forces nombreuses qui depuis longtemps assiégeaient la place.

C'était comme une lice perpétuelle ouverte aux guerriers de l'Occident, que ce siège de Sain t-Jean- d'Acre. Le nombre des croisés qui vinrent s'y mesurer tour à tour, a été porté jusqu'à six cent mille hommes : à l'époque où nous sommes arrivés, toutes les nations de la chrétienté y étaient représentées par leurs princes et l'élite de leur chevalerie. Cette fo'S, la victoire ne trompa point les vœux des chrétiens. La ville de Saint- Jean-d'Acre fut prise ; mais malgré les termes de la capitulation , et selon les ordres de Richard, les habitants en furent passés au fil de l'épée. Cet acte de cruauté, auquel Philippe- Auguste ne voulut pas s'associer, excita une nouvelle division entre les deux rois , et les principaux chefs de l'armée ne tardèrent pas à embrasser l'un ou l'autre parti. Fatigué de toutes ces divisions, atteint d'un mal inconnu qui l'épuisait, le roi de France sentit s'éteindre en lui l'enthousiasme de la croisade» Son caractère, plutôt politique que guerrier, le décida à revenir dans ses Etats, et il partit abandonnant à son rival le soin glorieux d'achever l'entreprise commencée.

Richard ne se mit point en peine de ce départ ; il continua de se signaler par d'héroïques mais inutiles exploits. Chaque jour c'étaient de nouveaux combats, dans lesquels le Cœur-de- Lion attaquait presque seul toute une armée de Sarrasins, et les tranchait comme un faucheur abat des épis. Arrivé devant les ruines d'Ascalon, il entreprit de rebâtir cette malheureuse ville qu'on appelait la fiancée de la Syrie. Pendant ce temps, d'autres princes croisés plus impatients, ayant proposé de marcher sur Jérusalem, on voulut en nommer le roi à l'avance, et Conrad, marquis de Tyr, fut désigné par Richard. Mais à peine venait-il d'être élu, que deux assassins, envoyés parle Vieux de la Montagne, le poignardèrent en lui disant : « Tu ne seras plus marquis , et tu ne seras pas roi. » Henri de Champagne , autre prince croisé, fut nommé à sa place.

Cependant, Richard lassé lui-même de poursuivre en Orient un but qu'il ne pouvait atteindre, songea enfin à revenir en Europe. Après avoir traité avec Saladin, qui, dans son admiration pour ses hauts faits d'armes, lui avait envoyé deux ma-

gniflques chevaux de bataille , il dit adieu pour toujours à la ville de Jérusalem, qu'il n'avait pu qu'une seule fois contempler des hauteurs d'Emmaùs. Mais là ne devaient point s'arrêter les aventures de ce vaillant chevalier, dont le nom conservé dans les légendes arabes fut longtemps encore redouté en Orient. A son retour en Europe, le roi d'Angleterre, jeté par la tempête sur les côtes de la Dalmatie , fut livré par le duc d'Autriche à l'empereur Henri VI, qui le retint plus d'un an prisonnier dans un château-fort. La généreuse intervention du pape, Célestin 111, obtint enfin la délivrance de Richard, qui après avoir payé une rançon de deux cent cinquante mille marcs d argent, courut en Angleterre recouvrer ses Etats usurpés par son rrère pendant sa longue absence.

Puissance des Âyoubites sous les successeurs de Saladin (1193-1218). — Saladin ne survécut pas longtemps au départ de son glorieux rival. 11 mourut, emportant les regrets de ses sujets et l'admiration de ses ennemis. Sur le point de rendre le dernier soupir, il distribua d'abondantes aumônes, et ordonna qu'un officier promenât son drap mortuaire dans les rues de Damas en criant à haute voix : a Voilà ce que Saladin, vainqueur de l'Orient, emporte de ses conquêtes. » Les princes de sa famille se partagèrent son vaste héritage. Mais Malek- Adel, son frère, dépouilla ses neveux, et vainqueur d'une nouvelle expédition dirigée contre lui par les chrétiens d'Occident, il fonda sur d'éclatantes victoires la puissance des Ayoubites d'Egypte. Des bords du Nil où il avait établi le centre de sa domination, il allait, resserrant chaque jour dans un cercle plus étroit les dernières possessions des chrétiens, lorsqu'une quatrième croisade vint encore ébranler l'Occident.

Quatrième croisade (120M2C1).

Chefs : Baudouin IX, comte de Flandre; Henri Dandolo, doae de Venise; Boniface II, marquis de Ferrât; sous le pontificat d'Innocent III, et le règne d'Àtnaury II de Lusignan.

Digne héritier des vertus et du génie de Grégoire VII, Innocent III venait, à Tàge de trente-sept ans, de s'asseoir sur le trône pontifical. Après avoir défendu la liberté italienne, fait rendre son dernier souffle à l'autorité impériale dans Rome *, et partout enfin rappelé à leur devoir les princes de la chrétienté, le nouveau pontife tourna les regards vers la Terre- Sainte. En voyant l'étendard de Mahomet planté sur le Saint-

1 Expression de l'historien Muratorl,

Sépulcre, et'comme il le disait lui-même, a Jésus-Christ banni de son héritage, » Innocent III ne put retenir ses larmes. Déterminé à se faire l'instigateur d'une nouveilecroisade, comme Urbain II» il fut asse2 heureux pour trouver un autre Pierre-l'Ermite dans un pauvre curé de village, nommé Foulques de Neuilly, qui se mit à entraîner les peuples par le zèle de son éloquence. Il parcourut surtout les provinces de France, prêchant dans les assemblées et les tournois, et bientôt un grand nombre de seigneurs consentirent à se croiser. A leur tête se distinguaient Thibault, comte de Champagne, et Baudouin, comte de Flandre. Les croisés, réunis en Italie, se rangèrent d'abord sous les ordres de Boniface, marquis de Montferrat ; puis ils s'entendirent avec les Vénitiens pour se faire transporter par mer en Palestine. La république de Venise, qui trouvait son avantage à cette expédition, s'y associa volontiers, dans le but tout politique de la faire tourner à son profit. On vit donc le vieux doge Dandolo, malgré ses quatre-vingts ans, prendre les armes, la croix, et recevoir en même temps le commandement de la flotte.

Il avait été convenu qu'on s'arrêterait d'abord à Zara, en Dalmatie, pour reprendre cette ville sur le roi de Hongrie, qui l'avait enlevée aux Vénitiens. La place fut emportée d'assaut par les croisés, qui, oubliant le but de leur entreprise, passèrent l'hiver dans le pays. Mais pendant que le principal objet de la croisade paraissait ainsi ajourné, il arriva « qu'une aventure inespérée, et la plus étrange dont on ait ouï parler, » comme dit Villehardouin, vint donner à cette expédition religieuse une tout autre direction. Un jour on vit apparaître dans le camp des croisés un jeune prince grec dont depuis quelque temps on avait entendu raconter les malheurs. Il s'appelait Alexis-l'Ange, et il était fils d'Isaac, empereur de Constantinople, qui avait été détrôné et jeté en prison par son frère, aussi nommé Alexis. Échappé de ses fers, le fils dlsaac venait implorer l'assistance des princes latins, et les supplier de délivrer son père et de punir l'usurpateur. Sans doute des considérations d'intérêt personnel parlèrent en faveur du suppliant, plus encore qu'un sentiment de pitié. Alors tout fut changé dans les plans de la croisade. Malgré l'opposition de Simon de Montfort et de l'abbé de Vaux-Cernay, la flotte chrétienne fit voile pour le Bosphore , et ainsi Jérusalem fut oubliée pour Constantinople.

Après un premier assaut, les croisés escaladèrent les remparts de la vieille Byzance, vainement défendue par une armée de deux cent mille Grecs. N'osant toutefois se hasarder dans

l'intérieur de cette ville immense, ils y mirent le feu pour se frayer un passage par la flamme ; et l'usurpateur Alexis, consumé par la débauche, le crime et la honte, abandonna lâchement sa capitale en fuyant sur une barque de pêcheur. Alors son frère Isaac, auquel il avait eu la cruauté de faire crever les yeux, fut tiré de sa prison et rétabli sur le trône ; mais une révolution nouvelle ayant entraîné sa chute et sa mort, ainsi que celle de son fils Alexis, Ducas Murzuphle, auteur du soulèvement, se fit proclamer à sa place. L'élévation de cet empereur, sa haine contre les étrangers et l'inexécution des promesses qu'on leur avait faites furent autant de prétextes qui armèrent de nouveau les croisés contre la capitale de l'empire d'Orient. Animés par la vieille inimitié qui de tout temps avait divisé les Latins et; les Grecs , les Vénitiens concertèrent avec les Français une double attaque, et par suite Constantinople tomba en leur pouvoir. La magnifique cité une fois prise, on la livra brutalement au pillage. Les grossiers matelots de Venise y commirent toutes sortes d'excès, incendiant les monuments, brisant les statues de marbre et de bronze, et confondant dans une aveugle destruction les œuvres du siècle de Périclès avec celles du temps de Justinien. Contre de tels actes de barbarie, l'histoire a fait entendre son énergique protestation : « 0 ville ! s'écrie Nicétas, ville célèbre dans tout le monde, est-ce ainsi que tu as reçu de la main du Seigneur le calice de l'amertume? Me faut-il donc répéter pour toi les plaintes de Jérémie sur l'antique Sion ? Autrefois revêtue de la pourpre impériale, tu es maintenant salie, profanée et privée de tes vrais enfants. Tandis que nous allions en exil, pleurant et semant nos larmes comme des semeurs, nos ennemis se livraient aux délices du luxe. Pour nous outrager, ils plaçaient nos mitres de lin aux têtes de leurs chevaux, et attachaient les bandelettes blanches qui retombent en arrière au cou de ces animaux qu'ils montaient fièrement dans la ville. »

Empire latin à Constantinople (1205-1261). — Quand ces représailles à jamais déplorables eurent vengé les trahisons dont les empereurs grecs s'étaient rendus coupables envers les premiers croisés, l'empire conquis fut partagé entre les vainqueurs. Il s'agissait d'abord de placer la couronne impériale sur la tête la plus digne. Le vieux doge de Venise, Dandolo, se présentait naturellement ; maison lui préféra Baudouin, comte de Flandre, qui fut sacré le jour de l'incarnation de l'année 1205. Les Vénitiens cependant obtinrent dans cette conquête la part qu'ils ambitionnaient davantage : Galata, l'un des faubourgs de

TROISIÈME PÉRIODE. —CHAPITRE m. 3tfJ

Constantinople, Corfou, Candie et les plus belles stations maritimes leur furent concédées. En même temps, Boni face de Montferrat fut créé roi de Thessa Ionique ; Othon de la Roche forma un duché du territoire d'Athènes ; tandis que Guillaume de Champlite fonda la principauté d'Achaïe. A leur exemple, d'autres seigneurs reçurentdes fiefs plus ou moins considérables, de sorte que bientôt le système féodal domina dans l'empire byzantin.

Fondée sur une conquête aussi rapidement accomplie, la monarchie latine ne devait pas avoir une longue durée en Orient. Malgré leur dépossession, les princes grecs étaient parvenus à garder quelques débris des vastes possessions qui venaient de leur être enlevées. Lascaris avait transporté à Nicée le siège d'un nouvel État; l'empire de Trébizonde était élevé par les soins d'un petit-fils d'Andronic, et, Rétablissant encore sur d'autres points, les Comnènes n'attendaient qu'une occasion d'attaquer et de reprendre l'empire usurpé par les Latins. Obligé de repousser l'invasion de cent mille Bulgares, Baudouin fut vaincu par eux à Andrinople, et, jeté dans une prison , il finit misérablement ses jours. L'empereur Henri, son frère, le vengea bientôt à la bataille de Philippopoli(1207). Mais, sous ses successeurs, l'empire latin continua de s'affaiblir ; et, en 1261 , Michel Paléologue, qui s'était assis sur le trône de Nicée, eut le bonheur inespéré de reconquérir Constantinople sur Baudouin II, de Courtenay. Ainsi, cinquante-sept ans avaient suffi pour amener la chute de cet empire éphémère, fondé à la suite d'une croisade que des intérêts purement humains avaient détournée de son véritable but i.

1 Voir la succession des empereurs grecs et latins au tableau placé à la page suivante.

1. ALEXIS 1er, COMNÊNE, proclamé empereur en 1081, mort en 1118.

Si JEAN COMNÊNE, dit Calo-Jejln, mort en 1143.

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